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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Étatistes et anarchistes
L’Avant-garde N°2 – 15 Juin 1877
Article mis en ligne le 9 mai 2018
dernière modification le 31 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Dans nos sociétés modernes peu de personnes consomment exactement l’équivalent de ce qu’elles produisent. Les unes (et c’est le plus petit nombre) consomment énormément et ne produisent rien du tout ou consomment beaucoup et produisent peu ; d’autres (c’est le plus grande nombre) produisent presque tout et consomment tout juste assez pour conserver des forces dont on sait tirer un aussi habile parti. Le spectacle donc qu’il est donné à l’esprit le moins attentif d’observer est celui d’une société qui se compose de deux fractions fort inégales au point de vue numérique, naturellement ennemies, qui (majorité et minorité) vivent continuellement en présence et contrairement à toutes prévisions se font généralement équilibre.

Nous nous demandions dans une brochure publiée il y a déjà quatre ans : "Quelle est la cause qui veut que majorité et minorité restent ainsi en équilibre ; la cause qui fait que l’immense majorité, formée de ceux qui produisent reste éternellement courbée sous la domination de cette minorité infime qui se compose de ceux qui exploitent ? comment peut-il arriver que, contrairement à la loi physique des masses, le plus grand nombre spontanément soulevé n’écrase pas le plus petit !"

Et, nous nous répondions :

"Pareille situation serait impossible, s’il n’y avait point en dehors de la majorité et de la minorité, venant en aide à celle-ci, un système politique quelconque faisant office de contre poids."

Quel est ce contre-poids ? comment pourrons-nous découvrir ce qu’il est ? observons les agitations qui se produisent au sein des sociétés modernes :

Les deux classes en présence dont nous venons de parler, les bourgeois et les prolétaires, entrent cependant quelquefois en lutte. L’équilibre social instable est rompu par intervalles et l’inégalité des conditions et des fortunes suscite cette guerre des pauvres et des riches, dont sont mortes les démocraties antiques et dont périront nos démocraties modernes si nous ne faisons pas cesser la cause qui les produit. Dans ces guerres c’est le plus ordinairement le pauvre qui est vaincu. Et cependant, le pauvre c’est la majorité immense ! le riche c’est la minorité infime ! Alors, pourquoi cette défaite et cette victoire ?

Voici une première cause :

Quand le combat s’engage, on voit intervenir au profit du bourgeois, au détriment du prolétaire, la troupe qui inflige la défaite, la police qui espionne d’abord et qui arrête ensuite, la gendarmerie qui enchaîne, la magistrature qui juge et qui condamne, le geôlier qui enferme et le bourreau qui exécute.

En voici une seconde :

Tous les travailleurs ne prennent pas part à la lutte. Pourquoi ? serait-ce par hasard que cette masse n’est pas souffrante ? qui l’oserait dire de ceux qui l’ont vue mourir à la peine pour nourrir ses maîtres ! serait-ce d’aventure qu’elle serait lâche ? d’où vient alors que sous l’uniforme elle meurt aussi bravement pour la défense de richesses sociales qu’elle n’a pas ? Cette masse est imbue de préjugés. Voilà le motif. On l’a fort habilement amenée à considérer son esclavage comme légitime et elle se soumet à sa servitude volontairement. Le cerveau de ces grands résignés de nos sociétés modernes est moulé dès l’enfance au moyen d’un culte quelconque, maintenu plus tard dans sa forme bourgeoise par une certaine éducation, développé enfin chez quelques-uns, mais dans une direction toujours déterminée, par une philosophie, une science officielles, par l’instruction publique en un mot.

Ces institutions : les cultes, l’instruction publique, la magistrature, la police, l’armée, etc., organisation pour les uns de la servitude volontaire, organisation pour les autres de la servitude forcée, qui unies à ce principe fatal l’autorité, au gouvernement élu ou non qui la réalise et qui les organise, constituent dans leur ensemble le contre-poids dont nous avons parlé. Nous appellerons ce contre-poids de son nom historique : "l’ETAT".

