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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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IV.- Nouvelle lettre du camarade Trotsky à la Fraction en date du 19 juin 1930.
Bulletin d’Information de la Fraction de Gauche italienne N°2 - Septembre 1931
Article mis en ligne le 10 février 2019
dernière modification le 10 avril 2018

par ArchivesAutonomies
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19 juin 1930

Chers camarades,

J’ai reçu votre longue lettre du 3 juin. Malheureusement cette lettre ne dissipe pas les malentendus, mais, au contraire, elle les augmente.

I - Entre ma dernière "lettre ouverte" et ma réponse de l’année passée à votre lettre ouverte, il n’y a aucun "contraste". Cette période entre ces deux lettres se caractérise par un travail intensif de la gauche communiste internationale. Une certaine indécision de votre position durant cette période pouvait paraître comme étant temporaire, et, dans une certaine mesure même, inévitable. C’est tout à fait évident que les conditions dans lesquelles se trouvait le camarade Bordiga, le chef reconnu de votre fraction, pouvaient pendant une certaine période expliquer le caractère expectatif de votre position (sans toutefois amoindrir les côtés nuisibles de cette expectative).

Dans ma réponse à votre "lettre ouverte" j’ai tenu compte de cette circonstance qui, quoique personnelle, est extrêmement importante. Je connais assez bien le camarade Bordiga et je l’apprécie assez hautement pour comprendre son rôle exclusif dans la vie de votre fraction. Mais vous reconnaîtrez vous-mêmes que cette considération ne peut pas couvrir tous les actes.

Les événements se développent, des questions nouvelles surgissent et il faut des réponses claires et précises. Actuellement le caractère conservatif de votre position indéterminée devient un symptôme de plus en plus grave.

II - Vous écrivez que vous n’avez rien abandonné la plateforme de 1925 que j’ai qualifiée de document excellent sous beaucoup de rapports. Mais une plateforme est faite non pas pour "ne pas être abandonnée", mais pour être appliquée et développée. La plateforme de 1925 était un bon document pour l’année 1925. Pendant les 5 années écoulées depuis, des événements d’une très grande importance se sont produits auxquels la plateforme ne donne aucune réponse. Essayez de donner une réponse aux questions qui découlent de la situation de 1930 en se rapportant à la plateforme de 1925 — c’est vouloir s’en tenir à une politique indéterminée et évasive.

III - Vous expliquez votre non-participation à la conférence de Paris par une erreur de la poste dans la transmission de la lettre de convocation. Si ce n’est que cela, il faudrait le dire alors ouvertement dans la presse. Dans La Vérité je n’ai pas trouvé une telle déclaration de votre groupe. Peut-être l’avez-vous publiée dans le Prometeo ? Mais il ressort clairement de toute votre lettre qu’il s’agit d’autre chose que d’une erreur de la poste.

Vous dites qu’il "n’y a aucune préparation idéologique de la conférence". Cette affirmation me parait non seulement mensongère mais tout simplement monstrueuse. En France, surtout, la préparation idéologique fut intensive et fructueuse (La Vérité, La lutte des Classes, brochures). Dans tous les pays une telle lutte idéologique intense fut menée au courant de l’année dernière — lutte qui nous a nettement délimité de nos pseudos "amis" politiques.

La rupture avec Souvarine et Paz en France, avec Urbahns en Allemagne, avec le groupe Pollack en Tchéco-Slovaquie et autres, a été un élément très important de la préparation idéologique de la conférence de véritables communistes révolutionnaires. Ignorer ce travail important, c’est vouloir aborder la question avec un critère sectaire et non pas révolutionnaire.

IV [1] - Votre compréhension de l’internationalisme me paraît fausse. Pour vous l’Internationale est en fin de compte la somme des sections nationales ou le produit d’une collaboration mutuelle des sections nationales. C’est là une conception unilatérale, non dialectique et par conséquent erronée de l’Internationale. Si la gauche communiste ne comptait que 5 membres, ils devraient malgré tout créer leur organisation internationale en même temps que nationale. Considérer l’organisation nationale comme la fondation de la construction et l’organisation internationale comme le toit — c’est commettre une erreur. Ici l’interdépendance est d’un ordre tout à fait différent. Marx et Engels ont commencé en 1847 le mouvement communiste par un document international et par la création d’une organisation internationale. La même chose s’est répétée à la création de la Ière Internationale. La gauche zimmerwaldienne a suivi le même chemin dans sa préparation de la 3e internationale. Cette voie nous est dictée actuellement d’une façon beaucoup plus impérative que du temps de Marx. Un courant prolétarien révolutionnaire peut évidemment, à l’époque de l’impérialisme, surgir ou se déterminer dans un pays plus tôt que dans un autre pays, il doit, le lendemain de sa création, chercher ou créer les liens internationaux, une plateforme internationale, une organisation internationale, car ce n’est que sur cette voie qu’on peut trouver une garantie de la justesse de la politique nationale. Le courant qui pendant des années reste nationalement enfermé est voué inévitablement à la dégénérescence.

