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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Présentation de la conférence de Zimmerwald
Article mis en ligne le 27 février 2019

par ArchivesAutonomies

Après le déclenchement de la guerre, alors que le Bureau Socialiste International (BSI) de la IIe Internationale refusait d’envisager toute initiative de ce type, les premières tentatives de réunion internationale des partis socialistes vinrent de la Suisse et de l’Italie, deux pays alors neutres (une proposition antérieure du Parti Socialiste d’Amérique n’avait débouché sur rien) : une réunion de délégations de ces deux partis se tint à Lugano le 27 septembre 1914. Même si au cours de la discussion, la majorité des intervenants affirma le droit de la Suisse à se défendre en cas d’agression — ce qui n’était guère le signe d’une opposition résolue au militarisme -, la motion finale dénonçait la guerre comme une "lutte des classes capitalistes, à la fois pour conquérir de nouveaux débouchés dans les pays étrangers et pour tenter l’écrasement criminel du mouvement révolutionnaire du prolétariat et de la social démocratie dans leur propre pays."

Au début de 1915 eut lieu une conférence des socialistes des pays Scandinaves et de Hollande, à laquelle les Suisse et les Italiens refusèrent de participer (selon Lénine, elle était "une intrigue de l’état-major allemand"). Une réunion des pays socialistes des pays alliés se tint à Londres le 14 février 1915, tandis que les socialistes des pays de l’Entente se réunissaient à Vienne les 12-13 avril 1915. Dans tous ces cas il s’agissait de réunions organisées par des partis soutenant la politique de leur bourgeoisie.

Mais dans l’esprit de Lugano, les partis suisse et italien continuèrent leurs efforts pour réunir les partis socialistes, efforts qui redoublèrent après les conférences internationales des femmes et des jeunes. A la suite d’une discussion "orageuse" à Paris avec Vandervelde, secrétaire du BSI, le dirigeant socialiste Suisse Grimm, convaincu que le BSI était "un otage aux mains des Français", estima qu’une conférence internationale ne pouvait être organisée qu’indépendamment des instances officielles de l’Internationale. Cela ne signifiait cependant pas du tout pour lui une scission [1] et il recommanda à l’émissaire italien chargé de faire le tour des participants possibles à cette conférence, le député Morgari (surnommé le "ministre des Affaires étrangères du PSI"), d’éviter les contacts avec Lénine car il ne pourrait que "nous mettre des bâtons dans les roues [2]."

Dans un premier temps les bolcheviks et autres groupes de gauche ne furent donc pas invités à la conférence préparatoire de Berne qui devait se limiter aux partis membres du BCI [3] ; quand elle se réunit, Zinoviev, représentant du POSDR (le parti bolchevik), finalement invité, se trouva complètement isolé face aux partisans de Grimm. Ses appels à un engagement en faveur de l’action révolutionnaire, ses demandes que soient invités à la future conférence les groupes de gauche et son opposition à la participation des courants "centristes" (Kautsky et Cie qui en Allemagne commençaient à se différencier des jusqu’au-boutistes, tout en se refusant à toute action pratique contre la guerre) ne rencontrèrent guère d’écho.

Grimm et ses partisans s’efforcèrent d’élargir au maximum la participation à la conférence mais en définitive les Kautskystes allemands, les Longuettistes français, etc. trouvèrent politiquement trop compromettant de participer à une réunion internationale contre la guerre avec des militants venant de pays ennemis. Il reste que la plupart des participants refusaient la rupture avec les socialistes majoritaires et la lutte révolutionnaire et se cantonnaient à la lutte "pour la paix."

