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Le fascisme au pouvoir en Allemagne
Bulletin d’Information de la Fraction de Gauche italienne N°6 - Février 1933
Article mis en ligne le 10 février 2019
dernière modification le 12 avril 2018

par ArchivesAutonomies
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Cet article sur la signification des évènements d’Allemagne — à la demande même du camarade qui l’a écrit — est publié à titre de contribution pour une discussion internationale. Il n’engage donc pas la responsabilité de la Fraction. En effet, seule une discussion internationale peut donner une solution aux problèmes de la crise du mouvement communiste.

La CE de la Fraction de Gauche du PCI

Dans la résolution de février 1932, publié dans notre Bulletin n°5 en langue française, nous écrivions : "L’Allemagne, du fait qu’elle représente la clef de la situation internationale est aujourd’hui le camp où la lutte entre la contre-révolution et la révolution s’est déchainée. En cela réside la raison essentielle de l’attaque fasciste en Allemagne, son importance actuelle, l’importance des conséquences que sa victoire aurait pour le mouvement communiste mondial et pour la Russie Soviétique".

C’est dans le même esprit que nous allons analyser la situation actuelle.

Tout d’abord, il s’agit de bien déterminer la signification de cette situation. Une opinion assez répandue est celle qui consiste à affirmer que le fascisme "n’a pas tout le pouvoir" puisque le cabinet Hitler est un cabinet de coalition et que son accession au pouvoir s’est faite légalement. Pourtant l’expérience italienne détruit cette interprétation de la situation : la coalition du type "fasciste-nationaliste" réalisée du premier coup par Hitler, n’a été formée par Mussolini que bien après la marche sur Rome ; son premier gouvernement étant composé en collaboration avec des libéraux et des délégués du Parti populaire (équivalent du Parti du Centre Allemand). En outre, la marche sur Rome n’a pas eu son correspondant en une marche sur Berlin, mais cela ne permet pas de déduire que le fascisme n’ait pas encore tout le pouvoir en Allemagne. L’explication de cette contradiction apparente se trouve dans la différence de degré d’organisation des deux prolétariats. En effet, le prolétariat italien, beaucoup moins organisé que celui d’Allemagne, permit au capitalisme une conversion de la démocratie en fascisme, où l’élément extra-légal prédominait et se combinait avec la neutralité bienveillante des forces de police. En Allemagne, par contre, les forteresses du prolétariat représentant dans l’ensemble de la nation, un poids spécifiquement supérieur, cette même conversion de la démocratie en fascisme, devait s’opérer autrement. Il ne suffisait plus de la neutralité bienveillante de la police, car le terrorisme ne pouvait être extra-légal ; il devait se baser sur l’appui direct de l’appareil de l’Etat. Autrement, le prolétariat devant la neutralité même bienveillante à l’égard du fascisme aurait su briser les attaques des "chemises brunes".

Nous sommes aussi amenés à rencontrer cette interprétation de la marche sur Rome comme étant un "coup d’Etat". Dans sa signification de classe le "coup d’Etat" comporte la notion du passage de l’Etat, d’une classe à une autre, ce qui n’est possible qu’à la suite d’une action armée, d’une insurrection. Le fascisme et la démocratie, en tant que formes de domination d’une même classe, ne donnent pas lieu, dans la transmission de la seconde en la première, à ce qu’il est convenu d’appeler "coup d’Etat". Effectivement, le caractère de celui-ci consiste dans l’action armée et nullement dans la mobilisation théâtrale des armées fascistes, comme ce fut le cas lors de la Marche sur Rome.

Bien que, il n’y ait pas eu de "marche sur Berlin" en Allemagne, la conversion de l’Etat, de la démocratie au fascisme, s’est quand même vérifiée.

Cela a son importance, car au point de vue pratique, les conséquences de l’interprétation de la marche sur Rome, sont d’une grande valeur. Ainsi, l’ascension légale du fascisme en Allemagne fait justice de toutes les critiques émises contre la direction de la Fraction de gauche du PCI, laquelle n’aurait pas su exploiter les circonstances du "coup d’Etat" fasciste en Italie, et prouve aussi que le prolétariat n’a pas devant lui, à une telle période, un Etat en décomposition vers lequel se dirige une bataille de classe. L’évolution de l’organisation sociale vers le fascisme ne donnant pas lieu à l’ébranlement des classes sociales, ce qui est propre aux "coups d’Etat", le prolétariat ne se trouve pas, lors de l’ascension du fascisme au pouvoir, dans la possibilité de trainer à sa suite les classes moyennes. Mais il se trouve devant la situation opposée : celle qui voit la concentration de ces classes vers le capitalisme qui installe le fascisme au pouvoir.

Dans la résolution de février 1932 de notre Fraction, nous avions mis en garde contre l’établissement d’un parallèle entre la situation d’Allemagne et celle de septembre 1917 permettant de déduire une tactique analogue à celle qu’appliqua le Parti russe à l’égard du putsch de Kornilov. Certes il serait nécessaire de bien préciser le point de vue de Lénine à ce sujet, mais cette question sera traitée à une autre occasion. Pour le moment, nous voulons surtout remarquer que le fait d’avoir apprécié les évènements d’Allemagne en fonction des événements en Russie en 1917, a empêché l’Opposition de gauche de saisir les traits essentiels de ces événements. Il aurait fallu se baser sur les expériences en Italie. Mais cela n’aurait pas été compatible avec la lutte sournoise de manœuvres contre notre Fraction ; laquelle ayant eu la direction du Parti au temps de la guerre civile, aurait pu contribuer efficacement à la détermination de la politique de la Fraction de gauche en Allemagne. En se basant sur l’expérience de l’Italie, on aurait certainement évité la crise de l’Opposition, laquelle s’est vérifiée juste au moment où les événements se précipitaient. Et il est vraiment pénible de constater qu’un génie révolutionnaire comme Trotsky — sous la suggestion des charlatans de la NOI — ait été amené à écrire des bêtises quant à l’analogie entre la politique de Thælmann et de Bordiga.

En définitive, une comparaison entre la quantité des mesures réactionnaires adoptées en un mois par Hitler, ainsi que par Mussolini lors de la marche sur Rome, nous permet de constater une supériorité manifeste de la réaction en Allemagne.

Pour conclure ceci, nous ajouterons que la signification exacte de la situation actuelle nous intéresse à un double point de vue :

1°) déterminer que la conclusion des événements s’est déjà vérifiées.

2°) que l’analyse doit être faite sans tarder, de toutes les forces qui ont agi dans ces événements, afin de continuer la lutte pour la révolution prolétarienne.

I — L’Allemagne terre d’épanouissement des forces sociales.

Lénine faisait partir l’époque de l’impérialisme capitaliste, savoir la dernière phase du capitalisme, la phase des guerres et des révolutions, des débuts du siècle actuel.

La guerre de 1914, au lieu de marquer le début de cette époque du capitalisme était cette manifestation représentant la première explosion des contradictions inhérentes à cette phase, la solution capitaliste qui est, nous le savons, le revers de la révolution laquelle représente la seule solution prolétarienne.

