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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le pacte de solidarité
L’Avant-garde N°4 – 15 Juillet 1877
Article mis en ligne le 9 mai 2018
dernière modification le 31 mars 2018

par ArchivesAutonomies
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Les élections fameuses sont renvoyées à deux mois ; on les fera, à ce qu’on assure au mois de septembre. Le gouvernement clérical lime, graisse, nettoie, tous les ressorts de la candidature officielle des grands jours de l’empire, les 363 se démènent comme des diables dans un bénitier, et, nos amis, lentement, péniblement, mais sûrement, poursuivent dans l’ombre leur travail d’organisation révolutionnaire. Les tempêtes parlementaires et, le cas échéant, les cyclones des rues sont renvoyés à la fin du mois de septembre. La rédaction de l’Avant-Garde est donc condamnée à rester pendant deux mois l’arme au pied, au moins en ce qui concerne les affaires de France. A l’étranger au contraire pendant ces deux mois deux Congrès généraux vont avoir lieu dont l’importance n’échappera à personne : le Congrès de l’Internationale et le Congrès socialiste universel. A l’ordre du jour de ces grandes assises du prolétariat figurent des questions qu’il faut étudier et parmi elles, surtout une qui frappe les imaginations par les espérances qu’elle fait naître, les craintes qu’elle met en jeu ; nous voulons parler de la conclusion d’un "Pacte de solidarité entre les différentes organisations ouvrières socialistes."

Les groupes ouvriers en présence sont en effet profondément divisés entre eux. Tandis que d’immenses sociétés ouvrières comme les "Trade-unions anglaises", "l’Union ouvrière belge", les "syndicats français" poursuivent la lutte économique ne faisant de la politique que par accident, quelques associations avec le "Parti démocrate socialiste allemand", "l’Arbeiterbund" suisse poursuivent la conquête du pouvoir politique, et d’autres, la plupart des "Fédérations de l’Internationale", cherchent, par la propagande théorique et pratique, pacifique ou armée, à augmenter leurs forces, par l’organisation, à les grouper, afin de pouvoir les lancer, le moment venu, à l’assaut de toutes les forteresses du capital et du privilège. Qui plus est, grâce à ces divergences de principe une polémique d’une vivacité extrême s’est déchaînée ces derniers temps entre les organes des divers groupes ouvriers, violente surtout entre les internationaux et les démocrates-socialistes, c’est-à dire entre les autoritaires et les anti-autoritaires. Il n’est pas jusqu’aux groupes du même parti qui ne se fassent la guerre. Guerre entre les anti-autoritaires partisans de la propagande théorique, et les anti-autoritaires partisans de la propagande par le fait, guerre en Amérique, en Allemagne entre différentes nuances du parti étatiste, guerre continuelle en un mot, entre tous, toujours et partout.

Ne pourrait-on pas, se sont demandé quelques amis de la conciliation, mettre fin à ces luttes ? Si nous sommes divisés sur les moyens, ne sommes-nous donc point d’accord sur le but à atteindre ? Ne voulons-nous pas tous la même chose ? la chute de la puissance bourgeoise, l’avènement du prolétariat ; la destruction de tous les monopoles, le règne de la justice, du travail, celui de la vérité ? Et dans le choix des moyens lui-même, ne sommes-nous donc pas convaincus les uns et les autres que la bourgeoisie ne cédera pacifiquement à aucune revendication légale et qu’il faudra pour la soumettre en venir tôt ou tard fatalement aux mains ? Convaincus, tous, de ces vérités, ne pouvons-nous pas aller d’un pas ferme vers le but commun que nous poursuivons, tout en marchant sur les routes différentes qui y convergent, sans tirer mutuellement sur nos troupes par-dessus les abîmes qui séparent les différents chemins que nous suivons ? Dans cette ascension pénible pour tous, ne pourrait-on pas quand un de nous trébuche lui tendre à la fois, des deux côtés de l’abîme, une main secourable ? Ne pourrait-on pas avoir les mêmes blessés sur des champs de bataille différents et le même drapeau, le rouge ! dans les divers combats ?