Avant la Conférence, le gauche regroupait principalement les bolcheviks et l’opposition polonaise dont Radek était le chef de file. Ce dernier, reconnu aussi comme militant de la gauche socialiste révolutionnaire en Allemagne, avait gardé le contact avec les "radicaux" de Brême dont il collaborait au journal tant qu’il ne fut pas interdit ; mais en raison de ses attaques contre la direction et de son attitude irrévérencieuse , il subissait l’ostracisme de la plupart des responsables socialistes — y compris de Rosa Luxemburg qui ne lui pardonnait pas son opposition dans le parti polonais. Dans une réunion de la gauche préparatoire à la Conférence de Zimmerwald, c’est son projet de résolution qui recueillit la majorité des voix, contre celui de Lénine qui appelait à la fondation de la IIIe Internationale — proposition trouvée prématurée (cela n’empêcha pas cette résolution d’être jugée beaucoup trop radicale et d’être repoussée par la majorité des participants). A la veille de la Conférence, Lénine écrivit avec Zinoviev une brochure Le socialisme et la guerre qui fut traduite en allemand et distribuée à tous les participants.

On y trouve les positions fondamentales qui allaient caractériser la gauche de Zimmerwald puis l’Internationale Communiste : "Seul le mot d’ordre de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" exprime correctement la tâche de pousser au développement des tendances révolutionnaires qui existent objectivement ; "dans une guerre réactionnaire, la classe révolutionnaire ne peut pas ne pas souhaiter la défaite de son propre gouvernement" ; pour la fondation d’une troisième Internationale "sans les opportunistes et contre eux" ; "Sans une série de révolutions, la paix dite démocratique est une utopie petite bourgeoise", etc. [4].

Ces positions ne pouvaient être qu’un anathème pour la majorité des participants, y compris "de gauche."

Les travaux de la Conférence de Zimmerwald furent donc marquées par l’opposition entre le gauche d’un côté et de l’autre le centre rassemblé autour de Grimm et la droite. Représentant cette dernière la majorité de la délégation allemande, menée par le député Ledebour (futur dirigeant de l’USPD, le Parti Social Démocrate Indépendant, puis de la Ligue Socialiste quand l’USPD s réunifia avec le SPD), menaça de quitter la réunion si une motion demandant de refuser de voter les crédits de guerre [5] était votée ou une autre motion condamnant en toute circonstance les conquêtes militaires.

En dépit de ces oppositions et de discussions parfois tendues, l’unanimité se fit à la fin sur un manifeste rédigé par Trotsky avec la collaboration de Grimm. La gauche, très minoritaire, s’y rallia car elle considéra qu’en dépit de ses insuffisances (rien sur les méthodes d’action et les voies à suivre, etc.), il représentait véritablement un pas en avant ; il ne contenait rien des positions pacifistes habituelles (désarmement, recours à l’arbitrage pour régler les conflits, etc.), il appelait à "éveiller l’esprit révolutionnaire", etc. C’était aussi un résultat historiquement de grande portée : comme lors des réunions préparatoires mais à une échelle plus vaste des militants venus des pays en guerre réaffirmaient leur "fidélité à la solidarité internationale du prolétariat et à la lutte de classe" alors que ces principes avaient été ouvertement reniés par les organisations majoritaires du "mouvement ouvrier."

Une Commission Socialiste Internationale (CSI) fut constituée pour coordonner l’activité du mouvement. Dans l’esprit de la gauche elle devait être un premier pas vers la fondation d’une nouvelle Internationale ou au moins de la rupture avec l’Internationale socialiste, mais c’était ce que refusait absolument la majorité. Furent élus à la CSI, Grimm, Naine (2 membres du parti suisse), Morgari et Balabanoff  [6] (2 représentants du parti italien), donc aucun membre de la gauche. Grimm déclara que le rôle de la CSI se cantonnerait à la publication d’un bulletin international et à la coordination de la propagande contre la guerre, et qu’elle cesserait son activité dès que le BSI reprendrait la sienne

Lénine écrivit après la Conférence : "Nous avons réussi à faire admettre nombre d’idées fondamentales du marxisme révolutionnaire." Mais ajoutait-il, "La paix est-elle possible, objectivement, entre les courants du social-chauvinisme, du kautskisme et du marxisme internationaliste et révolutionnaire ? Nous pensons que non, et nous continuerons à appliquer notre ligne politique, encouragés par le succès qu’elle a remporté à la conférence."