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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’échec dans la survie d’un mouvement d’influence
Carole Reynaud-Paligot - Editions Acratie - Pages 89 à 102
Article mis en ligne le 16 septembre 2018

par ArchivesAutonomies
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LA GUERRE DE 1914-1918 : CATALYSEUR DU DECLIN

L’opposition qui déchira l’équipe des Temps Nouveaux entre partisans de l’Union sacrée et pacifistes, en 1914, ne fut pas la cause directe du déclin du journal. Tout au plus, la guerre joua-t-elle le rôle de catalyseur d’un déclin amorcé une dizaine d’années auparavant. L’analyse des prises de position des rédacteurs du journal face à la guerre semble néanmoins intéressante : comment une équipe homogène, unie autour d’un projet, a-t-elle été amenée à prendre des positions aussi diamétralement opposées ?

Jusqu’en 1914, l’antimilitarisme des Temps Nouveaux ne fit aucun doute, à l’exception notable mais marginale de Kropotkine. Leur vision était internationaliste, s’opposant à l’arbitraire des frontières. Le sentiment national était perçu comme une véritable religion érigée par la bourgeoisie pour maintenir son oppression. Toute guerre était considérée comme un affrontement d’intérêts capitalistes, visant à maintenir les privilèges de la minorité qui dirige l’Etat. L’antimilitarisme était donc de rigueur au sein de l’équipe, sans, comme on l’a vu plus haut, faire l’objet d’une propagande spécifique. Face à la désertion prônée par certains révolutionnaires, leur position était plus nuancée. Si déserter est un acte de révolte courageux, accomplir son temps de service en s’employant à développer la propagande antimilitariste peut également être bénéfique au mouvement. J. Grave se refusa à prôner l’un ou l’autre, se contentant d’inciter les conscrits à tester la force de résistance dont ils étaient capables :

C’est à vous de savoir si vous serez plus en état de résister à la misère certaine qui vous attend en exil (...) à moins que vous n’ayez (...) plus de force de caractère pour résister aux tracasseries et vexations inévitables de deux ans de caserne. [1]

Ayant eu, lui-même, des difficultés à supporter la discipline militaire, il déclare que si c’était à refaire il préférerait la désertion, car le risque est grand qu’un jour de découragement, d’énervement, entraîne une "réponse trop vive", c’est alors le conseil de guerre, Biribi, "la chute irrémédiable". Cependant, il refuse d’ériger sa propre réaction en une attitude générale car "en la matière, chacun est seul juge de ce qu’il doit faire, de ce qu’il peut faire". [2]

En 1905, Kropotkine, dans une lettre au Temps prend une position qui déclenche les foudres de ses compagnons anarchistes. Il ne renie pas la nécessité d’une propagande antimilitariste, la paix restant l’idéal à atteindre, mais les circonstances dictent une tactique différente. Face à une attaque allemande, la grève des conscrits prônée par les antimilitaristes ne suffit pas, le peuple, comme l’ont fait les sans-culottes de 1792, "doit défendre le sol de la France tout en continuant la Révolution" [3]. Il lui apparaît souhaitable de défendre les pays démocratiques, comme la France, devant l’attaque d’un Etat fort, militaire et centralisé, comme l’Allemagne :

Si la France était envahie par les Allemands, je regretterais une chose : c’est qu’avec mes soixante ans passés, je n’aurais probablement pas la force de prendre le fusil pour la défendre... Non pas comme soldat de la bourgeoisie, bien entendu, mais comme soldat de la révolution, dans les légions franches de révolutionnaires, pareilles à celles des garibaldiens et des francs-tireurs de 1871 (...). Un nouvel écrasement de la France serait un malheur pour la civilisation. Le triomphe de l’Etat militaire centralisé allemand en 1871 a valu à l’Europe trente ans de réaction, et à la France il a donné le culte du militaire, le boulangisme, l’affaire Dreyfus et l’arrêt, je dirai plus : l’oubli pour trente ans, de tout développement socialiste qui se faisait vers la fin de l’Empire. C’est parce que j’ai vécu la réaction sociale et intellectuelle des trente dernières années que je pense que les antimilitaristes de toute nation devraient défendre chaque pays envahi par un Etat militaire et trop faible pour se défendre lui-même ; mais surtout la France, quand elle sera envahie par une coalition de puissances bourgeoises qui haïssent surtout dans le peuple français sont rôle d’avant-garde de la révolution sociale... [4]

