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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Importance au point de vue révolutionnaire des colonies communistes
L’Avant-garde N°6 – 11 Août 1877
Article mis en ligne le 9 mai 2018
dernière modification le 12 juin 2018

par ArchivesAutonomies
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Parmi les questions portées à l’ordre du jour du Congrès socialiste universel, figure celle des colonies communistes. Les délégués qui représenteront à Gand les différentes organisations ouvrières auront à se prononcer sur la valeur pratique de ces tentatives au-quelles il est impossible de refuser au moins quelques sympathies. Il est donc tout naturel que ceux qui viendront du pays qui a donné au socialisme St Simon, Fourier et Cabet, aient une opinion arrêtée sur ces essais d’organisation nouvelle.

La fondation des colonies communistes n’est pas un fait récent et si nous voulions aborder la question au point de vue historique, ou descendre dans les détails d’organisation, il serait impossible de traiter convenablement dans un seul article le sujet que nous avons choisi. Nous supposerons donc qu’il soit possible de créer de toutes pièces et de faire fonctionner une petite société basée sur les principes que professe l’Association Internationale des travailleurs et nous nous demanderons si ce fait aurait une importance quelconque au point de vue de l’émancipation complète du prolétariat.

L’idée première de la fondation d’une colonie communiste vient tout naturellement à l’esprit. Les principes sur lesquels on voudrait voir reposer les sociétés humaines une fois élaborés, il a fallu, pour assurer leur triomphe, commencer une lutte ardente contre l’ordre de choses existant. Cette lutte, dans laquelle le vieux monde a tout pour lui, la routine, les préjugés, les richesses sociales, et, hélas ! l’ignorance du plus grand nombre et l’égoïsme de beaucoup, est souvent bien pénible ! il est des moments de désespoir où l’on se demande même s’il sera commode, une fois la victoire assurée, de faire fonctionner l’organisation nouvelle en présence de vaincus aigris par la défaite, regrettant leur ancien bien-être et prêts à profiter de quelques mécontentements passagers qui pourront se faire jour dans le peuple, pour les exploiter et jeter bas toute la machine.

Combien alors, devient souriante l’idée de ne plus s’acharner après la transformation d’un organisme pourri, de laisser les égoïstes cantonnés dans leurs sociétés vieillies, et d’aller, les dévoués, là-bas, bien loin, du côté du soleil, réaliser fraternellement des doctrines qui pourraient rendre l’humanité si heureuse ! Il y a dans cette pensée quelque chose qui séduit et qui charme, et quand on la caresse, on aperçoit distinctement les belles lignes de ces petites cités agricoles dans lesquelles des hommes moralisés par l’étude des principes, dont le dévouement ne tonnait pas de bornes puisque leur vie tout entière a été mise au service de tous, produisent en commun, consomment en commun, vivent en frères, au milieu des splendeurs et de la fécondité d’une nature vierge encore. Quel horizon plus riant peut on faire miroiter devant l’enthousiasme des jeunes socialistes ? et quels repos plus ombragés pourraient voir dans leurs rêveries les vieux lutteurs de la cause populaire ?

Eh bien, la raison et le devoir nous l’ordonnent, il faut s’arracher à ces enchantements.

Si, en effet, l’existence de ces petites sociétés est possible, leur généralisation qui seule, au point de vue révolutionnaire, pourrait leur donner quelque importance, ne l’est pas.

Loin de pouvoir grandir aux dépens des éléments de nos sociétés européennes, jamais aucune d’elles n’a pu vivre en leur sein. Et, cela est facile à comprendre. De deux choses l’une, ou la petite colonie communiste pourra suffire à tous ses besoins, ou l’échange lui sera nécessaire et elle demandera aux collectivités bourgeoises qui l’entourent les objets quelle ne peut se procurer par sa propre fabrication. La concurrence établie, la pauvre petite colonie est perdue ! Comment peut-on raisonnablement espérer qu’une société formée par des socialistes, sans capitaux, presque sans machines, puisse lutter sur un marché quelconque, avec cet outillage, ces capitaux, produits accumulés des générations, et que l’on a au jour de l’émigration libéralement laissés aux mains de leurs exploiteurs ? La concurrence établie, nous le répétons, notre essai communiste aura le sort de toute coopération ouvrière productive, — nous voulons dire, la mort.