Et que faudrait-il pour réaliser cette pacification désirable, — ajoutent les partisans de la conciliation ? — Un peu de tolérance mutuelle seulement.

Nous sommes tous en présence de la bourgeoisie, en face de sa puissance qu’il faut abattre. Eh bien ! que chacun attaque l’organisation bourgeoise par le point de cette organisation qui lui parait le plus faible. Les démocrates socialistes allemands demanderont leurs moyens d’agitation à la participation quotidienne à la politique légale. Ils agiteront autour de leurs candidats-ouvriers, par leurs députés, au moyen de leurs pétitions, de leurs recours aux tribunaux, de leur vote pour les lois sur les fabriques ! Les internationaux attaqueront résolument l’Etat, ce contrefort du monde bourgeois. Ils délaisseront les urnes impuissantes, transformeront les tribunaux en tribunes quand ils y seront trainés, agiteront les masses, la parole ardente aux lèvres, la plume ou l’arme à la main, et en vue de la révolution, grouperont les énergiques. Aux uns, le soin de pénétrer lentement les masses, goutte à goutte ; aux autres le devoir de mener les résolus au combat. Division du travail ! Spécialités pour tout dire ! Moyens différents, mais concourant en définitive au même but ! Autrement dit, autonomie complète de tous les groupes, démocrates-socialistes d’Allemagne , Arbeiterbundiens suisses, Trade-unionistes anglais, syndicaux parisiens, internationaux de France, d’Espagne, de Belgique, de Suisse et d’Italie !

Ces raisons données, il reste, si on les trouve bonnes, trois moyens de conclure le pacte qui scellerait la réconciliation :

Voici pour le premier :

On connait la largeur des statuts actuels de l’Internationale ?

Art. 3. Les fédérations et sections composant l’association conservent leur complète autonomie, c’est-à-dire le droit de s’organiser selon leur volonté, d’administrer leurs propres affaires sans aucune ingérence extérieure, et de déterminer elles-mêmes la marche qu’elles entendent suivre pour arriver à l’émancipation du travail.

Cet article scrupuleusement observé, nous ne voyons pas, — disent les partisans de la conciliation ce qui empêcherait toutes les organisations ouvrières existantes de faire partie de l’Internationale au lendemain du Congrès socialiste universel ?

Faites leur observer que cet article fut voté au Congrès anti-autoritaire de Genève (1873) et que pour les autoritaires le souvenir de ce congrès est le souvenir d’une défaite ; qu’aller à l’Internationale qui existe, est s’avouer vaincu, mettre les pouces, et que cela, les Marxistes ne le feront jamais ; immédiatement les amis de la conciliation vous supplieront de faire la part des travers de la nature humaine. La réconciliation vous diront-ils vaut bien la peine que l’on fasse le sacrifice d’un nom, d’un mot, d’une étiquette !

"Fondons — s’écrieront-ils — une nouvelle Internationale et souvenons-nous des principes autonomistes lorsque nous en rédigerons les statuts !"

Voilà le second moyen. Voici le troisième :

Rappelez-leur un nouvel inconvénient : les lois draconiennes édictées dans les différents pays contre l’Internationale ; montrez-leur l’impossibilité pour les syndicats français, pour le parti allemand, de faire publiquement partie d’une société internationale quelconque en présence de leur ferme volonté de rester sur le terrain de, la légalité ? Ils ne se tiendront pas pour battus.

"Que faire alors ? Demanderez-vous ?

"Quelque chose" risposteront-ils. "Un rapprochement."

Cessation complète d’hostilités de toutes parts. Fin des polémiques. Trêve aux insultes. Etablissement de relations amicales de plus en plus larges et réunion annuelle d’un Congrès socialiste universel.

Donc en résumé, trois moyens de réconciliation. Entrée dans l’Internationale telle qu’elle existe — création d’une organisation internationale nouvelle— simple rapprochement amical.

