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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’équipe des Temps Nouveaux - Une aventure collective : les collaborateurs du journal
Carole Reynaud-Paligot - Editions Acratie - Pages 20 à 26
Article mis en ligne le 16 septembre 2018

par ArchivesAutonomies
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Si Jean Grave a joué un rôle central au sein des Temps Nouveaux, ce dernier reste néanmoins l’œuvre d’une équipe. Le journal apparaît dès lors, comme la revue, "une aventure collective qui se matérialise dans un engagement personnel" [1]. Si son succès est dû au dynamisme de J. Grave, il est aussi redevable aux qualités des rédacteurs dont il a su s’entourer. Les collaborateurs de J. Grave furent nombreux ; nous nous attacherons à tracer le portrait des rédacteurs les plus fidèles, les plus actifs.

Les parrains du titre P. Kropotkine et E. Reclus, ont apporté un atout décisif : un apport doctrinal intense qui a contribué à sa respectabilité. Si les écrits de Reclus sont peu nombreux - il décède en 1905 - ceux de Kropotkine demeurent essentiels : des extraits de ses œuvres les plus importantes ont paru pour la première fois dans les Temps Nouveaux. Malgré son éloignement, ses travaux scientifiques, sa participation à d’autres journaux anarchistes (Freedom en Angleterre, Paix et Liberté en Russie) ou encore ses problèmes de santé, il s’efforce de ne pas délaisser le journal. C’est une solide amitié qui s’ébauche dès leur première rencontre aux alentours de 1880, et qui ne cessera de lier les deux hommes, jusqu’à la mort de Kropotkine en 1921. J. Grave a très vite été séduit par "la grande simplicité" de l’homme, la bonté qui s’en dégageait et son enthousiasme." [2] Si Kropotkine a eu une influence indéniable sur J. Grave en contribuant à la formation du jeune militant (qui s’illustrera encore plus tard au moment de prendre position face à la guerre), la relation ne fut pas à sens unique. Dans de nombreuses lettres on découvre l’expression de relations chaleureuses entre les deux hommes, Kropotkine cherchant sans cesse à plaire à son ami, n’hésitant pas à lui demander conseil. Bien que leurs rencontres aient été épisodiques - Kropotkine qui vit à Londres ne peut se rendre souvent à Paris en raison de problèmes financiers et de santé - les deux hommes furent intimes. J. Grave conservera des relations étroites avec la femme (Sophie) et la fille (Sacha) du Russe ; c’est par leur intermédiaire qu’il rencontrera sa deuxième femme, une anglaise : Miss Mabel Holland Thomas [3].

Outre les parrains du journal, on peut distinguer un premier cercle de collaborateurs ; ils forment le noyau central du journal à la fois par l’importance de leurs écrits et par leur longévité au sein de l’équipe.

ANDRÉ GIRARD (1860-1942) entra en contact avec J. Grave d’une curieuse manière : à l’époque du Révolté, J. Grave relevait les adresses dans le courrier des lecteurs des différents journaux et leur envoyait des spécimens du journal, dans l’espoir de s’attacher de nouveaux lecteurs. Le procédé réussit : A. Girard répondit que "le journal représentait les idées qu’il s’était formulées depuis longtemps". [4] En 1894, Girard, qui collaborait à La Cocarde sous le pseudonyme de Max Buhr, entama une campagne de protestation contre le procès de J. Grave. Cette prise de position lui valut d’être révoqué de son emploi de bureau à la préfecture de police.

