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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Jean-Louis Pindy
Charles Thomann - 1951
Article mis en ligne le 9 mai 2018
dernière modification le 3 juin 2018

par ArchivesAutonomies
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Chapitre premier

MEMBRE DE L’INTERNATIONALE FRANÇAISE

Jean-Louis Pindy naquit à Brest le 3 juin 1840. Son père, Louis-Marie, et sa mère, Marie-Josèphe née Le Neindre, n’eurent que cet enfant.

Orphelin de père dès son jeune âge, Jean-Louis passa son enfance dans des conditions misérables. Il fréquenta l’école pendant deux ans seulement, mais son intelligence éveillée lui permit de profiter de l’enseignement reçu et d’apprendre rapidement à lire et à écrire. L’Ecole des frères — une école religieuse de Brest — parut, au jeune Pindy, autoritaire et conservatrice ; la sensibilité du nouvel élève ne s’accommoda pas aux inégalités qu’il ne pouvait s’expliquer, de sorte que ce premier contact avec la religion se révéla malheureux. Des expériences ultérieures fortifièrent cette impression ; il devint un athée convaincu.

A onze ans, Jean-Louis commença son apprentissage de charpentier. Sa mère comptait sur le salaire de son fils — 50 centimes par jour ! — et le petit apprenti ressentit une immense joie le jour où il put apporter pour la première fois de la viande à la maison. Plus tard, le jeune Pindy fut dispensé, en sa qualité de fils unique, du service militaire ; il s’en félicita.

L’activité politique de Pindy se manifesta déjà à Brest. Il y fonda, avec son ami Ledoré, une Section internationaliste, mais partit le 5 novembre 1867 pour Paris. Le futur communard pensait que les idées révolutionnaires, antiautoritaires et égalitaires qui l’avaient incité à devenir un international provoqueraient une révolution, suivie d’un changement de régime, dans la capitale française. Il entrevoyait déjà la Commune. Paris devait, une fois de plus, montrer la voie du progrès au monde.

L’Association internationale des travailleurs, créée à Londres le 28 septembre 1864 par des ouvriers anglais et français, sous l’influence de Karl Marx, unissait des travailleurs de toutes les nations. Ceux-ci devaient prendre conscience de leur force et préparer eux-mêmes leur émancipation.

A Paris, Jean-Louis Pindy entra immédiatement en contact avec l’Internationale.

"A la fin de décembre, je lus dans le Siècle que les membres du bureau de l’Association internationale des travailleurs étaient appelés à comparaître devant un juge d’instruction pour y répondre du délit d’association illicite, écrit-il. [1]

"Je pris l’adresse du local, rue des Gravilliers, 104, et dès le lendemain je m’y rendis.

"— Bonsoir, c’est ici le bureau de l’Association internationale des travailleurs ? Je suis Breton, j’arrive de Brest. J’ai lu que votre société était poursuivie ; alors je viens vous demander si je puis en faire partie"

Pindy fit sans tarder la connaissance de plusieurs internationaux parisiens, en particulier de ses futurs amis Varlin, Malon, Tolain, Murat, puis de tous les membres de la section. Le groupe internationaliste de Paris, très actif, comptait de nombreux adhérents qui voulaient instaurer d’abord la République. Ils attendaient la chute de Napoléon III pour s’occuper de réformes sociales.

Les opinions des internationaux parisiens divergeaient sur les moyens propres à améliorer le sort de la classe ouvrière. D’aucuns préconisaient l’abolition immédiate de l’autorité : l’Eglise, l’Etat et le capital. Les autres voulaient maintenir la religion, le nationalisme et le régime de la propriété privée, mais élaborer sans tarder une législation sociale. Tous songeaient d’abord à renverser l’Empire.

Un premier procès fut intenté contre l’Association internationale des travailleurs dont le but, en France, était illicite. Tolain la défendit, devant les juges, en termes modérés. La section parisienne fut néanmoins déclarée dissoute et les prévenus condamnés à une amende.

L’Internationale n’interrompit pas son activité à Paris ; elle changea de forme et, bien qu’illicite, répandit abondamment les idées républicaines. Un second procès intenté contre cette association illégale se termina, malgré un habile plaidoyer de Varlin, par un verdict de dissolution. Les inculpés furent condamnés à des amendes et à quelques mois de prison.

Par prudence, la section internationaliste de Paris changea de siège...

Chaque année, les membres de l’Association internationale des travailleurs se réunissaient en congrès général. En 1866, celui-ci eut lieu à Genève et l’année suivante à Lausanne. Le troisième congrès annuel de l’Internationale s’ouvrit le 6 septembre 1868 à Bruxelles. Parmi les nombreux délégués parisiens figurait Jean-Louis Pindy. Jeune et inexpérimenté, il ne s’exprimait pas volontiers en public et ne prit pas une part active aux séances. Il entra pourtant en contact avec plusieurs délégations, et on lui présenta quelques-uns de ses futurs amis jurassiens.

De retour à Paris, Pindy travailla avec ardeur à l’expansion des principes internationalistes. La force et l’unité de son association lui avaient été révélées par le congrès de Bruxelles. Jean-Louis Pindy apposa sa signature au bas d’une proclamation lancée au moment où le peuple parisien dressait des barricades à la suite de l’arrestation de Rochefort : "La ruine, l’abaissement, la honte vont finir... La Révolution marche à grands pas."

Les ouvriers de Paris, dont plusieurs adhéraient à l’Association internationale des travailleurs, avaient créé des chambres syndicales. Pindy se rattacha à celle des menuisiers. Ces nouveaux groupements étaient fédérés, de sorte que l’interdiction qui frappait l’Internationale seulement, et non les chambres syndicales, était illusoire. L’internationalisme parisien devenait populaire.

Pindy représenta avec quelques amis les travailleurs de Paris au quatrième congrès de l’Internationale qui se déroula du 6 au 12 septembre 1869 à Bâle. Il y rencontra Bakounine, Guillaume et Schwitzguébel, les animateurs de la Fédération anarchiste du Jura, qui firent impression sur le jeune charpentier parisien.

Deux points importants figuraient à l’ordre du jour du congrès : l’institution de la propriété collective et la suppression du droit d’héritage. Alors que presque tous les délégués acceptaient ces deux principes, Pindy, Tolain et quelques autres Parisiens votaient non. Guillaume en donne la raison [2] "Tolain, au nom de ses amis, a repoussé énergiquement l’épithète d’individualistes qu’on voulait leur appliquer ; leur doctrine est non l’individualisme, mais le mutuellisme ; ils veulent comme nous la destruction de tous les privilèges de la bourgeoisie. Que nos ennemis ne cherchent pas à dénaturer les choses, et à représenter comme des adversaires des hommes qui s’entendent sur le point essentiel ; et qu’ils sachent, une fois pour toutes, que le congrès s’est prononcé avec une formidable unanimité sur la nécessité de la liquidation sociale par la Révolution."

Pindy votait à Bâle contre la propriété collective parce qu’il ne concevait pas encore la forme sociale de l’avenir. Il était proudhonien, c’est-à-dire républicain, révolutionnaire et antiautoritaire, mais pas encore anarchiste. Il se déclarait mutuelliste.

"Bakounine, dont le rude aspect et le langage incisif avaient, par moment, impressionné les délégués, déplorait en des termes qui me parurent ironiques et déplacés le manque de caractère dont faisaient preuve les Français au point de vue révolutionnaire, et me paraissait mettre en doute leur courage ", a écrit Pindy dans ses Mémoires. [3]

"Piqué au vif, je m’élevai avec véhémence, avec violence même, contre ces assertions, et j’affirmai en mon nom, et au nom des Parisiens — qui ne m’en avaient nullement chargé — que le prochain congrès pourrait se tenir à Paris le 5 septembre 1870. Le congrès prit une décision dans ce sens." [4]

Membre de la commission chargée d’étudier la question des sociétés de résistance, Pindy présenta au congrès de Bâle un rapport à ce sujet. Les propositions dont il donna connaissance furent adoptées à l’unanimité. Le congrès conseillait la création de caisses de résistance dans tous les corps de métier, persuadé qu’il en résulterait bientôt la formation d’associations nationales de corps de métier qui prépareraient la transformation du salariat en fédérations de producteurs libres.

Malgré l’invitation des Jurassiens, Pindy ne put se rendre dans le Jura à l’issue du congrès de Bâle. Il alla directement à Brest, où sa mère venait de mourir.