Le groupe des impérialistes qui devait sortir vainqueur de la guerre, ne sortait pas ainsi du cycle de l’époque historique du capitalisme, mais il conservait à l’égard de l’autre groupe des vaincus, une supériorité relative qui lui permettait de contenir les manifestations des contradictions sociales, laissant encore subsister les vestiges de l’organisation sociale traditionnelle de la bourgeoisie : la démocratie. Par contre les Etats vaincus devaient connaître après l’explosion immédiate des mouvements de classe un type nouveau d’organisation de la société capitaliste. On sait que l’Italie, bien que formellement victorieuse n’avait pas réalisé un butin, des avantages (colonies) lui permettant de baser son économie sur de solides fondements. L’Allemagne, le pays capitaliste par excellence, lequel du fait qu’il possédait l’appareil productif le plus perfectionné et qu’il escomptait par cela, un élargissement de ses débouchés, se voyait à Versailles, briser toute possibilité d’expansion pour ses formidables forces productives, ce qui devait donner lieu à l’éclosion d’une série de tempêtes dans son sein.

La victoire du prolétariat en Russie devait donner au prolétariat allemand la possibilité d’écraser son capitalisme, de fusionner ensuite avec l’URSS pour former le premier jalon indestructible vers la République Socialiste Universelle. En définitive, le pays qui au point de vue économique se trouvait être le plus mûr pour la révolution et pour la nouvelle organisation communiste de la société était — après la défaite — le chaînon le plus faible du capitalisme international.

Dès lors, il s’avéra que les deux classes fondamentales, à l’échelle internationale, se croisèrent dans le secteur allemand ; le prolétariat s’y appuyait pour le renversement de la bourgeoisie mondiale, le capitalisme ne pouvant se relever, après la défaite de sa classe en Russie, et ne pouvant se défendre de la menace de la révolution russe qu’à la condition de sauvegarder son pouvoir de classe en Allemagne ; s’y appuya également.

L’Allemagne représente, en effet, l’anneau de conjonction du nouvel équilibre du capitalisme international et c’est aussi l’endroit où se manifeste la compatibilité temporaire entre deux régimes basés sur des principes de classe opposés : le capitalisme et la forme soviétique.

La guerre avait déterminé un déplacement dans le rapport des forces entre les impérialismes : les USA en avaient retiré une supériorité incontestable. La circulation économique s’établit donc ainsi : c’est des USA que partirent les capitaux vers l’Allemagne, cette dernière put ainsi s’acquitter de ses réparations internationales envers ses créanciers, lesquels à leur tour retransmettaient ces sommes aux USA en paiement de leurs dettes. Cette circulation exprimait un équilibre donné des différents impérialistes et avait été déterminée après qu’en 1922 à Gênes, la Russie eut signé un pacte avec l’Allemagne. Celle-ci bien qu’évidemment dépourvue de capitaux nécessaires à des investissements en URSS devint le pays possédant le premier, les relations les plus étendues avec la Russie soviétique et il est évident que cette relation ne se vérifiait pas à l’insu du capitalisme mondial.

Déjà ce dernier se dirigeait vers une perspective historique hardie et bien claire : porter tous ces soins dans ce même milieu travaillé par les contradictions sociales extrêmes, provoquées par la guerre, et dans lequel les menaces révolutionnaires étaient les plus aiguës ; ensuite accrocher à ce milieu un filet devant servir à ligoter d’abord la Russie des Soviets, à l’isoler ensuite du prolétariat international, à l’écraser enfin pour le salut du capitalisme. Toute l’histoire de l’après-guerre est dominée par l’évolution des événements en Allemagne : c’est ici que le sort du capitalisme et du prolétariat devait se décider, c’est ici que Moscou — la réponse prolétarienne à la guerre — pouvait trouver le bastion pour sa défense [de] son expansion, c’est ici aussi que Versailles — la conclusion capitaliste de la guerre — pouvait trouver les circonstances voulues pour déterminer un autre déroulement des situations vers une nouvelle guerre.

Le moratoire Hoover marque la fin de l’équilibre qui s’était établi après la guerre entre les impérialismes et il est caractéristique que lorsqu’on proclama l’incapacité de l’Allemagne de s’acquitter de ses réparations et même de ses dettes privées, le capitalisme français, anglais ou américain, n’imposa nullement à l’Allemagne de recouvrer les sommes investies en Russie afin de faire face, même partiellement, à ses engagements de guerre ou à ses dettes privées.

Au point de vue général, l’Allemagne se présente donc à la fois comme le pont d’établissement de la coexistence pacifique des impérialismes, d’après la répartition du monde issue de la dernière guerre, comme le pont où l’URSS pouvait s’appuyer pour le déclenchement de la révolution mondiale et où le capitalisme lui-même s’est appuyé pour la défense désespérée de son régime et pour le triomphe de la contre-révolution en Russie.

Au point de vue de la situation intérieure de l’Allemagne, nous constatons une orientation analogue vers l’épanouissement complet des forces fondamentales qui agissent au sein de la société capitaliste. En 1918-19 le capitalisme est menacé par la riposte prolétarienne envers la guerre : des émeutes révolutionnaires éclatent, mais le prolétariat ne trouve pas à sa tête un parti qui puisse le conduire à la victoire. Le Spartakus Bund malgré son héroïsme ne pouvait pas immédiatement prendre la direction du mouvement insurrectionnel du fait que son organisation ne prenait pas ses racines en une tradition politique et d’organisation de longue date, du type des bolchéviks.

A ce moment, le pôle de concentration du capitalisme ne pouvait se vérifier que sur son aile gauche, un autre type de concentration aurait définitivement compromis le sort de la bourgeoisie car le bloc des travailleurs se serait senti trop fort et aurait brisé par la violence, la violence de la réaction.

L’essentiel était de briser par la terreur l’avant-garde du prolétariat regroupé dans le Spartakus Bund, d’écraser impitoyablement l’effort que cette Ligue faisait pour devenir le guide indispensable pour la victoire révolutionnaire. En même temps, une grande manœuvre devait faire croire aux ouvriers que le capitalisme allait à leur rencontre. La signification historique de l’Assemblée de Weimar est représentée par les assassinats de K. Liebknecht, R. Luxemburg, Lévine et l’écrasement des matelots révolutionnaires.

A cette heure tragique pour la bourgeoisie, c’est la social-démocratie qui assura l’écrasement de la révolution, qui réhabilita le Feld Maréchal Von Hindenburg et aida à constituer les premières formations armées contre-révolutionnaires, c’est Ebert et Noske qui, représentants de la SD, furent les bourreaux de l’avant-garde prolétarienne. La social-démocratie prit alors possession des leviers de commande de l’Etat et s’avéra être cette force qui donna au capitalisme allemand une organisation sociale qui put durer exactement ce que put durer l’équilibre issu de Versailles, précisé à Cannes, Spa et Gênes.

