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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Vers la guerre ou vers la révolution mondiale ?
Le courant "bordiguiste (1919-1999), Italie, France, Belgique - Philippe Bourrinet
Article mis en ligne le 12 juin 2018
dernière modification le 8 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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En février 1938, parait le premier numéro d’Octobre. Cinq numéros paraîtront jusqu’en août 1939. Cette revue était l’organe mensuel du Bureau international des fractions de la gauche communiste. Comme Bilan, elle est imprimée à Bruxelles, où se trouve la rédaction. Le responsable de publication est Albert Boyer, à Paris. Les événements d’Espagne avaient amené Gaston Davoust (Chazé), de l’Union communiste, à refuser d’assumer plus longtemps la responsabilité légale des organes de la gauche communiste internationale.

Revue internationale, Octobre avait l’ambition d’exister en trois langues : français, allemand et anglais. La gauche communiste annonçait que "bientôt elle publierait l’édition anglaise et allemande", et faisait un vif appel "à des camarades allemands", étant donné ses "réelles difficultés à fournir des traductions allemandes".

La disparition de Bilan et son remplacement par Octobre étaient symptomatiques d’un changement profond d’orientation de la fraction italienne et belge. La couverture était ornée d’un cercle représentant le globe terrestre, sur lequel se détachaient les mots de "révolution mondiale". Le titre d’Octobre montrait clairement que la Gauche communiste se croyait à la veille du surgissement d’un nouvel "Octobre rouge".

La constitution d’un Bureau international à la fin de l’année 1937 répondait à l’espoir de former les bases d’une nouvelle Internationale. L’exemple de Zimmerwald, d’où était sortie la fondation de la IIIe Internationale, était présent dans la tête de tous les militants. La trahison, depuis 1933, de tous les partis communistes, trotskystes - comme la social-démocratie en 1914 - signifiait, pour la Gauche italienne, que c’est elle seule qui aurait pour tâche d’être le centre d’une IVe Internationale. Au travail passé qui "a consisté surtout dans une prise de contact avec les individualités qui, dans les différents pays, avaient pris une position de combat contre la guerre impérialiste", devait succéder une "autre phase de travail en vue de la constitution des fractions de gauche". (Bilan, n°43, "Pour le bureau international des fractions communistes de gauche ", par Vercesi).

La création d’un Bureau international, reliant les deux fractions entre elles, marquait un certain renforcement de la Gauche communiste italienne. La constitution d’un centre international, avant l’éclatement de la guerre animée par les bolcheviks - la gauche de Zimmerwald - donnait l’illusion d’être mieux préparé que les bolcheviks eux-mêmes. Le "Bilan" était apparemment clos, avec "la liquidation de tous les groupes qui ont désormais terminé leur évolution" ; idéologiquement, le Bureau international avait l’impression que, dans le prolétariat, cette liquidation lui laissait la place nette, pour affronter une situation où la trahison des anciens "partis ouvriers" était délimitée, sans qu’il soit besoin de passer par un brutal et démoralisant nouveau "4 août 1914"

Mais, le "Bilan" était-il vraiment clos ?

Les discussions qui se poursuivirent dans les deux fractions, à travers le bulletin interne Il Seme comunista, et Octobre, sur les questions de l’Etat et des syndicats, montraient a contrario que ce "bilan" restait inachevé.

Mais, surtout, au fur et à mesure que les guerres locales se rapprochaient de l’Europe, annonçant l’embrasement final, la position de la Gauche communiste internationale devenait moins assurée. Guerres "localisées" annonçant la "révolution mondiale" ? "Guerre impérialiste mondiale" ? "Guerre ou révolution" ? ou bien "Guerre et révolution" ? Tel était le dilemme historique qui se posait chaque jour aux deux fractions. De la capacité à répondre clairement à la situation, dépendait la cohésion de l’organisation "bordiguiste".

En continuité avec la IIIe Internationale de Lénine et de Trotsky, la Gauche italienne, à ses débuts, ne s’écarta pas du dilemme qui avait été posé par les théoriciens marxistes : "guerre ou révolution". C’est dans cette tradition de l’IC, que Bilan en décembre 1933 évaluait le rapport existant entre ces deux pôles historiques :

"Dans la phase impérialiste du capitalisme, et au point de vue général, il n’existe que deux issues : l’une capitaliste, la guerre ; et l’autre prolétarienne : la révolution. C’est seulement l’insurrection des travailleurs qui peut empêcher le déclenchement de la guerre." (Bilan, n°2, "Une victoire de la contre-révolution : les Etats-Unis reconnaissent l’URSS").

La publication de Bilan correspondait à cette affirmation que toute une série de défaites prolétariennes de 1923 à 1933 avait ouvert le cours historique vers la guerre mondiale, qui idéologiquement se traduisait par le triomphe de la contre-révolution en Russie et au sein des anciens partis de l’Internationale communiste. Cette certitude de la Fraction italienne que la guerre était inéluctable, ne se basait point sur une conception fataliste de l’histoire, pas plus qu’elle n’impliquait de sa part un renoncement à toute intervention au sein des classes ouvrières française, belge et américaine. Au contraire, régulièrement, par des tracts et des manifestes, la Gauche communiste italienne ne cessa de mettre en garde les ouvriers, même dans l’euphorie des grèves de 1936, devant le danger de conflit mondial. Tant que le rapport de forces n’aurait pas été modifie en faveur du prolétariat, le cours vers la guerre restait ouvert.