Les républicains français préparaient fébrilement la chute de l’Empire ; les internationaux tendaient au même but. Les anarchistes prétendaient ensuite améliorer les conditions d’existence des travailleurs par la révolution, les socialistes au moyen de la législation. Républicains et internationaux travaillaient donc de concert ; aussi assistèrent-ils très nombreux — plus de deux cent mille — aux funérailles de Victor Noir, tué par Napoléon III en janvier 1870. Cet événement devait déclencher un mouvement insurrectionnel dirigé par Rochefort, destiné à instituer la République. Aucune révolte n’éclata, et Pindy, fort déçu, prétendit même que Rochefort, "la figure toute défaite ", avait dû être transporté dans une boutique voisine.

Le 29 avril 1870, Jean-Louis Pindy fut arrêté à son domicile. Nous empruntons à ses Mémoires les lignes suivantes [5] "Le commissaire fouilla dans une malle où je jetais pêle-mêle mes journaux et ma correspondance. Il fit un paquet avec ce qui lui convint, y compris un portefeuille qu’il prit dans la poche de mon paletot et dans lequel il découvrit ce petit papier qui m’a fait une réputation de criminel, contenant des formules chimiques de produits à jeter dans les égouts ou par les fenêtres. Je n’ai plus à craindre aujourd’hui de compromettre celui qui me donna ces formules : c’est Albert Leblanc qui, nous parlant de chimie, en sa qualité d’étudiant, préconisait l’usage de toutes sortes de moyens propres à nous débarrasser de la vermine impériale. Mais j’affirme que j’avais perdu le souvenir de ces formules et que je ne savais pas que ce papier était dans la poche de mon veston. Personne d’ailleurs n’en a souffert que moi et ma réputation." En effet, Villetard prétendit [6] qu’à Paris "on avait découvert chez Pindy la recette de la fabrication de la nitroglycérine, celle d’une composition au sulfure de carbone, et celle d’une poudre au chlorate et au prussiate de potasse."

En vérité, l’arrestation de Pindy est due au rôle de premier plan qu’il jouait dans le mouvement républicain parisien. La population de la capitale connaissait le jeune charpentier breton qui participait à toutes les manifestations antimonarchistes. D’autre part, l’Internationale proscrite existait en France ; elle s’y développait même et plusieurs villes de province comptaient de nouvelles sections.

Des peines d’emprisonnement furent infligées à Varlin, Malon, Murat, Theisz et Pindy, accusés d’avoir adhéré à une société secrète. Jean-Louis Pindy recourut contre ce jugement qui le condamnait à une année de prison et fut remis provisoirement en liberté.

La guerre franco-allemande éclata le 18 juillet 1870. Elle répugnait au peuple parisien qui aspirait à vivre en paix sous le régime républicain. Les armées françaises reculèrent dès le début de la guerre. Pindy clama son indignation contre l’Empire. La conséquence de sa rébellion apparaît dans son casier judiciaire, où on lit : "Tribunal de la Seine, 31 août 1870 : 6 mois de prison et 16 francs d’amende pour provocation à commettre un délit et port d’une arme prohibée."

L’armée française, mal préparée et mal organisée, reculait toujours. L’Empire s’écroula à Sedan et la République fut proclamée à Paris sans effusion de sang. Les républicains libérèrent Pindy le 4 septembre 1870. L’ennemi juré de Napoléon III apprit donc en prison, inactif et patient par nécessité, la proclamation de la République dans la capitale.

A sa sortie de prison, Pindy constata avec amertume que les nouveaux dirigeants rejetaient les principes internationalistes comme leurs devanciers. Lefrançais, Malon, Vallès, Vaillant, Pindy s’opposèrent immédiatement au nouveau gouvernement passif devant les menaces de l’armée allemande et sourd aux revendications du peuple. Les internationaux exigeaient l’armement de tous les citoyens, le rationnement, la liberté de presse et d’association et de nouvelles élections.

Le 6 septembre, Pindy s’engagea dans la garde nationale. L’invasion allemande progressait et une vague de nationalisme déferlait sur les milieux internationalistes. Les membres de la section parisienne venaient de former, avec de nombreux travailleurs, la garde nationale. Guillaume Ier avait déclaré ne faire la guerre qu’à Napoléon III. Malgré la chute de celui-ci, la guerre continuait. Il fallait donc sauver la République.

Pindy, nommé caporal, participa à la poussée de Montretout, du parc de Buzenval et de Saint-Cloud. Mais les hauteurs gagnées ne furent pas fortifiées et les Prussiens les reconquirent. Les généraux Trochu et Ducrot ordonnèrent la retraite, qui dégénéra en une grave défaite.

La garde nationale, opposée aux chefs de l’armée régulière, empêchait toute coordination des contre-attaques. Sous les ordres de chefs militaires incapables, les offensives étaient aussi mal préparées que les plans de défense. La garde nationale revenant à Paris criait de rage ; elle prétendait qu’on avait voulu la sacrifier et que ce massacre de Français devait préparer la capitulation.

Une lutte ouverte s’engagea entre les internationaux et le gouvernement. Pindy et ses camarades cherchèrent des armes. Ils avaient détrôné Pierre Bonaparte et voulaient remplacer maintenant une autorité "réactionnaire" par un gouvernement populaire. Bakounine ne leur avait-il pas déclaré au congrès de Bâle que la justice serait instituée par le peuple lors de la Révolution sociale ?

On essaya enfin de former des compagnies de volontaires. Pindy s’inscrivit et fut nommé lieutenant, après avoir refusé le grade de capitaine. Mais les Français reculaient, et les internationaux, qui manquaient de munitions, ne pouvaient résister, avec l’armée régulière démoralisée, à la pression allemande. [7]

Paris fut livré le 27 janvier 1871 à minuit. Bismarck et Jules Favre s’étaient mis d’accord. Les internationaux, convaincus que la guerre était imputable à Napoléon III et la défaite au gouvernement et aux chefs de l’armée, gardèrent jalousement leurs armes. Thiers n’osa pas essayer de désarmer la garde nationale.

Le gouvernement issu des élections du 8 février 1871 fut hétéroclite. Louis Blanc, Victor Hugo et Gambetta obtinrent un nombre considérable de voix. Deux amis de Pindy, Tolain et Malon, furent élus. Mais Thiers continua à diriger la France sans autorité. Les gardes nationaux armés circulaient librement à Paris et critiquaient le gouvernement qui n’osait réagir. Tandis que les internationaux préparaient un changement de régime, les Allemands entraient dans Paris.

La révolte s’organisait. Le transfert du gouvernement de Thiers à Bordeaux, puis à Versailles plus facile à défendre, appelait la révolution, car Paris ne pouvait vivre sans municipalité. Des comités révolutionnaires furent constitués spontanément dans plusieurs arrondissements. Les internationaux répandirent leurs idées au moyen d’affiches. La population n’obéit plus aux ordres du gouvernement officiel ; elle s’en remit au Comité central. De son côté, la garde nationale gardait jalousement deux cent cinquante canons parqués sur la butte Montmartre.

A ce moment inopportun, Thiers ordonna aux troupes régulières de reprendre les canons restés à Paris. Les gardes nationaux interprétèrent cet ordre comme une tentative de les désarmer. Sans conviction, les soldats versaillais entrèrent dans la capitale le 18 mars 1871. Quelques combats s’engagèrent ; certains soldats de Thiers fraternisèrent avec les fédérés. L’armée régulière fut repoussée et abandonna plusieurs milliers de fusils. Paris exaspéré s’était levé pour répondre à un gouvernement qu’il haïssait.

Pendant ce temps, la personnalité de Pindy, ses capacités militaires et son expérience acquise dans la garde nationale lui avaient permis de rassembler de nombreux citoyens armés. A leur tête, il se battait dans le IIIe arrondissement. Il repoussait les Versaillais, comme Varlin, Bergeret, Duval ét Brunel dans d’autres quartiers.

Le drapeau rouge fut bientôt hissé sur l’Hôtel de Ville ; la Commune de Paris venait d’être instituée.

