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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les réseaux littéraires et artistiques
Carole Reynaud-Paligot - Editions Acratie - Pages 27 à 50
Article mis en ligne le 16 septembre 2018

par ArchivesAutonomies
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Le journal a su drainer autour de lui, en une vingtaine d’années, de nombreux artistes et écrivains. Une soixantaine de peintres vont collaborer au journal, dont Camille Pissaro et ses deux fils, Maximilien Luce, Paul Signac, Henri-Edmond Cross, Charles Angrand, Théo Van Rysselberghe, etc. Le monde littéraire n’échappe pas à l’attraction des Temps Nouveaux. Dans la liste des collaborateurs qui paraît dans le premier numéro (4-10/05/1895), on trouve : Paul Adam, Jean Ajalbert, Lucien Descaves, Georges Eeckoud, André Ferdinand Hérold, Théodore Jean, Octave Mirbeau, Adolphe Retté... Le supplément littéraire qui paraît au dixième numéro de La Révolte, en 1887, a sans aucun doute grandement contribué au succès du journal ; il eut aussi pour effet de le faire connaître dans les milieux artistiques et littéraires où il fut très vite apprécié. L’architecte Francis Jourdain en témoigne :

Sur le conseil de Descaves et d’Ajalbert, je m’étais abonné à un petit journal anarchiste, La Révolte, dirigé par Jean Grave. Cette feuille hebdomadaire se grisait de dogmatisme et de théories pionesques qui me rappelait parfois le ton rogue et ennuyeux de La Revue des Deux Mondes  ; en elle-même elle n’était pas trop attirante, mais le supplément littéraire qui l’accompagnait était remarquablement bien fait et, je crois, aucun journal, en France, ne présentait un sens critique aussi affiné, ni un goût littéraire aussi sûr. Le choix des reproductions, puisées parmi les auteurs anciens et modernes, français et étrangers, manifestait une culture supérieure, et offrait au peuple une nourriture cérébrale à laquelle il n’était guère habitué. [1]

Un premier contact avait déjà eu lieu entre les milieux littéraires et anarchistes au début des années quatre-vingt-dix : au club de l’Art social d’Adolphe Tabarant, Louise Michel, J. Grave sympathisèrent avec M. Luce, C. Pissaro mais aussi avec des hommes de lettres : Ajalbert, Rosny, Descaves... lors des réunions hebdomadaires à La Revue socialiste, 8 rue des Martyrs. Le club ne vécut que cinq mois, mais la revue L’Art social (novembre 1891-février 1894) qui lui succède poursuit la réflexion commencée. Autour de Gabriel de la Salle, directeur de la revue, on trouve un corpus peu homogène où se côtoient socialistes modérés, marxistes, anarchistes (tels A. Zévaès, A. Hamon, F. Pelloutier...), rassemblés par le désir de créer, en marge de l’art officiel et des préjugés académiques, un art libre, indépendant et empreint d’une portée sociale. Forcée de s’arrêter en février 1894, en raison des lois scélérates, la revue reparaîtra deux ans plus tard. Elle devient la publication du "Groupe d’Art social" qui naît en mai 1896 et s’oriente de plus en plus vers des positions anarchistes. Charles Albert, Paul Delesalle, F. Pelloutier, Bernard Lazare en sont des membres assidus. Le groupe organise chaque semaine des soirées littéraires et des conférences, Salle du Commerce [2]. En 1891, L’En Dehors, le journal de Zo d’Axa, donne aux jeunes écrivains libertaires l’occasion de se grouper. Au local du journal se côtoient S. Faure, Descaves, Darien, H. de Régnier, P. Adam, Saint Pol Roux, P. Quillard, Verhaeren... D’autres revues vont contribuer à populariser les thèmes anarchistes : Les Entretiens politiques et littéraires de Viélé-Griffin et B. Lazare ; La Revue blanche de Paul Adam ; La Société nouvelle d’Augustin Hamon mais aussi Le Mercure de France,L’Hermitage...

L’anarchisme littéraire

C’est dans ces revues que l’anarchisme littéraire prit naissance. L’avant-garde du mouvement littéraire et surtout les symbolistes ont presque tous, de près ou de loin, fréquenté le mouvement anarchiste. Comment ces futurs académiciens (de l’Académie Française : Henri de Régnier, Jean Richepin, Maurice Donay, mais aussi Goncourt : Mirbeau, Descaves, Ajalbert...) ont-ils été séduits par l’anarchisme ? Ces jeunes littérateurs étaient sans doute mal à l’aise dans une république bourgeoise industrielle et conservatrice, d’esprit étroit, qui ne patronnait qu’un art officiel médiocre et une littérature qui n’avait pour sujet que la frivolité des mœurs bourgeoises. Le pouvoir, celui des dynasties bourgeoises (Carnot, Perrier...), celui de la bourgeoisie d’affaires, ne convenait pas à l’âme des artistes. La république "moyenne", chère à Jules Grévy, en refusant toute innovation artistique et en se complaisant dans un académisme des plus traditionnels, exaspérait le pétulant Mirbeau. Le critique ne cessa de railler la peinture des artistes couronnés par le sceau officiel :

C’est propre, luisant, soigné, parfumé au point que l’on dirait "que ce n’est pas fait à la main". Un tableau pour eux n’est excellent qu’à la condition qu’aucun détail n’y manquera (...) L’afféterie, le maniérisme, voilà ce qui leur plaît. [3]

Comment peuvent-ils refuser, bannir l’impressionnisme, cet art neuf, plein de vie, de lumière ? Non reconnus par la société bourgeoise, les artistes ne se reconnaissaient pas non plus en elle. Ils étaient à la recherche d’un espace de liberté, d’indépendance, d’un milieu plus prompt à leur tempérament où pourraient s’exercer leurs talents d’artistes. Et qu’est-ce qui aurait pu leur apporter cela mieux que l’anarchisme ? Un petit courant d’hommes simples, généreux, eux aussi bannis de la société, leur livrera autonomie et liberté dans la création artistique...