La question que les événements d’Allemagne posent d’une façon catégorique est la suivante : une république démocratique s’appuyant sur le prolétariat le plus éduqué politiquement, dans le pays le plus développé au point de vue technique, peut-elle représenter un bastion de défense pour le prolétariat et pour ses intérêts même élémentaires ? La force sociale qui s’incarne dans cette république, la social-démocratie pourra-t-elle jouer le rôle de défenseur de cette république ? Et si on voulait prétexter qu’à pareille République manquerait l’appui des masses communistes, encore une fois, on resterait en dehors de la réalité historique, car après les premières manifestations de regroupement de la réaction en 1922, l’appui ne manqua pas, même de la part du Parti Communiste.

En effet, en juin 1922, après le putsch de Kapp, après les assassinats de Ertzberger et de Rathenau, un cartel de défense de la République fut constitué et il comportait l’adhésion des syndicats, du Parti socialiste et du Parti communiste, tandis que le Chancelier Démocrate Wirth, chef d’un gouvernement de coalition avec les socialistes, proclamait que "l’ennemi est à droite" et qu’il était prêt à défendre le prolétariat.

On était en 1922, à l’époque de l’épanouissement de l’Internationale Communiste, alors que les directives politiques trouvaient leur expression en une action politique correspondante. La défense de la République de Weimar dans son interprétation d’étape vers la lutte successive pour la dictature du prolétariat, c’est-à-dire l’interprétation orthodoxe de la lutte pour les mots d’ordre démocratiques, ne pouvait être mieux conduite que par un Etat-major dirigé par Lénine, lequel avait expérimenté une tactique analogue en Russie.

Il appartient aux renégats de faire de Lénine un "manœuvrier" qui tient les principes du marxisme en poche, afin d’orienter le Parti suivant les suggestions des situations contingentes, d’en faire en quelques sorte l’apôtre de la démocratie et non le chef du PC. Par contre, il appartient aux marxistes de situer la place réelle de Lénine, son rôle grandiose qui consiste à lutter pour le communisme et pour fonder un parti de classe, même dans cette situation russe où, à première vue, les conditions ne semblaient pas exister pour un Parti communiste luttant pour la dictature du prolétariat, où le rôle de ce parti paraissait plutôt devoir être celui de faire le lit de son ennemi de demain.

Les mêmes principes appliqués par Lénine en Russie, où un contraste de classe existait entre le féodalisme tsariste et la bourgeoisie démocratique, devait conduire à ne jamais faire adopter par le PC le programme ou la défense de l’organisation démocratique de la société capitaliste.

Comme aboutissant de la position fausse du PC en 1922, de lutte pour la défense de la République de Weimar, dans l’intention de passer outre, à la dictature du prolétariat, nous avons en 1923 la politique de la coalition gouvernementale avec les socialistes en Saxe, afin — comme disait Zinoviev — d’y rester juste le temps nécessaire pour prendre les clefs des magasins d’armes. Evidemment, le même temps avait suffi à la bourgeoisie pour surmonter le moment le plus critique du danger rouge et les ministres communistes qui se croyaient à la porte des magasins d’armes, afin de passer celles-ci au prolétariat, avaient en fait étranglé toute possibilité d’insurrection : les ouvriers avaient besoin d’un guide pour l’assaut des magasins d’armes et non d’un concierge pour leur ouvrir les portes des arsenaux.

1923 prend dans l’histoire du mouvement communiste la signification de la vérification sur un secteur où le capitalisme avait le pouvoir, d’une tactique analogue à celle qui avait porté à la victoire le prolétariat sur un secteur où le capitalisme n’avait pas encore le pouvoir. 1923 qui pouvait représenter le point de suture de la révolution russe avec la révolution allemande, devait par contre représenter le point de suture entre le capitalisme international et la contre-révolution en Allemagne. Ce que, d’ailleurs, le plan Dawes devait confirmer par après.

La défaite de 1923 est donc le lit où s’est fécondé le fascisme. Au sein de l’IC la divergence sur la tactique communiste au sujet des événements de 1923 a été jugulée. C’est le moment de la "bolchévisation". L’avortement des événements d’Allemagne dépend — selon Zinoviev — d’erreurs d’organisation et d’erreurs individuelles, de Brandler, d’erreurs de transmission de directives et l’on n’exclut même pas des erreurs de courrier. Le camarade Trotsky, à cette époque, bien que restant dans le cadre des événements révolutionnaires en Russie auxquels il avait été mêlé et dont avec Lénine il avait dirigé le dénouement, le camarade Trotsky seul, dans le Bureau Politique du PCR, énonça une critique réelle des événements d’Allemagne et de la tactique à suivre. Le camarade Bordiga au 5ème Congrès proclama l’urgence d’une solution des problèmes de tactique en constatant que la critique du camarade Trotsky, bien que ne lui paraissant pas satisfaisante, était bien une critique de gauche.

Mais le 5ème Congrès plébiscita la "bolchévisation". Nous avons déjà dit qu’à l’origine de la défaite de 1923 se trouve la friction entre la tactique appliquée par les marxises en Russie et sa copie en Allemagne. Comme correctif, le 5ème Congrès devait décider que les PC des autres pays ne devaient plus se borner à copier seulement la tactique du PCR, mais qu’ils devaient en copier aussi les méthodes d’organisation.

C’était donc appliquer un remède pour tuer le malade et non pour le guérir. L’organisation des PC sur la base des cellules devait supprimer tout contrôle prolétarien et permettre l’omnipotence de la bureaucratie. Le camarade Bordiga s’opposa énergiquement à cette transformation de la structure des partis, qui en faisant miroiter une démagogie prolétarienne enlevait aux prolétaires des PC la possibilité d’influer la marche du Parti Communiste.

Après la défaite de 1923, les conditions devaient se produire pour la réplique à l’avortement révolutionnaire. Cette réplique devait consister en une éclosion du mouvement fasciste.

Le premier signal de la crise mondiale éclate en juillet 1929, en Amérique. Le rassemblement des forces s’opère avec une grande rapidité en Allemagne. La cause essentielle de ce rassemblement et de ces bouleversements consiste dans le fait que les conditions économiques ne permettent plus au capitalisme allemand de laisser aux ouvriers le minimum vital que ces derniers avaient conquis. Toute organisation de classe permettant un regroupement prolétarien faisant obstacle au plan de réduction extrême des conditions d’existence des travailleurs, plan que le capitalisme doit poursuivre, ne peut être que détruite par la bourgeoisie dans la période actuelle. En Allemagne, la bourgeoisie, pour rester au pouvoir, doit modifier de fond en comble la structure démocratique de son Etat, et ce de fait l’heure du fascisme a sonné, la démocratie s’écroule, la social-démocratie cède le pas au nouveau maître qui s’installe au pouvoir.

Social-démocratie et fascisme

Nous croyons devoir, tout d’abord, situer la différence entre la démocratie et le fascisme. Nous marquons notre accord avec le camarade Trotsky quand il déclare qu’il s’agit là de deux formes de gouvernement de la bourgeoisie. Mais pour que des directives de tactique correspondent à cette définition générale, il nous paraît nécessaire de spécifier en quoi s’expriment ces deux formes de domination.