Chapitre II

MEMBRE DE LA COMMUNE DE PARIS

Jean-Louis Pindy, qui avait assisté aux congrès internationalistes de Bruxelles et de Bâle, contribua dans une mesure non négligeable à l’instauration de la Commune de Paris. Celle-ci dut son caractère à l’influence collectiviste de l’Internationale, aux souffrances physiques et morales du peuple parisien pendant le siège de la capitale et à l’entrée solennelle — combien humiliante — des troupes allemandes. De plus, Paris craignait le rétablissement de la monarchie par le gouvernement versaillais. "Presque tous les députés de Paris avaient voté contre la paix ; Paris était pour la République, pour la guerre révolutionnaire. Paris était hostile à cette Assemblée de ruraux dont les sentiments conservateurs et pacifiques étaient si différents des siens. La Révolution patriote s’associait d’ailleurs bizarrement à l’Internationale socialiste. Le fonds général, c’était l’esprit d’émeute dans une population qu’on avait armée pour le siège et qui avait gardé ses armes parce que le gouvernement n’avait eu ni la volonté ni la force de les lui enlever." [8]

La Commune procéda à des élections qui se déroulèrent très tôt. Le 26 mars 1871, 230.000 électeurs sur 486.000 inscrits élisent un Conseil général. Pindy fut désigné par le IIIe arrondissement en obtenant 8.095 voix. La plupart des ouvriers parisiens connaissaient le menuisier breton qui les avait représentés aux deux derniers congrès internationalistes. Sans préparation militaire, il s’était battu contre les envahisseurs prussiens, puis contre les Versaillais, à la tête des insurgés. Douze autres internationaux furent élus. Parmi les membres les plus marquants de la Commune figuraient Arnould, Assi, Avrial, Beslay, Brunel, Blanqui, Cluseret, Courbet, Delescluze, Duval, Frankel, Jourde, Lefrançais, Malon, Pindy, Pyat, Theisz, Varlin, Vallès et Vermorel.

Plusieurs élus ayant démissionné ou refusé de siéger, la Commune fut composée uniquement d’éléments révolutionnaires partisans de la lutte contre Versailles, mais professant des doctrines différentes. Pindy, ni collectiviste, ni anarchiste — puisqu’il adhérait à un gouvernement, alors que l’anarchisme préconise la suppression de l’Etat — considérait la Commune comme le début de la Révolution sociale universelle destinée à instituer un régime égalitaire et libertaire.

Le cadre de ce travail ne nous permet pas de retracer l’histoire complète de la Commune de Paris. Nous n’en signalerons que les faits saillants et les épisodes dans lesquels Pindy joua un rôle important. La Commune abolit la conscription et supprima le budget des cultes. Plusieurs représentants de la "force publique ", c’est-à-dire des gendarmes, des prêtres et même l’archevêque de Paris, furent arrêtés. Les citoyens âgés de 19 à 40 ans durent s’enrôler dans des compagnies de guerre. Le nouveau gouvernement révolutionnaire ordonna la démolition de la maison de Thiers et de la Colonne Vendôme. Gustave Courbet exécuta le deuxième de ces ordres avec enthousiasme. "Paris n’aspirait qu’à fonder la République et à conquérir ses franchises communales, heureux de fournir un exemple aux autres communes de France... Paris n’aspirait qu’à se renfermer dans une autonomie pleine de respect pour les droits égaux des autres communes de France... Chaque commune devait être maîtresse de ses impôts, de sa magistrature, de sa police, de son enseignement. L’unité française devait être assurée par l’association des communes souveraines." [9]

Ce programme comporte de nombreux points anarchistes [10] : la conception de la commune autonome et de la fédération des communes, et la haine contre l’autorité sous toutes ses formes, l’Etat et l’Eglise en particulier. Si la Commune avait pu subsister plus longtemps et mieux s’organiser, elle aurait attaqué aussi le capital, vraisemblablement en collectivisant certains biens.

Plusieurs auteurs ont considéré Jean-Louis Pindy comme un homme de second plan. L’un d’eux a même écrit [11] : "Son rôle à la Commune fut nul. Pindy savait que son courage était sa seule qualité et se tenait à l’écart des discussions. Il se confina dans son commandement". Cette appréciation erronée précise pourtant un aspect de la personnalité de Pindy : il ne s’exprimait pas volontiers en public. Jean-Louis Pindy mit avec raison uniquement ses qualités militaires à la disposition de la cause communaliste.

Pour cette raison, Pindy fut nommé, en avril déjà, gouverneur de l’Hôtel de Ville, avec le grade de colonel. Son nom est resté lié à cette importante fonction. "Il fut un temps l’homme le plus craint de Paris, celui qui pouvait, en raison de ses fonctions, arrêter qui bon lui semblait, celui qui mit la main au collet du général Cluseret." [12]

Selon les procès-verbaux des séances officielles [13], il ne semble pas que Pindy ait pris une seule fois la parole à une assemblée de la Commune. Par contre, il remplit de nombreux mandats en qualité de membre de la Commission militaire. Le nouveau gouverneur de l’Hôtel de Ville appartenait à la minorité opposée à la création du Comité de salut public. Ce comité, formé pendant l’avance des troupes versaillaises qui allaient conquérir Paris et vaincre la Commune, représenta l’autorité communaliste suprême et contrôla toutes les commissions. "La minorité qui comprenait, à dix exceptions près, les plus intelligents, les éclairés de la Commune, ne put jamais s’encadrer dans la situation. L’illusion générale était qu’on durerait, à tel point qu’on prorogea de trois ans le remboursement des dettes antérieures à la Commune ; la minorité, exagérant encore, ne voulut jamais comprendre que la Commune était une barricade" [14] Arnould, Avrial, Beslay, Courbet, Frankel, Jourde, Lefrançais, Malon, Pindy, Theisz, Vallès, Varlin et Vermorel figuraient parmi les membres les plus marquants de la minorité.

Au moment où des dissensions apparaissaient dans la Commune, une armée de cent mille hommes aux ordres du général Mac-Mahon commençait un second siège de Paris. L’armée de Versailles entra dans la capitale le 21 mai 1871 et la bataille des rues se déroula dès le lendemain. Les troupes de la Commune manquaient d’entraînement, d’armes et de munitions. Le fort de Vanves tomba, puis le village d’Issy fut évacué. Le désaccord entre la majorité et la minorité des membres de la Commune devint manifeste. La minorité publia une proclamation et se retira dans ses arrondissements.

On apprit bientôt que le commandant Dombrowski reculait devant les troupes régulières plus nombreuses et mieux organisées. Les insurgés exténués et déprimés avaient perdu confiance. La bataille des rues dura une semaine entière, cette rouge "Semaine de mai ", dont chaque jour fut marqué par le sang et le feu. Les insurgés dressèrent des barricades que les Versaillais prirent toutes à revers. En se retirant, les troupes de la Commune incendièrent plusieurs monuments, laissant croire que Paris ne se rendrait que détruit. "La Commune ne donna pas d’ordre [15]. Des chefs isolés firent fusiller les otages détenus en prison. Les soldats, exaspérés par la guerre des rues, ne firent guère de prisonniers." [16]

Comment les anarchistes du Jura neuchâtelois et bernois réagirent-ils en face de ces événements ? Le 5 septembre 1870, James Guillaume reçut un télégramme de Paris lui annonçant la Révolution. Il considéra cette insurrection, ainsi que ses amis socialistes libertaires,comme le prélude à la Révolution sociale. Le rédacteur du journal anarchiste jurassien "publia aussitôt un numéro spécial de la Solidarité dans lequel, après avoir félicité les Français, il exhortait les internationaux allemands à venir en aide à leurs frères de. France en se soulevant contre la tyrannie prussienne. Il recommandait aussi aux socialistes révolutionnaires suisses d’envoyer argent et armes aux insurgés. Son appel se terminait ainsi : "Internationaux du monde entier ! Ceci est l’aurore du jour nouveau, du jour de la justice qui se lève sur l’humanité. Vive la République sociale universelle ! " [17]

La Révolution du 4 septembre institua la République. Elle échoua quant au but que les anarchistes lui avaient prêté [18]. Le Conseil fédéral suisse fit saisir la Solidarité et lança un mandat d’arrêt — qu’il retira peu après — contre James Guillaume. L’organe, de la Fédération jurassienne disparaissait.

La Commune de Paris éveilla aussi de grands espoirs chez les socialistes libertaires du Jura. Guillaume, cruellement déçu, écrivait à cette époque [19] : "Que dirai-je de nos impressions, de notre rage, de notre douleur pendant la Semaine sanglante ? A mesure qu’arrivaient les nouvelles tragiques, chaque jour s’exacerbaient davantage nos sentiments. On ne tenait plus en place, on se sentait la tête perdue, le cœur accablé."

Pendant la nuit du 23 au 24 mai 1871, les membres de la Commune décidèrent d’évacuer l’Hôtel de Ville. Le gouverneur, voulant mourir à son poste, s’occupait activement de la construction de nouvelles barricades et de l’armement des volontaires. Au matin, il reçut un billet du Comité de salut public lui ordonnant de défendre le plus longtemps possible l’Hôtel de Ville, puis de se replier sur la Mairie du XIe arrondissement. Il envoya immédiatement des estafettes pour se renseigner sur la marche des Versaillais. Les rares rapports reçus lui apportaient de tragiques nouvelles : les fédérés étaient cernés de plusieurs côtés ; il ne restait qu’une issue, la Bastille.