Ce refus de la société bourgeoise opprimant le sens artistique, ajouté à un dégoût des parlementaires éclaboussés par maints scandales, une pincée de snobisme qui les pousse à se complaire dans la marginalité, et vous obtenez un anarchisme "aristocratique" que personnifie notamment Laurent Tailhade. Le 9 décembre 1893, au soir de l’attentat de Vaillant, il déclare au dîner traditionnel des rédacteurs de La Plume :

"Qu’importent les victimes, si le geste est beau, qu’importe la mort de quelques vagues humanités si, par elle s’affirme l’individu !" [4] Le destin lui permit d’assumer pleinement ces paroles : lors de l’attentat du 4 avril 1894 au restaurant Fayat, il devint la "victime héroïque" en perdant un œil lorsque la bombe éclata sur le rebord de la fenêtre près de laquelle il dînait en aimable compagnie. Il est l’auteur de la célèbre Ballade Solness, écrite en 1898 lors du soixante-dix-huitième anniversaire d’Ibsen, qu’il allait déclamer dans les cercles littéraires :

"Vienne ton jour, Déesse aux yeux si beaux,
Dans un matin vermeil de Salamine.
Frappe nos cœur en allés en lambeaux !
Anarchie, ô porteuse de flambeaux !
Chasse la nuit, écrase la vermine !
Et dresse au ciel, fût-ce avec nos tombeaux
Et la claire Tour qui sur les flots domine !"

Son anarchisme, des plus superficiels, dissimule mal un profond mépris de la plèbe et s’apparente plus à une réaction élitiste d’artiste en marge de la société. L’anarchiste de plume, pourfendeur de la bourgeoisie, du nationalisme, du cléricalisme, s’est voulu un esthète au dessus du vulgaire. Ceci ne l’empêcha pas de s’engager avec courage dans la mêlée : il entra dans l’équipe du Libertaire et n’hésita pas, bien que médiocre orateur, à prendre part à des débats houleux ou encore à affronter des nationalistes en duel (il sortit estropié d’une rencontre avec Barrès). Son engagement s’intensifia au moment de l’affaire Dreyfus et lui valut une condamnation à un an de prison pour un article dans Le Libertaire lors de la visite en France de Nicolas II en 1901. Après un combat de près de quinze ans aux côtés des anarchistes, il glissa vers un reniement complet en 1905 pour entrer au Gaulois d’Arthur Mayer, avant de s’éteindre en 1919.

L’adhésion de Paul Adam fut encore moins sérieuse : il débuta comme candidat boulangiste puis partit à Nancy rédiger un journal favorable à Barrès. En 1892, il collabora aux Entretiens Politiques et Littéraires puis à L’En Dehors, parcours classique pour connaître les milieux anarchistes qui le séduisent. En 1891, il autorisa J. Grave à publier dans La Révolte des extraits de ses œuvres, se disant "très heureux et très flatté que vous me pensiez capable de servir en quelques mesures ces Idées de justice que vous défendez avec tant de courage, de logique et de science" [5]. Lors des attentats de Ravachol, il s’enflamma dans un discours resté célèbre [6]. En 1894, il témoigna au procès de J. Grave et lui promit pour l’année suivante sa collaboration intellectuelle et financière au nouveau journal. Il semble pourtant que sa collaboration soit restée au stade de promesse : dès 1896 un profond différend idéologique s’installa, lorsqu’il relance son projet de "réhabilitation de l’armée". Il entendait ainsi regrouper dans une armée coloniale les individus condamnés dans leur jeunesse, afin de leur redonner une seconde chance... J. Grave n’a plus qu’à regretter l’éloignement de ce jeune littérateur qui "s’étant graduellement affranchi des influences du milieu de ses débuts, était arrivé à une langue claire, précise, colorée" et qui, en se rangeant "du côté des revendications sociales", avait fourni des articles qui comptaient comme des "œuvres de propagande anarchiste et des meilleures !" [7] P. Adam ne cessera de s’éloigner des Temps Nouveaux pour retrouver les élans de sa jeunesse en se réfugiant dans un nationalisme des plus belliqueux.

ADOLPHE RETTÉ fournit également un exemple de cet anarchisme littéraire, superficiel et éphémère : écrivain et journaliste, il collabore au Journal du peuple, devient sympathisant libertaire à travers ses Réflexions sur l’Anarchie en 1894 et ses Promenades subversives en 1896. Il participe ensuite aux Temps Nouveaux et à l’Almanach du Père Peinard. Selon lui, l’anarchisme, en pénétrant dans la littérature, permit à cette dernière de se débarrasser de son académisme, de ses règles astreignantes qui entravaient l’inspiration, pour permettre à l’artiste libéré de "traduire spontanément tout son génie" [8]. Cependant son enthousiasme pour l’anarchisme, qui s’apparentait pas à l’individualisme, ne dura pas : il retrouva la foi et rejoignit le monde catholique en entamant une critique des plus virulentes envers ses anciens compagnons.

VIÉLÉ GRIFFIN illustre aussi cette prédisposition des littérateurs non conformistes qui se heurte à leur tempérament élitiste :

Mes convictions esthétiques qu’approuve cet axiome : l’art est individualiste et normal - c’est-à-dire que l’artiste, digne de ce nom, porte en sa conscience les règles nécessaires de l’expression pour laquelle il est né et que pour autant, tout dogmatisme préétabli est détrimentaire pour l’art - m’avaient amené à considérer si les doctrines libertaires ne seraient pas connexes de ces convictions. Je suis loin d’avoir élucidé tous les problèmes qui m’ont occupé jusqu’ici. Ma philosophie essentiellement théiste accueille sans effort une sorte d’anarchie que je suis prêt à découvrir, peut-être à travers divers ouvrages libertaires consultés. La Révolte m’a toutefois qualifié de poète bourgeois (...). De fait elle fut bon juge en la cause... [9]

Comme le souligne Camille Mauclair, ces écrivains furent séduits par l’anarchisme "parce que cela avait de l’allure, du romanesque". Dans les années quatre-vingt-dix, "il était très chic d’être compromis et recevoir la visite d’un commissaire de police était un honneur convoité". Cette attitude convenait à leur situation d’écrivain honni, "c’était une fronde" [10]. J. Grave n’hésite pas à rejeter dans le monde bourgeois cette "jeunesse littéraire qui méprise, de toute l’intelligence dont elle se croit douée, la vile masse (...) et en est arrivé à préconiser une espèce d’anarchie aristocratique" [11]. En 1908, il dresse le bilan de ces années d’effervescence qui provoquèrent l’enthousiasme éphémère des artistes pour l’anarchisme :

Il fut une époque où l’anarchisme par sa nouveauté, par ses revendications pour la personnalité humaine, offrit aux littérateurs un champ d’évolution (...). Quelle est la part de sincérité qui entrait dans leur attitude ? Pour combien le bluff y participait ? La plupart ont bien mal tourné depuis. S’il y eut une anarchie de salon ce ne fut pas les anarchistes qui l’y portèrent et cette anarchie n’influa jamais sur l’anarchie de lutte, qui à aucun moment ne désarma devant le capitalisme. [12]