Dans la structure démocratique de la société, nous assistons à la rotation des différents partis sur l’axe central de l’appareil d’Etat. Mais l’essentiel n’est pas la rotation de ces partis, et par exemple le déplacement de la droite à la gauche, ne comporte pas une attitude plus ou moins favorable de l’Etat à l’égard du mouvement d’affranchissement de la classe ouvrière. L’histoire parlementaire de ces dernières années est définitive à ce sujet.

C’est par exemple d’une Chambre de gauche, du bloc de gauche de 1924, que surgit en France, le gouvernement Poincaré de 1926 d’offensive contre le prolétariat.

De même en Belgique, où le Parlement de gauche de 1925 permet la formation du bloc des droites en 1926.

En Angleterre les élections de gauche de 1930 permettent la formation du gouvernement national de 1931, et en Italie, c’est à l’époque d’un Parlement d’extrême-gauche que la terreur fasciste s’organise, et lors de la Marche sur Rome, Mussolini forme son premier gouvernement avec un groupe parlementaire d’une vingtaine de députés, contre plus de 400 députés antifascistes.

L’essentiel dans le fonctionnement de l’Etat, même démocratique, est représenté par la continuité du fonctionnement de son mécanisme qui s’incarne surtout dans la bureaucratie ; les différents partis et le jeu de leurs luttes n’empêchent pas l’Etat d’accomplir sa fonction de défense du régime capitaliste : le Parlement est l’organisme qui réalise la domination de la classe bourgeoise.

Mais la "démocratie" suppose une situation économique telle, que la lutte pour les besoins essentiels des masses ne menace pas directement les bases mêmes du régime existant, une situation qui laisse encore une place, au sein du régime capitaliste, pour une telle lutte des partis.

Le fascisme au contraire est cette organisation sociale qui correspond à une autre situation économique où le capitalisme ne peut rester à la direction de la société qu’à la condition d’empêcher même les luttes pour les besoins immédiats des masses. La formation de la plus-value capitaliste ne peut se faire qu’aux dépens des conditions de vie des salariés ; il n’existe pas de possibilité d’étendre l’appareil productif, pas de possibilité de trouver un terrain d’amortissement des contradictions capitalistes dans les colonies. Les salaires doivent suivre une course descendante et il en est de même pour les conditions générales de toutes les autres classes exploitées par le capitalisme : les paysans et les classes moyennes. L’expérience italienne démontre clairement la fonction historique du fascisme. Depuis 1926, malgré la crise économique, aucune grève importance n’a pu se produire.

Avant la guerre, la pierre d’achoppement du mouvement prolétarien était les rapports avec l’Etat et à cette époque l’opportunisme préconisait l’adhésion du prolétariat à la conquête graduelle de l’Etat pour le diriger vers le socialisme.

Dans l’après-guerre, dans la phase de l’impérialisme la position de l’Etat est, peut-on dire, renversée. L’Etat ne peut plus permettre une évolution des conditions de vie des exploités et il doit comprimer les possibilités de lutte qu’offrent les libertés ouvrières en donnant le jour à une "démocratie" qui étrangle l’avant-garde communiste ou bien il doit détruire les bases mêmes de ces libertés par l’organisation nouvelle représentée par le fascisme.

Mais le renversement de la position de l’Etat capitaliste ne change pas la nature des rapports du mouvement prolétarien envers l’Etat ; maintenant, comme avant la guerre le seul programme communiste reste celui de la dictature du prolétariat. Pour le surplus, lors de l’offensive fasciste, d’adhésion du prolétariat à la lutte pour l’organisation ou pour la sauvegarde de l’organisation démocratique de l’Etat, au lieu de réaliser les conditions pour la défense du prolétariat, met celui-ci en dehors du terrain spécifique de sa lutte de classe.

Le passage de l’organisation sociale de la démocratie au fascisme ne comportant pas un changement de classe dans le fonctionnement de l’Etat, n’offre par conséquent, pas de bases pour établir le plan de la lutte du salut du prolétariat. Par contre, c’est dans l’ambiance de classe qui commande l’évolution de l’Etat vers le fascisme, que nous pourrons établir les bases de la lutte du prolétariat. C’est à ce moment que l’heure a sonné, pour le capitalisme, d’étrangler toute lutte, même partielle, de la classe ouvrière, mais justement le plan de défense des travailleurs ne peut trouver son expression, ne peut se développer que dans le déclenchement de ces luttes, leur élargissement, leur aboutissement en une grève générale.

Il ne serait pas difficile de s’appuyer sur la position défendue par Marx et Engels à propos du problème de la démocratie, pour prouver que l’attitude marxiste devant l’attaque fasciste devrait consister dans la mobilisation du prolétariat pour la défense de l’organisation démocratique de la société. Nous savons tous que les révisionnistes ont falsifié Marx tout en s’appuyant sur son attitude à l’égard de la démocratie, de laquelle ils faisaient découler leur lutte contre la dictature du prolétariat. Aujourd’hui encore, on en ferait que falsifier Marx si l’on voulait reprendre la tactique qu’il appliqua, en son temps, et la copier pour une situation où la fonction de la démocratie est toute autre à a radicalement changé.

Ce qui intéresse ceux qui veulent assurer la continuité de l’œuvre de Marx, c’est de rechercher chez lui, les principes sur lesquels il a basé sa tactique et d’appliquer ces mêmes principes à la situation actuelle.

En effet, la tactique dépend surtout de la période historique où se trouvent la classe capitaliste et des rapports de classe qui en dérivent, c’est-à-dire d’éléments sujet à changement.

Par ailleurs, les principes sur lesquels se fonde l’organisation de la société elle-même, restent valables pour toute la période historique dans laquelle cette société est régie par la même classe.

Pendant le siècle passé, celui des révolutions bourgeoises, où le capitalisme représentait une force historiquement progressive, l’attitude d’appui à la démocratie de la part du prolétariat se justifiait, du fait de la lutte contre les forces féodales.

Nous ne serons nullement étonnés de nous voir submergés de citations de Marx pour prouver notre soi-disant anti-marxisme ou bien cet "infantilisme" qui — gracieux apanage de notre précocité impérissable — nous accompagne et malgré la marche des années, ne nous abandonne pas.

Nous garderons en face de ce bombardement de citations une attitude parfaitement tranquille et — suivant l’exemple de Lénine — nous nous efforcerons de prouver que la signification réelle du marxisme réside dans ce que les révisionnistes se sont plus à appeler des "phrases incidentelles" et qui sont en réalité les principes que Marx a légués au prolétariat révolutionnaire.

Un autre problème reste à examiner : l’idéologie démocratique ayant pris de puissantes racines au sein du prolétariat et des couches petite-bourgeoises, lorsque le moment est venu d’une incompatibilité entre la domination du capital et la survivance de la démocratie, le moment n’est-il pas venu aussi pour déclencher un mouvement lequel, se basant sur cette incompatibilité historique, ne peut que [se] tourner vers une issue prolétarienne ?