Pindy demanda aussitôt du renfort au Comité de salut public ; ce message n’arriva jamais à destination.

Jean-Louis Pindy devait retrouver ses amis à l’Hôtel de Ville ; les membres de la Commune avaient décidé de mourir ensemble dans cet édifice, en cas de défaite [20]. Seul, exténué et démoralisé, mais fidèle à son serment, Pindy mit le feu aux draperies de la Salle du trône. "Vers dix heures, les flammes jaillissent du beffroi. Une heure après, l’Hôtel de Ville est un brasier. La vieille maison, témoin de tant de parjures, où tant de fois le peuple installa les pouvoirs qui le mitraillèrent, craque et tombe avec son véritable maître. Au fracas des pavillons qui s’abîment, des voûtes et des cheminées s’écroulant, des sourdes détonations et des explosions éclatantes, se mêle la sèche voix des canons de la barricade Saint-Jacques qui commande la rue de Rivoli." [21]

Les amis de Pindy ne voulurent pas le laisser mourir. Ils le forcèrent de sortir du monument déjà embrasé et le contraignirent à les suivre jusqu’à la Mairie du XIe arrondissement. Pindy y rencontra Delescluze qui montait aux barricades où il mourut le même jour.

Pindy passa l’horrible nuit du 25 mai sur le toit de la Mairie. Paris se consumait, comme le rêve de liberté et d’égalité des internationaux collectivistes et des anarchistes français. Quel spectacle grandiose et terrible ! Les Tuileries, la Cour des comptes, les Finances, le Palais-Royal, l’Hôtel de Ville, les docks de la Villette et le Grenier d’abondance présentaient d’immenses brasiers ou des amas de ruines fumantes.

A son tour, la Mairie dut être évacuée. Les combattants de la Commune s’enfuirent à Belleville, où les dernières batailles terrasseront la Révolution communaliste. Pindy voulut aussi se rendre là-haut, à la mort. Mais auparavant, il désirait cacher plusieurs documents importants, et se traîna péniblement jusqu’à sa chambre, louée à Ménilmontant chez des amis. Au prix d’immenses efforts - il n’avait pas dormi pendant plusieurs nuits - cette loque parvint à son petit logis. A bout de force, l’ancien gouverneur de I’Hôtel de Ville s’endormit dans sa chambre.

"Il ne se réveillera que le surlendemain. Il a dormi toute la journée du 26, malgré le bruit de la lutte qui se rapproche, car la rue des Panoyaux - où était située sa chambre - se trouve à proximité du Père-Lachaise, où des groupes de fédérés se défendaient encore, avant de se retirer à Belleville, dont la dernière barricade, rue Ramponneau, tombait le 28 mai.

"En s’éveillant, il a bien de la peine à se reconnaître et à reprendre contact avec la réalité en constatant que, pendant son sommeil, on lui a coupé les cheveux - qu’il portait bien bouclés - et les moustaches, dont il était très fier. Bon ! pensa-t-il, on a déjà fait ma toilette de condamné à mort. Qui donc va m’exécuter ? Et il attend, résigné, le soldat chargé de cette besogne.

"Mais la porte s’ouvrant, grande fut sa surprise de voir entrer dans sa chambre, non le bourreau, mais une jeune fille inconnue qui venait lui apporter son déjeuner. Il veut interroger, savoir ce qui se passe. On lui répond : "Taisez-vous, ne bougez pas, vous êtes en sûreté ici, on vous sauvera." Et la jeune fille s’en alla en fermant la porte à clef.

"Bien perplexe fut Pindy qui n’y comprenait rien, mais dont l’envie de mourir diminuait sensiblement. Quand on s’attend à être massacré, fusillé, que le salut apparaît subitement sous les traits d’une jolie fille de 19 ans, qu’on est soi-même jeune, on y regarde à deux fois avant de sauter dans l’éternité !

"Et la jeune fille revint, toujours mystérieuse, un doigt sur les lèvres pour imposer le silence. Il put enfin savoir : la propriétaire de la maison, partie pour la province, avait laissé la garde de l’immeuble à ses deux nièces. La jeune fille qui avait observé la rentrée de Pindy sut tout de suite à qui elle avait affaire. Elle eut l’idée de le sauver. Aidée par sa sœur, elle tâcha de rendre méconnaissable ce colonel de fédérés en lui enlevant, durant son sommeil, ses ornements pileux. Ce faisant, elle risquait la mort. Mais elle se dévouait pour un bel officier.

"Ce fut plus tard, à son protégé, l’aveu de son amour. L’idylle s’ébaucha. Et comme l’ombre est propice aux amoureux, surtout quand ils sont condamnés à mort, ce furent des sorties nocturnes, non par les sentiers fleuris des chansons, mais à proximité de ce fameux mur du Père-Lachaise, le mur des fédérés, où tant de victimes de la réaction versaillaise tombèrent dans la fosse commune." [22]

Une impitoyable répression suivit l’insurrection du 18 mars 1871. Les conseils de guerre jugèrent les membres de la Commune comme des malfaiteurs. On dénombra 17.000 morts ; 46.000 procès furent intenté et 10.000 personnes déportées. [23] Pindy, disparu, fut condamné par contumace le 9 juillet 1873 à la peine de mort "pour séquestration de personne avec menaces de mort et autres tortures corporelles, assassinat, incendie de maisons habitées." [24]

Plusieurs combattants de la Commune avaient fui à l’étranger. Pindy n’étant signalé nulle part, ses amis le croient mort, et Malon écrit [25] : "L’Internationale a encore fait une grande perte dans la personne de Pindy. Le 28 mai, il fut blessé et pris à Vincennes. Déchiré à coups de baïonnette, il tomba en lambeaux et fut foulé aux pieds par les féroces exécuteurs de Versailles. Pindy, ouvrier menuisier, n’était âgé que de trente ans ; c’était l’un des propagateurs les plus sympathiques et les plus actifs de l’Internationale. Le peuple l’avait délégué à la Commune. Nommé par celle-ci gouverneur de l’Hôtel de Ville, il avait très convenablement rempli ce poste jusqu’au jour où il tomba victime de son dévouement pour ses frères." Cette erreur de Malon est compréhensible. Ses adversaires commirent des fautes beaucoup plus graves dont voici un exemple : "Quand les Versaillais entrèrent à Paris, fusillant leurs prisonniers par centaines, trois personnes furent exécutées à différents points de la ville, parce qu’on les avait prises pour Pindy ! " [26]

Sans aucune nouvelle de Pindy, le gouvernement le soupçonnait avec raison de vivre caché à Paris. En fait, l’ancien gouverneur et sa fiancée avaient simplement changé de domicile, mais on les dénonça. Pindy aperçut un jour les policiers qui venaient opérer une perquisition dans son nouveau logis. Il empoigna deux brocs à eau et sortit. Dans le corridor, les policiers peu méfiants le dévisagèrent sans le reconnaître. Il passa, puis revint de la fontaine avec ses récipients pleins. La patrouille n’eut plus aucun soupçon. Le sang-froid du communard lui avait sauvé la vie.

La fuite s’imposait, celle de la jeune fille d’abord, car elle était enceinte. Grâce à la complaisance et au courage d’un voyageur de commerce suisse, M. Blanc-Miéville, qui l’accompagna, Marie Bailly arriva à Lausanne sans difficulté. Mais comment procurer un passeport à l’ancien colonel fédéré pour lui permettre de se réfugier à l’étranger ?

Les anarchistes neuchâtelois et bernois avaient constitué, dès la défaite de la Commune, des comités de secours aux réfugiés. Un de leurs amis genevois avait envoyé au siège de la Fédération anarchiste du Jura des passeports et des actes d’origine suisse à remettre aux fuyards. "Adhémar Schwitzguébel s’offrit pour aller les porter à Paris ; en cotisant, nous réunîmes l’argent nécessaire, et, le lundi 3 juillet, l’excellent Adhémar arrivait chez moi, tout équipé pour le voyage, écrit Guillaume [27]. On m’avait donné l’adresse de la personne à laquelle les passeports devaient être remis ; on m’avait en outre envoyé un passeport spécialement destiné à l’ami qui se rendrait à Paris. Le signalement porté sur ce passeport pouvait s’appliquer à peu près à Schwitzguébel, sauf sur un point : barbe naissante ; Adhémar avait déjà une assez forte moustache. Le seul parti à prendre était d’essayer, par d’habiles coups, de ciseaux, de ramener la moustache à des dimensions telles qu’elle pût être, à la rigueur, qualifiée de naissante. Ma femme mit toute la dextérité possible à cette opération, à laquelle Adhémar se prêta avec gaîté ; et le résultat fut, à l’unanimité, déclaré acceptable."