Si la révolte des symbolistes n’a rejoint que superficiellement ’l’anarchisme de lutte", c’est avant tout parce que cette révolte fut purement littéraire. Les symbolistes entendaient libérer le langage ; l’essentiel de leur action novatrice et de leur révolte portait sur le langage. De plus si cette révolte littéraire n’a pas entraîné - ou du moins seulement superficiellement - une révolte politique qui aurait pu s’identifier durablement et sérieusement à l’anarchisme, c’est parce qu’elle s’exprimait "dans le miroir narcissique de l’auto-satisfaction (...) par l’invention d’une sorte de dialecte à usage interne, d’une langue autre. Idiome qui se veut supérieur, verbe sacré qui rejette au néant utilitaire les "mots de la tribu" tout juste bons à dire le reportage et le discours électoral" [13]. Cette révolte élitiste du langage a pour corollaire un mépris de la foule, de la "cohue" selon Mallarmé, du "mufle" selon Tailhade, les coupant à jamais du peuple et donc d’une idéologie politiquement révolutionnaire. Le symbolisme s’apparente ainsi à l’avant-garde "formelle" qui se limite à l’invention de procédés originaux touchant aux solutions purement artistiques. Ainsi il n’est pas porteur d’un changement total de la vision du monde, mais seulement de la vision poétique.

Néanmoins, il y eut effectivement une certaine "rencontre" avec l’anarchisme que l’on peut expliquer par deux facteurs essentiels. D’une part, leur conception révolutionnaire du langage - le vers libre - se heurtant à l’idéologie bourgeoise, les a amenés à se rapprocher d’une idéologie extrémiste. Cette rencontre a sans aucun doute, comme le souligne Christophe Charles, été favorisée par la politique répressive de la République libérale à l’égard des audaces littéraires :

"Aussi le mépris des écrivains pour le parlementarisme et la corruption du régime se transforme-t-il en chaîne contre l’Etat qui entrave la liberté d’expression, restreint l’autonomie de l’homme des lettres et empêche certains de vivre en interdisant leurs œuvres" [14].

D’autre part, la rencontre avec l’anarchisme fut également favorisée par certaines affinités entre les deux mouvements : critique des valeurs bourgeoises, refus de toute autorité, conception radicale de la liberté...

Cependant leur révolte élitiste et littéraire les rapproche plus de la version individualiste du courant anarchiste et l’absence d’une "composante sociale" les empêche de rejoindre un mouvement véritablement révolutionnaire.

Les compagnons de route

Cependant l’anarchisme littéraire ne se résume pas à ces quelques transfuges, qui furent attirés davantage par les individualistes ou par Le Libertaire que par Les Temps Nouveaux. Des littérateurs et artistes devinrent de véritables compagnons de route. Aux raisons évoquées plus haut, ils intègrent une composante sociale très marquée. On passe alors d’une attitude intellectuelle, c’est-à-dire un désir de liberté individuelle, condition nécessaire à leurs travaux d’artistes, à une attitude nettement révolutionnaire.

BERNARD LAZARE, connu pour son action en faveur de la révision du procès Dreyfus, est issu de la bourgeoisie aisée ; juif séfarade, il fréquente les milieux libertaires et fonde en 1896 L’Action qui devient dès le deuxième numéro L’Action sociale. En 1894, lors du procès de J. Grave pour son livre La Société mourante et l’Anarchie, il affirme que "c’est le plus beau livre qu’il ait connu" [15]. Il illustre de façon explicite ce passage d’une réaction individuelle à une attitude altruiste et révolutionnaire :

J’ai toujours eu l’horreur du maître, tout ce qui m’était ordonné m’était odieux (...). L’autorité, sa valeur, sa raison d’être, voilà la chose que je n’ai jamais pu comprendre (...). J’aurais pu facilement me borner à cet égoïsme répandu qui tend simplement à se libérer soi-même des chaînes dont on est chargé ou menacé (...). Je m’étais d’abord considéré comme seul en but à des circonstances, à des volontés étrangères et néfastes ; je continuais par considérer l’homme en général et, de mes propres sentiments, j’ai induit les sentiments de ceux qui, plus ou moins, perpétuellement ou à une minute de leur existence, sont esclaves et, ce qui m’était apparu comme odieux à moi-même, m’apparut odieux pour tous. [16]

LUCIEN DESCAVES a aussi été salué comme un véritable compagnon de route. Il se distingue en 1889 par son roman antimilitariste : Sous-Offs. Son œuvre littéraire est un écho constant aux thèses libertaires, à l’antimilitarisme : Misère du sabre,La Caserne en 1887, aux communards : Philémon vieux de la vieille,La Colonne, aux communautés libertaires : La Clairière. Il déclare avoir été séduit par J. Grave en le voyant se précipiter "à la brèche, sans esprit de coterie, de lucre ou d’intrigue".

En 1892, se souvient-il, à l’époque des Temps Nouveaux, j’avais à peine trente ans et je ne m’étais jamais approché d’une urne électorale pour y déposer mon bulletin de vote. Le déclin de la Troisième République a commencé le jour où elle a remplacé sa belle devise nationale : Liberté, Egalité, Fraternité, par le slogan démocratique et social : Liberté, Egalité, Facilité, qui devait nous conduire aux abîmes. L’avertissement m’en avait été donné par la moitié du titre du livre de Jean Grave : La Société mourante... Sans me révéler positivement l’altération de sa santé, il retenait mon attention d’une manière fulgurante. A date de ce moment, je m’intéressais beaucoup plus au mouvement social qu’à la politique décevante, art culinaire d’accommoder les peuples à toutes les sauces. (...) Ma confiance fut réellement ébranlée par une succession d’événements déplorables, la grève sanglante de Fourmies et la nauséabonde affaire de Panama qui présageait le tragique effondrement d’une société dangereusement malade. On en accusait la classe ouvrière, grisée de promesses et d’acomptes, et non la nouvelle féodalité dirigeante, étayée par la finance et la recommandation. [17]

En 1894, OCTAVE MIRBEAU se rend au procès de J. Grave pour témoigner et lui apporter son soutien. Il déclare le considérer comme "un apôtre, comme un logicien tout à fait supérieur qui pousse le raisonnement jusqu’à ses dernières limites" et il affirme que "dans ce monde (littéraire) où toutes les opinions sont représentées, on le tient partout pour un honnête homme, d’une haute valeur intellectuelle et jouissant d’une grande autorité" [18]. C’est par l’intermédiaire de leur ami commun Camille Pissaro qu’il entre en contact et accepte d’écrire la préface de La Société mourante et l’Anarchie, livre qu’il trouve "d’une logique admirable, plein de clarté" [19]. On le trouve présent lors de toutes les causes à défendre, dont il a contribué au succès en les orchestrant des tribunes de L’Echo de Paris et du Journal. Il a sans doute, à travers la préface du livre de J. Grave, permis d’augmenter le crédit du journal. Il franchira un pas de plus en prenant des positions nettement anarchistes dans son célèbre pamphlet qui réapparaît sur les murs des villes à chaque élection : La grève des électeurs [20].