Le rôle néfaste de l’Etat ainsi dévoilé, que peut-être à. son égard la tactique des socialistes ? il nous semble que la logique les place dans une seule alternative : l’abattre ou s’en emparer.

Le maintien de l’ordre de choses actuel, — disent ceux qui veulent détruire l’Etat, — est lié à l’existence d’un contre-poids qui fonctionne au profit de la minorité bourgeoise ; brisons, arrachons le contre-poids, la majorité sera libre, la minorité vaincue ! arrachons le contre-poids ripostent les autres, oui, mais ne le brisons pas, faisons le jouer à notre profit. Puisque l’Etat — ajoutent-ils — est assez puissant pour maintenir en face de la majorité rendue impuissante, une minorité victorieuse, à plus forte raison pourra-t-il au service de la majorité enfin révoltée, maintenir pendant toute une période révolutionnaire indispensable la minorité écrasée.

De là deux écoles bien tranchées dans le socialisme moderne, celle des ETATISTES (partisans de l’Etat) et celle des ANARCHISTES (a, privatif ; archê, gouvernement) qui sont les adversaires déclarés de cette institution.

Les étatistes font abstraction du côté tyrannique de l’Etat actuel. Ils placent l’Etat dans le mouvement de l’histoire. Ils le regardent comme l’institution morale la plus grandiose destinée à l’éducation de l’humanité. Ils le considèrent comme un élément social indispensable à la création, à la gérance des services publics dont il serait en quelque sorte "la machine". La tâche de l’Etat d’après eux est plus ou moins large suivant le degré de civilisation, et loin de diminuer avec le progrès elle grandit. Pour eux enfin la côté tyrannique de l’Etat actuel provient de ce que cet état est un "Etat de classe" (Klassenstaat) ; cette tyrannie cessera lorsqu’ils seront parvenus à le développer, à l’étendre à tout le peuple, quand il ne sera plus un "Etat de classe", mais bien "l’Etat du peuple" (Volkstaat).

Les adversaires de l’Etat se gardent bien de nier la vie historique de l’Etat. Ils savent aussi qu’il s’est développé au cours de l’histoire. Qu’il a successivement établi la domination d’une famille, d’une caste, d’une classe au détriment de la masse populaire. Ils savent parfaitement qu’il a grandi peu à peu, mais ils savent par conséquent, qu’il est appelé à vieillir et à disparaître. Son passé les rassure sur son avenir. L’histoire justement en mains, ils déclarent que jamais l’Etat ne fut l’inventeur, l’exécuteur des services publics, mais qu’il en a seulement profité, qu’il en a fait un monopole et les a exploités. Ils regardent l’Etat comme l’organisation extérieure, faite de haut en bas, de la puissance sociale au profit d’une partie de la société, au détriment de l’autre. Pour eux le fameux "Etat du peuple" deviendrait en obéissant à sa loi historique, un "Etat de classe" comme tout autre.

De ces façons différentes de considérer l’Etat il résulte un idéal différent, une tactique différente, pour les deux écoles.

Pour les étatistes, l’Etat ayant certains bons côtés même actuellement, il est naturel qu’ils en appellent constamment à son intervention ; qu’ils lui demandent des lois protectrices du travail, qu’ils lui adressent des pétitions, qu’ils demandent justice à ses tribunaux, qu’ils prennent part à la formation de ses rouages divers.

Pour les anarchistes, cette intervention est non seulement inutile, mais nuisible et dangereuse. Ils la combattent en pratique, dans toutes les circonstances, énergiquement.

Pour les étatistes, "l’Etat du peuple" est l’avenir.

Pour les anarchistes, l’idéal est l’abolition complète absolue, définitive, de l’Etat sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations et la constitution libre et spontané, de bas en haut, des groupes et de leurs fédérations.

Les étatistes veulent conserver l’Etat et le développer. Les anarchistes au contraire ne veulent rien conserver de l’organisation actuelle, pas plus sa forme politique que sa forme économique. Les anarchistes sont donc des révolutionnaires purs ; les étatistes, des révolutionnaires-conservateurs.




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