Ch. Albert lui répond vivement dans le journal : il lui reproche de prôner une attitude insoutenable en demandant d’être "en même temps des révolutionnaires antimilitaristes et des nationalistes révolutionnaires". De plus cette attitude vise à admettre la défense nationale acceptée "en bloc par Jaurès et Clemenceau comme une cruelle mais sainte nécessité". A cela il préfère l’antimilitarisme net et clair, sans scrupules, restrictions ni concessions, avec une seule formule répondant à tout : "grève des conscrits et advienne que pourra !" Le seul moyen d’éviter la guerre, c’est en donnant l’exemple, d’amener "nos frères, les travailleurs étrangers à mettre bas les armes quand on voudra tourner les armes contre les poitrines françaises" [5]. La controverse dura quelques semaines, l’équipe du journal préférant "oublier" ses divergences qui n’éclateront au plein jour que lorsque l’actualité l’imposera.

Alors que le dernier numéro du journal paraît le 8 août 1914, l’équipe des rédacteurs se divise sur l’attitude à adopter face à la guerre : autour de Kropotkine, Tcherkessoff, Cornélissen, Pierrot et J. Guérin, J. Grave (réfugié à Londres de l’été 1914 à l’été 1919), se prononce plus ou moins rapidement pour l’Union sacrée. Alors que parmi les opposants à la guerre on trouve Benoît, Girard, Mignon et les syndicalistes révolutionnaires qui ont collaboré au journal : Monatte, Dunois, Desplanques... Les cheminements respectifs vers de telles positions méritent l’attention : il faudra plus de cinq mois et beaucoup d’hésitation à J. Grave pour rejoindre les ralliés et à peu près autant pour que Girard, Benoît, Mignon regroupés au sein du "Groupe des Temps Nouveaux" adoptent des positions pacifistes déterminées. Si le journal cesse de paraître, ses rédacteurs continuent à se réunir au sein du Groupe des Temps Nouveaux où se retrouvent des syndicalistes révolutionnaires, Delesalle, Dunois, des artistes, F. Jourdain, M. Luce, des journalistes, des intellectuels comme J. Mesnil, M. Pierrot, F. Delaisi...

Le groupe devient, en novembre 1914, un groupe d’entraide aux antimilitaristes poursuivis et à leur famille ; il entretient une abondante correspondance avec le front. Quelques-uns, très minoritaires, sont opposés à la guerre dès le début et quitteront le groupe en août 1914, tout en gardant contact jusqu’en 1915. Si la grande majorité se tourne vers le pacifisme, cette évolution est progressive : au début du premier hiver de la guerre, ils commencent à mettre en cause la position favorable à la défense nationale, pour l’abandonner en mai 1915 ; la rupture est décisive en août 1915 et ils adhèrent aux décisions de la conférence de Zimmerwald [6]. En janvier 1916, le groupe des Temps Nouveaux fait paraître une Première lettre aux amis et abonnés du journal, reproduisant la déclaration d’adhésion du groupe au "Comité pour la reprise des relations internationales" [7]. En février 1916, J. Grave, en désaccord avec leur position, demande à Benoît de renoncer au local qui avait été le siège du journal, entraînant une deuxième lettre de protestation qui fait état de la correspondance échangée avec J. Grave par Girard et Benoît. Le différent est rendu public dans la Bataille syndicaliste du 8 mars : J. Grave refuse que le titre du journal soit repris par le groupe. Le 14 mars paraît le célèbre "manifeste des Seize" [8], signé par Kropotkine, J. Grave, Pierrot, P. Reclus, Cornélissen, Tcherkessov... qui explique les raisons de leur ralliements. L’opposition apparaît dès lors irréductible. Les deux groupes possèdent leurs tribunes respectives : La Bataille syndicaliste pour les ralliés, tandis que S. Faure accueille dans CQFD les pacifistes. En mai 1916, les partisans de la Défense nationale, qualifiés par Malatesta "d’anarchistes de gouvernement", font paraître irrégulièrement des bulletins qui reprennent le titre d’avant-guerre : Les Temps Nouveaux ; seize publications furent diffusées jusqu’en juin 1919. Une nouvelle série mensuelle reprend la suite de juillet 1919 à juillet 1921, animée par Pierrot et J. Grave. Ce dernier en désaccord avec le comité de rédaction pour des raisons personnelles rompt avec le journal en 1920. Il se retrouva, jusqu’à sa mort en 1939, très isolé, avec pour toute activité de propagande la publication de modestes bulletins, sous le titre : Publication de la Révolte et des Temps Nouveaux. Le docteur Pierrot, entouré de la même équipe fonde, le 15 mars 1925, la revue Plus Loin qui dura jusqu’à la seconde Guerre mondiale. Elle maintient quelques activités en organisant des banquets et des débats mensuels. Néanmoins sa diffusion et son rayonnement demeurent modestes. Faucier, de l’Union anarchiste, en témoigne :