Ses livres, féroces critiques des moeurs bourgeoises sont très appréciés par l’équipe du journal.

Sans être anarchiste militant, PIERRE QUILLARD, participe activement au journal : il prend la défense des Arméniens, proteste contre la répression en Russie, en Allemagne. Il accorde sans cesse son appui, jusqu’à sa mort en 1912, chaque fois qu’il y eut une cause juste à soutenir, un opprimé à défendre. A la fin de sa vie, si ses occupations (il fut nommé secrétaire de la Ligue des Droits de l’Homme) espacent ses contributions au journal, il n’en reste pas moins très proche de toute l’équipe. Parmi les proches du journal, on peut citer pêle-mêle : le poète et avocat AJALBERT, SÉVERINE toujours présente lorsqu’il faut élever la voix contre une injustice, l’architecte FRANCIS JOURDAIN, le très fidèle éditeur P.V. STOCK, le photographe NADAR... Les formes que prirent les contributions du monde littéraire furent variées : envois d’articles, autorisation de reproduction de leurs œuvres dans le supplément littéraire, aide financière, rassemblement lors des "grandes causes". En effet, l’une des formes de collaboration la plus fréquente fut le relais des campagnes menées par le journal, qu’effectuèrent les écrivains dans la presse bourgeoise.

Les grandes causes et l’affaire Dreyfus

Le rapprochement entre les deux milieux doit beaucoup à leur focalisation autour de quelques moments forts de l’époque : l’affaire Dreyfus, mais aussi toute une série d’événements, de grandes causes qui menacent les libertés, les droits de l’homme et font appel à la solidarité internationale. Dès 1895, la campagne contre les mauvais traitements dans les bataillons d’Afrique commence dans les colonnes du journal. Elle donnera lieu à un livre de Georges Darien : Biribi. Les relais s’effectuent très bien au sein de la presse et parmi les personnalités "progressistes". En 1902, Les Temps Nouveaux lancent l’affaire dite de la Mano Negra. En 1883, le prétendu complot de la Mano Negra, en Andalousie, est le prétexte à une série d’arrestations et de condamnations de militants anarchistes et socialistes. En fait, le complot est une pure invention des autorités espagnoles ; pourtant les procès qui en découlent condamnent une vingtaine de militants au bagne. Vingt ans après, huit victimes de ces procès iniques sont encore emprisonnées. Les Temps Nouveaux lancent un poignant appel "aux combattants du bon combat" à Anatole France, Séverine, P. Quillard, Descaves, Jaurès, de Pressensé... [21] Pendant les mois qui suivent, les articles se multiplient dans le journal, P. Quillard répond à l’appel en dénonçant "les victimes de l’Inquisition espagnole" [22]. L’Italie, l’Angleterre et l’Espagne reprennent le flambeau, la campagne s’internationalise. Peu à peu des personnalités prennent position : l’historien Seignebos avoue avoir été trompé, à l’époque, par les affirmations catégoriques des journaux. Le fait que la Mano Negra ait été une invention de la police espagnole ne le surprend pas, il déclare avoir eu "le sentiment que l’affaire avait quelque chose de louche (...). Je me souviens, dit-il, avoir hésité même à en parler, car le phénomène me paraissait contradictoire avec tout ce que je savais de la condition des paysans andalous." [23] Le 15 décembre, Clemenceau se lance dans la campagne ; un premier article paraît dans La Depêche de Toulouse. La participation de Jaurès se fait attendre... En janvier 1903, A. Girard s’en indigne et lui réitère son appel : "Vous dont l’exemple eut peut-être provoqué un mouvement cohérent et efficace d’opinion, vous vous refermez dans le silence le plus obstiné !" [24] Quelques jours plus tard, la réponse de Jaurès arrive : il promet son concours. Peu à peu le mouvement de protestation a réuni toutes les personnalités que l’on retrouve chaque fois que la justice est menacée. Le 23 janvier, à l’hôtel des sociétés savantes un meeting est organisé par les E.S.R.I dans lequel interviennent de Pressensé, A.F. Hérold, P. Quillard, Jaurès, A. France... Les anarchistes ne refusent pas le concours des intellectuels bourgeois car leur intervention est synonyme d’efficacité : une campagne menée uniquement au sein de la presse libertaire n’a pas le même écho qu’une campagne relayée par les journaux bourgeois. De plus, une telle union n’implique aucune compromission de la part des anarchistes, la doctrine est sauve ! Dans bien des cas, le succès est au rendez-vous : en février 1903, les huit bagnards de la Mano Negra sont graciés. Il y eut d’autres affaires : les anarchistes de Barcelone, de Montjuich, l’affaire Rousselet...

Il convient d’examiner en détail la position des Temps Nouveaux face à l’affaire Dreyfus. Jusqu’en 1898, comme bon nombre d’autres militants socialistes, J. Grave reste en dehors de la mêlée. Ce n’est qu’au début de l’année qu’il intervient dans les colonnes du journal. Sa position est nette, ce qu’il voit en Dreyfus, c’est un capitaine et qui plus est, un capitaine qui appartient à une famille fortunée. Ainsi Dreyfus est, avant d’être un juif, un militaire et de surcroît un militaire fortuné. Dès le début de l’Affaire (octobre 1894) J. Grave est persuadé que Dreyfus est coupable ou tout du moins qu’il est impliqué dans l’affaire.

Dreyfus ! un officier ! un milliardaire ! (...) Pour que l’on se soit décidé à le sacrifier, il faut bien qu’il y ait quelque chose, sans quoi on aurait pris un pauvre bougre dont personne ne se souciait ! [25]

J. Grave est si convaincu de l’irréfutabilité de son jugement que lorsque des voix s’élèvent pour démontrer l’innocence du capitaine, il ne remet pas en cause son opinion. "Certes avoue-t-il, en lisant le compte-rendu de sa dégradation, sa protestation d’innocence me frappa par l’accent de vérité qui s’en dégageait. Mais ce n’était qu’une sensation. J’oubliais Dreyfus." [26] Même les arguments de son ami B. Lazare, puis la lecture de son opuscule en 1896, La Vérité sur l’affaire Dreyfus, ne suffisent pas à remettre en cause son jugement du départ. Ce qui illustre l’entêtement dont J. Grave était capable de faire preuve !

