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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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III.- Réponse de la Fraction à la lettre ouverte du Camarade Trotsky.
Bulletin d’Information de la Fraction de Gauche italienne N°2 - Septembre 1931
Article mis en ligne le 10 février 2019
dernière modification le 10 avril 2018

par ArchivesAutonomies

Cher Camarade, [1]
 
Nous avons reçu votre lettre du 22 avril 1930. Il est inutile de dire que cette lettre, concernant le Secrétariat internationale de l’opposition – par les questions qui nous sont posées et par l’appréciation de notre attitude – est en contradiction complète avec le contenu de la réponse que vous avez faite à notre première lettre ouverte.

Dans cette réponse bien que vous ayez fait une réserve expresse pour laisser au temps et aux événements le soin de vérifier la similitude de votre position avec la nôtre ; vous aviez toutefois souligné la solidarité qui nous unissait sur la base de notre plateforme et des documents de notre camarade Bordiga.

Or, depuis cette lettre nous ne nous sommes pas éloignés de cette plateforme que vous avez jugée comme un des meilleurs documents de l’opposition internationale. Qu’est-il arrivé entre-temps ?
Car vous nous posez, dans votre dernière lettre, des questions dont la réponse se trouve justement dans cette plateforme.

Mais il vaut mieux juger directement des questions :

1°) Vous considérez-vous comme un mouvement nationale, ou comme une partie d’un mouvement international ?
2°) A quelle tendance appartenez-vous ?
3°) Pourquoi ne pensez-vous pas à créer une fraction internationale de votre tendance ?
 
En somme, vous nous invitez à déclarer si, oui ou non, nous sommes des communistes.

Aux deux premières questions, on trouve la réponse dans votre lettre ouverte où vous affirmez : "je ne doute pas que vous vous considériez comme des internationalistes". Nous passons l’autre…

Ces derniers jours, nous avons envoyé une lettre au Secrétariat International, dans laquelle nous précisons notre prise de position. Croyez-vous que l’on doit retourner aux temps où l’on luttait, dans l’I.C. pour une politique révolutionnaire, et où nous nous entendions dire par les opportunistes : "vous êtes contre l’I.C., vous êtes contre l’URSS, etc." ?

Nous pouvons avoir aujourd’hui des divergences sur les méthodes du travail du secrétariat international, sans être, en même temps, accusés d’être contre le secrétariat international, gangrenés par le socialisme national, et le communisme national, justement pour étouffer dans le fracas de ces questions, les questions touchant à nos divergences ?

Nous vous faisons remarquer que depuis octobre 1929, c’est-à-dire bien avant la conférence préliminaire de Paris, nous avons écrit dans le N°21 de Prometeo, que le développement de la crise centriste posait les conditions objectives pour fournir les premiers efforts destinés à établir une union à l’échelle internationale.

Nous n’avons pas participé à la Conférence internationale de Paris, par suite d’une erreur dans la transmission de la lettre de convocation aux organismes dirigeants de la fraction. Nous avons récemment envoyé un document au secrétariat international, dans lequel nous soulignons notre accord pour la constitution de ce secrétariat, et notre désaccord avec les méthodes de travail et le fait qu’il manque une base idéologique.

Et, consentez à le reconnaître, la préparation idéologique directe pour la préparation de la conférence de Paris, a été absolument inexistante.

Et maintenant répondons à vos questions.

1°) Nous nous considérons comme une partie du mouvement international.
2°) Nous appartenons, depuis la fondation de l’I.C., et les premiers, à la tendance de gauche.
3°) Nous ne voulons pas créer une fraction internationale de notre tendance parce que nous croyons avoir appris du marxisme que l’organisation internationale du prolétariat n’est pas l’agglomération artificielle des groupes et des personnalités de tous les pays autour d’un groupe.