Les rapports étaient très distants entre les membres de l’équipe Plus Loin et ceux de l’Union anarchiste qui ne leur pardonnaient pas leur attitude collaborationniste dans un conflit d’intérêt entre nations capitalistes en 14-18. (...) Il s’ensuit que la revue Plus Loin restait confidentielle et sans grand rayonnement, même dans les milieux libertaires (soit par ignorance soit par sectarisme). D’autre part son équipe, composée d’intellectuels assez âgés, conservant chacun leur liberté d’action, était très réduite et se tenait à distance avec la lutte sociale proprement dite. [9]

La grande Guerre marqua donc la dislocation de toute l’équipe du journal. Si J. Grave, Pierrot, J. Guérin et P. Reclus restent fidèles à l’esprit des Temps Nouveaux, les pacifistes A. Girard, Ch. Benoît, et A. Mignon se rapprochèrent du parti communiste ou de la SFIO.

TENTATIVE D’EXPLICATION DU DECLIN

Comment expliquer l’apogée du journal aux alentours de 1902, puis son déclin après 1907 ? Comment expliquer cet âge d’or de l’anarchisme de 1885 à 1907 puis son échec dans la survie d’un mouvement d’influence ?

Incontestablement, les anarchistes ont su proposer une véritable alternative face à la société bourgeoise de cette fin de XIXème siècle, imprégnée d’un rationalisme et d’un positivisme triomphants. Dans une société où la nécessité d’une technologie irréfutable prévalait, les anarchistes apportaient une conception de la vie différente où rêve et utopie se mêlaient. Face à un darwinisme social érigé en dogme, Kropotkine développait ses fameuses lois sur l’entraide : la lutte du plus fort contre le plus faible n’était pas la loi inéluctable des sociétés, qui reposaient, tout au contraire, sur des sentiments d’entraide et d’harmonie. Face au scientisme positiviste qui prévalait aussi bien dans les sociologies naissantes que dans les doctrines politiques, les anarchistes préféraient s’en remettre à l’imagination et à la spontanéité. Comme le souligne fort justement Alain Pessin, l’alternative anarchiste comportait une dimension ludique : l’idée qu’une floraison d’activités et de formes de vie nouvelles serait à découvrir, à expérimenter, à tester dans la société future. L’homme nouveau partirait à la découverte, tel un éternel enfant, d’une vaste et merveilleuse aventure où il pourrait donner libre court à sa spontanéité, à son esprit d’invention et de création [10]. On comprend qu’une partie des artistes et des écrivains ait pu céder à l’enthousiasme de cette "rêverie", mais comment la classe ouvrière, qui pouvait plus difficilement se payer le luxe de telles rêves, en prise aux difficiles combats qu’elle menait pour améliorer au quotidien son sort matériel, a-t-elle pu être séduite ? Et surtout pourquoi ne voulurent-ils plus, après 1907, vagabonder dans l’imaginaire anarchiste ? Car jusqu’en 1914, le journal ne retrouvera jamais les ventes qu’il a connues au moment de son apogée en 1902, et s’est donc engagé dans une déclin qui symbolise l’échec du mouvement anarchiste. Plusieurs raisons peuvent être avancées.Tout d’abord des raisons internes au journal puis au mouvement anarchiste (car la crise qui affecte le journal ne lui est pas spécifique). L’ensemble du mouvement anarchiste s’essouffle. Des raisons externes ensuite provoquées par une société en pleine mutation.