Ne me faisant aucune idée de l’étendue de l’antisémitisme dans l’armée, persuadé qu’un millionnaire a les moyens de se défendre, je ne prêtais que peu d’attention aux arguments de Bernard Lazare. Cependant, la lecture dé sa première brochure commença à me faire réfléchir, sans tout à fait me convaincre. [27]

En janvier 1898, il salue le courage de Zola et de tous ceux qui entrent dans la bataille en prenant des risques par amour de la justice. Néanmoins, s’il comprend que cette affaire mobilise les "bourgeois", il s’insurge contre l’intervention des anarchistes en faveur de Dreyfus car, après tout, le capitaine "ne subit que les inconvénients d’un système qu’il avait pour mission de défendre" [28]. L’équipe du Libertaire [29], qui est au cœur de la lutte, est tout particulièrement visée. Sébastien Faure créa pour la défense de Dreyfus un quotidien, Le Journal du Peuple, renonçant momentanément à la parution du Libertaire.

Ainsi pour J. Grave, ce n’est pas le principe de justice qui l’emporte mais bien la personnalité de la victime qui demeure avant tout un officier fortuné. "J’avoue, déclare-t-il, qu’il y a des victimes plus intéressantes que d’autres." [30] Dès lors, il incombe aux anarchistes de défendre les leurs et notamment tous ceux qui sont déportés au bagne pour simple délit de plume, comme Monod et Courtois [31]. Cependant, quelques mois plus tard, l’intransigeance de J. Grave s’affaiblit. Non seulement il est acquis à l’innocence du capitaine, mais la lutte entreprise en sa faveur trouve soudain grâce à ses yeux.

Certainement, si la famille Dreyfus n’avait pas possédé l’argent (...) peut-être ne lui aurait-il pas été possible de commencer cette campagne. Mais cela n’a pas été que le point de départ. La conviction et la ténacité de ceux qui par la suite sont venus se joindre aux ouvriers de la première heure, qui ont eu raison de la mauvaise foi des uns et de l’ignorance des autres, des forces gouvernementales liguées pour l’écrasement de la vérité ? Jour par jour, morceau par morceau, la vérité a enfin été ramenée à la lumière. C’est une leçon d’énergie dont doivent s’inspirer ceux qui luttent pour un avenir meilleur et qui parfois sont tentés de désespérer en voyant l’inertie des masses." [32]

L’année suivante, il se rend au procès de Zola à Versailles. Cependant, son ralliement à la lutte en faveur de Dreyfus fut de courte durée. Le 11 juin 1899, il refuse de se rendre à la manifestation de Longchamp (organisée par les dreyfusards pour répondre à la démonstration nationaliste du dimanche précédent à Auteuil, au cours de laquelle le Président Loubet avait été frappé par un royaliste), vexé par l’article de Clemenceau dans l’Aurore qui déclarait que l’on verrait à Longchamp J. Grave aux côtés du préfet de police pour répondre aux attaques des cocardiers ! De même, il reste sourd à l’appel de S. Faure qui lui demande de collaborer au Journal du Peuple.

Je te propose, lui écrit S. Faure, par ce petit mot d’écrire au Journal du Peuple. Il me semble que je ferais acte de mauvaise camaraderie si, malgré ton refus anticipé, je ne persistais pas dans mes intentions et j’y persiste (...). Tu me permettras de penser qu’il existe entre nous, quoi que tu en dises, moins de divergences, tant sur les individus que sur les choses, qu’entre toi et l’Aurore, journal du politicien Clemenceau auquel tu ne dédaignes pas collaborer. (...) Au Journal du Peuple qui sera nettement révolutionnaire et anarchiste (...) tu auras la liberté d’écrire tout ce que tu voudras et comme tu l’entendras. Ta copie sera payée mais je ne parle pas de cet avantage qui, je le sais, te paraît secondaire, bien que les sommes touchées par toi au Journal du Peuple pourraient t’aider singulièrement à faire vivre les Temps Nouveaux. [33]

Ce rapide désengagement de l’Affaire, J. Grave le justifie de plusieurs manières. D’une part, il préfère se consacrer à la campagne engagée au même moment pour la libération des anarchistes forçats. Il obtient notamment le concours d’Emile Zola. La campagne aboutit en janvier 1900 au retour de Monod puis de Liard Courtois, suivis par quelques autres. Mais de nombreux anarchistes ne purent en profiter et moururent au bagne. Il faut toutefois souligner que cette campagne ne fut pas uniquement l’œuvre de J. Grave. De nombreux anarchistes y participèrent pleinement tout en s’engageant aussi fermement en faveur de Dreyfus : tel fut le cas d’Emile Pouget et de son Père Peinard ou encore de l’équipe du Libertaire. Pour ces derniers, la campagne en faveur de Dreyfus trouva tout naturellement son prolongement dans celle en faveur des anarchistes victimes des lois scélérates. P. Delesalle en témoigne :

L’activité déployée par les anarchistes dans l’affaire Dreyfus et ses annexes n’aura pas été inutile. Tout en gardant intact notre point de vue, tout en restant nous-mêmes, nous avons pu faire toucher du doigt à nos alliés temporaires que les iniquités dont Dreyfus puis Picquart étaient les victimes, d’autres avaient eu à les subir, dans un autre ordre d’idée certes mais que la Liberté et la Justice dont ils se revendiquaient avaient été violées dans la personne de tous les anarchistes condamnés en vertu des lois dites scélérates. [34]

D’autre part, J. Grave reprocha aux anarchistes engagés et notamment aux individualistes, d’avoir profité et détourné de l’argent recueilli pour la campagne. Il reprocha également à S. Faure et ses amis d’avoir accepté des fonds du monde bourgeois pour Le Journal du Peuple. L’attitude de J. Grave ne fut pas, et de loin, la règle dans les milieux anarchistes comme on l’a vu précédemment, même au sein des Temps nouveaux il ne fit pas l’unanimité. Delesalle, mais aussi A. Girard ne tinrent pas le même discours. Ainsi, dès 1896, André Girard ne partage pas le même sentiment que son ami vis-à-vis d’une hiérarchisation des victimes : selon lui, il est du devoir des amis de la Justice de s’élever contre l’arbitraire, quelle qu’en soit la victime. Il prône un engagement des anarchistes en faveur de Dreyfus, non seulement au nom de la Justice mais également parce que c’est l’institution militaire qui est en cause. Ainsi, il se place dans une tout autre perspective que J. Grave : Dreyfus apparaît comme un prétexte, ainsi la lutte viserait plus que la réhabilitation de l’homme apparemment frappé à tort, elle permettrait d’attaquer l’idole militaire et de démontrer l’infamie du militarisme.

