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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Congrès de la Fédération française
L’Avant-garde N°7 – 25 Août 1877
Article mis en ligne le 9 mai 2018
dernière modification le 1er avril 2018

par ArchivesAutonomies
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Dans une petite ville de la frontière, a eu lieu les 10 et 20 août, le Congrès de la Fédération française. On comprend, que nous n’indiquerons ici, ni les noms des villes où existent les sections représentées, ni les noms de ceux de nos amis qui les représentaient ; que l’on sache cependant que les principaux centres ouvriers avaient des représentants à ce Congrès.

Le compagnon Auguste Spichiger, guillocheur, avait été envoyé par le "Bureau fédéral international." La Fédération française avait en effet invité ce bureau à se faire représenter au Congrès, afin que l’existence de la Fédération ne puisse être contestée par personne.

Afin de rendre au compagnon Spichiger sa tâche plus facile, le Congrès l’a élu membre de la commission de vérification des mandats. Il résulte du rapport de cette commission, que la Fédération française compte maintenant douze sections constituées. Ce nombre est peu de chose pour un territoire aussi vaste que le territoire français ; mais si l’on tient compte des difficultés que présente une organisation secrète, si l’on songe aux procès faits à l’Internationale en 1872 et 1873, si l’on se souvient que trois sections seulement étaient représentées au Congrès de Berne en 1876, on trouvera le progrès accompli d’un très favorable augure.

Au début de la séance, l’ordre du jour est adopté. Le compagnon Pindy, membre de la commission fédérale, donne lecture du rapport de cette commission ; ce rapport est adopté. Afin de présenter au vote du Congrès des résolutions nettement rédigées une commission de rédaction est élue ; à cette commission a été renvoyée chaque décision lorsque la discussion avait arrêté le sens de la résolution.

Après une courte discussion sur la question de savoir si les membres de la Fédération française payeront des cotisations, la résolution suivante a été adoptée à l’unanimité :

Première résolution. — Les cotisations des membres de la Fédération française sont de trois sortes : la cotisation intérieure pour la section, la cotisation fédérale, la cotisation internationale.

La cotisation internationale de fr. 0. 03 par mois et par membre est obligatoire pour tous les membres de la Fédération française.

La cotisation fédérale sera payée à la commission de la Fédération. Son taux laissé au dévouement de chaque section, sera fixé par chacune. Les sections devront informer la commission administrative de leur versement approximatif comme cotisation fédérale et effectuer ce versement trois mois avant l’ouverture du Congrès.

Les sections verseront en même temps leurs cotisations internationales à la commission, qui les fera parvenir au "bureau fédéral".

NB. La commission rappelle aux sections, quelles peuvent effectuer tous versements en timbres-postes français.

La question de propagande a été mise ensuite en discussion. Le Congrès a passé en revue non seulement quels sont les moyens de propagande qui lui paraissent les meilleurs, mais aussi l’organisation la plus favorable à l’emploi de ces moyens. La discussion de cette question fut fort intéressante. Les délégués des campagnes présents engageaient beaucoup le congrès à tenir compte de l’usage que l’on peut faire des métiers ambulants ; ceux des villes appuyaient beaucoup sur une active propagande par le journal et la brochure ; ceux enfin de certains départements priaient le Congrès de tenir compte de l’esprit local qui règne chez eux. Sur ce point, on le voit, la solution ne pouvait sortir que de notre programme autonomiste. Le Congres a voté à l’unanimité les résolutions suivantes :

Deuxième résolution. — Le Congrès,

considérant que les moyens de propagande varient avec les milieux dans lesquels s’agitent les sections ;

respectant le principe d’autonomie proclamé dans le programme ;

laisse à chaque groupe le soin de choisir le moyen de propagande qui lui convient.

Cependant, il recommande à l’attention des sections, les moyens suivants : Pour les villes une active propagande par le livre, le journal, la brochure ; pour les campagnes, l’entrée dans les métiers ambulants de socialistes dévoués ; partout, dès que la force de l’organisation le permettra, la propagande par le fait.

Troisième résolution. — Comme moyen d’organisation, les sections continueront à correspondre isolément avec la commission fédérale. Cependant, là où la chose sera utile et possible, plusieurs sections pourront former entre elles des Fédérations.

L’ordre du jour du Congrès appelle ensuite les questions qui se rapportent à l’administration et à la rédaction de l’Avant-garde. Le compagnon Brousse, membre de la commission fédérale, annonce au Congrès que les dons ont couvert jusqu’ici les frais de publication de l’Avant-garde  ; quant à la rédaction il engage les sections à rédiger le plus souvent possible des nouvelles locales pour le journal. Une discussion s’engage dans le sein du Congrès sur la question de savoir si le journal prendra des abonnements. La résolution suivante est votée :

Quatrième résolution. — Chaque section qui le pourra, fera des abonnements à l’Avant-garde et en fera tenir le montant à la commission fédérale.