Pour Grave les problèmes rencontrés à partir de 1906 tiennent en grande partie à un facteur matériel : l’augmentation des coûts d’impression a aggravé de manière considérable les difficultés financières du journal. De plus, il lui semblait que la période était peu propice à l’extension d’un organe d’idées :

Nous traversions (...), se souvient-il, une période d’affaiblissement et d’apathie qui fait que la population accepte sans regimber les coups du pouvoir. A cela vient s’ajouter la crise économique qui se fait sentir surtout sur ceux auxquels nous nous adressons, les travailleurs. [11]

Les critiques des lecteurs publiées à plusieurs reprises amènent des éléments nouveaux : on reproche au journal "d’être l’apanage d’un petit groupe", qui, par manque de variété entraîne une certaine monotonie, de ne pas être assez combatif, d’être incomplet sur l’actualité, d’être inaccessible intellectuellement aux ouvriers [12]. Les rédacteurs sont jugés trop âgés, sectaires et incapables de comprendre l’idéalisme des jeunes [13]. Effectivement, en vingt ans, l’équipe a vieilli ; si de nouveaux collaborateurs sont entrés au journal (les docteurs Pierrot, Mignon, Duchemin), si d’autres syndicalistes ont relayé P. Delesalle, le noyau central (J. Grave, Kropotkine, A. Girard) n’a pas varié, entraînant une certaine monotonie. Monotonie accentuée par la longévité même du journal et son orientation : depuis vingt ans, en privilégiant la propagande, en délaissant l’actualité et en s’enfermant dans un conformisme doctrinal, il a été amené à répéter les mêmes mots d’ordre. Déjà en 1899, P. Delesalle tirait la sonnette d’alarme : assistant à Rennes au procès de Dreyfus devant le conseil de guerre, il prend conscience qu’en délaissant l’actualité, surtout quand elle est aussi mobilisatrice, pour privilégier des articles théoriques, le journal se prive de nombreux lecteurs. Peu de jeunes militants sont venus grossir ses rangs. J. Grave en attribue la cause à une apathie générale qui gagne le mouvement et regrette "la belle époque" où les anarchistes, bien que moins nombreux étaient plus actifs et solidaires. Il souligne également le tort exercé par les individualistes qui "ont amputé le mouvement d’une foule de bonnes volontés" [14].

En effet, en 1905, avec la parution du journal l’anarchie, les individualistes jusqu’alors dispersés acquièrent leur propre tribune. Doté de quelques fortes personnalités, (Libertad, Lorulot, Mauricius, Paraf-Javal...), le mouvement individualiste anarchiste, par sa nouveauté, son dynamisme, attira nombre de jeunes militants que l’académisme et le sérieux des Temps Nouveaux rebutaient. Le témoignage de Kilbatchich, alias Victor Serge, illustre bien le phénomène :

L’anarchisme nous prenait tout entier parce qu’il nous demandait tout, nous offrait tout (...). Nous allâmes à la tendance extrême (...). Nous étions un peu poussés par le dégoût d’un certain anarchisme académique très assagi, dont J. Grave était le pontife aux Temps Nouveaux. L’individualisme venait d’être affirmé par Albert Libertad que nous admirions. [15]

Non seulement l’individualisme ôta au mouvement de nouvelles recrues mais sa déviance, l’illégalisme, fit du tort au mouvement dans l’opinion publique. Vingt ans après "la propagande par le fait", la violence réapparaissait, entraînant une répression policière et ternissant à nouveau l’image de l’anarchisme dans l’opinion publique.

Ces raisons internes au journal ne peuvent suffire à expliquer son déclin. L’évolution socio-économique de la classe ouvrière est sans doute à prendre en compte. Selon Serge Mallet l’explication du déclin tient à ce que Proudhon et ses continuateurs, "faute d’avoir prévu le développement du capitalisme industriel" étaient condamnés "à perdre toute influence" [16]. Les anarchistes, comme l’ont affirmé avant lui les historiens marxistes, ne faisaient que traduire les aspirations d’une aristocratie ouvrière, d’origine artisanale, nostalgique de sa puissance passée, aspirations apparaissant comme incompatibles avec les exigences nouvelles du système industriel naissant en matière de centralisation, de hiérarchie et de technique de production. Cette explication ne fait en réalité que reprendre les anciennes critiques qu’émettait Marx face au système proudhonien, perçu comme reflétant la situation sociale de la petite bourgeoisie française menacée à la fois par la bourgeoisie et par le prolétariat. La dialectique proudhonienne ne serait que le reflet de l’attitude "petite bourgeoise" d’une classe sans avenir économique, sans espoir politique et donc sans idéologie originale [17]. On peut faire différents reproches à ces analyses.