L’attitude de J. Grave apparaît ici comme peu à son honneur et difficilement justifiable. Néanmoins il ne semble pas que ce soient des sentiments antisémites qui aient motivé son inaction. Les rédacteurs du journal se sont toujours refusés à employer de tels arguments, si répandus en cette fin de siècle. Ils ont su rester à l’abri de cette tentation. Les articles de Kropotkine, signés sous le pseudonyme de Vindex, condamne l’amalgame entre le banquier israélite et le peuple juif.

Parce qu’une poignée de juifs, capitalistes avides, spéculateurs éhontés, escrocs bruyants, nous dégoûtent, on veut rendre responsable toute leur race. On confond, on sacrifie une masse entière pour quelques vampires qui se nourrissent de la sueur des autres. Toute une majorité souffrante, travailleuse, misérable est éclipsée par sa classe bourgeoise qui est identique au autres classes bourgeoises des autres races. (...) Prenons donc garde ! nous qui défendons toutes les souffrances, tous les déshérités, nous qui réclamons pour tous le droit de vivre, prenons garde de ne pas nous laisser engluer aux coteries des intrigants intéressés. En flagellant nos ennemis, les accapareurs de toutes races, aimons et relevons les opprimés de toutes les races. [35]

L’attitude adopté à l’égard de Drumont est également significative. Si les anarchistes lui savent gré de son attitude contre la répression des anarchistes en 1893-1894, ils prennent nettement leurs distances lorsqu’il adopte des positions antisémites.

J’estime, écrit J. Grave, que sa campagne antisémite, surtout avec la tournure qu’elle a prise depuis quelque temps n’est qu’une manœuvre cléricale qui masque l’œuvre la plus réactionnaire qui soit, que c’est une monstruosité sans nom à notre époque. [36]

Charles Albert est tout aussi ferme :

L’antisémitisme n’est pas seulement une réaction, c’est une réaction sans franchise. Là est sa laideur et dans une certaine mesure son danger. C’est en prétendant nous mener aux aurores prochaines que les assommeurs de juifs nous rejettent en réalité vers les nuits du passé et quelles nuits ! Celles des guerres de religion, des tortures et des bûchers. [37]

Les Temps Nouveaux face aux intellectuels "bourgeois"

L’attitude des Temps Nouveaux face aux intellectuels bourgeois est intéressante. Face à un Jaurès se dégage, malgré les désaccords idéologiques qui entraînent souvent des propos très durs, un sentiments d’admiration envers l’éloquence, la loyauté, la sincérité de l’homme. L’éloquence de Jaurès ou de Clemenceau les fascine car aucun des rédacteurs n’est orateur. J. Grave bafouille en public et les autres ne valent guère mieux. Il en découle une certaine frustration : totalement dévoués à la propagande, ils ne ressentiront jamais la satisfaction de l’orateur devant la foule qui acclame ses paroles, s’enthousiasme pour ses idées, et ne connaîtront que la froideur du papier. Selon A. Girard, s’il a quelquefois émis des critiques sur des actes ou paroles de Jaurès, il déclare l’avoir toujours fait "en mettant hors de doute sa bonne fois et sa loyauté" [38]. Clemenceau, au moins jusqu’en 1906, provoque lui aussi respect et admiration. Il faut dire que dès les premiers ennuis des anarchistes avec la police, il fit voter à la Chambre une résolution d’amnistie qui recueillit une centaine de voix. C’est en partie grâce à la campagne qu’il entama dans l’opinion publique, que Louise Michel et Kropotkine furent amnistiés deux ans plus tard. Ses prises de position contre l’injustice et l’oppression le rendent sympathiques aux anarchistes, qui saluent ses écrits avec bienveillance. Lors de la sortie de La Mêlée sociale en 1895, J. Grave s’enthousiasme : "c’est un formidable réquisitoire contre la société (...), nous trouvons puissante sa critique des institutions" ; mais si "la démonstration du mal" est jugée excellente, les remèdes sont trouvés bien faibles [39]. En outre, il déplore son patriotisme : "Il y a un point sur lequel M. Clemenceau n’a pas évolué, c’est la question patriotique de la Revanche, l’Alsace-Lorraine ! Le rôle de la France, l’esprit de la France ! Un coin du cerveau de M. Clemenceau n’est qu’à 70." [40] Son patriotisme l’amène à privilégier le rôle de l’armée, ce qu’un anarchiste ne peut comprendre : "Comment un esprit si clairvoyant, s’étonne J. Grave, peut-il ne pas s’apercevoir qu’avec l’armée, c’est en fait la perpétuation des iniquités qu’il combat." [41] En mars 1906, lorsque Clemenceau devient ministre de l’intérieur, J. Grave lui adresse une lettre ouverte dans les Temps Nouveaux du 24 mars 1906 :

Etant donné la compréhension philosophique plus large du problème social, dont vous avez fait preuve dans vos écrits, l’unité de votre ligne de conduite politique, j’aime à croire, que vous voudrez exercer l’autorité un peu plus proprement que vos devanciers.

Quelques semaines plus tard la désillusion est grande : "L’homme avait de l’allure, passait pour avoir de la volonté et de la poigne, si nous n’attendions aucun changement dans les résultats, nous espérions trouver de la nouveauté dans les procédés." [42] Au lieu de cela, la surveillance policière n’a pas cessé un seul instant, et Clemenceau est définitivement discrédité aux yeux des anarchistes en 1908, lors des événements de Villeneuve-Saint-Georges. Le docteur Pierrot ne voit plus en lui qu’un ’brouillon impatient", un "vieil homme qui ne supporte pas la contradiction" et dont "la psychologie (...) n’est pas différente en somme, des vieillards d’Aristophane". [43]

Des liens étroits avec les néo-impressionnistes

De toutes les relations entre le journal et les milieux littéraires et artistiques, celles qui les unirent aux néo-impressionnistes furent sans doute les plus intimes. Tous les artistes du groupe des néo-impressionnistes ont participé aux Temps Nouveaux. Comme les écrivains symbolistes, ils étaient marginalisés dans la société bourgeoise de cette fin de siècle : la plupart d’entre eux exposaient au Salon des Arts Indépendants créé en 1884 où il n’y avait ni juge, ni récompense. Marginalisés, ayant des difficultés à vivre de leur art et portés en même temps par un humanisme entier, se sentant plein de compassion pour les opprimés, ils se prirent de sympathie pour ces anarchistes qui rêvaient à un nouvel ordre social.