En fait, l’anéantissement du prolétariat était consommé. Anéantissement plus idéologique que physiques le rôle de la Russie ayant été décisif. En effet ... la guerre n’est possible que par l’anéantissement du prolétariat en tant que classe de la scène historique, anéantissement déterminé à son tour par tout un travail de corruption des organismes prolétariens ayant fini par trahir et rallier la cause de l’ennemi." (Bilan, n°16, mars 1935, "Projet de résolution sur la situation internationale", par Philippe). [1]

Mais si la guerre exigeait cet anéantissement du prolétariat, comment celui aurait-il encore la force de transformer "la guerre impérialiste en guerre civile" ? D’une défaite totale, là révolution mondiale surgirait-elle ?

De la guerre devait nécessairement, comme en 1917, sortir la révolution, selon la gauche italienne. Elle pensait même que "par rapport à la dernière guerre, il (était) certain que le rôle du prolétariat (serait) cette fois-ci énormément accru et les possibilités de reprise de la lutte de classe d’autant plus élargies". En effet, selon elle, l’élargissement de l’accumulation d’armements, impliquait "la nécessité d’actionner d’énormes ateliers industriels et d’y faire participer les populations dans leur ensemble". Ce fait "aide(rait) le prolétariat à reprendre d’autant plus vite conscience de ses intérêts que les circonstances lui montreront qu’il est moins ardu d’enfreindre la discipline et la hiérarchie dans des ateliers qu’il ne l’est dans les cadres d’une armée dans des tranchées éloignées du front intérieur". (Bilan, n°16, mars 1935, " Projet de résolution sur la situation internationale", par Philippe).

Cette vision très optimiste, défendue par Vercesi, ne faisait pas d’ailleurs l’unanimité de la fraction italienne. Dans un article de discussion, Gatto Mammone (Virgilio Verdaro) attaquait implicitement cette perspective d’une transformation quasi automatique de la guerre mondiale en révolution, d’autant plus que Vercesi avait souligné "la pulvérisation du prolétariat " :

"Ce sont ceux qui mettent le plus en évidence l’impuissance, la dislocation, la pulvérisation du prolétariat, avant la guerre, qui soutiennent avec le plus de force l’immédiate capacité de classe des ouvriers après la guerre. Il attribuent ainsi une sorte de vertu thaumaturgique à la guerre prise en soi, pour la maturation de la conscience de classe du prolétariat et traitent avec un mépris souverain ceux qui croient en une phase plus ou moins longue de transition et à des possibilités de manœuvres de la bourgeoisie dans ces moments." (Bilan, n°29, mars-avril 1936, "Un article de discussion de Gatto Mammone").

Pourtant, les grèves en France et en Belgique, et surtout la guerre en Espagne - où la majorité y avait vu pourtant une guerre impérialiste, prémisse d’affrontements entre les blocs "démocratique" et "fasciste" allaient plonger la fraction italienne, et dans une moindre mesure, la fraction belge, dans une attente de la guerre, pleine d’espérances. Tous ces mouvements sociaux, malgré leur écrasement, pouvaient annoncer la prochaine révolution mondiale.

Théoriquement, la Gauche italienne, ne pouvait cependant se contenter de réagir au fil des événements, Il lui fallait à la fois vérifier la validité de son pronostic de 1933, que la guerre était inévitable ; et voir si les changements opérés au sein du capitalisme depuis la crise de 1929 n’entraînaient pas des changements de perspective historique, et donc de la politique communiste.

Le débat théorique au sein de la Gauche italienne se fit autour de trois axes :

• La nature de la guerre depuis 1914, et la politique communiste ;

• Les implications économiques et sociales de l’économie de guerre ;

• La nature des conflits locaux depuis 1937, et la perspective révolutionnaire.

Décisive était la compréhension de la Fraction italienne de la nature des guerres, dans une période qu’elle définissait - dans la tradition des premiers congrès de l’IC - comme celle de la décadence du capitalisme. Cette théorie de la décadence déterminait l’ensemble des prises de position politiques de la Fraction dans chaque conflit.

Les racines des guerres, à l’époque de la décadence.

Comme Lénine, dont elle se revendiquait, la fraction voyait dans l’impérialisme le stade ultime du capitalisme. Dans cette phase de transformation du capitalisme, la lutte s’engageait entre les différents Etats capitalistes pour le partage et le reportage du monde, en particulier pour le contrôle des sources de matières premières nécessaires à la production. Cette théorie, néanmoins, tendait à passer sous silence le problème des marchés où venait se déverser l’ensemble des marchandises produites. Les balbutiements du mouvement communiste russe, lorsqu’il cherchait à définir la période historique ouverte par 1914 laissaient tout un champ théorique à défricher.