Les auteurs vont un peu vite en proclamant l’irrésistible destruction de l’autonomie ouvrière par le mode de production capitaliste. L’autonomie ouvrière dont étaient porteurs les anarchistes, mais également les syndicalistes révolutionnaires, n’a pas disparu ; au contraire, elle apparaît comme un trait essentiel, comme une constante du mouvement ouvrier.

Si le succès du proudhonisme des années mille huit cent soixante est expliqué par le fait qu’il s’agissait d’une époque de transition entre l’artisanat encore important et le développement de la grande industrie, comment se fait-il que vingt ans plus tard, alors que l’industrialisation a progressé au détriment de l’artisanat, le mouvement anarchiste ait non seulement conservé son influence mais soit à son apogée ?

Une autre contradiction apparaît : Les Temps Nouveaux ont toujours considéré la modernisation comme bénéfique à la classe ouvrière ; or, s’ils représentaient réellement ces artisans qui craignaient d’être dépossédés, n’auraient-ils pas dû la refuser ?

Par ailleurs, ces analyses sont le produit d’un apriorisme idéologique dont une volonté d’objectivité se satisfait mal : tout d’abord la totale détermination de l’idéologie par les structures économiques, ensuite cette fatalité historique qui sous-tend que l’histoire est linéaire et que le développement des forces productives implique nécessairement leur concentration sur le mode capitaliste.

A quels outils, à quels modes d’explication faut-il dès lors faire appel ? Les deux approches socio-historiques de Pierre Ansart et Mario Vuillemier ne sont pas sans intérêt pour notre problématique. Dans Naissance de l’anarchisme, P. Ansart, en s’interrogeant sur le succès du proudhonisme dans les années 1830-1860, est conduit à rechercher des homologies structurelles entre un ensemble social et une création intellectuelle. En confrontant les pratiques ouvrières et la théorie proudhonienne, il démontre que Proudhon a su proposer aux ouvriers une stratégie politique conforme à leur pratique ouvrière, à leur vision du monde et directement en continuité avec leur réalité de classe [18]. D’une manière similaire M. Vuillemier à travers l’étude des militants jurassiens et de leur adhésion à la Première Internationale, met en évidence une relation entre une situation socio-économique et un système d’idées politiques. Il nous conduit à une "proposition conceptuelle", celle de "la figure ouvrière" qui permet de découvrir chez ces ouvriers jurassiens un "système de dispositions", reposant sur une structure professionnelle spécifique (l’horlogerie jurassienne), système de dispositions qui a rendu possible l’adhésion des ouvriers à la théorie politique proposée par Bakounine [19]. Son invitation à dégager un modèle de praxis ouvrière pour chaque époque permettrait de déterminer la rencontre, ou la non rencontre, entre une théorie propagée par un individu et une pratique ouvrière spécifique.

Dans quelles mesures ces outils conceptuels peuvent-ils intéresser notre recherche ? Doit-on conclure que la stratégie politique proposée par J. Grave et ses amis ne correspondait plus à la pratique ouvrière, à l’imaginaire social du monde ouvrier ? Cette hypothèse d’un décalage, au début du siècle, entre le projet des Temps Nouveaux et les aspirations du monde ouvrier est à retenir. Le journal a conservé la ligne qu’il s’était fixé vingt ans auparavant. Subissant néanmoins l’influence d’un contexte socio-économique en pleine mutation, il révisa un point essentiel : l’imminence de la révolution. En 1890, l’aube de la révolution semblait toute proche : les mouvements de protestation populaire nombreux, le mythe de la grève générale omniprésent laissaient présager le proche avènement de la société nouvelle. En 1895 Kropotkine déclarait :

Et puis le temps presse... Qui peut répondre que d’ici à douze mois, deux ans, nous n’aurons pas la révolution sur les bras, tout comme le peuple de Paris l’a eu le 18 mars, au moment où les révolutionnaires les plus en contact avec les masses se disaient qu’il n’y avait plus rien à faire à Paris ? Qui peut nous répondre que la période révolutionnaire ne sera pas ouverte d’ici un an à Rome, à Berlin, à Paris, à Vienne... [20]