Je viens de lire le livre de Kropotkine, écrit Camille Pissaro à son ami Octave Mirbeau, il faut avouer que si c’est une utopie, dans tous les cas c’est un beau rêve et comme nous avons eu souvent l’exemple d’utopies devenues réalités, rien ne vous empêche de croire que ce sera possible un jour, à moins que l’homme ne sombre et ne retourne à la barbarie complète. [44]

Cependant, outre leur tempérament indépendant et libertaire, une même conception de l’art contribua au rapprochement des deux milieux. Pour les néo-impressionnistes, il n’était nullement question de faire un art de propagande car produire un art au service d’une masse maintenue dans une ignorance presque complète signifierait un nivellement, une abnégation nuisible au progrès. "Ne vaut-il pas mieux, se demande C. Pissaro, produire ce qui est la vérité pour soi, quitte à n’être compris que par quelques-uns qui aideront à la compréhension des autres et ainsi de suite ?" [45] Pour Signac, la liberté de l’artiste doit être sauvegardée, de toute façon toute œuvre littéraire ou artistique digne de ce nom, a un caractère social inconscient qui sert beaucoup plus à la cause révolutionnaire que les œuvres dans lesquelles les préoccupations politiques priment sur l’aspect artistique. Cette attitude allait pleinement coïncider avec les conceptions de J. Grave. S’il marquait sa préférence pour un art chargé d’un message social qui devait mettre en lumière les injustices et les inégalités de l’ordre

social et contribuer ainsi à l’éducation des travailleurs, il entendait laisser la liberté complète aux artistes. Il se défendit toujours de vouloir mobiliser les artistes pour la cause et de vouloir les confiner dans des tâches de pure propagande car l’art, création originale, est en lui-même "la manifestation suprême de l’individu" [46]. Dans la société future, l’artiste jouirait d’une complète liberté d’exprimer ses conceptions de la beauté.

Nous n’avons pas dit de le mettre à la "portée de la foule", ce qui impliquerait, en effet, une idée de castration de l’idée et de la forme, ignominie dont l’artiste consciencieux doit se défendre avec énergie (...). Mais on peut chercher une façon claire de dire les choses de façon à empoigner le cerveau le plus obtus et provoquer chez eux une série de raisonnement, qui les amène à saisir un coin de l’œuvre. Nous croyons même que c’est ici la tendance de tout art (...). Etre clair et précis tout en restant impeccable dans la forme. [47]

Il en résulte une harmonie spontanée entre le but que se proposent les anarchistes et celui des artistes. Les œuvres des néo-impressionnistes en représentant de façon réaliste l’existence des humbles, en dénonçant les injustices sociales allaient de pair avec les aspirations de J. Grave. Une véritable amitié s’établit entre J. Grave et les peintres. Les premières lettres de MAXIMILIEN LUCE (1858-1941) à son ami, déposées à l’Institut Français d’Histoire Sociale, datent de 1894, mais leur rencontre a probablement eu lieu quelques années auparavant au Club de l’Art social ou dans le groupe anarchiste du XIVème arrondissement que Luce fréquentait depuis 1881. C’est l’artiste le plus fécond du journal et sa collaboration, de longue durée, s’étend à de nombreux domaines ; c’est sans doute lui qui a le plus étroitement associé ses idées anarchistes à son œuvre. Comme presque tous les autres, il est abonné au journal. Par son intermédiaire, J. Grave fit la connaissance de CAMILLE PISSARO (1830-1903) et de PAUL SIGNAC (1863-1935) qui deviendront très vite de véritables amis. C. Pissaro, anarchiste convaincu, intervint auprès d’O. Mirbeau pour que ce dernier prenne la défense de Jean Grave lors de son procès en 1894. S’il fournit peu de dessins au journal par aversion pour les procédés de reproduction, il ne cessera d’éprouver une profonde amitié pour J. Grave. Il engage ses fils à fournir des dessins : "Il ne faut pas négliger Grave qui est fort gentil et que nous aimons." [48] Signac, l’un des plus fidèles souscripteurs du journal, déclare à J. Grave avoir été "nourri de ses principes, de ceux de Reclus, de ceux de Kropotkine" [49]. Plus tard, apprenant le ralliement de J. Grave à la guerre, il est profondément ébranlé : "Mon ami Jean Grave admettant la guerre ! (...) L’écroulement de tout ce que je croyais. Le coup fut rude : pendant trois ans je n’ai pu peindre !" [50]. Il lui déclara toutefois lui conserver son amitié.

Une étroite collaboration s’établit entre les peintres et l’équipe du journal, qui prit plusieurs formes : le don d’œuvres au profit des tombolas destinées à renflouer les caisses du journal, la constitution d’un album de lithographies de 1896 à 1903, et surtout, à partir de 1905, l’introduction de dessins dans le journal. Une soixantaine d’artistes, vont fournir, jusqu’en 1914, un dessin par semaine de façon plus ou moins régulière dont Henri Edmond Cross, Charles Angrand, Théo Van Rysselberghe... "Le dessin devrait, écrit J. Grave à C. Pissaro, avoir par quelque côté que ce soit trait à l’Idée, mais l’auteur aura la liberté la plus complète pour le choix du sujet et l’exécution qui pourra être la gravure, la litho, l’eau-forte ou la pointe sèche..."[Lettre du 23/05/1896, citée par A. Dardel, op. cit., p. 18. ]] Les dessins du journal ont en effet "trait à l’Idée", ils illustrent avec sensibilité les thèmes développés dans les colonnes : antimilitarisme, anticléricalisme, critique de la société bourgeoise, dénonciation des difficiles conditions de vie des ouvriers, évocation de la société future... L’amitié entre les peintres et J. Grave se matérialisa par une aide financière : si les dessins faisaient l’objet d’un prix fixé entre les deux, le plus souvent, connaissant les difficultés financières de leur ami, les artistes refusèrent de se faire payer ou demandaient des brochures de propagande. Pour Théo Van Rysselberghe, peu lui importe le prix de ses dessins : "Je le fais surtout pour vous être agréable, dès lors le reste a peu d’importance." [51] C’est sans doute C. Pissaro qui a le plus aidé financièrement le journal : il a abonné ses fils et des amis, ses mandats sont fréquents et, bien que peu fortuné, il acquitte à deux reprises les dettes du journal...