Schwitzguébel voyagea sans incident et plusieurs insurgés, munis de faux passeports, se réfugièrent en Suisse. Jean-Louis Pindy, en possession d’un de ces passeports au nom de Antoine-André Dutheil, 31 ans, né et demeurant à Genève, menuisier, rentrant d’Angleterre, se mit en route au printemps 1872.

"Pindy, muni de multiples recommandations pour éviter les lignes policières, de son fameux passeport et d’un panier de provisions, s’embarqua à la gare de l’Est.

"Le premier barrage à traverser était celui des Prussiens aux portes de Paris. Ceux-ci livraient aux Versaillais les insurgés qu’ils arrêtaient. En descendant à contre-voie, avec la complicité d’un employé, le barrage est passé. A Troyes, Pindy dort’ ; son wagon n’est pas visité. A Chaumont, il se mêle à un groupe d’ouvriers d’équipe, évite ainsi la présentation des papiers ; puis c’est Belfort, où il arrive par un temps épouvantable, au milieu de la nuit et avec deux heures de retard. Personne n’est sur le quai ; le commissaire spécial est allé se coucher." [28]

Le train se dirige maintenant vers la Suisse. Un seul voyageur — un Allemand — prend place dans le compartiment occupé par Pindy. Celui-ci lui demande à quelle heure ils arriveront à Bâle. Le voyageur lui signale qu’ils ont déjà passé la frontière. Jean-Louis Pindy crie alors à pleins poumons "Vive la Commune ! "

L’Allemand effaré et scandalisé se contenta de lui jeter un regard méprisant.

Chapitre III

MEMBRE DE LA FÉDÉRATION ANARCHISTE DU JURA

Pindy se rendit auprès de sa femme, à Lausanne, où le jeune ménage eut bientôt de gros soucis financiers. A ce sujet, l’ancien colonel fédéré écrivait plus tard [29] : "Quand j’arrivai à Lausanne, en avril 1872, je possédais 10 francs, restant de l’argent que les camarades m’avaient remis la veille, à mon départ de Paris, après avoir payé mon billet de chemin de fer. Ma femme accouchait, le 25 juin, de notre premier enfant. Notre situation n’était pas du tout brillante, le métier de menuisier n’étant guère rétribué. Les amis communards que j’avais retrouvés là nous étaient largement venus en aide, mais cela ne pouvait durer longtemps" Lefrançais et Malon avaient trouvé un peu de travail pour le nouvel arrivé qui gagnait péniblement sa- vie en exerçant plusieurs métiers.

A Lausanne, Pindy reprit son activité internationaliste et adhéra à la section locale qu’il représenta le 19 mai 1872 au congrès annuel de la Fédération jurassienne, au Locle.

A cette occasion, James Guillaume proposa à Pindy de s’établir au Locle et lui offrit du travail à la "Coopérative de production ". Cet atelier coopératif, créé en 1869 par Auguste Spichiger et quelques-uns de ses amis, à la suite d’une grève des graveurs et guillocheurs, constitua durant toute son existence — jusqu’en 1875 — un des principaux foyers socialistes libertaires des Montagnes neuchâteloises. Pindy, au Locle, apprit le métier de guillocheur.

Le nouvel apprenti guillocheur subit profondément l’influence libertaire de Bakounine, de Guillaume, de Schwitzguébel et de leurs camarades opposés à Marx qui prétendait diriger seul l’Association internationale des. travailleurs. Pindy adopta sans restriction les principes anarchistes appliqués intégralement dans l’atelier coopératif des graveurs et guillocheurs loclois. Les statuts de cette société coopérative résument admirablement plusieurs thèses anarchistes ; en voici un extrait [30] :

"La coopération n’a pas de gérance ; les diverses fonctions sont réparties entre des commissions. L’unité adoptée pour l’évaluation du travail fait par chaque associé est l’heure de travail, et l’heure de chaque associé est estimée à la même valeur. Chaque semestre, lorsque le bilan de la coopération a été établi, le taux de l’heure de travail pour le semestre écoulé est fixé à l’assemblée générale ; le surplus des recettes est en partie versé au fonds social, en partie réparti par fractions égales entre les associés. Il n’est fait absolument aucune part au capital dans la répartition des recettes"

L’Association internationale des travailleurs, divisée entre marxistes et bakouninistes, c’est-à-dire entre socialistes et anarchistes, tint son cinquième congrès général à La Haye, en 1872. L’assemblée décida d’exclure de l’Internationale Bakounine et Guillaume [31]. Cette sanction provoqua une scission dans la- grande association ouvrière. La branche marxiste s’éteignit peu après. La fraction anarchiste, comprenant les Jurassiens, les Italiens, les Français, les Espagnols et de nombreux internationaux d’autres pays, fut qualifiée d’antiautoritaire à cause de son opposition aux tendances centralisatrices de Karl Marx. Les 15 et 16 septembre 1872, le congrès de Saint-Imier reconstituait l’Association internationale des travailleurs sur une base libertaire. Jean-Louis Pindy y représentait, avec Carnet, plusieurs sections françaises.

L’année suivante, Pindy — anarchiste en vue — participa au congrès internationaliste de Genève, du 1er au 6 septembre. II y représenta les sections de Porrentruy et de Mulhouse, d’autres sections françaises, ainsi que le Comité fédéral jurassien.

L’atelier coopératif du Locle fut transféré à La Chaux-de-Fonds en 1874, à la suite du chômage consécutif à une grave dépression économique. Le nouveau centre industriel offrait des débouchés plus sûrs aux graveurs et guillocheurs. "Un plan avait été formé, en automne 1873, par les coopérateurs, pour agrandir le cercle de leur activité et donner à leur association une base plus solide : il s’agissait de transférer l’atelier du Locle à La Chaux-de-Fonds, point plus central et où le travail était plus abondant. C’est pour cette entreprise que les coopérateurs songèrent à obtenir le concours de Cafiero [32]. Celui-ci avait apporté une malle pleine de vieille argenterie de famille, et une parure de brillants ayant appartenu à sa mère ; faute de fonds disponibles, il offrit aux graveurs et guillocheurs cette argenterie et ces diamants. L’argenterie fut fondue au Locle et les diamants vendus à Genève, par Pindy." [33]

Les rares commandes adressées à l’atelier coopératif anarchiste ne permettaient plus d’occuper chaque associé. Pindy chercha du travail ailleurs ; il devint gypsier et travailla dans le Collège industriel en construction à La Chaux-de-Fonds. Pendant ses heures de loisir, le nouveau gypsier étudiait la chimie. Cette science avait toujours exercé un grand attrait sur lui, surtout le traitement des matières d’or et d’argent. Il suivit "un cours pour la formation des essayeurs d’or et d’argent " et son maître déclara "qu’on ne pourrait certes pas facilement trouver un essayeur plus habile et plus sûr que lui ". [34]

A La Chaux-de-Fonds, l’activité politique de l’ex-gouverneur de l’Hôtel de Ville ne se relâcha pas. Il connaissait personnellement Bakounine, et ses amis jurassiens l’avaient convaincu de la nécessité d’abolir l’Etat, de supprimer la religion, d’anéantir l’autorité sous toutes ses formes, surtout sous celle de l’argent, en collectivisant les biens.

Le septième congrès général de l’Internationale, qui siégea en 1874 à Bruxelles, nomma Pindy membre du Bureau fédéral de l’Association internationale des travailleurs. Ce bureau, un secrétariat permanent, servait de lien entre les fédérations anarchistes. Pindy y occupa le poste de secrétaire. Le congrès annuel de Berne, tenu en 1876, confia de nouveau les fonctions du Bureau fédéral à la Fédération jurassienne. Pindy fut donc durant trois ans secrétaire général de l’Association internationale des travailleurs.