C’est la découverte et la traduction des ouvrages de Rosa Luxemburg en français qui allaient orienter la Gauche italienne vers une théorie fondée sur l’affirmation de la décadence du capitalisme et la saturation du marché mondial. La crise de 1929, crise de surproduction mondiale, semblait apporter la confirmation la plus éclatante des thèses de Rosa Luxemburg, qu’elle avait défendues dès 1913 dans L’accumulation du capital. Elle apparaissait comme un démenti cinglant de la théorie de Boukharine, qui affirmait que le capitalisme ne pouvait connaître de limites à son propre essor en dehors de la sphère de la production [2] dont le développement était freiné et contredit par la baisse tendancielle du taux de profit. Dans les années 30, même les non-marxistes, face à une crise qui n’était plus locale et conjoncturelle comme au 19e siècle, mais véritablement mondiale, n’hésitèrent plus à parler de " déclin" et de "décadence du capitalisme". La durée même de la crise de 1929 jusqu’à la sortie de la guerre mondiale, la chute vertigineuse de la production et des changes mondiaux, le développement de politiques autarciques montraient que la crise de 1929 n’était pas une "crise classique", vite surmontée par un nouvel essor de l’appareil productif. [3]

C’est Mitchell et la Fraction belge qui vont développer, en les reprenant, les théories "luxembourgistes", qui étaient défendues plus intuitivement qu’en profondeur par la Fraction italienne. Les contributions de Mitchell seront décisives et s’exprimeront dans Bilan dans une suite d’articles intitulés "Crise et cycles dans l’économie du capitalisme agonisant" (n°10 et 11, août et septembre 1934). La brochure qu’il publia en 1936, au nom de la LCI : Le problème de la guerre, développait les implications politiques de cette analyse.

Mitchell montrait que le XIXe siècle avait été l’époque de pleine ascension du mode de production capitaliste, avec la création progressive d’un marché mondial. Cette création était même progressiste, dans le sens qu’elle faisait surgir les conditions de la révolution :

"Ce fut cette loi fondamentale et motrice du ’PROGRES’ capitaliste qui poussa la bourgeoisie à transformer sans cesse en capital une fraction de plus en plus grande de la plus-value extorquée aux ouvriers, et, par voie de conséquence à développer sans cesse les capacités productives de la société. C’est ainsi que se révéla sa mission historique et progressive. Par contre, du point de vue de classe, ’PROGRES’ capitaliste signifie prolétarisation croissante et exploitation sans cesse intensifiée des prolétaires ... Le capitalisme n’est pas un système progressif par nature mais par nécessité. Il resta progressif tant qu’il put faire coïncider le progrès avec les intérêts de la classe qu’il exprimait." ("Le problème de la guerre", janvier 1936, Cahier d’études n°2).

Les crises qui troublaient régulièrement le procès d’accumulation du capital étaient des "crises chroniques". Les périodes de crise et de prospérité étaient "inséparables et se conditionnaient réciproquement". Mitchell, se référait ici à Rosa Luxembourg pour qui "les crises apparaissent comme un moyen d’attiser et de déchaîner toujours de nouveau le feu du développement capitaliste".

La contradiction qui minait le capitalisme : la tendance à accumuler toujours plus de capital et à le métamorphoser en marchandises pléthoriques sur le marché national, était résolue par l’extension des marchés, et principalement par la pénétration du capital dans les zones extracapitalistes. Dans sa série d’études, Mitchell affirmait en effet que "ce fut l’annexion au marché capitaliste de nouvelles zones, de nouvelles régions, où survivaient des économies retardataires, mais où le capitalisme put écouler et ses produits et ses capitaux" que la résolution de la contradiction fut trouvée. Les guerres coloniales eurent pour fonction d’élargir le marché capitaliste. Aux guerres, "support des révolutions bourgeoises du siècle dernier", succédaient les guerres coloniales, qui en achevant la mainmise du capitalisme sur le monde, accéléraient les contradictions d’un système devenu impérialiste :

"... Le colonialisme extensif est limité dans son développement et le capitalisme, conquérant insatiable, a tôt fait d’épuiser tous les débouchés extra-capitalistes disponibles. La concurrence inter-impérialiste privée d’une voie de dérivation s’oriente vers la guerre impérialiste." (Bilan n°11, op. cit.).

Une fois le monde partagé par les différents impérialismes, le capitalisme cessait mondialement d’être progressif :

"... Une fois terminé le partage entre ces grands groupes capitalistes, de toutes les bonnes terres, de toutes les richesses exploitables, de toutes les zones d’influence, bref de tous les coins du monde où put être volé du travail, qui, transformé en or, allait s’entasser dans les banques nationales des métropoles, alors se trouva terminée aussi la mission progressive du capitalisme (Le problème de la guerre).

La guerre de 1914 signifiait "le déclin, la décomposition du capitalisme". "L’ère des guerres spécifiquement coloniales ( était) définitivement close", remplacée par celle de la "guerre impérialiste pour un nouveau partage des marchés entre les vieilles démocraties impérialistes, riches d’ancienne date et déjà parasitaires et les jeunes nations capitalistes arrivées tardivement à la curée". (idem).

La guerre n’exprimait plus un essor du capitalisme, mais sa décadence générale, caractérisée par " la révolte des forces de production contre leur appropriation privée". La crise de "chronique" devenait permanente," une crise générale de décomposition", où " l’histoire enregistrera ses sursauts d’agonie en traits sanglants". (Bilan, n°11, op. cit.)

Les caractéristiques, selon Mitchell, en étaient : a) "une surproduction industrielle générale et constante" ; b) "le chômage permanent de masses considérables de forces de travail aggravant les contrastes de classes," c) "une surproduction agricole chronique ; d) "un ralentissement considérable du processus de l’accumulation capitaliste résultant du rétrécissement du champ d’exploitation des forces de travail (composition organique) et de baisse continue du taux de profit".

De cette analyse théorique, Mitchell, à la lumière de la crise de 1929, concluait que "le capitalisme (était) poussé irrésistiblement vers son destin : à la guerre" (idem) ; une guerre amenant "une gigantesque destruction de forces productives inactives et d’innombrables prolétaires rejetés de la production". (Le problème de la guerre).