De notre côté, nous avons cru longtemps à la possibilité d’une conciliation quelconque. Lorsque l’idée en fut jetée dans le monde socialiste, au lendemain de l’enterrement de Michel Bakounine, nous l’accueillîmes avec enthousiasme ; dans les réunions, dans la presse, partout, nous la défendîmes cette idée qui nous était chère avec rage, avec passion, disons le mot : avec fureur. Nous n’y croyons plus. L’expérience a parlé. Au moins avec le parti autoritaire, toute conciliation, tout rapprochement est impossible. Avec ce parti la lutte au contraire est une nécessité.

Nous allons avoir l’ennui d’essayer de faire passer dans l’esprit de nos lecteurs nos conclusions désespérantes.

Si nous nous transportons par la pensée au lendemain du Congrès de Genève (1873) les conclusions des partisans actuels de la conciliation semblent réalisables. Les différents partis socialistes sont parqués dans différents pays. Les démocrates-socialistes autoritaires sont maîtres en Allemagne, dans la Suisse allemande, en Amérique, etc. En France, en Espagne, en Russie, en Belgique, en Italie, dans la Suisse jurassienne les anti-autoritaires sont tout puissants. Alors non seulement l’autonomie, mais le "chacun chez soi, chacun pour soi" était devenu possible. Chaque organisation dans son milieu a son ennemi en face dans son gouvernement. On s’isole pour combattre. Si les anti-autoritaires sont unis dans l’Internationale, si les autoritaires sont unis par la société secrète de communistes allemands, ces deux grands partis n’ont plus entre eux aucune relation, ni bonne, ni mauvaise. Pour qu’une coexistence amicale soit possible, sinon une organisation commune, il suffit de faire deux déclarations : d’avouer que les circonstances variant avec les pays telle organisation, tel mode d’action, excellents en Italie seraient déplorables en Allemagne et vice-versa. De reconnaître que nul n’est meilleur juge que les ouvriers d’une région de l’organisation qu’il faut accepter, des moyens d’action qu’on doit mettre en œuvre, dans cette région.

Au moment où nous traçons ces lignes, les situations sont changées. Nous le démontrerons en peu de mots.

L’application du principe autoritaire et centralisateur au sein de l’Internationale avait eu une conséquence immédiate : l’explosion des revendications autonomistes. Cette conséquence avait eu pour résultat la mort de l’organisation Internationale autoritaire. L’Etat ouvrier à peine triomphant à la Haye (1872) se disloque ; après 1873, le Congrès, chambre autoritaire ne se réunit plus et au-delà des mers, à New-York, le Conseil général, pauvre gouvernement, agonise.

Forcés à l’isolement, refoulés sur leur territoire national, les suisses allemands, les allemands, s’organisent. Ils fondent l’Arbeiterbund, le parti démocrate socialiste. Sur qu’elles bases ? Évidemment, d’une manière conforme à leur idéal ; en Etat ouvrier fortement centralisé, gouvernemental, autoritaire. La même tentative devait amener le même résultat.

Ce que l’on pouvait ainsi prévoir est arrivé. L’introduction du principe autoritaire produit dans l’Arbeiterbund et dans le parti allemand le même résultat qu’il a produit jadis au sein de l’Internationale : une explosion de revendications autonomistes.

En Suisse, dans l’Arbeiterbund (union ouvrière), les meilleurs éléments, les plus jeunes, souffraient d’une dictature d’autant plus insupportable qu’elle s’incarnait dans un aussi déplaisant personnage que le rédacteur de la Tagwacht, M. Greulich. — En Allemagne, dans le parti démocrate-socialiste (Social-demokratischer Partei), tour les ouvriers libéraux râlaient sous l’oppression d’une bureaucratie ouvrière savamment greffée sur la masse à émanciper et s’émancipant à ses dépens. En Amérique, situation analogue.