L’expérience italienne d’abord, celle de l’Allemagne ensuite, ne fait que confirmer l’essence du marxisme. Cette confirmation trouve sa forme la plus achevée en Allemagne où la social-démocratie détenait les postes fondamentaux de l’appareil de l’Etat. Pour l’Italie, on aurait pu dire que l’expérience n’était pas complète du fait qu’avant la marche sur Rome, les gouvernements étaient constitués toujours en dehors de la participation socialiste. La mobilisation du prolétariat, comme nous l’avons déjà dit — pour la défense de Weimar et pour l’accentuation de ses caractères démocratiques — s’était déjà faite en 1922. Et c’est dans cette position principielle que réside à notre avis l’incapacité du PC en 1923 à diriger le prolétariat vers la révolution.

En 1930, lorsque les conditions s’étaient produites pour le déclenchement de la poussée fasciste, l’on vit E. Muller céder sans aucune résistance le gouvernement à Brüning, et ceci au sein d’un Parlement de gauche élu en 1928. La signification historique des cabinets présidentiels Brüning de 1930 à 1932 est celle des préparations des conditions politiques permettant l’accession du fascisme au pouvoir. Il est évident que la première condition nécessaire pour l’ascension du fascisme au pouvoir, consistait dans l’immobilisation du prolétariat.

Comment cette dernière se réalisa-t-elle dans les faits ?

Brüning, aussitôt au pouvoir, la défense de la démocratie devint l’enjeu de toute la lutte en Allemagne. Et cette lutte se concrétisa surtout dans la défense de la Prusse. Le gouvernement prussien parada alors avec des mesures "énergiques" à l’égard de la défense de la démocratie, et à cet effet, des "socialistes à poigne" prirent la direction du Ministère de l’Intérieur en Prusse et de la Préfecture de Police à Berlin.

En liaison avec les concessions du Parti du Centre aux socialistes en Prusse, se déterminait l’appui des socialistes au Parti du Centre au Reichstag et le régime des cabinets présidentiels vit le jour. La fonction de Brüning apparaît aujourd’hui clairement comme celle du fourrier du fascisme. Il réalisa cette partie du programme réactionnaire qui est encore compatible avec les vestiges weimariens. Avec le régime des décrets de détresse, il rétrécit petit à petit les conditions de vie des travailleurs et réalise la passivité du prolétariat. En outre la social-démocratie en arrive à voter la confiance à Brüning afin de sauvegarder l’intangibilité de la Constitution Démocratique sur laquelle "veillait" le régime Brüning- Braun. Et enfin, ainsi que pour la transmission du pouvoir de E. Muller à Brüning en 1930, nous assistons en 1932 à un passage identique du pouvoir de Brüning à Von Papen et immédiatement après, de Severing au Commissaire du Reich.

Une équipe donnée cède le pouvoir à l’autre, laquelle a pour fonction de réaliser les conditions pour la phase supérieure qui est celle de l’attaque fasciste. Et cela se vérifie sans le moindre heurt, abstraction faite de la gymnastique théâtrale de Severing qui ne sort du Ministère Prussien qu’après la présentation de 2 agents de police.

L’on constate que dans cette période, la social-démocratie s’efface comme une force sociale dont la fonction est épuisée provisoirement et qui ouvre enfin la porte à son successeur.

L’élection de mars 1932 confirme que l’évolution de la bourgeoisie de la forme démocratique, au fascisme, ne s’opère nullement sur le plan d’une opposition foncière entre ces deux formes d’organisation capitaliste : les sociaux-démocrates assurent l’élection de Hindenburg qui est même reçu au chant de l’Internationale.

Et c’est ce même Hindenburg qui appelle Hitler au gouvernement juste au moment des revers électoraux des nazis, au moment où il apparaît que sur le plan électoral, seul, il n’est pas possible d’instaurer le fascisme au pouvoir.

Toujours, l’élément fondamental est représenté par le prolétariat. En 1930, celui-ci était encore trop fort, il était nécessaire de le paralyser pendant deux années et de lui insuffler une confiance dans les méthodes démocratiques, pour se préserver de la victoire du fascisme.

Pourquoi, à notre avis, la défense de cette démocratie devait-elle inévitablement aboutir à l’immobilisation du prolétariat ? Voilà ce que nous démontrerons.

La démocratie ne pouvait se dissocier des décrets de famine ; ces deux termes : démocratie et décrets de détresse étaient indissolublement liés l’un à l’autre. Etait-il possible d’opérer une dissociation ? Oui, mais à la condition de déplacer l’axe de la lutte prolétarienne, de la faire sortir du cadre de son rapport avec l’Etat et de la mettre sur le plan de classe de l’action du prolétariat. Tout le problème devait donc subir une modification radicale.

L’appel au prolétariat pour défendre l’Etat démocratique signifiait le ligotement du prolétariat devant l’attaque fasciste, dont le triomphe des décrets de famine. L’appel que le PCA aurait dû faire en ce moment à la social-démocratie pour établir une lutte commune pour la défense de l’Etat démocratique, au lieu de comporter un impossible déplacement de la social-démocratie de son rôle historique aurait signifié l’abandon des bases de classe du prolétariat. Car, comme nous l’avons indiqué, lorsque le problème de l’Etat se pose, même dans son sens opposé de précipice vers le fascisme, il n’est possible de garder une position de classe qu’à la seule condition de ne pas donner son adhésion à la défense de n’importe quelle forme de domination de l’Etat capitaliste.

On peut ajouter que la SD apparaît comme une force capable et même indispensable au capitalisme, pour arriver au fascisme, mais elle n’est nullement une force capable de lutter contre le fascisme. La SD pourra être violentée par les fascistes, mais il n’en restera pas moins vrai que le fait des violences subies ne modifiera en rien la fonction que les assassins de 1919 ont eu, ont et qu’ils auront à l’avenir.

Lorsque les conditions se présentent pour l’organisation fasciste de la société, les luttes pour les revendications immédiates fournissent la base pour rassembler le front prolétarien ; celui-ci du fait même qu’il va s’opposer au programme spécifique du fascisme (suppression de toute lutte ouvrière) attaque de front le capitalisme, menace directement le pouvoir même de la classe dominante et ne peut aboutir qu’à l’insurrection prolétarienne. Cette dernière solution est la seule voie de salut, pour le prolétariat contre le fascisme, qui apparaît lorsque le problème se pose concrètement : ou bien l’écrasement de toute organisation de classe du prolétariat ou bien l’anéantissement de la classe capitaliste : aucune solution intermédiaire n’est possible.

Nous avons toujours combattu pour la réalisation de ce front de classe sur la base des organisations spécifiquement unitaires que sont les organisations syndicales, ainsi que pour la défense des intérêts immédiats des ouvriers et des libertés qu’ils avaient arrachés au capitalisme.