Ainsi, les guerres à l’époque de la "décadence" ne pouvaient plus se comparer aux guerres nationales du siècle dernier. Elles n’étaient pas le produit de quelques Etats comme l’Allemagne ou l’Italie, mais découlaient d’un processus mondial poussant à la guerre tous les Etats. Il ne pouvait y avoir de "guerre juste" et d’opposition entre "des Etats réactionnaires et des Etats progressistes" (idem).

Les conséquences politiques de cette analyse étaient dans la droite ligne des bolcheviks et de Rosa Luxemburg pendant la première guerre mondiale. "Les deux termes de l’alternative" historique étaient "la révolution prolétarienne ou la guerre impérialiste". (idem).

En conséquence, les deux fractions rejetaient toute "défense nationale" dans tous les pays, y inclus l’URSS ; toute politique "pacifiste" du type "Comité Amsterdam-Pleyel" dans les années 30. Pour elles, comme en 1914, la seule lutte possible n’était pas "pour la paix", mais pour la révolution mondiale, contre toute guerre "fasciste" ou "antifasciste", exigeant la destruction du prolétariat :

"La guerre n’est pas une manifestation accidentelle mais organique du régime capitaliste. Il n’existe pas de dilemme "guerre ou paix", mais le dilemme "régime capitaliste ou régime prolétarien". Lutter contre la guerre, c’est lutter pour la révolution. (Bilan, n°11,"La Russie entre dans la SDN".).

"La classe ouvrière ne peut connaître et revendiquer qu’un seul type de guerre : la guerre civile se dirigeant contre les oppresseurs dans chaque Etat et se concluant par la victoire insurrectionnelle" (Bilan, n°16, "Projet de résolution sur la situation internationale ", par Philippe).

De toute cette analyse fondée sur la décadence globale et mondiale du système capitaliste, la Gauche communiste italienne et belge en déduisait que les luttes de libération nationale des peuples coloniaux étaient impossibles et s’articulaient comme un maillon dans la chaîne des guerres impérialistes.

La fonction réactionnaire des mouvements nationaux aux colonies.

Contre Lénine et les thèses du IIe congrès du Komintern appelant au soutien des mouvements nationaux des pays coloniaux, la Gauche italienne se revendique ouvertement des positions de Rosa Luxemburg.

Bilan, à qui l’Union communiste reprochait d’être "plus léniniste que Lénine", n’avait pas peur de s’opposer, sur cette question, à Lénine, et aux positions de Marx au siècle dernier. En effet, "le marxisme n’est pas une bible, c’est une méthode dialectique ; sa force réside dans son dynamisme, dans sa tendance permanente vers une élévation des formulations acquises par le prolétariat marchant à la révolution ... " (Bilan, n°14, janvier 1935, "Le problème des minorités nationales"). Bilan rejetait donc non seulement le "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes", le "droit à l’autodétermination posé en 1917 par Lénine, mais les thèses de Bakou (1920) qui prêchaient la "guerre sainte des peuples de couleur" contre l’impérialisme. Avec hardiesse, Bilan rejetait les dogmes sacrés pour ne s’appuyer que sur une évaluation de ces mouvements qui lui apparaissaient comme l’antithèse de la révolution prolétarienne, et rattachés à l’impérialisme qui les soutenait :

"... Nous n’aurons aucune crainte de démontrer que la formulation de Lénine, pour ce qui est du problème des minorités nationales, a été dépassée par les événements et que sa position appliquée dans l’après-guerre s’est avérée en contradiction avec les éléments fondamentaux que son auteur lui avait donnés : aider à l’éclosion de la révolution mondiale.

"Les soubresauts nationalistes, les gestes terroristes des représentants de nationalités opprimées expriment aujourd’hui l’impuissance du prolétariat et l’approche de la guerre. Il serait faux de voir dans ces mouvements un apport à la révolution prolétarienne, car ils ne peuvent s’épanouir qu’à la faveur de l’écrasement des ouvriers et donc qu’en connexion avec les mouvements d’impérialismes opposés." (Bilan, n°14, janvier 1935, "Le problème des minorités nationales".)

Cette analyse, qui tranchait avec celle des autres courants de l’entre-deux guerres, tel le trotskysme, n’était d’ailleurs pas propre à Bilan, qui ainsi que l’Union communiste, se rattachaient à la tradition de la Gauche allemande, représentée par le KAPD et le GIK, dans la question nationale et coloniale. [4]

Sur le plan théorique, Bilan basait sa position de principe de non-soutien à des mouvements coloniaux et nationaux, n’ayant pas de contenu prolétarien, sur l’impossibilité du développement capitaliste dans des zones demeurées arriérées. L’impérialisme des grandes puissances industrielles s’opposait à la constitution de nouvelles nations capitalistes autonomes, qui ne pouvaient que lui être subordonnées :

"Le capitalisme métropolitain, écrasé sous le poids des instruments productifs qu’il ne peut plus faire fonctionner intégralement ne peut tolérer aux colonies la constitution de nouveaux Etats capitalistes industrialisés capables de surgir en concurrents, tout comme ce fut le cas d’anciennes colonies, tels le Canada, l’Australie, les Etats-Unis. L’impérialisme s’oppose à toute industrialisation développée, à toute émancipation économique, comme à toute révolution bourgeoise nationale." (Le problème de la guerre).