Cette commission continuera a expédier comme par le passé des numéros de propagande, et elle pourra sur la demande d’une section fournir gratuitement le service du journal.

L’abonnement de l’Avant-garde est fixé à fr. 2 par trimestre.

Arrive à l’ordre du jour, la question des Congrès de Verviers et de Gand. La Fédération française ayant demandé son admission au sein de l’Internationale, le Congrès regarde comme nécessaire la présence au Congrès de Verviers d’une délégation envoyée pour défendre ses intérêts. Le Congrès est d’avis aussi que la même délégation représente au Congrès de Gand la Fédération française. Reste la question de savoir quel sera le mandat que recevra cette délégation. Lecture est donnée des résolutions prises au Congrès de St-Imier par la Fédération jurassienne. Le Congrès se rallie à celles de ces résolutions qui ont rapport aux Congrès en question. Voici ces résolutions telles que les a votées le Congrès français :

a. Du programme, de l’altitude de la délégation de la Fédération française au Congrès socialiste universel de Gand.

Relativement à la conduite que la Fédération française tiendra au Congrès de Gand, la Fédération française doit d’abord chercher tous les moyens de se mettre d’accord avec les autres Fédérations qui composent l’Internationale. Mais comme elle ne peut pas effectuer cet accord sans avoir entendu les délégués des autres Fédérations, la conduite de la Fédération française ne pourra s’établir définitivement qu’après le Congrès de l’Internationale qui aura lieu probablement à Verviers.

Toutefois comme il est urgent de donner à nos délégués un mandat, voici les bases de la conduite que, les délégués français devraient tenir eux-mêmes et proposer à ceux des autres Fédérations.

S’inspirant des principes consacrés dans nos statuts, la Fédération française reconnaît que l’émancipation des travailleurs n’est pas un problème local ou national, mais humain ; et que sa solution n’est pas possible sans le concours théorique et pratique des travailleurs de tous les pays ;

Que ce concours cependant doit être direct, c’est-à-dire que l’émancipation à laquelle il aboutira doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, et non pas le résultat d’un contrat ou d’un compromis quelconque avec les partis bourgeois, fait par l’intermédiaire de délégués officiels ;

Que sur ce terrain du concours direct, quels que soient du reste les moyens employés pour arriver au but, la Fédération française croit de son devoir d’affirmer sa solidarité avec tous les travailleurs, chaque fois que par un acte quelconque ils protesteront contre l’organisation actuelle de la société, et auront en vue leur émancipation ;

Mais que vis-à-vis de mouvements qui, bien que se proposant en apparence l’émancipation du travail, ne font en réalité que prolonger par le moyen du parlementarisme la situation existante, la Fédération française conserve toute sa liberté d’action.

Elle envisage ce mouvement comme la dernière phase du mouvement national, comme un moment historique nécessaire, peut-être, particulièrement chez certains peuples ; mais elle ne pourra jamais le considérer comme un moyen véritable d’émancipation du travail.

En conséquence, elle se réserve le droit de le combattre non seulement chez elle, mais aussi dans les pays où ce mouvement peut rallier le plus grand nombre des ouvriers ; et cela en vertu de son autonomie et de son droit à la propagande sans bornes de tous les principes collectivistes et anti-autoritaires.

Conformément à ces résolutions, les délégués de la Fédération française devraient donc exposer eux-mêmes ou présenter un Manifeste exposant clairement les principes, le but et les moyens de la Fédération ; accepter la discussion sur ce programme et sur ces moyens, sans toutefois accepter en vue d’une apparente utilité pratique aucune transaction et sans faire aucune concession. Ils ne doivent absolument pas permettre, si ce n’est de la critique raisonnée, aucune attaque ni aucune offense contre les organisations qui auraient déjà commencé à mettre en pratique le programme avec les moyens susdits.

Si un pacte de solidarité est proposé au Congrès, ils ne devront l’accepter que s’il laissait à chaque organisation dans chaque pays sa complète autonomie et n’empêchait pas la propagande de nos principes même dans les pays où des principes et des moyens différents prévaudraient ; ce ne devrait être qu’un pacte de solidarité économique, dans tous les cas où les travailleurs, directement, par un acte quelconque, soit par une grève, soit par une lutte ouverte, attaquent les institutions existantes. Dans le cas de lutte légale, sur le terrain national, en vue de la conquête du pouvoir politique, se réserver toute sa liberté.

Quant à la constitution d’un centre de correspondance et de statistique, et à la formation éventuelle d’une nouvelle organisation, la Commission est d’avis que l’internationale, avec ses statuts tels qu’ils ont été révisés au Congrès de Genève, est l’organisation la plus capable d’embrasser les diverses manifestations de la vie ouvrière.