* * *

FRONT UNIQUE

Il est peut-être encore trop tôt pour dissiper tout le brouillard dont est enveloppée la conception du front unique, telle qu’elle fut définie au 5ème Congrès. Nous rappelons qu’au 3ème Congrès, qui fut convoqué après le putsch de mars 1921, le problème central était celui du développement de la révolution dans la situation du mouvement ouvrier, où comme l’on sait la SD conservait encore de très solides positions.

A ce moment, la délégation du PCI se solidarisa avec la délégation autrichienne et française sur la base de la théorie appelée "théorie de l’offensive" suivant laquelle des détachements armés d’ouvriers d’avant-garde auraient fait précipiter les mouvements de classe vers la révolution. Le camarade Bordiga s’est désolidarisé de cette théorie et avec Lénine admit la nécessité de l’action des masses pour le succès du mouvement révolutionnaire. Il est parfaitement exact qu’une divergence exista avec Lénine, à cette époque, divergence que nous revendiquons encore aujourd’hui. En effet, la théorie "de la conquête des masses" devait comporter une orientation du Parti, qui faisait dépendre de la nécessité de la conquête des masses, soit la nature de la politique (gouvernement ouvrier et paysan) soit l’organisation même du Parti (admission dans son sein des tronçons d’autres partis ouvriers). La formule préconisée par le camarade Bordiga (d’influence croissante du Parti sur les masses) contenait en elle-même la notion de la sauvegarde de l’action politique indépendante du PC. Mais le problème du front unique en lui-même, au 4ème Congrès, où l’on parlait de son aboutissement dans le gouvernement ouvrier et paysan, au 5ème Congrès où l’on parlait du front unique par la base, et par la suite où l’on a considéré la réalisation du front unique au travers d’organismes hybrides genre "comité de lutte", "comité d’action", "comité de grève", "antifasciste", etc. est resté un problème insoluble ; une espèce de sphinx dont tout le monde a une conception particulière et qui a servi admirablement bien au déploiement d’une vaste phraséologie alors qu’en réalité le travail réel des masses n’a jamais pu être développé.

Nous croyons inutile d’établir une analyse philologique pour déterminer la signification du front unique, mais il est parfaitement évident que, pour les ouvriers, front unique signifie action commune entre organisations qui se reconnaissent aptes à mener une lutte déterminée. Affirmer par exemple que le PC peut établir un accord avec le Parti socialiste, signifie reconnaître ce dernier capable de mener cette lutte. Evidemment, sur le terrain des principes, il a toujours été dit que l’on était persuadé que le parti socialiste était une organisation ayant trahi les intérêts du prolétariat, et que les propositions du front unique étaient faites afin de faire comprendre cette trahison aux ouvriers sociaux-démocrates.

Cependant, il faut bien établir le dénouement des mouvements de classe. Pour ce qui concerne les ouvriers socialistes et les masses influencées par le parti socialiste, il ne s’agit nullement d’une simple influence de certains chefs sur eux, mais bien au contraire, il s’agit de la part de ces ouvriers et de ces masses d’une conception non-révolutionnaire de la lutte des classes, d’un état d’esprit extrêmement confus et se prêtant à la canalisation réformiste.

Par conséquent, il est clair que le passage de ces ouvriers socialistes et des masses en général vers la conception révolutionnaire de lutte, ne peut être que le résultat des expériences de classe, lesquelles peuvent seules contribuer à la formation d’une véritable conscience de classe. Ici, surgit le problème de la tactique que le PC doit employer pour déterminer et favoriser la formation de cette conscience de classe, ce qui nous paraît être le problème fondamental du front unique.

A notre avis, les données essentielles sont les suivantes : les masses parviennent à acquérir une compréhension supérieure de la lutte des classes, en fonction exclusive des expériences de classe ; ces expériences peuvent se concrétiser exclusivement dans l’élargissement de l’influence du Parti, ce dernier peut se développer à la seule condition de se renforcer idéologiquement et politiquement. Ces trois conditions sont, à notre avis, annulées dans toutes les positions de front unique qui ont été préconisées au sein de l’IC et dans l’Opposition de Gauche.

Lorsque des conditions objectivement favorables se présentent pour la lutte prolétarienne, le problème qui apparaît est le suivant : le PC n’a pas assez d’influence pour diriger cette lutte et le PS qui a l’influence prédominante veut diriger la lutte vers la capitulation.

Encore une fois, la solution apparemment la plus facile est celle qui ne résout pas le problème. Proposer l’action commune au PS signifie faire croire aux ouvriers qu’il ne s’agit pas de développer leur conscience de classe, de briser avec des traditions qui les ligotent, de comprendre la nécessité d’autres méthodes de lutte, mais que l’essentiel consiste à atteindre l’issue des pourparlers entre les 2 partis, d’en retirer la conclusion que le PS est un parti de traîtres et de souscrire en fin de compte à la capacité de combat que le parti aurait ainsi prouvé. Au fond, cette conception de la lutte des classes prouve que, malgré les proclamations au sujet du marxisme, beaucoup de militants conçoivent la lutte de classe comme un mouvement tamisé dans son déroulement, qui mettrait en évidence les chefs révolutionnaires, rejetterait les traîtres et ferait tomber les autres parmi l’ivraie, celle-ci étant composée par les masses qui n’auraient dans la lutte qu’une position surtout passive. Or, à notre avis, nous le répétons, ce qui est fondamental dans la lutte, c’est la formation de la conscience révolutionnaire des masses, et il ne revient nullement au parti, la fonction de déterminer le tamisage du cours de la lutte avec d’autres partis, car, bien au contraire, le parti doit choisir cette tactique qui détermine un maximum de clarté et qui pose son assise sur des bases de classe.

Les organisations syndicales représentent cette base de classe nécessaire pour l’unité de la lutte et elles sont au surplus susceptible de contenir toutes ces revendications de la lutte qui sont à la fois compatibles avec le rôle et la fonction du PC et aussi avec le programme affiché par les dirigeants SD des syndicats. Il existe donc la possibilité de déterminer des pourparlers, une plate-forme commune, un comité commun, pour des actions déterminées entre les formations du PC et des autres partis ouvriers qui agissent au sein des syndicats... Au surplus, une des conditions du front unique consiste dans le fait que les objectifs de ce dernier soient compatibles avec l’idéologie des ouvriers socialistes. Or, cela n’est concevable que sur le terrain syndical et sur la base de mots d’ordre qui contiennent les possibilités de livrer des luttes pour les revendications partielles, économiques et politiques de la classe ouvrière.

En dehors de cette conception de front unique, les autres modalités ne sont que vaine gymnastique phraséologique sans aucune relation réelle avec la lutte des classes, et bien souvent elles démontrent la conception platement manœuvrière des chefs du PC au lieu de démontrer leur capacité politique.

Sur le terrain des faits, depuis bientôt 10 ans que l’on cause du front unique, il n’existe qu’une seule expérience réalisée et c’est celle de l’Alliance du Travail (Alleanza del Lavoro) en Italie.

