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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Congrès annuel de la Fédération jurassienne de l’AIT (tenu à Fribourg, les 3, 4 et 5 août 1878) (suite)
L’Avant-garde N°33 – 26 Août 1878
Article mis en ligne le 9 mai 2018
dernière modification le 20 avril 2018

par ArchivesAutonomies
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BROUSSE tient à poser nettement la question, pour que la discussion ne s’égare pas. Le vote peut être considéré de différentes façons : En tant que principe, comme expression de la souveraineté populaire, il le repousse aujourd’hui comme toujours ; en tant qu’instrument, il en regarde l’usage comme le plus souvent inutile, et presque toujours dangereux. Il sait qu’il ne peut conduire à la conquête du pouvoir ; il sait qu’il ne peut même à lui seul, servir à grouper aucun parti vraiment révolutionnaire ; sur ces deux points ce qui se passe actuellement dans la démocratie socialiste allemande, a éclairé tous les esprits.

Il sait de plus combien de délégués populaires ont trahi.

Mais faut-il en conclure que le vote soit à proscrire d’une façon absolue ? que dans aucun cas son emploi ne puisse rendre des services ?

Il ne le pense pas.

Il prendra deux exemples :

La Chambre française refuse en ce moment l’amnistie, et les membres de la gauche, qui y sont en majorité, prétendent qu’ils l’accepteraient, s’ils ne craignaient pas un vote contraire du Sénat. Eh bien ! si les socialistes français, au lieu de poser au hasard la candidature de Blanqui, avaient attendu pour la présenter qu’on votât dans une circonscription ou la majorité fut sûrement acquise, la Chambre mise au pied du mur aurait, en refusant de valider Blanqui, montré aux yeux de tous, le sentiment qu’elle professe en réalité au sujet de l’amnistie.

Voilà un exemple ; en voici un autre :

Supposons — le fait a existé — que dans une commune française la majorité des électeurs se rencontre ouvrière et que la minorité soit bonapartiste. Si les ouvriers s’abstiennent les bonapartistes seront élus, ce qui blessera le sentiment populaire. Pour entraver cette élection, ou bien un parti ouvrier légal devra se former, ou la majorité anarchiste devra présenter des candidats et ne pas s’abstenir. Dans ce cas, ne vaut-il pas mieux que les anarchistes s’emparent par le vote de la commune, qu’ils mettent comme usufruit dans les mains des paysans le sol arable de la commune, et dans celles des ouvriers les bâtiments communaux ? S’ils réalisent ainsi en partie la propriété collective dans la commune, il est certain que la lutte commencera entre eux et le pouvoir central ; c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire sera créée.

Quand on ne peut pas encore renverser dans son ensemble l’Etat, qu’il est même impossible momentanément d’essayer sa force contre lui, il vaut mieux déranger, même par le vote, les rouages qui le composent, les enrayer, que de rester les bras croisés à les regarder tourner tranquillement.

Pas plus que le vote, la violence n’est un principe socialiste, cependant contestera-t-on que l’emploi de la force révolutionnaire ne soit une nécessité ? Eh bien ! l’usage du vote peut aussi quelquefois être utile. Il ne faudrait donc pas, par orthodoxie abstentionniste, proscrire ce moyen d’action d’une façon absolue.

ARNOLD appuie cette façon de voir. L’emploi du vote pourrait même à ses yeux être utile pour réaliser quelques améliorations dans la situation des ouvriers. Il y voit de plus un puissant moyen de propagande.

KAHN considérerait l’usage du vote comme un changement de tactique dans la Fédération jurassienne. Il répond au compagnon Brousse que l’élection de Blanqui ne produirait pas plus d’effet qu’il n’en résulta de la candidature analogue de Raspail sous la seconde république. Que quant au vote dans la commune, il ne peut servir à rien : Ou — dit-il — la majorité est révolutionnaire, et alors elle n’a qu’à faire ce qu’on veut qu’elle vote ; ou elle ne l’est pas, et alors elle ne nommera pas des amis de la révolution. Il croit que l’emploi d’une tactique nouvelle mérite qu’on l’étudie avec soin avant de la réaliser.