Sur le plan politique, la gauche italienne estimait que l’écrasement du prolétariat chinois en 1927, par la "bourgeoisie indigène" avait suffisamment montré le rôle réactionnaire de toute bourgeoisie nationale et coloniale face à son seul réel ennemi : le prolétariat. En conséquence, "toute évolution progressive des colonies (était) devenue fonction, non pas de guerres soi-disant d’émancipation des bourgeoisies "OPPRIMEES" contre l’impérialisme oppresseur, mais de guerres civiles des prolétariats et masses paysannes contre leurs exploiteurs directs, de luttes insurrectionnelles menées en liaison avec le prolétariat avancé des métropoles." (idem).

Lorsqu’éclatèrent les conflits entre l’Italie et l’Ethiopie, puis la Chine et le Japon, la fraction italienne refusa d’apporter tout soutien au Négus et à Tchang. Le soutien à ces derniers cautionnait non seulement les bourreaux des prolétaires et paysans indigènes, mais favorisait la marche à la guerre mondiale, où chaque conflit localisé traduisait l’affrontement entre les puissances impérialistes pour le repartage du monde.

Ainsi, seule la guerre civile du prolétariat dans tous les pays, contre sa propre bourgeoisie qu’elle soit fasciste ou démocratique, progressive ou réactionnaire, "opprimée" ou "impérialiste", apparaissait à Bilan et à Communisme comme l’unique alternative historique à toute guerre qui "indépendamment de ses aspects était impérialiste" (Communisme n°9, 15 déc. 1937, "La guerre impérialiste en Chine et le problème de l’Asie, résolution de la fraction belge").

Si le cadre théorique et politique de la Gauche communiste était rigoureusement posé, face à la guerre, son analyse des événements demeura en partie indécise.

A partir de 1936, la fraction italienne commença à se préoccuper d’un phénomène qui la plongea dans une grande perplexité : l’économie de guerre. Dès 1933-1934, dans tous les pays industrialisés, une reprise de l’activité économique s’était fait jour. En Allemagne, en Russie, aux U.S.A., le chômage tendait à diminuer, la croissance des indices de production de timide devenait plus assurée. Le budget militaire était le triple de celui de 1913. L’Etat, par ses commandes, soutenait tout un marché d’armements. La production d’armements, en fournissant des débouchés à la production, allait-elle permettre au capitalisme de "faire l’économie d’une guerre" ? [5]

Si l’économie de guerre constituait une issue économique à la crise mondiale, comment expliquer la multiplication des conflits armés qui de l’Asie à l’Afrique, de l’Espagne à l’Europe centrale constituaient autant de foyers d’incendie guerrier ? L’économie de guerre en trouvant un champ de "réalisation" des armes accumulées dans des ’guerres localisées’ repoussait-elle, voire supprimait-elle, l’échéance d’une guerre mondiale ?

Enfin, le relèvement des salaires, la diminution du temps de travail, dans des pays comme la France et la Belgique, la politique keynésienne aux USA et en Grande-Bretagne, de "plein emploi" et de "maintien de la consommation", n’allaient-elles pas éloigner les perspectives d’une révolution prolétarienne  ? Dans ce cas, les luttes économiques - dont la Gauche italienne avait toujours souligné le caractère potentiellement révolutionnaire - ne devenaient-elles pas vaines, si, comme en 1936, elles liaient les ouvriers au gouvernement qui les leur concédait  ?

Economie de guerre et lutte de classe

Toutes ces questions commencèrent à être l’objet des préoccupations de la fraction dès 1936, sans qu’une réponse satisfaisante fût donnée. Le débat qui se déroula à l’intérieur de l’organisation "bordiguiste" mit à nu de profondes divergences, qui ne furent pas sans conséquences graves.

La position "orthodoxe" de la Gauche italienne sur l’économie de guerre était défendue surtout par Mitchell, qui, dans la fraction belge, suivait minutieusement la situation économique mondiale. Pour lui, et une partie des deux fractions, l’économie de guerre ne pouvait - en toute logique - n’avoir qu’une seule fonction : la préparation de la guerre mondiale, en vue d’un repartage du monde. Loin de correspondre à une finalité économique, permettant de résoudre dans la sphère de la production les contradictions internes d’un système entré en décadence, elle traduisait les contradictions inter impérialistes de plus en plus profondes sur un marché mondial saturé. L’économie de guerre, c’était tout simplement la guerre économique se transformant en guerre tout court.

Sa fonction était donc en contradiction avec le développement "classique" du capitalisme fondé sur une accumulation élargie de capital et de forces productives. Elle avait donc un effet négatif : la congélation du capital accumulé mondialement, qui ne se réinvestirait plus dans le secteur productif ; et surtout par la destruction massive de capital par les armes qu’elle produisait. De façon très claire, (Communisme n°12, "Rapport sur la situation internationale ") affirmait que "...la production de guerre entraîne une colossale consommation improductive de travail et de richesses se prélevant sur le fonds vital de la société". La revue belge ajoutait que la guerre ne pouvait être une issue "économique" pour le système considéré non nationalement, mais dans sa globalité. La guerre mondiale et même locale signifiait "l’anéantissement de millions de prolétaires et la destruction d’incalculables richesses corporifiant de la plus-value capitaliste." Il est intéressant de noter que ce texte n’excluait pas une période de reconstruction, puisque à cette phase de destruction "ferait suite à nouveau une phase de "reconstruction" et la réanimation de la société bourgeoise moribonde". (idem).