V - A la question qui concerne le caractère de vos divergences avec l’opposition internationale, vous refusez de répondre à cause de l’absence d’un document de principe international. C’est une façon purement formaliste non politique et non révolutionnaire d’aborder la question. Une plateforme ou un programme sont le résultat d’une longue expérience, d’un travail commun à la base, d’une certaine somme d’idées et de méthodes communes. Votre plateforme de 1925 n’est pas née le premier jour de l’existence de votre fraction. L’opposition russe a élaboré sa plateforme après cinq ans de luttes, et, bien que cette plateforme soit parue deux ans et demi après la vôtre, elle est déjà vieillie sous certains rapports. Ensuite parut le programme de l’Internationale Communiste auquel l’opposition russe a répondu par une critique. Cette critique, qui est, dans le fond, et non dans la forme, le fruit d’un travail collectif, est parue en plusieurs langues, comme la majorité des documents de l’opposition des dernières années. Sur ce terrain, une lutte idéologique sérieuse a été menée (Allemagne, Etats-Unis). Les problèmes de la politique syndicale, de la "troisième période" du plan quinquennal, de la collectivisation, l’attitude de l’opposition de gauche envers les partis officiels, etc. etc. — toutes ces questions de principe ont été soumises à une analyse sérieuse et à un examen théorique dans la presse internationale de gauche. Ce n’est que par ces moyens qu’on peut préparer l’élaboration d’une plateforme, ou plutôt d’un programme. Quand vous déclarez qu’on ne vous a pas donné un "document-programme" tout fait, et que pour cette raison vous ne pouvez pas répondre à la question sur vos divergences avec la gauche internationale, vous montrez, par cela même, votre compréhension sectaire des méthodes et des moyens de formation idéologique de l’unité et vous faites la démonstration de votre isolement de la vie idéologique de la gauche communiste.

VI - Les groupes qui se sont réunis à la Conférence de Paris ne prétendent pas à un monolithisme mécanique. Mais ils sont tous réunis dans cette conviction que l’expérience vivante des dernières années garantit leur unité tout au moins dans la mesure nécessaire pour leur permettre de continuer le travail en commun, et d’une façon organisée, à l’échelle internationale, et, entre autres, de préparer une plateforme commune. Quand je vous ai demandé quelle était l’ampleur de vos divergences avec la gauche internationale, je n’ai pas attendu de vous une réponse formelle, mais politique et révolutionnaire : "oui, nous croyons possible un travail en commun avec ces groupes, mais nous allons défendre notre position particulière dans différentes questions".

Or, quelle est votre réponse ? Vous déclarez que vous n’entrerez pas dans le secrétariat international tant que l’on ne vous présentera pas un "document de programme". Cela veut dire que les autres doivent, sans votre participation, élaborer ce document ; quant à vous, vous gardez le droit de contrôle et de dernier mot. Peut-on aller plus loin dans la voie de l’expectative, de l’attitude évasive et de l’isolement national ?

VII - Votre refus d’accepter les statuts de la Ligue Communiste française, qui se solidarise avec les 4 premiers congrès internationaux est également un prétexte d’ordre purement formel. Aucun des camarades français ne pense que tout dans les décisions des 4 premiers congrès est infaillible et immuable. Il s’agit de la ligne stratégique générale. Si vous n’êtes pas prêts à vous appuyer sur la base qui a été posée par les 4 congrès, alors qu’est-ce qu’il vous reste en général ?

D’une part, vous refusez d’accepter comme base les décisions des 4 premiers congrès. D’autre part, vous reniez ou ignorez totalement le travail idéologique et tactique de l’opposition internationale durant les dernières années. Qu’est-ce que vous opposez alors à tout cela ? Toujours la même plateforme de 1925 ? Mais, malgré toutes ses qualités, cette plateforme n’est qu’un document épisodique qui ne donne aujourd’hui aucune réponse aux questions actuelles.