Il travaille alors comme correcteur. Il collabore avec Pelloutier à L’Action sociale de Bernard Lazare [5] et à L’Art social de Gabriel de la Salle, avant d’entrer aux Temps Nouveaux en 1895 où il prend en main la rubrique du Mouvement social. Ses nombreux écrits sur l’Affaire Dreyfus, le néo-malthusianisme, le coopératisme... permettent de le considérer comme un rédacteur représentatif de l’orientation du journal. Ceci n’exclut pas des divergences avec J. Grave notamment à propos de la constitution d’une Fédération communiste anarchiste pour laquelle il se prononce dès 1900 alors que J. Grave y fut hostile. Cette fédération ne voit le jour qu’en 1913. A. Girard fit partie de la commission de 8 membres chargée de la constituer sous le nom de Fédération Communiste Révolutionnaire Anarchiste. Sa collaboration aux Temps Nouveaux fut active. Il fut le seul, après Paul Delesalle, à être salarié du journal ; non en tant que rédacteur car tous étaient considérés comme bénévoles mais en tant que garçon de courses, correcteur, chargé de l’expédition... Son salaire hebdomadaire s’éleva à 40 puis 60 francs. Sa collaboration s’interrompit lors de la parution bimensuelle du journal de mai 1909 à janvier 1911, en raison des difficultés financières. Il repris ses fonctions lors de la reparution hebdomadaire. Sa femme participa également à l’œuvre des Temps Nouveaux. Comme nombre de compagnes de militants (Benoît, Delesalle, Grave), elle n’eut pas un rôle de premier plan mais sans doute une action importante dans les tâches administratives et une influence idéologique diffuse, malheureusement difficilement cernable.

CHARLES BENOIT (1878-1950) portait la lavallière, le feutre noir à large bord et la valise de colporteur, caractéristiques des militants libertaires et syndicaux de son époque. De petites lunettes rondes accentuaient le sérieux de son visage. Ses premières expériences de militants, Charles Benoît les fit à Rouen, sa ville natale. A peine âgé de 16 ans, il milita dans le mouvement syndical et participa à ses premières grèves. En 1902, ses activités militantes causèrent du tort au commerce de sa mère. Tous deux partirent pour Paris, où il ne tarda pas à rejoindre l’équipe des Temps Nouveaux. Rendant hommage à sa modestie légendaire, Maurice Chambelland déclara que "tout ce qu’il fit dans sa vie laborieuse fut sans prétention, sans autre désir que de servir la classe ouvrière" [6]. Modeste, mais non moins déterminé, il consacra tout le temps que son travail de libraire en appartement et de comptable lui laissaient libre, aux tâches administratives du journal, accomplissant bénévolement les plus ingrates avec sérieux et dévouement, n’hésitant pas à leurs consacrer ses dimanches. Ses écrits dans le journal sont rares, cependant son nom reste étroitement associé au "Groupe de propagande par la brochure" dont il s’occupa avec persévérance. Ce groupe, créé en 1910 pour organiser la diffusion de textes libertaires, se proposa trois objectifs : "une diffusion plus méthodique des brochures, l’édition de brochures d’actualité et fournir un nouvel appui aux Temps Nouveaux". [7] Il fonctionna grâce à l’avance des souscripteurs qui en échange bénéficiaient de remise et d’une lithographie. Le succès fut incontestable : une brochure était tirée en moyenne à 10 000 exemplaires, sur l’ensemble de la période (1883-1914) plus de soixante-dix brochures furent éditées. Leur simplicité, leur coût modique contribuèrent à une diffusion qui dépassa de loin le cadre des militants anarchistes : nombreux furent les syndicalistes, des libertaires d’horizons divers qui se formèrent, à la lecture de ces pages austères.

CHARLES-ALBERT (1869-1937) connut les mêmes déboires professionnels qu’A. Girard : son militantisme lui valut la perte de son emploi de répétiteur au collège de Sedan. Issu d’une famille bourgeoise, il fit ses études à Lille avant de rejoindre le mouvement anarchiste. En 1893, il s’installe à Paris et rejoint l’équipe des Temps Nouveaux. Ses écrits libertaires nombreux (il collabore également à L’Humanité nouvelle et au Journal du Peuple de S. Faure) laissèrent place, aux environs de 1912, à un volte-face idéologique. A la veille de la première guerre mondiale, il rejoint le parti socialiste avant d’adhérer, sur le tard, aux idées de Marcel Déat [8].

La médecine fournit trois de ses praticiens aux Temps Nouveaux : les docteurs MARC PIERROT (1871-1950), EDOUARD DUCHEMIN dit Michel Petit (?-1913), ALFRED MIGNON dit Max Clair (1872- ?).