Vercesi, et une partie de la fraction italienne, au contraire pensaient que le phénomène d’un redémarrage de la production par les armements, entraînaient une modification de la théorie. Le phénomène du capitalisme d’Etat dans tous les pays, où la gauche italienne voyait une "tendance qui est mondiale", et celui des "manipulations de l’arme du crédit" concomitant lui semblaient particulièrement éclairants. S’ils "(ne permettaient) un développement industriel que dans les domaines particuliers des industries militaires", ils pouvaient toutefois assurer le service des intérêts, surtout en empêchant ainsi l’écroulement économique..." (Bilan n°24, octobre-novembre 1935, "La tension de la situation italienne et internationale").

En fait, Vercesi et sa tendance, en venaient pratiquement à affirmer que le capitalisme d’Etat, sur la base de l’économie de guerre, offrait une solution nouvelle à la crise, résolvant la question de la réalisation de la production sur la marché mondial :

"L’économie actuelle, dominée par l’hégémonie de la production de guerre, permet d’éviter que le marché soit immédiatement encombré par l’invasion de la partie prédominante de la production, et de ce fait, l’éclosion des contrastes économiques aussi bien que de classe se déplace : ce n’est plus le marché qui révèle la base antagonique de la structure capitaliste, mais le fait que désormais la plus grande partie de la production se trouve être privée de toute possibilité de trouver un débouché."

Si la production d’armements était un dépassement de la contradiction du marché, il s’ensuivait nécessairement un dépassement des contradictions du système jaillissant dans la crise permanente :

"Cette transplantation de l’axe de la production capitaliste a comme répercussion directe dans la structure du système une élévation gigantesque du taux de plus-value, sans que la production qui en résulte occasionne immédiatement l’éclosion des contrastes spécifiques au régime bourgeois." (Bilan, n°41, mai-juin 1937, "Rapport sur la situation internationale présenté par le camarade Vercesi au congrès de la fraction italienne de la G.C.I.").

Vercesi, en se basant sur les mesures du Front populaire et du New Deal, en déduisait que le capitalisme pouvait par ce biais réduire les tensions sociales, en accordant de substantielles réformes aux ouvriers :

"... le capitalisme parvient à élever le taux de l’exploitation ouvrière, tout en concédant des augmentations de salaires, des congés payés, des réductions des heures de travail. " (Bilan, n°43, sept.-oct. 1937, "Pour le Bureau international des fractions communistes de gauche", par Vercesi).

Dans ces conditions, les luttes revendicatives perdaient toute signification de classe. Les luttes économiques ne pouvaient plus déboucher sur la révolution. Seule la lutte directe pour celle-ci pouvait ranimer l’antagonisme entre les classes :

"... dans les nouvelles situations économiques qui ont succédé à la crise gigantesque qui s’ouvrit en 1929, la revendication immédiate de la classe ouvrière ne consistait point dans l’augmentation des salaires, mais dans la lutte pour empêcher l’institution d’économies de guerre."

"...l’antagonisme de classe ne peut surgir que du contraste entre le capitalisme instituant une situation de guerre impérialiste et le prolétariat luttant pour la révolution communiste." (Bilan, n°41, op. cit.)

Au contraire, dans la Fraction belge, Mitchell soulignait que l’économie de guerre ne se traduisait ni par une amélioration du salaire réel ni par la suppression de l’antagonisme économique déterminé par l’appropriation de la plus-value.

Sans nier la hausse des salaires en 1936, à la faveur de la grève générale, il affirmait que le capitalisme français ne pouvait pas accorder de hausse du salaire réel : " toute hausse des salaires réels abaisse automatiquement le taux d’exploitation, puisque ... l’accroissement de l’un réduit inévitablement la part de l’autre et inversement" (Communisme, n°7, oct. 1937). L’intensification du rendement du travail après juin 1936, les dévaluations en cascade (de 50 % en un an et demi), l’inflation de 35 % en quelques mois réduisaient à néant ces hausses, pour entraîner une chute inexorable du salaire réel. En fait, "l’erreur consistait à considérer que ce qui avait été concédé sous la poussée des masses pouvait s’incorporer définitivement au programme du capitalisme. La vérité, c’est que le Front populaire vit sa théorie de l’augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs consacrée par les faits bien malgré lui, et qu’ainsi son crédit auprès des masses s’en trouva renforcé, ce qui pour le capitalisme constituait le gain politique venant compenser la perte économique subie par les accords Matignon". (idem).

La Fraction belge s’opposait aussi vigoureusement à la théorie de Vercesi sur la disparition de la lutte économique, selon laquelle "les succès revendicatifs conditionneraient en quelque sorte la collaboration des ouvriers à l’organisation et au fonctionnement de l’économie de guerre, et par conséquent aussi leur adhésion à la politique d’Union sacrée les précipitant dans le massacre impérialiste" (Communisme, n°8, novembre 1937, "Les convulsions de la décadence capitaliste dans la France du Front populaire").

A cette vision, Mitchell, tout en concédant que la lutte partielle restait la forme la moins élevée de la lutte de classe, répliquait que la lutte économique "reste quand même une expression du contraste de classe et ne peut pas être autre chose". Elle n’était pas "un objectif en soi, mais un moyen, un point de départ". Son importance restait capitale " quand les ouvriers utilisent leur arme spécifique : la grève, que le capitalisme vise précisément à détruire ". Dans une "phase profondément réactionnaire", il aurait été utopique de lui substituer "la lutte pour le pouvoir", en courant le risque de tomber dans la position de Trotsky appelant à "l’expropriation des capitalistes" en France. (idem).