Le 30 mai 1876, l’ex-guillocheur loclois obtenait le brevet cantonal d’essayeur-juré, juste récompense de son travail assidu. [35] "Il était depuis deux ans à La Chaux-de-Fonds, lorsqu’il eut connaissance de l’ouverture d’un concours officiel pour l’emploi d’essayeur-poinçonneur des matières d’or et d’argent soumises au contrôle de l’Etat. Ce qu’il ne savait pas, il l’apprit, à ses moments perdus, presque à tâtons, dans les livres qu’il put trouver ; bref, il obtint, au. concours, le numéro 1 sur 7 concurrents. La Suisse montra mauvaise grâce. Les deux autres essayeurs de La Chaux-de-Fonds menacèrent de démissionner si on leur adjoignait un Français, et quel Français ? Un communard ! Et quel communard ? Un condamné à mort ! Pindy n’insista pas, trop heureux qu’une maison de La Chaux-de-Fonds lui offrit une place d’essayeur-juré." [36]

Il entra et resta quarante ans, employé compétent et consciencieux, dans la maison Werner Brandt, plus tard Défer, puis Hochreutiner & Robert. Les anciens Chaux-de-Fonniers se souviennent de Pindy essayeur-juré, de sa physionomie sympathique, de son regard vif et de sa barbe blanche qui le faisait ressembler à Jules Verne. "Il passait ses journées à côté de son fourneau incandescent, et le soir il se dévouait -avec passion à l’œuvre de propagande, dans laquelle il savait admirablement allier la passion du révolutionnaire avec le bon sens et la faculté organisatrice qui caractérisent l’ouvrier parisien." [37]

Des quatre enfants de Pindy, trois filles et un fils, deux naquirent à La Chaux-de-Fonds, son domicile définitif depuis 1874. Au milieu d’une belle famille, lui-même vécut heureux grâce à sa profession d’essayeur-juré que sa merveilleuse faculté d’adaptation lui permit d’exercer aussi bien que ses métiers antérieurs : menuisier, bijoutier, guillocheur et gypsier. Pindy ne se maria jamais selon les formes légales, conséquence de son attachement à la doctrine anarchiste repoussant toute soumission à la loi, une des formes de l’autorité. Mari fidèle, père aimé, affichant une conception très élevée de la famille, le communard acceptait une morale sévère, indépendante, à son avis, de la religion et de la loi. Sa fille aînée et son fils portent son nom, mais ses petits-enfants s’appellent Bailly, conformément à leur état civil. Regrettons l’effacement d’un nom entré à juste titre dans l’histoire.

L’activité de Jean-Louis Pindy, membre de la Fédération anarchiste du Jura, anarchiste dévoué et convaincu, fut très intense. Il participa à de nombreux congrès libertaires et à plusieurs assemblées, réunions et fêtes organisées par la Fédération jurassienne. Le nom de Pindy, pilier du socialisme libertaire jurassien, peut être associé à ceux de Bakounine, Guillaume, Schwitzguébel, Spichiger, et de Kropotkine et de Brousse, ces deux derniers révolutionnaires s’étant établis peu après Pindy à La Chaux-de-Fonds.

Les anarchistes du Jura détestaient le désordre et les manifestations tapageuses. Ils travaillaient en profondeur, à l’éducation du peuple, qui, par la Révolution sociale, devait instituer un régime libertaire et égalitaire.

Une seule fois, les Jurassiens s’affirmèrent avec violence, en commémorant l’anniversaire de la Commune de Paris, le 18 mars 1877, à Berne. Ils voulaient surtout promener leur drapeau rouge dans la Ville fédérale, siège d’un gouvernement à supprimer. Les internationaux anti-autoritaires se rendirent nombreux à Berne. Peu avant midi, le cortège se mit en route. Schwitzguébel portait le drapeau rouge avec fierté. La foule regardait pacifiquement défiler les socialistes libertaires.

"Bientôt, le préfet s’approcha du graveur de Sonvilier pour lui faire remarquer que la présence de son drapeau pouvait devenir une cause de désordre. Schwitzguébel eut à peine le temps d’objecter quelques mots ; trois gendarmes lui arrachèrent son drapeau. Aussitôt, une bagarre s’engagea ; elle fut très brève, mais acharnée. Les gendarmes emportant leur trophée furent poursuivis par les anarchistes ; ils tirèrent, leurs sabres, tandis que les Jurassiens se servaient de leurs cannes. Le pugilat redoubla d’intensité ; six gendarmes et de nombreux socialistes libertaires furent blessés. Le drapeau de Schwitzguébel fut déchiré et le combat, bien que puéril, s’étendit jusqu’aux portes de la gendarmerie" [38] Le rôle que Pindy joua à la fin de cette bagarre ressort de son propre texte [39] : "...Je restais seul sur le champ de bataille en face de deux gendarmes à qui je disputais notre drapeau. J’avais dans ma poche gauche intérieure un casse-tête, mais je ne pouvais le saisir, ma main droite étant emprisonnée dans les plis mêmes du drapeau ; le gendarme qui me faisait face passa son genou entre mes mains et brisa la hampe, dont un bout me resta dans la main gauche, et dont je me servais pour le frapper, lorsque je fus empoigné par derrière par un cocher d’hôtel qui me fit tourner sur moi-même, mais sans me faire tomber. Je me mis à courir après le gendarme voleur." Un procès fut intenté aux manifestants qui s’étaient tous annoncés spontanément, sauf les étrangers — dont Pindy — redoutant l’expulsion. Les juges condamnèrent les inculpés à de courtes peines de prison.

Le Bulletin de la Fédération jurassienne, rédigé par Guillaume, remplaça la Solidarité, organe du mouvement anarchiste neuchâtelois et bernois, supprimée le 5 septembre 1870. La Fédération anarchiste française, illégale outre-Jura, désirait aussi publier un journal qui devait être imprimé à l’étranger. Le premier numéro de l’Avant-Garde, organe de la Fédération internationaliste de France, sortit de presse le 2 juin 1877, grâce à l’initiative de deux Français, Pindy et Brousse. On y lit : "Pour toutes communications, s’adresser au compagnon Jean-Louis Pindy, fondeur en métaux, rue Fritz Courvoisier 31, La Chaux-de-Fonds (Suisse), autant que possible par l’intermédiaire d’un ami habitant l’étranger" A la première page figure ce principe anarchiste : "L’Avant-Garde ne prendra pas d’abonnés ; les personnes dévouées qui voudront en soutenir la publication n’auront qu’à envoyer au compagnon Pindy la somme dont elles • veulent disposer avec ces seuls mots : Pour l’Avant-Garde"

Pindy s’occupa de l’administration de l’Avant-Garde imprimée à Berne, puis à La Chaux-de-Fonds. Brousse et Kropotkine en rédigeaient les principaux articles. Le 8 avril 1878, le journal de la Fédération française reprenait le rôle du Bulletin qui cessait de paraître. Un procès, intenté contre l’Avant-Garde préconisant la propagande par le fait, entraîna la suppression du journal de Pindy, dont le dernier numéro porte la date du 2 décembre 1878.

La Fédération jurassienne évolua peu à peu. La plupart de ses membres reconnurent que la société libertaire et égalitaire à venir était utopique et perdirent la foi en la Révolution sociale. Ils essayèrent, conformément aux principes socialistes, d’améliorer leur situation sociale et économique par la législation.

L’ancien gouverneur de l’Hôtel de Ville — comme James Guillaume — resta fidèle à ses principes et à son idéal. Sa forte personnalité, forgée au contact des Varlin, Delescluze et autres communards, puis des Guillaume, Bakounine [40], Kropotkine [41], Elisée Reclus et autres anarchistes, ne pouvait renier son idéal. Pindy ne suivit pas les ouvriers des Montagnes neuchâteloises et du Jura bernois qui, se rapprochant de Coullery, augmentèrent, dès 1880, les rangs socialistes. Guillaume lui adressait ces lignes, depuis Paris, le 31 mars 1914 [42] : "Quoique tu vives dans une localité distante du centre de la grande action, et qui pour le moment est devenue le fief des néocoullerystes Graber & Cie, il me semble que le fait seul de ta présence dans nos rangs, et de ta non-participation à la sarabande parlementaire qui a dévoyé tant de communeux d’autrefois, est un acte."

Pindy s’enrôla dans la Libre Pensée, gardienne d’un des principes socialistes libertaires. Il collabora à la fondation de la Libre Pensée à La Chaux-de-Fonds et à la création du journal antipettavelliste le Franc Parleur, bientôt organe de la Libre Pensée neuchâteloise et du Jura bernois. L’ancien colonel fédéré composa même des poèmes pour ses amis athées [43]. "Déjà dans sa patrie bretonne, il avait conçu contre l’Eglise catholique une aversion profonde : il voyait en elle la sauvegarde de toutes les tyrannies politiques. Il ne fut pas plus favorable aux Eglises protestantes, qu’il observait à l’œuvre en Suisse, et qui lui apparaissaient comme les protectrices des iniquités sociales." [44]

On compte aussi Jean-Louis Pindy parmi les fondateurs du Cercle français de La Chaux-de-Fonds, où il déclamait volontiers quelque poésie composée par lui-même, ou entonnait allégrement une chanson bretonne. Membre fondateur de la Société neuchâteloise de crémation et des "Amis du Théâtre ", dont il fut vice-président, ses idées larges et généreuses et son intelligence éveillée lui permirent de s’intéresser aux institutions les plus diverses.