En Suisse, en Allemagne, en Amérique, tout mensonge étant protégé par cette barrière, la différence de langage, on entretenait tous les ouvriers dans une horreur profonde des Proudhoniens, des anarchistes, des Bakounistes, des anti-autoritaires, etc. En Suisse, en Allemagne, en Amérique, les révoltés, sans la trouver, cherchaient leur voie. Mais à la suite de la tentative de conciliation faite au lendemain de la mort de Bakounine, les autonomistes vus de près furent mieux connus. Un voile se déchira et le mouvement anti-autoritaire prit feu comme une traînée de poudre : en Suisse, des sections de langue allemande s’organisèrent, une feuille anarchiste allemande l’Arbeiterzeitung se fonda ; cette feuille pénétra, bientôt en Allemagne et bientôt, pour la première fois dans des réunions marxistes, des ouvriers anarchistes de langue allemande demandèrent la parole.

L’isolement, le "chacun chez soi", l’autonomie forcée d’il y a quelques années est-elle encore possible ? En pareille occurence comment pourrait exister en Allemagne une conciliation quelconque entre le parti allemand autoritaire et le parti allemand anarchiste en voie de formation ? A une seule condition. Il faudrait que le parti autoritaire tolérât ce mouvement de sécession qui diminue continuellement ses forces, autrement dit que le parti autoritaire devint anti-autoritaire ou pour mieux dire qu’il se suicidât.

Il préfère vivre. Ces groupes il les combat ; il les combat à outrance ; et il les combat qu’ils soient anarchistes, étatistes, Lassaliens, Durhingiens, etc. Il lui suffit qu’ils ne se soumettent pas à son omnipotence. En Suisse, la Tagwacht traite de feuille policière l’Arbeiterzeitung  ; au Congrès de Neuchâtel les délégués de l’Arbeiterbund votent une proposition qui chasse de cette société, de ses corps de métier, de ses caisses de résistance et de secours mutuels, tout ouvrier faisant partie d’une organisation différente. En Allemagne un député ouvrier, M. Fritsche, soufflette un malheureux soupçonné d’être un correspondant de l’Arbeiterzeitung et on chasse des réunions mêmes publiques les ouvriers anarchistes qui demandent la parole.

Et quand la guerre éclate, fatale, entre nos amis et nos ennemis, pouvons-nous rester neutres ? Evidemment, non.

Mais voici un argument plus concluant encore. Aujourd’hui, si le parti autoritaire ne nous faisait pas la guerre, nous la lui ferions.

Lors même que le parti autoritaire, confiant dans la force qu’il puise dans un programme terre à terre, simple, copié sur le programme bourgeois, supporterait sans se plaindre ces amputations successives faites à son organisme, la paix ne serait pas assurée.

Le parti autoritaire, notre ami aujourd’hui, serait grâce à son programme étatiste notre ennemi de demain. Que veut-il, en effet ? réaliser l’Etat ouvrier, "faire marcher — non seulement la France — mais le monde ouvrier" comme il fait cheminer maintenant les naïfs qu’il embrigade. Si jamais cet Etat s’établissait, nous aurions à le combattre. Puisqu’il faudrait le combattre, nous devons commencer dès aujourd’hui. Si nous ne dénonçons pas au peuple maintenant les dangers que ce parti porte dans son manteau, nous nous faisons son complice. Si nous nous taisons aujourd’hui, nous perdons le droit de parler demain. S’il faut enfin que le peuple subisse toutes les stations de son affreux calvaire, tâchons de rendre sa course plus rapide ; qu’il ne s’arrête pas un siècle à la plus pénible peut être, à l’Etat ouvrier ; si le parti autoritaire doit réaliser son rêve "la conquête du pouvoir politique" il est bon qu’il arrive à ce pouvoir affaibli, diminué, amoindri, presque mort dans son principe et dans ses hommes.

Il serait absurde que le parti autoritaire acceptât la conciliation. De sa part, elle serait une bêtise ; de la nôtre, une trahison.

Oui nous sommes pour un pacte de solidarité, pour un rapprochement, pour tout ce qu’on voudra, mais nous ne croyons de conciliation possible qu’avec les partis qui accepteront comme nous le mot Autonomie et non seulement dans un programme commun général, mais aussi dans leur propre programme, dans leur programme spécial.




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