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LE FRONT UNIQUE ET LES ÉVÉNEMENTS EN ALLEMAGNE

Tel que nous l’avons expliqué, le front unique acquiert donc une importance capitale pour la tactique à appliquer dans la période qui précède l’insurrection prolétarienne. Ce sont les faits eux-mêmes qui ont fait que notre Fraction ait été la première qui, à l’échelle internationale, ait soulevé le problème du front unique. En effet, immédiatement après la fondation du PCI en 1921, avant le 3ème Congrès de l’IC, la direction du PCI conceva et élabora une tactique de front unique syndical. Il appartient évidemment à toutes les girouettes qui pullulent dans les cadres dirigeants de l’Opposition Internationale de Gauche de présenter notre Fraction comme l’adversaire du front unique, alors que "l’hérétique Bordiga" a été le premier à formuler cette conception.

L’évolution du capitalisme vers sa nouvelle organisation sociale : le fascisme, pose sous un angle fondamental les problèmes des revendications partielles des ouvriers.

Nous avons déjà indiqué que l’heure du fascisme arrive lorsque les conditions économiques poussent le capitalisme à réduire à leur infime expression les conditions de vie des travailleurs. Nous avons aussi expliqué que le prolétariat ne peut lutter efficacement contre le fascisme qu’à la condition de ne pas orienter la défense de ses intérêts vers la défense de l’Etat démocratique. Il s’agit maintenant de mettre en évidence le fait que cette évolution du capitalisme vers le fascisme se produit lorsque les masses ouvrières sont encore en grande partie sous l’influence d’un parti bourgeois : la social-démocratie qui, par surcroît, contrôle et dirige les organisations syndicales. Le PC doit donc résoudre le double problème de la mobilisation des masses pour la lutte, et de la destruction de l’influence de la social-démocratie parmi les masses.

Depuis 1930, en Allemagne, les conditions de vie des ouvriers ont baissé d’environ 60%. En même temps, toutes les libertés ouvrières ont été triturées, abolies partiellement et aujourd’hui supprimées par la force. Depuis cette époque, nous avons préconisé la nécessité pour le PC d’élaborer un plan général de défense des intérêts de la classe ouvrière, un système de mots d’ordre pour la défense des salaires, des chômeurs, des organisations de classe, d’établir une tactique qui, s’appuyant sur les luttes partielles des ouvriers, aurait déterminé un approfondissement de ces dernières, pour parvenir à la mobilisation du prolétariat allemand : à la grève générale.

Ainsi le Parti, sur cette base, par le canal de ses fractions syndicales, de ses comités syndicaux d’industrie, aurait dû faire des propositions concrètes et précises aux formations syndicales de la SD.

On nous répondra très facilement que la scission syndicale, l’Opposition Syndicale Révolutionnaire, l’abandon par le PC des syndicats, que tout cela rend en réalité impossible toute tactique de front unique. A quoi nous répliquons que la lutte contre le fascisme n’étant possible que sur la base de la mobilisation du prolétariat, par les grèves partielles et par les grèves générales sur la base des organisations syndicales, rien n’aurait été obtenu en se dirigeant vers une autre voie.

En l’espèce, la tactique des "Comités de lutte antifascistes" ne pouvait aboutir qu’à une parodie du "Front rouge", qu’à des constructions d’organisations éphémères, lesquelles, du fait qu’elles n’émanaient pas du mouvement de la lutte des classes, au lieu de soulever le moral de lutte du prolétariat, ne pouvaient que décourager ce dernier.

Pour en venir à la situation actuelle, notre conception de front unique trouve dans les conditions d’aujourd’hui sa vérification suprême. Le PCA a donc renoncé à sa fonction, car il abandonne sa liberté de critique pour la réalisation du front unique antifasciste et l’Opposition de Gauche constate une fois de plus que le Parti a accepté ses positions.

Mais le problème se pose ainsi : sur quelles bases va se réaliser le front unique ? Renverser le gouvernement Hitler ? Pour le remplacer par quoi ? Car il serait impossible d’amener les masses à une lutte sanglante, sans aucune perspective qui dépasse l’escadre limité du gouvernement Hitler. Si des "caporaux" croient pouvoir mobiliser des millions d’ouvriers, les engager dans une simple lutte sous le mot d’ordre "A bas Hitler" sans dire ce que nous voulons par après, alors ces caporaux peuvent rester à leur place actuelle : de petits manœuvriers stratèges de luttes qu’on ne mène pas. Et si ce front unique devait contenir un accord pour l’étape suivante, pour telle ou telle formation gouvernementale, alors évidemment ce front unique comporterait au premier chef, la liquidation du Parti de classe du prolétariat.

Sinon sur la base de : "lutte pour le renversement du gouvernement Hitler", le front unique pourrait s’établir sur la base de la défense des institutions de classe, des salaires, de la reconquête des libertés de presse, réunions, etc. c’est-à-dire sur un ensemble de positions qui ne contiennent pas le problème de l’Etat et alors il est évident que c’est seulement sur la base syndicale que ce front unique pourra se réaliser.

Notre Fraction a aussi préconisé, internationalement, une tactique de front unique entre les deux centrales syndicales. Et nous n’avons qu’à répéter actuellement ce qu’en 1926, nous avons dit, lors de la grève des mineurs anglais, à propos de l’utilité de la constitution d’un Comité international s’appuyant sur les centrales nationales syndicales et sur les internationales d’Industries, afin de mobiliser le prolétariat international au service de la classe ouvrière anglaise.

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LE CENTRISME ET LES ÉVÉNEMENTS ALLEMANDS

Les positions essentielles du centrisme, en face de la montée du fascisme, ont été les suivantes :

1°) - rupture avec les principes internationalistes du marxisme et programme du "National-Communisme" pour la lutte contre Versailles ;

2°) - rupture avec les principes de la lutte des classes et politique de scission syndicale.

Il est caractéristique que la théorie du social-fascisme ait surgi en même temps que la poussée fasciste, comme pour donner un cachet théorique à toute cette politique qui devait immobiliser le Parti dans la tragique conjoncture nouvelle.

La définition de la fonction historique du centrisme que nous avions donné s’est vérifiée pleinement en Allemagne.

En effet, le centrisme a représenté cette force qui a privé les masses de leur avant-garde communiste, qui a mis le Parti dans l’impossibilité totale d’agir, pendant les événements.

Il est d’autant plus nécessaire de tirer des enseignements définitifs de la fonction du centrisme à l’échelle internationale, que le PC allemand était le Parti communiste le plus fort de l’Internationale après le PCR, qu’il avait une influence prédominante dans les centres fondamentaux de l’Allemagne, qu’il se trouvait donc dans la possibilité d’agir efficacement. La fonction du centrisme ressort d’autant plus clairement que — pour les raisons que nous avons expliquées — l’Allemagne se trouve être le pont de rattachement entre la révolution russe et la victoire révolutionnaire dans les autres pays.

Il est évident que nous ne concevons nullement cela au point de vue formel et personnel d’un marché entre Staline et le capitalisme. Mais nous essayons d’expliquer la fonction sociale du centrisme au cours des événements, pour en retirer des indications sur son rôle futur. On peut affirmer que la victoire du fascisme en Allemagne marque la rupture du cours révolutionnaire qui s’était déclaré en 1917 et qui pouvait se conclure dans la victoire du prolétariat mondial. Cette victoire marque aussi, l’autre bifurcation vers l’issue capitaliste aux situations actuelles, vers la guerre.