A la fin de sa vie, Pindy jouissait de l’estime générale dans sa ville d’adoption [45]. D’aucuns parlaient de "l’anarchiste", d’autres du "papa Pindy ", connu de tous par sa droiture, sa franchise et sa générosité. II accompagna Lucien Descaves venu visiter la Métropole horlogère. Le futur président de l’Académie Goncourt, en train d’écrire "Philémon, Vieux de la Vieille", désirait mieux connaître Pindy. Sa curiosité était aussi éveillée par Lamartine qui a relaté une excursion faite à La Chaux-de-Fonds. Le vieil anarchiste reçut plusieurs autres hôtes, en particulier Lefrançais et Sébastien Faure, le remarquable orateur traitant publiquement de "l’hypothèse Dieu" dans plusieurs villes suisses.

Une grande douleur frappa l’ancien communard pendant ses dernières années : la première guerre mondiale, anéantissement temporaire de son idéal humanitaire. "Le patriotisme s’était éveillé en lui au moment de l’agression des Allemands, en 1914 ; il ne s’en cachait point et arborait avec la franchise qui le caractérisait les trois couleurs de son pays. Ainsi fit-il le jour où il accompagna à la gare un jeune soldat, son petit-fils, répondant à l’appel de la France." [46] Pindy, patriote à la suite du danger menaçant son pays, consacra ses loisirs aux œuvres de secours aux familles des mobilisés.

Les premiers revers français, la gravité et la dureté du conflit, son désœuvrement forcé dû à la guerre, la faillite de ses idées antiautoritaires influèrent sur sa santé. Prévoyant sa fin prochaine, il commença tardivement et d’une manière maladroite à écrire ses Mémoires. Son manuscrit peu important ne retrace pas même l’histoire de la Commune. [47]

Ce champion de la liberté ne vit pas la victoire alliée. "Depuis plusieurs mois, il éprouvait des troubles d’estomac qui empêchaient une nutrition normale. Après bien des hésitations et malgré son âge avancé — 77 ans — l’opération fut décidée, sous les plus expresses réserves du médecin. Elle fut tentée avec succès, aucun symptôme de cancer n’ayant été découvert à l’estomac. Mais la pneumonie, toujours redoutable à cet âge, se déclara et l’emporta sur une constitution de fer." [48] II mourut le 24 juin 1917, à 2 heures et demie. Son fils — directeur de l’Usine électrique de La Goule, précieux fournisseur d’électricité à la France — un des rares Français mobilisés en Suisse par ordre militaire, assista l’ancien gouverneur de l’Hôtel de Ville à ses derniers moments. Jean-Louis Pindy resta lucide et calme ; il mourut libre, sans Dieu ni maitre, fidèle aux principes anarchistes.

Le 26 juin 1917, de nombreux amis accompagnaient la dépouille mortelle de l’anarchiste au Crématoire de La Chaux-de-Fonds. Le Dr Karmin, le professeur Gaberel et M. Garent, président local du Cercle français, retracèrent la biographie du défunt et mirent en relief ses convictions politiques et antireligieuses.

Ses cendres reposent au Crématoire de La Chaux-de-Fonds. [49]

Chapitre IV

DEVANT L’HISTOIRE

Da Costa qualifie Pindy d’agent secret de la police [50] et Maxime du Camp assure qu’il était atteint de pyromanie [51]. Nous ne nous arrêterons pas aux affirmations mensongères et aux allusions hargneuses des ennemis de l’ancien gouverneur de l’Hôtel de Ville.

Par contre, ses adversaires le décrivent en ces termes :

"Pindy est un des personnages les plus célèbres de l’Internationale en même temps que l’un des plus coquets de l’Hôtel de Ville. Son ignorance, son esprit étroit le destinaient fatalement à être l’instrument aveugle et fanatique du premier homme ou de la première idée qui s’emparerait de lui. Ne pouvant ni apprécier, ni discuter les actes de ses collègues, il les acceptait sans observation, exécutait leurs ordres et, doué d’un courage brutal, une fois le but fixé, ne s’arrêtait plus qu’il ne l’eût atteint.

"Energumène dans les clubs, officier dans la garde nationale, Pindy fut nommé membre du Comité central et, appuyé par les anciens internationaux ses amis, il parvint à centraliser presque entièrement la direction des affaires militaires dans ses mains. Il jouissait au milieu de ses collègues de cet engouement et de cette admiration qui s’attache aux hommes sans peur, bataillards et ayant du succès auprès des femmes.

"Pindy adorait la tournure militaire et se drapait crânement dans son uniforme de colonel ; il avait une bonne figure, ne dénotant ni son incapacité, ni sa sauvagerie. Le seul signe de férocité qu’on y remarquait était la saillie des sourcils qui se touchaient à la moindre impatience. Il avait un nez au bout fortement retroussé, un vraipied de marmite. Les cheveux étaient chez lui l’objet de soins tout particuliers ; il les faisait friser tous les deux jours, même sous la Commune égalitaire. La frange de membre de la Commune ne quittait jamais sa poitrine, non plus que l’écharpe rouge qu’il portait très élégamment." [52]

"Elu membre de la Commune et membre de la Commission militaire, Pindy fut bientôt revêtu des fonctions de gouverneur de l’Hôtel de Ville, et ses collègues savaient qu’ils pouvaient délibérer en toute sécurité, grâce à ce vigilant gardien. Pindy se plaisait à répéter que le jour de la défaite il ferait sauter l’Hôtel de Ville, et que les membres de la Commune sauteraient avec lui.

"Pindy, sorte de fou, qui avait fait depuis longtemps le sacrifice de sa vie, a tenu parole." [53]

Jean-Louis Pindy connut de nombreux adversaires : d’abord les ennemis de la Commune de Paris et de l’Association internationale des travailleurs, puis tous ceux qui réprouvaient l’objectif de sa vie, l’institution d’une société libertaire et égalitaire. Mais quelle cohorte d’amis, beaucoup plus nombreuse encore : Communards et internationaux antiautoritaires, anarchistes jurassiens, enfin Chaux-de-Fonniers en grand nombre, de tous les partis et sans parti, qui appréciaient sa forte personnalité et ses qualités morales. Quand la mort le frappa, en 1917, presque tous les journaux de La Chaux-de-Fonds et des contrées avoisinantes — L’Impartial, La Sentinelle, La Feuille d’Avis de La Chaux-de-Fonds, Le Neuchâtelois, La Tribune de Lausanne et d’autres — consacrèrent des articles élogieux au glorieux défunt. Voici quelques témoignages :

"Jean-Louis Pindy a bien rempli sa tâche, lit-on dans le Réveil communiste-anarchiste [54]. Entouré de sa famille qu’il aimait tant, il s’est endormi au soir de la vie, comme le voyageur à la fin d’une journée de fatigue, laissant l’héritage d’une belle activité, bien et utilement déployée à affranchir les esprits et à donner un peu plus de liberté et de bonheur à notre pauvre humanité." Et Bertoni ajoute : "Il était toujours un suspect et un dangereux et cela me dispense de tout autre éloge. J’étais profondément attaché à cet ami lointain que je voyais si rarement, à ce vaillant, à ce probe, toujours épris du même grand idéal"

La Tribune de Genève a écrit [55] : "D’un caractère enjoué, Pindy avait acquis la sympathie de tous ceux qui l’approchaient. Il est mort ennemi par principe de la guerre, mais convaincu de la nécessité d’en finir avec le militarisme et souhaitant la victoire des Alliés, comme l’annonce des temps nouveaux. C’était un homme, dans toute l’acception du terme."

Le texte du National suisse n’est pas moins flatteur [56] : "Sous des dehors un peu touchants — ennemi irréductible de l’hypocrisie Pindy cachait les ressorts d’une âme bienveillante et conciliante. La vie lui avait appris à connaître les hommes, à percer à jour leurs imperfections et la relativité de leurs théories. L’ancien militant de la Commune aimait notre cité bourdonnante et il le lui a prouvé."

La Libre Pensée internationale publia un long article sur la vie de l’anarchiste [57]. Elle reproduisit en particulier deux des discours prononcés au Crématoire de La Chaux-de-Fonds, qui reflètent l’existence et les convictions de Pindy, et dont nous avons cité un extrait.