MARC PIERROT fut le plus actif au journal : originaire d’une famille modeste de la Nièvre, il fit ses études au lycée de Nevers puis à Paris. En 1891, il adhéra aux Etudiants Socialistes Révolutionnaires Internationalistes (E.S.R.I.) et devint l’année suivante bibliothécaire-archiviste du groupe. Lors de la scission des E.S.R.I. en mai 1893, il se retrouva aux côtés des libertaires. En 1894, secrétaire du groupe, il contribua, en collaboration avec des ouvriers engagés dans l’action syndicale, à la propagation du syndicalisme révolutionnaire. En 1905, il devint collaborateur aux Temps Nouveaux, s’intéressant tout particulièrement au syndicalisme qu’il défendit tout en s’efforçant d’en montrer les limites [9]. Le docteur Edouard Duchemin, fils d’une chilienne que son père, trésorier-payeur dans les armées impériales, avait épousée pendant les guerres du second Empire, fit ses études au lycée de Laval, puis à Paris. De longue date lecteur du journal, sa collaboration débute en 1904. Elle se veut strictement médicale : ses "Notes d’hygiène pratique", signées du pseudonyme Michel Petit, devaient contribuer à la diffusion de l’hygiène dans le monde ouvrier. Quelques années plus tard, ses écrits sont nettement plus idéologiques. En 1906, il s’installe à l’île de Bréhat dans les Côtes-du-Nord, mais une longue maladie l’oblige à cesser sa collaboration en 1910 [10]. Le docteur Alfred Mignon, fils d’un pharmacien de Romorantin, rejoint le journal dès 1895. Ses écrits, en partie médicaux, ne se limitèrent pas aux Temps Nouveaux : La Bataille syndicaliste,Le Réveil de Genève publièrent ses articles.

Un second cercle de collaborateurs, qui a tenu une place importante au sein du journal bien que reflétant une orientation divergente, est formé par les syndicalistes révolutionnaires. En tête, car le plus actif mais aussi le plus proche de J. Grave : PAUL DELESALLE (1870-1948). Ouvrier fraiseur, puis ajusteur mécanicien, il devint très jeune un militant dévoué : dès 1891, il se lie aux E.S.R.I. ; en 1895, il collabore aux Temps Nouveaux ; en 1896, il participe au congrès de Londres. Parallèlement à ses activités anarchistes, P. Delesalle fut un fervent syndicaliste : en 1897, il est élu secrétaire adjoint de la Fédération des Bourses du travail, en 1902 il est membre de la commission de la Grève générale à la CGT, et lors du congrès d’Amiens il contribue à l’élaboration de la Charte du syndicalisme. Il ne concevait pas ses activités anarchiste et syndicale comme opposées, au contraire son objectif était de les associer le plus étroitement possible. "Pénétrer le syndicalisme d’anarchisme, pénétrer l’anarchisme du syndicalisme" ainsi pourrait-on définir son attitude [11]. En 1897, J. Grave qui ne peut à lui seul faire face à toutes les tâches du journal, lui propose d’être salarié au journal, ce qu’il accepte sans hésiter : cela lui permet d’échapper à la tutelle patronale tout en se consacrant à ce qui lui tient à cœur : l’émancipation du monde ouvrier. Comme tous les salariés du journal (J. Grave et P. Delesalle de 1895 à 1906, J. Grave et A. Girard de 1906 à 1914), il n’est pas rémunéré en tant que rédacteur mais pour assumer les tâches matérielles du journal. En 1903, il s’en explique dans les colonnes des Temps Nouveaux :

Je touche un salaire aux Temps Nouveaux non pour ma copie mais comme employé de librairie ; mon travail consiste à écrire et à préparer les bandes, à faire l’expédition du journal, à aller à l’imprimerie plusieurs fois par semaine et chez les éditeurs chercher les livres que les camarades nous demandent de leur procurer, à faire et à expédier les paquets, etc. Comme les autres rédacteurs, je fais ma copie chez moi, soit sur mon temps de repos, soit sur celui que je pourrais consacrer à mes loisirs, mais toujours en dehors de mon travail matériel (...). Je ne vends pas ma pensée, j’essaie seulement de la faire servir à l’émancipation de mes semblables, les éternels exploités. [12]