Cinq ans plus tard l’optimisme est toujours là. Kropotkine garde espoir : c’est sur la France que les anarchistes ont fondé leurs espérances et c’est sur elle encore qu’ils les portent. L’agitation ouvrière si active sera le catalyseur d’une crise inhérente au système capitaliste : l’organisation vicieuse de la société mènerait fatalement à la révolution, que l’énergie du monde ouvrier suffirait à provoquer. En 1901, les grèves qui secouent le pays laissent présager à Ch. Albert un dénouement révolutionnaire :

Et pas un de ces grands mouvements de grèves qui n’apporte avec lui sa bonne nouvelle, un indice précieux, une preuve évidente qu’il s’agit bien d’un réveil des consciences, et des énergies populaires, une vraie mise en marche vers la libération totale ! [21]

A partir de 1905, l’heure de la révolution sociale semble passée : le mythe de la grève générale s’effondre pour laisser place à des grèves certes nombreuses, mais qui visent principalement l’amélioration des conditions matérielles des ouvriers. Cette évolution symbolise l’acceptation de plus en plus grande du statu quo social, ou en d’autres termes, la substitution de "l’eschatologie révolutionnaire à l’idéologie réformiste" [22]. Jean Grave en prend conscience :

Et au lieu de l’aube ! c’est le crépuscule ! (...) L’œuvre de réaction grandit et se lève de toute part, sans se départir de son optimisme et de sa foi en la justesse de son combat. Il ne suffit pas de proclamer la vérité pour qu’elle soit comprise, de prêcher la révolte pour que les pavés s’entassent en barricades. Cependant la vérité n’en est pas moins la vérité, si la révolte n’éclate pas, l’esprit de révolte n’en fait pas moins son chemin (...). L’évolution se fait moins vite qu’on ne le croit mais elle se fait. [23]

On assiste à une prise de conscience du phénomène mais sans qu’il y ait aucune remise en cause doctrinale : la révolution s’éloigne mais elle demeure l’objectif principal de la lutte. En refusant d’effectuer leur "aggiornamento" comme le firent les syndicalistes révolutionnaires, les anarchistes se coupèrent de "la classe ouvrière qui depuis longtemps aspirait au compromis" [24]. L’apparition d’une concurrence sérieuse, au début du siècle, à travers des hommes comme Millerand et Jaurès, avait démontré qu’il existait désormais une alternative, autre que révolutionnaire, pour résoudre la question sociale. Cependant il semble que cette alternative n’ait pas concurrencé sérieusement, tout de suite, le mouvement anarchiste. Le fait que le ministère Waldeck-Rousseau (1899-1902) qui correspondit à "une véritable lune de miel entre les ouvriers et la République" [25] n’ait pas affecté la diffusion du journal, qui reste élevée, montre que réformistes et révolutionnaires recrutaient dans des milieux différents qui n’entraient, pas encore en concurrence. Cependant, quelques années plus tard, la tradition républicaine semble peu à peu l’emporter au sein d’une partie de la classe ouvrière.

Cette hypothèse ne peut à elle seule expliquer le déclin des Temps Nouveaux. Toute la classe ouvrière n’est pas devenue réformiste au début du siècle. Un second problème est venu se greffer sur celui-ci. Ainsi, non seulement les Temps Nouveaux ont vu s’éloigner d’eux une partie de la classe ouvrière gagnée au réformisme, mais, parallèlement, ils perdirent leur emprise sur les éléments les plus révolutionnaires du monde ouvrier qui s’impatientant devant une révolution hypothétique, repoussée à l’an 2000, ont préféré rejoindre la mouvance de Gustave Hervé et La Guerre Sociale, laquelle offrait, encore pour un temps, un exutoire à leur fougue révolutionnaire. En effet, l’apparition de La Guerre Sociale, en décembre 1907 aviva la crise que traversait Les Temps Nouveaux en ralliant les éléments séduits par la phraséologie hervéiste violente et eschatologique à laquelle s’étaient toujours refusés les rédacteurs du journal. Le projet de J. Grave et de ses amis était devenu peu mobilisateur : il s’agissait de rassembler les militants en vue de la révolution... tout en étant conscient que l’époque y était peu propice... Difficile de motiver les troupes avec un tel discours et d’éviter la fuite vers des éléments plus combatifs. Plus combatifs ou mieux organisés, mieux structurés et paraissant plus efficaces. Ainsi après la guerre, après la désagrégation de l’équipe, une partie des rédacteurs ont rejoint la SFIO ou le Parti communiste. Tout en restant libertaires, ils semblent avoir cherché chez les socialistes une organisation, une efficacité, qui avait fait défaut au mouvement anarchiste...