VIII - La partie de votre lettre qui traite avec indignation de la "tentative" de créer en Italie une nouvelle opposition, de la "manœuvre", de la nouvelle "expérience de confusion", etc. etc. laisse une impression particulièrement bizarre. Autant que je puisse vous comprendre, il s’agit de la nouvelle scission à l’intérieur de la fraction centriste dirigeante du P.C. italien et de la tendance d’un de ces groupes à se rapprocher de la gauche internationale. Où est ici la "manœuvre" ? Où est la "confusion" ? Confusion de la part de qui ? Le fait qu’un groupe se détache de la fraction ennemie et que ce groupe cherche un rapprochement avec nous est une conquête sérieuse. Il est évident que ce rapprochement ne peut se faire que sur une base de principe, c’est-à-dire sur la base de la théorie et de la pratique de la gauche internationale. Les camarades qui appartiennent à la nouvelle opposition italienne m’ont envoyé personnellement une série de documents et de lettres. J’ai répondu en toute cordialité à toutes les questions posées par ces camarades. Je ferai de même dans l’avenir. J’ai posé à mon tour quelques questions à ces camarades. Particulièrement sur la question de leur attitude envers les bordiguistes ; ils ont répondu que, malgré les divergences existantes, ils considèrent le travail commun comme possible et indispensable. Où est alors la manœuvre" ?

D’une part vous croyez que l’opposition internationale n’est pas digne de votre confiance à tel point que votre collaboration avec elle est impossible. D’autre part, vous croyez, sans doute, que l’opposition internationale n’a pas le droit d’entrer en relation avec les communistes italiens qui se déclarent solidaires avec elle. Chers camarades vous perdez toutes perspectives ; vous allez loin. C’est le destin habituel de tous les groupes fermés et isolés.

On peut évidemment regretter que les liaisons et les pourparlers avec la nouvelle opposition italienne se fassent sans votre participation. Mais c’est de votre faute. Pour pouvoir participer à ces pourparlers, il faut que vous preniez une part active à tout le travail de l’opposition internationale, c’est-à-dire que vous entriez dans ses rangs.

IX - Au sujet d’Urbahns, vous demandez à être informés sur son activité afin que vous puissiez vous prononcer définitivement. En même temps, vous rappelez que dans la plateforme de l’opposition russe on parle du "groupe Urbahns" comme d’un groupe idéologiquement proche. Je ne peux ici qu’exprimer mon regret que jusqu’à maintenant vous ne vous soyez pas fait un devoir de vous faire une opinion définitive sur une question qui, durant des mois et des mois, a inquiété toute l’opposition internationale et qui a amené à une scission dans l’opposition allemande et ensuite à la création d’une opposition de gauche unifiée qui a définitivement rompu avec Urbahns. Quel sens peut donc avoir votre remarque au sujet de la plateforme russe ? Oui, nous avons espéré que nous arriverions à redresser la ligne politique de tout le groupe d’Urbahns. Mais l’histoire ne s’est arrêtée ni en 1925 ni en 1927. Beaucoup d’événements se sont produits après la parution de la plateforme. Les zinoviévistes ont capitulé. La direction du Leninbund a évolué dans le sens opposé à celui du marxisme. Comme nous ne rompons pas à la légère les relations politiques, nous avons essayé dans une série de lettres et d’articles de changer la politique du Léninbund. Cela n’a pas réussi. Une série de nouveaux événements a repoussé davantage le groupe d’Urbahns. Une partie considérable de sa propre organisation a rompu avec lui.

Le développement politique est plein de contradictions ; très souvent les partisans ou les semi-partisans de la même idée s’en sont allés chacun de leur côté. Les causes de la rupture de l’opposition internationale avec le Léninbund ont été discutées publiquement dans toute la presse oppositionnelle. Moi-même, j’ai dit dans une brochure à ce sujet tout ce que j’ai pu dire. Je ne peux plus rien ajouter à ce que j’ai dit, d’autant plus qu’il s’agit des faits passés. Vous soulevez cette question non pas en liaison avec ces faits, mais en liaison avec ma lettre. Cela démontre encore une fois combien vous ignorez la véritable vie politique et théorique de l’opposition internationale.

Avec mes salutations communistes,

L. Trotsky.

Notes :

[1NdE : Dans l’original il est indiqué faussement point 5.




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