Pendant dix ans, il se chargea de la rubrique du Mouvement ouvrier, point de contact entre les milieux anarchistes et syndicalistes. Ses écrits demeurent un formidable témoignage de toutes les luttes, petites et grandes, du mouvement ouvrier. Sa femme, Léona, joua un rôle actif à ses côtés ; lorsqu’il s’absentait, c’était elle qui le remplaçait au journal. Son départ du journal en mai 1906 est provoqué par un article qui paraît dans le numéro du 5 mai 1906, dans lequel il attaque violemment deux collaborateurs juifs de Clemenceau à L’Aurore. Le docteur Pierrot proteste contre cette attaque antisémite. J. Grave ne voulant pas faire du titre "une succursale de La libre Parole" refuse d’insérer la réponse de Paul Delesalle : "on ne pouvait tout de même pas dans un journal internationaliste laisser faire de la politique de race, c’était mon seul coup d’autorité qu’il m’arriva d’exercer depuis plus de six ans qu’il était avec moi." [13] Faut-il accuser P. Delesalle d’antisémitisme ? La réaction de J. Grave démontre qu’il n’était nullement question au sein du journal d’élaborer une quelconque hiérarchisation raciale. Cependant ceci n’a pas empêché que quelques individualités succombent à la tentation antisémite. Tentation qu’il faut rattacher à cet antisémitisme de "gauche" ou antisémitisme "économique", qui assimile le juif au banquier détenteur du capital, rouage essentiel de l’exploitation capitaliste [14]. En ce qui concerne Delesalle, on ne trouve nulle trace dans ses autres écrits de tels sentiments : sans doute, entraîné par la colère, s’est-il laissé aller à des paroles malheureuses dépassant le fond de sa pensée [15]. Ce différend avec J. Grave n’empêcha pas les deux hommes de conserver une solide amitié à laquelle seule la mort devait mettre fin. P. Delesalle cessa en fait sa collaboration moins en raison de cet incident que parce qu’il rêvait depuis longtemps de s’adonner au métier de libraire. Il demeure difficile de cerner les relations entre les deux hommes au sein du journal : sans doute le dévouement, le désintéressement, la souplesse de caractère de P. Delesalle lui permirent d’affronter sans trop de heurts l’entêtement, pour ne pas dire l’autoritarisme de J. Grave. Les syndicalistes qui lui succéderont : Monatte, Dunois, Desplanques auront beaucoup plus de difficultés à s’adapter au caractère de J. Grave. Leur collaboration sera beaucoup plus éphémère, en raison d’incompatibilité de caractère mais aussi parce que les divergences idéologiques furent plus importantes entre ceux-ci et J. Grave.

Le troisième cercle de collaborateurs est formé par des militants étrangers. Simples militants anonymes ou figures de proue tels Tcherkesoff, Christian Cornélissen, ils ont permis de consacrer une large place aux. événements sociaux et aux activités libertaires d’Europe mais aussi d’Amérique du Nord et du Sud.

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Notes :

[1Jacques Julliard, "Les revues dans la vie intellectuelle française 1885-1914", Cahiers Georges Sorel, n° spécial, 1987.

[240 ans de propagande.., op. cit., p. 170.

[3Il l’épousa civilement, le 30 juin 1909 à Folkestone.

[440 ans de propagande anarchiste..., op. cit., p. 334.

[5Cf. p. 35.

[6Maurice Chambelland, "Charles Benoît", La Révolution prolétarienne, avril 1950, pp. 29-30.

[7TN, n° 26, 15/11/1913.

[8Marcel Déat (1894-1955) : militant socialiste puis député et ministre sous le Front Populaire. Il quitte la SFIO en 1933 pour créer le Parti socialiste de France. Il s’orienta ensuite vers des position fascistes, prônant une collaboration active avec l’Allemagne pendant la guerre.

[9Cf. p. 62.

[10Note de AA : son dernier article est en date du 2 novembre 1912, n°27, 18ème année ?

[11Jean Maitron, Paul Delesalle, Fayard, 1985, 207 p., p. 67.

[12TN, n° 321, 5-11/12/1903.

[1340 ans de propagande..., op. cit., p. 356.

[14B. Lazare, L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, 1894, réed., éd. de la Différence, 1982, 199 p., chapitre XIV : les causes économiques de l’antisémitisme.

[15Cf. p. 39.




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