BROUSSE conteste que l’élection Raspail n’ait pas produit contre la Chambre, partie de l’Etat, une agitation favorable. Il dit ensuite que telle majorité ouvrière qui enverra des révolutionnaires dans un conseil municipal, et qui les défendra ou du moins les approuvera lorsque quelques jours après ils en seront chassés, se montrera peu disposée à prendre les armes, de but en blanc, si tout est calme autour d’elle.

Les comp. LEVASCHOFF et SPICHIGER appuient la manière de voir exprimée par Brousse. Mais quoique tous les délégués du Congrès soient unanimes pour se prononcer dans le même sens, c’est-à-dire contre le vote servant à constituer le fonctionnement régulier d’un rouage de l’Etat, mais pour le vote destructeur de ce rouage, pour le vote anarchiste et révolutionnaire, ils acceptent tous aussi la mise à l’étude de la question demandée par le comp. Kahn.

Attitude des anarchistes en présence des étatistes. — Après une courte discussion, la résolution suivante est adoptée à l’unanimité des membres présents :

"Le Congrès,

Considérant, l’attitude prise par les organes officiels du parti démocrate-socialiste étatiste, eu égard aux actes révolutionnaires de Hoedel et de Nobiling, actes qui ont toute sa sympathie ;
Considérant, l’élimination du principe de la propriété collective dans les récents manifestes électoraux du même parti ;
Considérant que cette attitude et cette modération sont une preuve de la transformation graduelle et prévue de ce parti, en parti républicain-radical au moins en fait ;
Le Congrès persiste dans les décisions prises antérieurement par le parti anarchiste.
Le Congrès,
Considérant en outre, les poursuites ignobles qui oppriment les ouvriers allemands qu’il sait distinguer de ceux qui les dirigent, exprime pour ces ouvriers toutes ses sympathies et ses sentiments de solidarité.

En présence de la crise actuelle y a-t-il lieu de travailler à une réorganisation des forces ouvrières ayant pour but la sauvegarde immédiate des intérêts du peuple ?

SCHWITZGUEBEL.— À aucune période des temps modernes, pensons-nous, la crise n’a été aussi générale. L’opinion publique attribue encore cette situation à des causes tout à fait secondaires , sans se rendre compte que cette crise est le résultat du système d’appropriation et de production développé par la bourgeoisie.

Il en résulte que la situation des ouvriers des petits métiers, relativement plus heureuse que celle des ouvriers des manufactures, usines, grandes entreprises en général, tend à empirer chaque jour par la ruine graduelle des petites entreprises que les grandes dévorent. Le mouvement ouvrier. ayant été généralement prononcé dans les catégories de la petite et moyenne indus trie, subit une période de crise résultant de la nature même de la transformation économique à laquelle nous assistons.

En présence de cette situation, nous avons à nous demander, s’il n’y a pas lieu de travailler à une réorganisation des forces ouvrières, réorganisation tenant absolument compte de la situation faite à l’immense majorité des ouvriers — ceux qui sont occupés dans les grandes entreprises.

En travaillant dans ce sens et en donnant à ces organisations un but immédiatement pratique, nous arriverions à grouper les forces ouvrières d’une façon imposante. Le but pratique, immédiat à atteindre solidarité ouvrière agissante, défense des intérêts du travail, attitude en présence de l’introduction, du développement des machines, et de la transformation- des petits ateliers en fabriques, — serait propre à grouper les masses ouvrières. Il est vrai que la situation actuelle nous impose la tâche de chercher la réalisation de cette fédération du travail, en dehors de l’Internationale, ce qui peut paraître un dangereux compromis ; pour notre compte, nous sommes certains crue ce serait là pour nous un vaste champ d’action de propagande théorique et de développement des faits dans le sens de la révolution sociale.

(A suivre)




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