Telles sont les bases de la conduite que la Fédération française devrait tenir au congrès de Gand. Nous sommes en outre d’avis de laisser à nos délégués une certaine liberté, soit dans la discussion, soit dans les résolutions particulières à prendre, les résolutions des congrès n’étant obligatoires que pour les sections et les fédérations qui les auront acceptées, en sorte que nous conserverons notre plein droit de les repousser si elles ne sont pas conformes à nos convictions.

b. Sur la valeur des colonies communistes.

Le Congrès français considère les colonies communistes comme incapables de généraliser leur action, étant donné le milieu dans lequel elles se meuvent, et par suite de réaliser la révolution sociale. Comme acte de propagande, le fait de ces colonies communistes n’a pas d’importance à cause des échecs qu’elles sont trop souvent sujettes à subir dans la société actuelle, et qu’il reste inconnu des masses tout comme les nombreux essais de ce genre déjà faits à d’autres époques. Le Congrès n’approuve donc pas ces expériences, qui peuvent éloigner de l’action révolutionnaire les meilleurs éléments. Cependant il croit de son devoir d’exprimer sa sympathie envers les hommes qui, à force de sacrifices et de luttes, ont cherché à réaliser pratiquement le socialisme au moyen de ces tentatives.

A propos de toutes les questions qui tendraient à mettre en discussion ou à soumettre au vote des plans de campagne révolutionnaire, le Congrès considérant qu’il serait imprudent d’avertir ainsi nos adversaires de nos projets engage ses délégués à demander qu’il soit passé à l’ordre du jour. Enfin, le Congrès résume toute la discussion dans la résolution suivante qui est mise aux voix et adopté :

Cinquième résolution. Considérant, qu’il est indispensable que la Fédération française soit représentée aux Congrès de Verviers et de Gand ;

que la situation politique qui est faite à la France rend impossible l’envoi de membres de la Fédération habitant la France ;

le Congrès décide d’abord que la Fédération sera représentée par des membres français habitant l’étranger.

En outre, le Congrès, se ralliant au mandat donné à ses délégués par la Fédération jurassienne, aux différentes idées émises au cours de la discussion sur la propriété collective, la négation gouvernementale, le désintéressement de toute politique légale et l’active participation à toute propagande révolutionnaire, le Congrès confie à sa commission fédérale le soin de la rédaction définitive du mandat.

Le Congrès passe ensuite à l’élection des délégués. Il est convenu que les délégués nominés représenteront la Fédération, mais que, si une section envoyait un délégué spécial, ce délégué ferait partie aussi de la Fédération française ; seulement, dans la formation de la voix collective de la Fédération le vote se fera non pas par tête, mais par sections représentées.

On passe au vote sont élus successivement et à l’unanimité les compagnons Brousse, Paul, chimiste, et Montels, Jules, peintre.

La commission administrative dépose son mandat et sur la proposition de la rédaction de l’Avant-garde, le Congrès décide que pour l’année courante le rédacteur du journal ne sera pas membre de la commission fédérale ; cette commission fédérale nommera, sous sa responsabilité, la rédaction et l’administration du journal. Sont élus membres de la commission fédérale les compagnons Pindy, Louis, fondeur, Jeallot, peintre, Ferré, tapissier, Dumartheray, plombier, Alerini, chimiste. (Une lettre de la commission fédérale vient de nous apprendre que le compagnon Pindy est nommé secrétaire-correspondant et le comp. Jeallot, caissier.)

D’autres questions importantes figuraient à l’ordre du jour du Congrès et ont pu être discutées et sérieusement approfondies. Le devoir des délégués français sera d’en faire dans leurs sections un rapport très détaillé, mais on comprendra que dans un journal dont un numéro peut être égaré, nous n’entrions pas dans les détails ; ces détails pouvant indiquer par exemple ce qui sera fait par la Fédération française dans telle ou telle localité en prévision d’événements que l’on devine. Nous nous bornerons à la publication des deux résolutions suivantes qui établissent le principe auquel on s’est rallié au cours du débat :

Sixième résolution. — La Fédération française décide qu’elle profitera de tous les mouvements populaires pour développer dans les limites du possible son programme collectiviste et anarchiste, mais elle invite les groupes qui la composent à ne pas compromettre leurs forces pour assurer la victoire d’un parti bourgeois.

Septième résolution. — Dans le cas où des grèves éclateraient dans les contrées où les sections françaises ont quelque influence, ces sections devront profiter de la circonstance pour donner à la grève un caractère socialiste-révolutionnaire en engageant les grévistes à faire disparaître leur situation de salariés par la prise de possession de vive force des instruments de travail.

Le Congrès terminé, les délégués se sont donné l’accolade fraternelle, et sont retournés le cœur plein d’enthousiasme reprendre leur travail d’organisation si plein de périls à l’heure présente. Les français proscrits sont repartis, heureux et rajeunis, par la vue de ces jeunes hommes énergiques dont le dévouement est d’un si bon augure pour l’avenir.




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