On a l’habitude, lorsqu’on veut démontrer la possibilité de l’existence d’un groupe communiste en Europe, de citer l’exemple du couvent. L’exemple est mal choisi. Nous ne sommes plus aux temps où les monastères défrichaient les marais, construisaient les ponts, copiaient les manuscrits précieux. Depuis le XIe siècle, le couvent n’est plus une société qui travaille ; le va-nu-pieds du couvent satisfait aujourd’hui tous ses besoins aux dépens de la société civile ; c’est l’aumône qui le loge, qui l’habille, qui le nourrit. Le couvent n’est pas, comme les petites colonies communistes dont nous parlons, un petit organisme qui travaille ; le couvent est un parasite, une immense verrue, couleur de bure, vivant sur la face du monde.

Dans l’hypothèse où notre petite société communiste prendrait assez d’extension, aurait suffisamment de forces économiques, pour vivre chez elle, et repousser l’échange, il est certain que les collectivités bourgeoises ne supporteraient pas un aussi incommode voisinage. Il serait trop dangereux pour la perpétuité de leurs privilèges que leurs prolétaires puissent voir en fixant à travers les rivières, ou en regardant par dessus les montagnes, fonctionner une petite société modèle, une société où il n’y aurait plus ni parasites, ni esclaves, mais qui serait une fourmilière de travailleurs. Si elles le supportaient en effet, elles verraient bientôt tout ce qu’il y a chez elles de fort par le muscle, la tête et le cœur, passer fleuves et monts, et, comme vers la terre promise, s’acheminer vers ce nouveau monde. Une coalition bourgeoise deviendrait inévitable, et qu’on ne me dise pas qu’en 93, les révolutionnaires ont vaincu la coalition, car d’abord nos ennemis n’attendraient pas que la commune modèle devienne la France et parce qu’en suite, la chose fut-elle, la fumée des batailles de la république disparue, il est resté la couronne de Napoléon.

Pour vivre, la colonie communiste, loin de songer à se généraliser et à s’étendre, doit aller se cacher et se faire oublier de l’autre côté de l’Océan, où on tolérera son existence, pourvu qu’elle n’y prenne pas une extension un peu grande qui puisse porter ombrage aux bourgeois des États-Unis.

Quelques-uns de nos amis, partisans de ces tentatives communistes, reconnaissent toutes les vérités que nous venons d’exposer au cours de cet article, et s’ils défendent cette ligne de conduite que suivent quelques socialistes, c’est en se plaçant à un autre point de vue.

Ils parlent en propagandistes et ils disent : "ce mode d’action est plus qu’une propagande théorique, c’est une propagande par le fait." Ils ont raison. Nous admettons avec eux, et quelques lignes plus haut nous venons de le dire, que s’il était possible de montrer nos principes aux populations européennes, non plus écrits dans des livres, mais réalisés dans des faits ; nous sommes d’avis avec eux que si une telle démonstration pratique du socialisme était faisable ; nous devrions, ne fut-ce que dans un but de propagande, tourner de ce côté tous nos efforts. Mais ne l’oublions pas ! nous venons de démontrer que les colonies communistes doivent pour vivre se fonder à l’autre bout du monde ? Un fait qu’on ne voit pas vaut encore moins qu’un livre qu’on lit ! Aussi, que voyons-nous ? ces colonies connues de quelques lettrés et parfaitement ignorées des masses populaires.

Comme les coopérations dont elle n’est d’ailleurs que la synthèse générale, la colonie communiste ne peut se généraliser et forcée de s’isoler pour vivre, elle ne peut rendre comme fait de propagande aucun service sérieux.

Le devoir des socialistes, jeunes ou vieux, est dès lors tout tracé. Ils ne doivent pas chercher un repos égoïste dans ces régions lointaines et voler leurs forces à la révolution. Qu’ils persistent en Europe à rouler le rocher de Sisyphe, dût ce rocher retomber plusieurs fois encore en les entraînant avec lui jusques au bas de la montagne à gravir.




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