Ainsi pendant une dizaine d’années, ces artistes ont contribué avec dévouement et gentillesse à réaliser le rêve de J. Grave, un art à la portée de tous mais exigeant et de, haut niveau qui, tout en éveillant la sensibilité artistique du monde ouvrier, soit un formidable outil critique de la société bourgeoise, préparant ainsi la venue des "Temps nouveaux".

Suite du texte...

Notes :

[1F. Jourdain, Au pays du souvenir, Paris, Crès, 1922, p. 199.

[2Françoise Scoffham-Peufly, Les problèmes de l’art social à travers les revues politico-littéraires et les groupes "d’avant-garde" politique en France dans les années 1890-1893, Mémoire de maîtrise, Vincennes, 133-XXV.

[3O. Mirbeau, Des Artistes, Réed., Paris, UGE, 1986, 438 p., p. 150.

[4Cité dans le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier, op. cit., article de J.P. Rioux. Cf. Thierry Maricourt, Histoire de la littérature libertaire, Paris, Albin Michel, 1990, 491 p., pp. 222 à 229.

[5Lettre à J. Grave, 1891, IFHS, Fonds J. Grave.

[6Dans les Entretiens politiques et littéraires, P. Adam écrivit : "Ravachol reste bien le propagateur de la grande idée des religions anciennes qui préconisèrent la recherche de la mort individuelle pour le Bien du monde ; l’abnégation de soi, de sa vie et de sa renommée pour l’exaltation des pauvres, des humbles. Il est définitivement le rénovateur du Sacrifice essentiel. (...) Le meurtre de Ravachol ouvrira une ère."

[7TN, n° 50, 11-17/04/1896.

[8Au pays du lys noir, op. cit., p. 3.

[9Cité par F. Dubois, Le Péril anarchiste, Paris, Flammarion, 1894, 288 p., p. 234.

[10Servitude et grandeur littéraire, Paris, Ollendorff, 1922, XII-256 p., pp. 114-117.

[11La Société future, Paris, P.V. Stock, 1895, 414 p., p. 194.

[12TN, n° 12, 18/07/1908.

[13Pascaline Mourier-Cassille, De la chimère à la merveille. Recherches sur l’imaginaire fin de siècle et l’imaginaire surréaliste, Thèse, Paris, Université de la Sorbonne nouvelle, 1981, 6 vol.

[14Christophe Charles, Naissance des intellectuels : 1880-1890, Paris, Ed. de Minuit, 1990, 272 p., p. 110. Voir également : Eugénie Herbert, The Artist and Social Reform : France and Belgium 1885-1898, New Haven Yale University Press, 1961, XVI-236 p. Richard D. Son, Anarchism and cultural Politics in Fin de Siècle France, University of Nebraska Press, Lincoln and London, 1989, 365 p. M. Décaudin, La Crise des valeurs symboliques : 1895-1914, Toulouse, Privat, 1960, 533 p.

[15Cité par H. Varennes, De Ravachol à Caserio, Garnier frères, s.d., 363 p., p. 160.

[16Cité par F. Dubois, Le Péril anarchiste, op. cit., p. 220-223.

[17L. Descaves, Souvenir d’un ours, Paris, les Editions de Paris, 1946, 296 p., p. 121-125. Cf. Th. Maricourt, Histoire de la littérature libertaire, op. cit., pp. 237-248.

[18Cité par H. Varennes, De Ravachol..., op. cit., p. 160.

[19Lettre à J. Grave, s.d., IFHS, Fonds J. Grave.

[20Cf. Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur fidèle, Paris, Séguier, 1990, 1018 p.

[21TN, n° 27, 1-6/11/1902.

[22TN, n° 29, 15-21/10/1902.

[23TN, n° 34, 20-26/12/1902.

[24TN, n° 36, 3-9/01/1903.

[25TN, n° 16, 12-18/08/1899.

[2640 ans de propagande..., op. cit., p. 332.

[2740 ans de propagande..., op. cit., pp. 360-361.

[28TN, n° 39, 22-28/01/1898.

[29Le Libertaire (1895-1898) : hebdomadaire anarchiste dirigé par Sébastien Faure.

[30TN, n° 46, 12-18/03/1898.

[31Monod avait été condamné en 1894, par la Cour d’assises de Dijon à cinq ans de travaux forcés pour avoir fondé un journal anarchiste et fait l’apologie du geste de Caserio qui provoqua la mort du Président de la République Sadi Carnot. Liard Courtois avait subi la même condamnation par la Cour d’assises de Bordeaux.

[32TN, n° 31, 26/11-2/12/1898.

[33Lettre du 9/01/1899, IFHS, Fonds J. Grave. S. Faure fait allusion à la collaboration de J. Grave à L’Aurore. J. Grave envoya une demi-douzaine d’articles qui furent insérés et payés puis cessa toute collaboration lorsqu’on lui refusa la publication de certains de ses articles.

[34TN, n° 36, 31/12-6/01/1899. J. Reinach, P. Quillard, F. de Pressensé, A. France participèrent à la campagne.

[35TN, n° 5, 1895.

[36TN, n° 9, 25/06-1/07/1898.

[37TN, n° 25, 15-21/10/1898.

[38TN, n° 36, 03-09/01/1903.

[39TN, n° 2, 11-17/05/1895. 

[40TN, n° 42, 15-21/02/1902.

[41TN, n° 41, 02-08/02/1901.

[42TN, n° 1, 05/05/1906.

[43TN, n° 16, 15/08/1908.

[44Cité par Aline Dardel, "Les Temps Nouveaux" 1895-1914, Un hebdomadaire anarchiste et la propagande par l’image, Les dossiers du musée d’Orsay n° 17, 64 p., p. 41.

[45TN, n° 32, 07-13/12/1895.

[46La Révolte, n° 43, 10-17/07/1881.

[47J. Grave, La Société Future, op. cit., p. 358.

[48Lettre du 12/07/1896, Ashmolean Museum, Oxford, citée par A. Dardel, Catalogue des dessins et publications illustrés du journal anarchiste : les Temps Nouveaux 1895-1914, Thèse d’Histoire de l’Art, Paris IV, 1981, p. 101. 

[49Lettre à J. Grave, 01/08/1916, IFHS, Fonds J. Grave.

[50Idem, s.d. A propos du ralliement à la guerre, voir p.89.

[51Lettre à J. Grave, 1900, IFHS, Fonds J. Grave.




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