Cette théorie de l’économie de guerre, Vercesi allait la défendre jusque pendant la guerre. Il ne faisait pas encore le bond, qu’il fit plus tard, de soutenir que le prolétariat avait disparu socialement. Au contraire, il était de ceux qui voyaient surgir à l’horizon la révolution mondiale. Si le prolétariat ne pouvait plus lutter économiquement, sa lutte devenait immédiatement révolutionnaire, en surgissant spontanément sur le terrain politique. La nouvelle période historique aurait été celle d’une guerre civile de la bourgeoisie mondiale pour détruire pays par pays les forces révolutionnaires du prolétariat, amené à resurgir mondialement.

Alors que, depuis la guerre d’Éthiopie, la guerre généralisée se dessinait, il était difficile de nier tous les conflits qui accompagnaient sa marche en avant. Tous les membres de la Gauche communiste internationale étaient unanimes à penser que la révolution sortirait de la guerre. Comment Vercesi pouvait-il concilier cette certitude avec sa théorie de l’économie de guerre, dont le résultat implicite était la négation de l’inéluctabilité de la guerre mondiale ?

La théorie des "guerres localisées".

En 1937, lors de la fondation du Bureau international des fractions, Vercesi et une petite minorité donnèrent une réponse qui pouvait sembler cohérente. L’économie de guerre rendait les contrastes inter-impérialistes secondaires. La bourgeoisie pouvait reporter l’échéance de la guerre mondiale. En se référant à la théorie marxiste classique, où toute l’histoire est celle des luttes de classes, ils affirmaient que la seule contradiction minant la société capitaliste était sociale et ne pouvait qu’opposer bourgeoisie et prolétariat :

"Pour ce qui me concerne, je crois que cette conflagration (la guerre) ne se déterminera pas et que désormais la seule forme de guerre correspondant à l’évolution historique actuelle est la guerre civile entre les classes, alors que les contrastes inter-impérialistes peuvent être dirigés vers la voie d’une solution non violente..."

"Les compétitions inter-impérialistes sont un élément secondaire et jamais fondamental. En 1914, elles ont joué un rôle important, mais encore une fois accessoire : l’essentiel étant représenté par la lutte entre le capitalisme et le prolétariat." (Bilan, n°43, op. cit.)

Ils en déduisaient que la guerre impérialiste avait changé de fonction. Il n’était plus question pour le capitalisme "de conquérir de nouveaux marchés" (n°38, "guerre civile ou guerre impérialiste"), ni même d’un repartage du monde. La guerre devenait "la forme extrême de la lutte du capitalisme contre la classe ouvrière". Elle n’avait qu’un but : le massacre du prolétariat,"la destruction du prolétariat de chaque pays" (idem). [6]

Cette théorie était profondément marquée par les événements d’Espagne où l’insurrection ouvrière de juillet 36 avait été déviée vers la "guerre impérialiste". Lorqu’une guerre éclatait, cela ne pouvait signifier qu’un mouvement prolétarien révolutionnaire était écrasé par le biais de la forme moderne de guerre impérialiste

"Chaque fois qu’éclate une guerre, ce n’est pas le problème ’quels intérêts inter-impérialistes sont en jeu  ?’ qu’il faut se poser, mais plutôt celui-ci : ’quels contrastes sociaux s’agit-il de déverser dans la guerre  ? ’ " (Bilan n °46, " Contrastes inter-impérialistes ou contrastes de classes : la guerre impérialiste en Chine").

Pour la bourgeoisie, ces "guerres localisées" avaient enfin l’avantage d’empêcher la guerre généralisée de "déverser leurs contrastes sur des zones où elles ne s’affrontent pas directement", tout en alimentant leurs économies par la production d’armes. Il s’ensuivait une "solidarité inter-capitaliste" (idem).

Cette vision poussée jusqu’à ses conséquences les plus absurdes devait avoir un double effet.

Les fractions eurent tendance à voir dans chaque attaque dirigée contre le prolétariat l’annonce de la révolution. Ainsi, Bilan pouvait écrire que "Staline, extrême réserve du capitalisme mondial, par l’excès même des tortures qu’il inflige", annonçait "l’approche de grandes tempêtes révolutionnaires" (n°39, janvier-février 1937, "Les procès de Moscou"). Toute défaite semblait se métamorphoser miraculeusement en victoire. Les fractions ne comprirent pas la signification de Munich et l’occupation de la Tchécoslovaquie. Elles crurent que la bourgeoisie écartait le conflit mondial, dans la hantise de provoquer un nouvel octobre 1917. [7]

En fait, bien qu’une opposition très forte se manifestât contre les thèses de Vercesi et de sa tendance, les deux fractions étaient profondément ébranlées. Croyant en la possibilité d’une révolution sortant de la guerre, elles estimaient que les différents impérialismes avaient tout intérêt à éviter la guerre mondiale. D’un autre côté, elles ne pouvaient nier le danger réel de guerre mondiale. Désorientées, elles trouvaient "difficile d’affirmer si (la société capitaliste) s’oriente définitivement vers la guerre mondiale, ou bien si des perspectives s’ouvrent pour un développement de la lutte des classes orienté vers la révolution" (Communisme, n°3, juin 1937, "La situation internationale : tendances de l’évolution capitaliste").

