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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De la Fédération
L’Avant-garde N°12 – 3 Novembre 1877
Article mis en ligne le 9 mai 2018
dernière modification le 2 avril 2018

par ArchivesAutonomies
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L’homme a des besoins. Pour satisfaire ces besoins, il sent bien vite l’insuffisance de ses efforts isolés et il s’aperçoit de l’avantage qu’il y a pour lui de les combiner avec ceux de ses semblables. Voilà certainement une vérité que personne ne conteste ; mais l’accord cesse d’exister, quand il s’agit de régler la mise en œuvre de cette activité collective. Les uns croient qu’il faut confier ce soin à un prétendu organisme social qu’ils appellent l’Etat ; d’autres pensent, que les intéressés peuvent eux-mêmes directement, sans intermédiaires, produire, mettre en action, diriger cette puissance commune. De là, deux théories, celle des étatistes et celle des fédéralistes.

Examinons séparément ces deux théories, nous les comparerons ensuite.

Dans la société, l’homme est d’abord producteur et consommateur. Il éprouve ensuite des besoins intellectuels, artistiques, de sentiment, de plaisir. Il veut aussi agir et propager ses idées. Tous ces intérêts, son bonheur l’exige, doivent recevoir satisfaction. Eh bien ! sans qu’il soit porté la moindre atteinte à sa liberté, par la force même des choses, il est déterminé à s’unir à ceux de ses semblables qui éprouvent les mêmes besoins que lui. Du contrat qui se forme ainsi résulte une infinité de groupes divers.

Un menuisier par exemple, comprend l’utilité qu’il peut retirer, pour la défense de son salaire aujourd’hui, pour produire lui-même quand il aura à sa disposition certains moyens matériels, de l’union avec les autres travailleurs de son état. De là le corps de métier. Tous les habitants d’une rue, quelle que soit d’ailleurs la profession qu’ils exercent, ont certains intérêts communs. Tous désirent que le pavé de leur rue soit bien entretenu, les égouts hygiéniquement aménagés, la fontaine commodément placée, l’éclairage bon, la sécurité assurée ? Rien, ne serait donc plus naturel que de les voir former entre eux un groupe local ayant assez de puissance pour assurer à tous la jouissance de ces avantages. — On comprend que la même remarque peut s’appliquer successivement à tous les intérêts de l’individu que nous avons énumérés plus haut.

Comparons maintenant ces différents groupes entre eux. Il nous sera facile de nous apercevoir que quelques-uns ne sont pas complètement étrangers l’un à l’autre ; qu’ils s’attirent mutuellement ; qu’il y a entre eux une sorte d’affinité qui tend à les rapprocher, à les unir ; qu’en un mot, ce qui s’est passé d’abord entre les individus, se passe maintenant entre les groupes. Il se forme ainsi des groupes de groupes, c’est-à-dire des Fédérations. D’autres au contraire n’ont absolument rien de commun ; ils sont en quelque sorte indifférents les uns aux autres. Les rapprocher serait commettre une faute analogue a celle de cet apprenti mathématicien qui prétendait additionner ensemble des quantités de natures différentes et qui n’aboutissait ainsi qu’à produire le chaos comme résultat de son addition.

Que tous les groupes de menuisiers d’une même ville s’unissent ; que cette fédération locale forme ensuite en contractant avec celles des autres villes une fédération de l’ensemble du corps de métiers ; rien de plus logique et de plus nécessaire ! Les membres de ces groupes ou les délégués qu’ils enverront, sauront que faire une fois réunis. Ils auront à causer de la défense de leur salaire ; ils pourront chercher les meilleurs moyens de devenir un jour maîtres de leurs instruments de travail ; ils devront étudier, quand ce résultat sera obtenu, de la meilleure organisation qu’il faudra se donner pour produire. — Que dans une même ville, une région, les groupes de métiers similaires, comme la menuiserie, la charpente, la serrurerie, la plâtre, etc., s’entendent pour constituer entre eux la fédération de l’industrie du bâtiment, nous le comprenons. Qu’on fasse de même pour toutes les branches industrielles, pour la manufacture, les produits chimiques, les professions scolaires, etc., rien de plus naturel. — Qu’enfin toutes les branches industrielles s’unissent pour établir une fédération plus générale que les précédentes, les comprenant toutes dans son sein, cela serait utile. Ce serait une organisation véritable de toute la production humaine.

Si dans un autre ordre d’idées, les groupes formés par les habitants de différentes rues forment le groupe supérieur du quartier ; si les groupes des quartiers foraient celui de la commune ; si les fédérations communales forment la fédération générale de la consommation, tout cela sera encore logique. N’y a t’il pas à s’occuper des grandes voies entre les quartiers ? des routes, des moyens de communication entre les villes ?

Mais, que des groupes incompatibles comme un groupe de métier et un groupe de rue, la fédération d’une branche industrielle et une fédération communale, cherchent intimement à s’unir, nous chercherions sans la trouver la base de ce contrat. Que feraient, face à face, des groupements comme ceux-là ? De quoi traiteraient-ils ? l’un parlerait, rues, l’autre répondrait : allumettes chimiques ? ils n’ont pas la même langue, ils ne se comprendraient pas ; ce serait une véritable tour de Babel.

D’après la théorie fédéraliste, on le voit, l’organisation se poursuit autour d’un centre, l’individu. De ce centre rayonnent dans la direction de chaque intérêt un groupe spécial. Ensuite ces groupes s’unissent aux groupes et les fédérations aux fédérations. C’est l’organisation même de la masse sociale.

Les théoriciens de l’Etat, connaissent certainement l’existence de quelques-uns de ces groupes. Aveugle qui ne les verrait pas ! mais de vieux préjugés politiques leur masquent toute l’importance que peut avoir comme organisation sociale la formation libre et toute spontanée de ces groupes et de ces fédérations.

Des économistes de la valeur de Marx ne pouvaient certainement pas laisser pousser sans les apercevoir ces corps de métiers qui couvrent le inonde. Mais on a moins bien observé les collectivités qui se forment aussi autour des autres intérêts humains. Et cependant ! que l’on fasse disparaître les restrictions législatives et matérielles apportées à la possibilité- de l’association dans nos sociétés modernes et l’on verra quelle végétation puissante sera celle de ces groupes. Les étatistes ont surtout été frappés du côté économique de la question ; ils ont moins bien vu le côté politique.

Certes, ils ne méconnaissent pas tous ces intérêts qu’il faut satisfaire ! mais de même qu’autrefois, on levait la main, dans l’embarras, vers la Providence, ils tendent aujourd’hui les bras vers l’Etat, leur Dieu moderne ! qui s’occupera de la gérance de tous ces intérêts ? l’Etat ! Qui fera cela ? Dieu !

Or l’Etat se réalise dans la pratique par la délégation de toute souveraineté à des élus qui forment une espèce de classe dirigeante. De sorte que l’idéal de cette organisation serait la formation d’une véritable pyramide hiérarchiquement construite, dont la base serait la masse écrasée au-dessus de laquelle se superposeraient, en différentes couches, les fonctionnaires, les députés, le pouvoir exécutif !

Les deux systèmes en présence peuvent être comparés en deux mots : le système fédéraliste est l’organisation de la masse sociale ; c’est l’organisme, c’est la vie, — le système étatiste, c’est le remplacement de la masse sociale par quelques-uns ; c’est l’abdication, c’est l’esclavage, c’est la mort !




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