Par contre, nous pensons que cette organisation doit bien être le résultat de l’expérience du prolétariat de tous les pays. Nous ne sommes pas effrayés à l’idée qu’un groupe – en l’espèce la gauche russe – puisse donner l’impulsion à cette organisation, mais à la condition que cette impulsion s’appuie sur de vraies formations prolétariennes qui aient déjà accompli un sérieux effort idéologique. En effet, il apparaît que "la lutte internationale du prolétariat" signifie essentiellement :

a) la lutte de chaque prolétariat sur un programme d’action international ;
b) organisation internationale et centralisée de cette lutte dans chaque pays ;
 
Il existe une profonde différence entre la thèse marxiste sur la lutte prolétarienne internationale et la thèse sociale-démocrate qui éloigne le devoir pour chaque prolétariat d’abattre sa propre bourgeoisie… jusqu’à ce que la révolution prolétarienne tombée du ciel puisse se réaliser grâce à la concordance des conditions objectives et socialistes et du monde entier. Au contraire, la thèse marxiste sur la lutte internationale du prolétariat se complète avec l’autre du devoir pour chaque prolétariat d’abattre sa propre bourgeoisie, et cela ne limite nullement la question aux aspects matériels de la lutte, mais signifie que chaque prolétariat – et en l’espèce chaque avant-garde prolétarienne, chaque fraction de gauche – accomplit une effort idéologique qui se traduit par l’application de la méthode marxiste renforcée par l’expérience prolétarienne internationale pour fixer les règles du combat à l’échelle nationale et internationale.

Le guide de l’organisation internationale, son organisation mondiale centralisée se réalise alors comme la conjonction des forces idéologiques, de l’expérience (sur le champ national et international) de l’avant-garde organisée en fraction de gauche dans chaque pays.

L’expérience de l’I.C. prouve que les partisans de l’assassinat de Blumkine proviennent justement des milieux qui préfèrent l’unanimité dans les congrès internationaux sur les rapports de Lénine et de Trotsky, et en général du Bureau Politique du parti russe. Ces types nous ont réservé beaucoup de la drogue avalée comme dessert obligatoire dans la lutte contre Bordiga et contre la prétendue extrême gauche qui, en réalité, représentait le premier noyau de la résistance marxiste aux progrès de l’opportunisme.

En ce qui concerne le "communisme national", nous devons vous rappeler que c’est justement notre fraction qui refusa de rester à la direction en Italie (bien qu’elle eût une majorité écrasante), parce que les dirigeants de l’Internationale s’orientaient vers l’anti-marxisme à travers le trébuchet de l’anti-trotskysme.

Vous nous demandez si nous avons des divergences de tactique avec l’opposition de gauche internationale, nous ne pouvons répondre. En ce qui concerne les documents de la gauche russe, nous avons déjà eu l’occasion de souligner notre solidarité sur les questions de principe, et notre désaccord sur les questions tactiques, telles que le front unique qui entraîne vers le gouvernement ouvrier et paysan, le comité anglo-russe, le Kuo-Min-Tang, les Comités prolétariens anti-fascistes, etc.

Nous voulons faire remarquer que nous n’avons jamais voulu rester dans une position d’expectative. En effet, nous avons combattu à l’intérieur du parti dans lequel nous militions et n’avons nullement négligé notre activité dans les groupes d’opposition. Mais nous avons toujours sauvegardé notre responsabilité à cause des divergences politiques.

La conclusion de votre lettre a déjà trouvé une réponse dans le document envoyé au Secrétariat International, document qui est l’extrait d’une lettre envoyée aux groupes de notre fraction le jour même où, sans que les organes dirigeants de notre fraction en aient été avertis, eût lieu la conférence internationale.

Depuis, en dehors de nous, et sur aucune base politique capable de nous faire conclure qu’il s’agissait d’une réaction directement orientée vers la gauche, un groupe d’ex-fonctionnaires du parti italien est entré en relation avec le Secrétariat International.

A notre demande d’explications au Secrétariat International, aucune réponse écrite n’a été faite, mais les actes et les conversations de nos camarades responsables nous autorisent à conclure qu’une tentative se développe pour créer une nouvelle opposition.

L’effort de notre fraction pour orienter vers la gauche les réactions aux entreprises opportunistes n’est pas facile. La première manifestation de l’activité du Secrétariat International, paraît s’inspirer de la conception que notre effort doit rencontrer un obstacle et qu’une nouvelle expérience de confusion doit être faite, expérience qui risque d’égarer une énergie qui devrait, au contraire, s’orienter vers la gauche.

Il est naturel qui si cela se produit, si nous devions manquer des garanties pour que ce qui s’est produit dans le mouvement italien ne se répète pas dans les autres pays, alors cette douloureuse expérience se ferait sans que notre fraction, qui ne pourrait se limiter à refuser de faire partie de la direction du Secrétariat International, en prenne la responsabilité.