Cette indécision des deux fractions à se prononcer sur le cours général les affaiblit considérablement. La révolution ne venant pas, la théorie ne correspondant plus avec la réalité, la démoralisation fit des ravages. Les démissions se multiplièrent. Octobre suspendit sa publication pendant un an, jusqu’à son dernier numéro d’août 1939. Le Bureau international de l’aveu même de ses membres (entre autres, Mitchell, Vercesi et Jacobs) connaissait une "syncope". La discussion au sein des fractions ne débouchait pas sur une position cohérente et homogène.

En fait, trois positions s’affrontaient à la veille de la guerre :

• l’une (celle de Vercesi) défendant toujours la théorie des guerres localisées ;

• l’autre (celle de Mitchell, en particulier) affirmant que Munich déboucherait sur une conflagration mondiale, où les Etats fascistes subiraient leur défaite finale ;

• enfin, une troisième croyant en "une évolution du capitalisme mondial s’orientant ... vers l’établissement de régimes de terreur fasciste dans tous les pays" (Octobre, n°3, avril 1938, "Manifeste du Bureau international des fractions de gauche ").

Quelques jours avant la guerre, Octobre devait constater que "les événements de Munich ont fortement secoué les deux fractions. Au sein de la fraction belge, deux courants ont tenté de se délimiter, dans la fraction italienne la délimitation est moins nette" (n°5, "Déclaration du Bureau international des fractions de la Gauche communiste"). [8]

La secousse était en fait très sévère.

Notes :

[1"Philippe" était le nom de plume que choisissait parfois Vercesi, lorsqu’il rédigeait ses articles pour Bilan.

[2Cf. le livre de Boukharine : L’impérialisme et l’accumulation du capital (réponse à Rosa Luxemburg), EDI, Paris, 1977. Dans l’IC, à partir de 1925, s’était développée une attaque violente contre les thèses luxembourgistes ". Elle visait à montrer la validité, du "socialisme dans un seul pays", le capitalisme mondial étant capable de reporter à une échéance très lointaine ses contradictions. Celles-ci, selon Boukharine, ne pouvaient se développer avec acuité qu’au travers de la "révolte des peuples de couleur", privant "l’impérialisme" de ses bases économiques ; la contradiction principale était, économiquement, la "baisse tendancielle du taux de profit", et non les marchés, que Boukharine appelait les "tierces personnes".

[3Fritz STERNBERG (" Le conflit du siècle") note que l’indice de la production mondiale était tombé entre 1929 et 1932 de 100 à 69. Aux U.S.A., la chute de la production était de 50 %. Le nombre de chômeurs comptabilisés mondialement, dans les pays industrialisés, passait de 10 millions à 40 millions. Pendant la crise, la valeur en dollars des échanges mondiaux baissa de 60 % .

[4A ses débuts, la Gauche hollandaise, tout en se ralliant aux thèses de Rosa Luxemburg sur la question nationale et coloniale, faisait une seule exception à sa condamnation des "luttes de libération nationale" : celle des Indes néerlandaises. Mais c’était pour affirmer sa solidarité avec les opprimés contre sa propre "patrie", et surtout se démarquer des thèses de Van Kool, qui défendait les vertus du colonialisme au sein de la social-démocratie.

[5Sternberg, dans son étude, montre que l’indice de la production industrielle passe pour l’Allemagne, sur la base de 1929, à 126 en 1938 ; aux USA à 113 en 1937, pour retomber à 89 en 1938. Mais "le commerce mondial ne put retrouver à aucun moment durant la même période ses chiffres de 1929 et encore moins les dépasser".

[6Cette théorie de Vercesi, que la LCI attribuait à tort à tous les militants des deux fractions lui faisait dire qu’ils "nient purement et simplement les contradictions impérialistes, tout comme l’opposition entre le fascisme et la démocratie". La LCI de Hennaut dans son Bulletin de mars 1937 ajoutait que " la conception que la bourgeoisie est une et indivisible internationalement doit amener nécessairement la négation des antagonismes impérialistes ou leur amenuisement à l’extrême. La minimisation de ces antagonismes doit conduire à l’idée que la guerre est la lutte spécifique de la bourgeoisie contre le prolétariat. On ne peut imaginer pire aberration."

[7Un tract de la Fraction belge diffusé après Munich proclamait, avec la plus grande inconscience : "En concluant le pacte de Munich, la bourgeoisie internationale vient d’apporter la démonstration cynique qu’elle savait faire fi des querelles entre clans impérialistes, lorsqu’elle voyait surgir le spectre de la révolution. Déjà emportée dans le tumulte de la mobilisation, déjà agitée de la fièvre guerrière, elle a, dans un sursaut ultime, écarté le conflit mondial en perspective parce que, dans un éclair, elle se souvient d’Octobre 1917, parce qu’elle appréhendait votre réveil de classe." Il est vrai qu’elle ajoutait : "A la menace de guerre du 28 septembre dernier, vous répondrez par l’embrasement de vos luttes dans tous les pays." (Communisme, n°19, oct. 1938, "A la paix impérialiste, il faut opposer la révolution").

[8Dans la fraction italienne, pourtant, quelques militants de Paris et Marseille s’étaient opposés vigoureusement aux thèses des "guerres localisées" et de l’économie de guerre. L’un d’entre eux (Marc Chirik) sera à l’origine du noyau de la Fraction française de la Gauche communiste qui surgira en 1942.




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