Mais le nom de Pindy reste attaché à l’Histoire parce que le gouverneur de l’Hôtel de Ville incendia l’édifice qui lui était confié. Il ne s’en défendit jamais et justifia sa conduite en ces termes : "Depuis quarante-deux ans, j’ai eu à traiter souvent de ce fait, et jamais la pensée ne m’est venue de me soustraire à la responsabilité qui m’incombe ; j’ajoute seulement que tous mes collègues, qu’ils le veuillent ou non, en sont solidaires avec moi, car je n’ai fait qu’exécuter l’engagement que j’avais pris le 1er avril, et que l’assemblée accepta, puisqu’il n’y eut aucune protestation : c’est que nous serions tous là au dernier moment quand je ferais sauter la maison." "Le Comité de salut public n’aurait pas dû donner le mauvais exemple en abandonnant le premier la Maison du Peuple, dont je n’avais accepté le commandement qu’à la condition que, nous- y serions tous le jour de la défaite ; c’est alors que Delescluze prononça ces paroles : Pindy a raison, c’est là que nous aurions dû tous mourir." [58]

Le gardien de l’Hôtel de Ville adressait le 24 mai cet ordre qui arriva à temps : "Défense de brûler Archives — Le colonel commandant l’Hôtel de Ville — Pindy." [59] Étrange contradiction : l’incendiaire de l’Hôtel de Ville est en même temps le sauveur des Archives nationales !

La plupart des amis de Pindy approuvèrent sa conduite. Ses adversaires auraient dû se souvenir des conditions formulées lors de sa nomination : "A ceux qui l’investissaient des fonctions de gouverneur, Pindy avait déclaré qu’il ne les acceptait qu’à la condition de les prendre au sérieux. Il tint parole. Le lui a-t-on assez reproché et avec quelle indignation ! Ce colonel pour rire a mal rempli son rôle en ne faisant pas rire jusqu’au bout. Il a mêlé les genres. Ce n’est pas de jeu." [60]

Jean-Louis Pindy vit en la Commune le début de la Révolution sociale qui devait instituer l’ère libertaire et égalitaire. La défaite communaliste ne changea pas ses convictions ; il reprit la lutte dans les rangs anarchistes jurassiens. Dans le combat qu’il mena en faveur des faibles et des malheureux, il se trouve coude à coude avec ceux qui luttèrent — et qui luttent aujourd’hui encore — sur le même terrain ou dans des domaines différents — politiques, économiques, sociaux, religieux — en vue d’établir un ordre nouveau ou pour faire prévaloir la justice ici-bas.

Que pensait Pindy de l’insurrection communaliste ? Les lignes suivantes ont été écrites à La Chaux-de-Fonds par un communard sincère devenu anarchiste au contact de la Fédération jurassienne : "Je ne suis pas un admirateur passionné de ce que nous avons fait pendant la Commune et je crois que, sauf une minorité de mes collègues, à qui leur passage à l’Hôtel de Ville a, donné l’idée qu’ils étaient devenus des hommes d’Etat, la majorité, et le peuple avec eux, ont acquis la conviction que le meilleur des gouvernements ne vaut rien, et que l’autorité, en quelques mains qu’elle soit placée, est toujours pernicieuse à l’avancement de l’humanité." [61]

Notes :

[1Mémoires, pages 3 et 4.

[2L’Internationale, tomepremier, page 194.

[3Page 28.

[4Ce congrès ne put pas avoir lien à Paris, l’Internationale étant interdite en France.

[5Pages 53-54.

[6Histoire de l’Internationale, page 221.

[7Les Mémoires de Pindy s’arrêtent à ce moment-ci ; sa principale activité va seulement commencer.

[8Bainville : Histoire de France, tome II, page 224.

[9Ancel : Histoire contemporaine, page 195.

[10Pour s’en convaincre, il suffit de lire La Conquête du Pain ou Paroles d’un Révolté, de Pierre Kropotkine.

[11Delion : Les Membres de la Commune, page 162.

[12Fournier-Marcigny : Ce Printemps-là... !, page 226.

[13Les 31 séances officielles de la Commune. Journal officiel de la République française sous la Commune.

[14Lissagaray : Histoire de la Commune de 1871, page 202.

[15Principe anarchiste caractéristique.

[16Ancel : op. cit., page 197.

[17Thomann : Le Mouvement anarchiste, page 50.

[18"Pindy fut un des plus violents adversaires des hommes du 4 septembre dans les clubs et dans les réunions de l’Internationale", Clère : Les Hommes de la Commune, page 127.

[19Op. cit., tome II, page 154.

[20Voir à ce sujet : Vuillaume, Mes Cahiers rouges, X, Proscrits, pages 183-185.

[21Lissagaray : op. cit., pages 278-279.

[22Almanach ouvrier 1941, pages 44-45.

[23Certains auteurs indiquèrent d’autres chiffres, très élevés également. Delescluze, Varlin, Rigault, Ferré, Dombrowski avaient été tués ou fusillés ; le nombre des blessés était considérable.

[24Fournier-Marcigny : op. cit., page 227.

[25La Troisième Défaite du Prolétariat français, pages 482 et 483.

[26Kropotkine : Autour d’une Vie, page 405.

[27Op. cit., tome II, pages 166-167.

[28Almanach ouvrier 1941, page 46.

[29Op. cit., pages 23-24.

[30Mémoire présenté par la Fédération jurassienne, pièces justificatives (2e partie), pages 67-68.

[31Au sujet de la scission de l’Internationale au congrès de La Haye et de sa reconstitution sur une base libertaire au congrès de Saint-Imier, consulter Thomann : op. cit., chapitre III.

[32Un riche révolutionnaire italien, ami de Bakounine.

[33Guillaume : op. cit., tome III, page 184.

[34Haist : document original manuscrit.

[35Nous avons retrouvé une lettre adressée par Pindy à Numa Droz, ainsi que la réponse signée par celui-ci, an sujet de la nouvelle activité professionnelle de l’ancien communard. Pindy obtint le diplôme fédéral d’essayeur-juré le 15 mai 1908.

[36Descaves : Philémon, page 285.

[37Kropotkine : Autour d’une Vie, page 405.

[38Thomann : op. cit., page 106.

[39Guillaume : op. cit., tome IV, page 166.

[40Bakounine écrivait à Pindy, le II janvier 1873 (lettre originale manuscrite) : "J’ai été si content, si heureux de me voir en parfaite harmonie avec toi."

[41Le 6 février 1913, Kropotkine s’adressait en ces termes à Pindy (lettre originale) : "Je ne saurais te dire combien j’ai été heureux de recevoir un mot de toi et de voir que les liens qui nous unissaient du temps où nous travaillions ensemble sont restés les mêmes. Je t’en remercie de tout cœur."

II écrivait au fils de Pindy, le 30 décembre 1904 (lettre originale manuscrite) : "N’oubliez pas que ce fut au sein de la population intelligente, remuante, des Montagnes du Jura que s’élabora ce qui devint plus tard l’an-archisme. Jamais aucun de nous n’aurait rien fait, si nous n’avions eu’ devant nos yeux ce milieu ouvrier, intelligent, pensant, indépendant et dévoué, qui s’était formé dans les Montagnes et dans le Vallon."

[42Lettre originale manuscrite. Nous avons eu la bonne fortune de mettre la main sur toute une correspondance Guillaume—Pindy (1903-1916).

[43Voir à ce sujet : Fulpius, Bogaerts et Pindy : Les Jeunes Rationalistes sur la Scène.

[44La Libre Pensée internationale, du 30 juin 1917.

[45Il n’avait pas profité de l’amnistie décrétée en faveur des anciens communards, sauf pour quelques courts voyages outre-Jura.

[46Feuille d’Avis de La Chaux-de-Fonds, du 25 juin 1917.

[47Voir note 1, page 8.

[48Le National suisse, du 25 juin 1917.

[49Son épouse mourut le 31 mars 1926, à La Chaux-de-Fonds.

[50Bourgin : Histoire de la Commune, pages 80-81.

[51Les Convulsions de Paris, tome II, pages 341-342. On y lit : "Jules Allix n’était point atteint de monomanie homicide, comme Rigault, Ferré, G. Ranvier et Urbain ; de pyromanie, comme Pindy ; de cleptomanie, comme Eudes ; de monomanie du pouvoir, comme Delescluze ; de monomanie des grandeurs, comme J. Vallès ; de monomanie raisonnante, comme Léo Meillet ; de monomanie dénonciatrice, comme Minière ; d’alcoolisme, comme tous les fédérés ; de lycanthropie féroce compliquée de lâcheté, comme Félix Pyat ; de scatologie furieuse, comme Vermesch ; il ne se croyait pas Dieu, comme Babick ; non, il était atteint d’escargotomanie".

[52Delion : op. cit., pages 159, 161-163.

[53Clère : op. cit., page 127.

[54Le 7 juillet 1917.

[55Le 27 juin 1917.

[56Le 25 juin 1917.

[57Le 30 juin 1917.

[58Vuillaume : op. cit, pages 183-185.

[59Lissagaray : op. cit., page 405.

[60Descaves : op. cit., page 283 

[61La Revue blanche, tome XII, numéro 91, page 273.




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