Il faut également souligner que cette manœuvre se développe juste au moment où vous demandez notre adhésion à la gauche internationale dans votre lettre ouverte. Cette adhésion nous l’avons déjà donnée en marquant, en même temps, notre refus de participer à la direction du Secrétariat, jusqu’à ce que nous nous trouvions en présence d’un document de programme et d’une méthode de travail qui garantisse le mouvement prolétarien des manœuvres qui conduisent au triomphe de l’opportunisme dans l’I.C.

A propos de ce document de programme, nous devons rappeler que nous avons eu l’occasion – il y a plusieurs mois – de demander à connaître en entier votre critique du Programme du VI° congrès de l’I.C. Ces derniers temps nous avons vu que la "Ligue communiste" a été fondée en France, en mettant dans ses statuts l’acceptation des problèmes de tactique, alors que justement les solutions tactiques du 3e et du 4e congrès ont encore été examinées par vous ("Les leçons d’Octobre") et par le camarade Lénine ("Lettre de la montagne", après le 3e congrès). Mais vous devez savoir qu’au 4e congrès, nous avons dû donner notre démission de la direction du parti italien – et aujourd’hui, pour adhérer à la Ligue communiste en France, nous devrions justement renoncer à nos conceptions tactiques. Voilà ce qui signifie réellement d’une part notre prétention inexistante à un monolithisme absurde, et, d’autre part, le monolithisme artificiel qu’on prétend imposer.

Vous avez eu l’occasion d’écrire dans votre lettre que, dans le mouvement italien, et en présence de la crise inévitable du centrisme, et de la croissance des réactions prolétariennes contre l’opportunisme, nous serions des éléments "indéfinis". Nous vous prions d’expliquer cette affirmation tout à fait contraire à celle de votre précédente lettre où vous dites que notre fraction est appelée à défendre les intérêts historiques du prolétariat italien et international. Vous n’êtes pas tout à fait lié à la déclaration que nous vous rappelons, mais vous devez expliquer votre dernière affirmation, comme vous avez expliqué la précédente. Une telle démonstration est le seul profit de vos enseignements que nous voulions utiliser.

Voilà, cher camarade, notre réponse.

Nous souhaitons ne pas voir se répéter ce qui s’est déjà produit avec Lénine : contre lui quand il faut faire un effort pour s’orienter sur la voie du marxisme ; pour lui quand on essaie d’introduire doucement l’opportunisme sous le drapeau du grand chef prolétarien.

Notre solidarité a été satisfaisante lorsque vous étiez déporté ; aujourd’hui que les efforts pour établir des positions marxistes sont rendus moins difficiles par votre situation personnelle, peut-être est-ce justement pour cela que la solidarité est si facile à affirmer, et semble se propager par des méthodes de travail et sur une base de confusion politique contre quoi vous et nous avons lutté depuis tant d’années ?

Nous ne prétendons à aucun monolithisme abstrait, mais nous avons des divergences que nous avons consignées dans nos réserves sur la question des organes dirigeants du Secrétariat. Voudriez-vous le monolithisme dans nos discussions ? Voudriez-vous expliquer notre réserve, non avec des arguments politiques, mais en l’attribuant à une attitude contre laquelle proteste notre activité de longues années, activité que vous n’avez pas dû considérer en posant les questions contenues dans votre lettre ?

Pour conclure, puisque vous parlez de Urbahns, nous qui avons défendu la position marxiste vis-à-vis de la Russie des Soviets et aussi dans la question du conflit sino-russe, vous prions de bien vouloir nous mettre au courant de l’activité de ce groupe en général. Seulement ensuite nous pourrons nous prononcer définitivement sur ce groupe que votre plateforme définissait (en spécifiant le nom d’Urbahns comme un groupe bolcheviks-léninistes.

Dans l’attente d’une prompte réponse et avec la ferme conviction qu’elle nous permettra d’éclaircir les questions posées dans votre lettre ouverte et ensuite de passer à la confrontation des questions tactiques sur lesquelles il existe un désaccord entre notre fraction et la gauche russe, nous vous envoyons nos saluts communistes.

LA FRACTION DE GAUCHE