Cependant, la position internationale du centrisme, a été d’isoler totalement le prolétariat allemand. D’ailleurs, les événements d’Allemagne ne fournissaient matière, pour les bureaucrates, qu’à des reportages accidentels et de troisième ordre ; par contre, les événements passés et correspondants en Italie avaient à plusieurs reprises, appelé l’attention de l’IC et des PC.

La construction d’une usine en URSS ou une phase quelconque de la réalisation du plan quinquennal étaient présentées par le stalinisme au prolétariat international, comme un événement d’une extrême importance, à tel point que les ouvriers des PC en étaient arrivés à la conclusion que tout devait être sacrifié à la réalisation de ces plans.

Au point de vue de la politique en Allemagne, le discours de Remmelé au Reichstag en 1931, les affirmations de Thælmann sur la trahison de la bourgeoisie dans sa lutte contre Versailles, le Communisme national, la scission syndicale, le plébiscite Rouge, toutes ces positions politiques ne peuvent être coordonnées que dans le cadre bien déterminé de la fonction spécifique du centrisme. Il ne s’agit plus de telle ou telle déviation, de telle ou telle erreur, mais il s’agit du développement d’une politique greffée sur une force sociale, qui devait enlever au PC la possibilité de lutte contre le fascisme, qui devait mettre ce parti dans la position qui aurait permis au capitalisme allemand et international de parvenir à ses buts.

D’ailleurs, la position du centrisme devait trouver une nouvelle confirmation, lors de l’accession du fascisme au pouvoir et lors du déclenchement de la terreur contre le prolétariat et ses organisations. L’IC n’a pas soufflé mot. En réponse à l’appel de l’IOS, l’Internationale Communiste a répondu par une déclaration dans laquelle elle nie la nécessité d’une lutte internationale contre le fascisme. De plus, elle ne s’affirme plus comme une internationale mais se présente comme une fédération qui donne simplement des directives aux Partis, et des directives qui ne signifient pas autre chose que la liquidation de ces derniers. En effet, cette culbute dans la politique du front unique, qui vient après l’époque du social-fascisme, ne trouve aucune justification dans les textes de l’IC. Ces textes ayant toujours mis comme condition de front unique la liberté de polémique et de critique. Cette liberté est la condition même de la vie et de la fonction du Parti.

En définitive, l’IC, lorsque le Parti le plus fort se trouve avec le couteau sur la gorge, lorsque des millions d’ouvriers sont menacés dans leur existence, lorsque la terreur fasciste s’implante dans le pays le plus industrialisé d’Europe, l’IC se tait et lorsqu’elle est tirée par les cheveux par l’Internationale des traîtres, elle lance un appel proclamant sa non existence et conseillant aux PC de renoncer à leur rôle et fonction historique.

Cette contingence historique a sonné la mort de l’IC et il est certain que le centrisme dont la politique a permis la victoire du fascisme, se présentera dans les événements à venir comme une force qui essayera de ligoter le prolétariat mondial, permettant le succès total du capitalisme en Russie même.

PERSPECTIVES

Les marxistes, en évaluant les événements d’Allemagne, n’en concluent certainement pas que le fascisme est la prémisse fatale de la guerre en fonction des caractéristiques de brutalité, de terrorisme et de sa soif de guerre, etc. Selon la caractéristique que nous avons donnée du fascisme, nous concevons celui-ci comme cette forme d’organisation de la société capitaliste qui parvient à emprisonner, par la terreur, la lutte de classe, pour la faire tomber vers la guerre. L’idéologie dont Mussolini par exemple, est parvenu à envelopper son régime de terreur est celle que "l’Italie étant une nation prolétarienne, toute lutte interne est une lutte fratricide et la collaboration et le bloc sont indispensables pour faire monter cette nation prolétarienne au grade des nations qui se sont enrichies pendant la guerre."

Les marxistes conçoivent très bien aussi qu’une autre organisation de la société capitaliste, celle dite "démocratique" peut également conduire à la guerre : il n’y aura que changement de formules, de masques et de drapeaux, et la bourgeoisie qui par ses conditions économiques, peut encore laisser debout des vestiges de liberté démocratique pourra appeler le prolétariat à la guerre au nom de la "démocratie" et pour la lutte contre les Etats fascistes.

L’Etat soviétique, devant la constellation des brigands — qu’ils soient fascistes ou démocrates — n’a pas à choisir ; il doit rester le pôle de concentration mondiale, il doit le rester même, si par les circonstances de la guerre et du fait qu’il est le seul état prolétarien, il est obligé d’entrer provisoirement dans l’une ou l’autre coalition des impérialismes. Mais une telle position de l’URSS est inconcevable avec le centrisme.

Celui-ci a proclamé au prolétariat international que la voie pour l’instauration du communisme mondial était celle bornée d’un côté par le socialisme triomphant en URSS et de l’autre côté par l’écrasement des prolétariats des autres pays.

C’est-à-dire que le centrisme a supprimé le rôle fondamental que pouvait jouer l’Etat russe en cas de guerre, que l’Etat soviétique au lieu d’être le front d’appui du prolétariat mondial, n’est devenu qu’un élément à la disposition de l’un ou l’autre groupe des impérialismes. Dès maintenant, il faut envisager comme seule issue à la situation celle qui portera le centrisme à trahir les intérêts du prolétariat révolutionnaire et, en cas de guerre, à justifier la position que prendra la Russie. Il faut se préparer aussi à l’éventualité d’une perspective qui paraîtrait ressortir de la position que la Russie a eu dans les délibérations de la Conférence du Désarmement.

Il serait faux de considérer cette Conférence comme étant appelée à servir à illusionner uniquement les masses sur la possibilité d’une solution pacifique au problème des antagonismes impérialistes. Au contraire, cette Conférence a toujours fourni d’occasion pour la détermination de blocs impérialistes selon les nécessités territoriales navales et militaires pour arracher à l’adversaire telle ou telle autre spécialité d’arme.

Il est à remarquer que la Russie a abandonné sa position primitive de simple disposition tendant à démasquer l’impérialisme mondial ; elle a abandonné son projet de désarmement intégral et a accédé aux formations impérialistes particulières qui se déterminaient au sein de la Conférence. Et en général, sa position a été contigüe à celle de l’Italie et de l’Allemagne.

Il est évident que ce ne fut pas une simple manœuvre de l’URSS, manœuvre à son avantage, mais que ce fut bien le contraire.

Tout récemment, la politique de la Russie semble évoluer vers une autre direction, vers un accord avec la France. Mais il est fort probable qu’à la longue, ce sera le bloc des Etats fascistes qui pourra se prévaloir d’une alliance avec la Russie. [1]

Notes :

[1Dans une prochaine étude, nous traiterons des problèmes de l’URSS afin de contribuer à la discussion internationale.




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