Loin des stéréotypes qui encombrent encore la mémoire, cette étude a voulu démontrer qu’au tournant du siècle, les militants anarchistes n’étaient pas seulement ces abominables poseurs de bombes qui ont fait trembler la France. Ces vingt années passées parmi les anarchistes français témoignent leur éternel refus de l’injustice, de l’oppression, de tout ce qui freine l’épanouissement de l’homme...

La période étudiée correspond à l’apogée du mouvement, aux derniers beaux jours de l’anarchisme, à une époque où le mouvement était présent aussi bien dans le monde ouvrier, au sein des organisations syndicales que dans les milieux d’avant-garde artistiques et littéraires. Emma Goldman, jeune femme juive russe émigrée aux Etats-Unis, en témoigne, lorsqu’elle se rend à Paris en 1900 pour rencontrer ses compagnons français :

La France est le berceau de l’anarchie. C’est à ses fils les plus brillants que nous en devons la paternité, notamment au plus grand de tous, Proudhon. Ils ont livré pour leur idéal une bataille exténuante, ont encouru les persécutions, l’emprisonnement, parfois au prix de leur propre vie. Pas en vain. Grâce à eux, l’anarchie est devenue en France un facteur social avec lequel il faut compter. (...) Visiter les groupes anarchistes, observer leurs efforts et l’avancement de nos idées en terre française était une véritable leçon pour moi. [26]

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Notes :

[1TN, n°16, 19/08/1905.

[2Ibid.

[3TN, n°27, 04/11/1905.

[4Ibid.

[5TN, n°28, 11/11/1905.

[6AN, F/7/13061, notes du 18/02/1915, 23/03/1915, octobre 1915, 4/12/1916, janvier 1917. Cf. : J.L Robert, "Une analyse d’implication : l’évolution du groupe des Temps Nouveaux en 1915", Le Mouvement social, n° 122, janvier-mars 1983, p. 60-74. J.L. Robert étudie à travers le groupe, les réseaux relationnels entre le front et l’arrière. Il démontre la synchronie entre l’évolution du groupe et la situation du front, avec qui les militants entretiennent une importante correspondance. Cf. Alfred Rosmer : Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale de Zimmerwald à la révolution russe, Paris, Mouton et co, 1969, 252 p.

[7En janvier-février 1916, s’opère la fusion entre le comité d’action internationale, d’inspiration anarchiste, et la minorité socialiste zimmerwaldienne, qui donne naissance au C.R.R.I.

[8Signé en fait par 15 anarchistes, il parut dans La Bataille et affirmait notamment : "Avec ceux qui luttent, nous estimons que, à moins que la population allemande, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d’instrument aux projets de domination politique pangermaniste, il ne peut être question de paix."

[9Lettre de Faucier à Mlle Antoniolti, s.d., Archives Jean Maitron.

[10A. Pessin, La rêverie anarchiste, 1848-1914, Paris, Librairie des Méridiens, 1982, 228 p.

[11TN, n°37, 11/01/1908.

[12TN, n°13, 17/07/1907.

[13TN, n°33, 14/12/1912.

[1440 ans de propagande... op. cit., p. 406.

[15Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, 1901-1941, Paris, 1951, 417 p., p.25

[16S. Mallet, La Nouvelle classe ouvrière, éd.du Seuil, p.4.

[17K. Marx, Le 18 Brumaire, éd. Sociales, 1949.

[18P. Ansart, Naissance de l’anarchisme, esquisse sociologique du proudhonisme, Paris, PUF, 1970, 264 p.

[19M. Vuillemier, Horlogers de l’anarchisme, émergence d’un mouvement : la Fédération jurassienne, préface de P. Ansart, Lausanne, Payot, 1988, 340 p.

[20TN 7, 17/06/1895.

[21TN, n°7, 15-21/06/1901.

[22J. Julliard, Autonomie ouvrière..., op. cit., p.36.

[23TN, n° 32, 07/12/1912.

[24J. Julliard, Autonomie ouvrière..., op. cit., p.36.

[25J. Julliard, Autonomie ouvrière..., op. cit., p.38.

[26Emma Goldman, Living my Life, Knopf, 1932, traduction française Bruxelles, Editions Complexes, 1984, 312 p., pp 121-122.




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