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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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"le mouvement réel n’était pas devant, mais derrière nous, ou à côté"
Article mis en ligne le 13 avril 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies

Politique-Hebdo, n° 313, 29 mai-5 juin 1978. Signé Hervé Hamon.
Communiqué à René Lourau par Paul Gandy.

POINT DE CHUTE

Voilà sept ans que nous improvisons "Politique Hebdo". Et voici le moment d’y apporter une conclu­sion. Provisoire et... improvisée.
Difficile de croire que c’est le dernier, vrai de vrai. Depuis le temps qu’on vous le dit, qu’on se le dit, que PH ne va pas, ne peut pas durer. Et que ça dure. Depuis le temps que nous sommes au bord de, con­damnés à, menacés par... Et qu’on vous serine : lecteurs, encore un effort, encore une fois (la dernière, bien sûr), rien qu’une fois le geste qui sauve ! On s’habitue à tout, même aux miracles.
On s’habitue à respirer sans oxygène, à publier sans papier et sans encre, à travailler sans salaire, et à conti­nuer contre l’évidence. La "longue marche" de Poli­tique Hebdo n’a pas été triomphale. Nous n’avons
pas soulevé l’enthousiasme des "larges masses", ni rencontré la Révolution sur la place Tien An Men. Nous avons, seulement, refusé de la boucler, à l’étonnement de pas mal d’ennemis déclarés et d’amis soupçonneux. Nous avons été, pendant sept ans, une espèce d’anomalie opiniâtre.

Nous nous survécûmes

Le temps des illusions lyriques a été bien court. Au lendemain de sa création (ou plutôt de sa re-création après un premier échec), PH a connu les envolées spontanéistes avec, peut-être, moins de terrorisme senten­cieux qu’ailleurs. Le mélange surprenant d’anciens communistes et de "gauchistes" ingénus qui s’y bras­saient le vouait à une crise d’identité permanente, mais le préservait aussi de deux facilités symétriques : ou bien l’immersion totale dans la société civile, au mépris des joutes politiciennes ; ou bien l’observation clinique du haut mal qui secouait les appareils, au mépris de ces fronts injustement baptisés "secondaires". Il s’agissait de prendre en charge à la fois mai et juin 68, à la fois la fête subversive et le butoir institutionnel.
Faut-il y déceler quelques traces de ce masochisme sacrificiel propre aux rescapés du "progressisme" chré­tien et du "dévouement" communiste ? Toujours est-il que le centre de gravité de Politique Hebdo, dès ses débuts, s’est instinctivement déplacé vers les territoires épineux ou accidentés. L’art de s’asseoir entre deux chaises y a été, en toutes saisons, une seconde nature. Et si le ton n’était guère conciliant, le propos s’est voulu réconciliateur.
Nous avons connu les plaisirs et les tares de ce journalisme militant qui se méfie du militantisme, de ce journalisme professionnel qui conteste la division
du travail, de ce journalisme hyper-idéologique qui fustige les grandes idées en en brandissant d’autres. Nous vécûmes, ainsi, d’épuisants psychodrames.
En milieu "autogestionnaire", où la "base" et les "chefs" gagnaient le même salaire, le titre le plus anodin devint parfois l’objet d’assemblées générales ininterrompues. Les uns fleuraient la compromission avec les politicards, les autres confondaient les cent fleurs et les cent triques. Tous unis, certes, nous nous croisions cependant, par groupes rivaux, dans les cou­loirs. Le timonier suprême, dénoncé comme avare d’un pouvoir arbitral que finalement les empoignades accen­tuaient, planait sur la nuée qu’il perçait, le moment venu, d’un clin d’oeil rigolard.
Nous nous survécûmes. Nous survécûmes aux débats infinis sur l’écriture révolutionnaire, sur la nécessité de reportages que nous ne parvenions pas à financer, sur la vertu des experts ès arcanes politiques. Nous survécûmes aux ruptures passionnelles théorisées a pos­teriori. Nous survécûmes aux ratés incessants de la pompe à phynances. Personne ne sait mieux que nous quel émerveillement il peut y avoir dans un sac de trois mille lettres qui répètent, quand on n’attend plus rien : voici de quoi vous rendre, nous rendre la parole.

Le feu à la plaine...

Ce ne fut pas l’épopée, mais ce ne fut pas banal. Singulier, notamment, ce rapport entre nous, arbitrai­rement détenteurs d’une expression libre mais verti­cale, et des lecteurs incroyablement divers, incroya­blement râleurs, et incroyablement fidèles. Nous étions "chiants", c’était entendu, mais nous étions sommés de reprendre illico la plume. Nous étions ternes, nous reprochait-on, mais en nous suggérant aussi d’ajouter un peu d’eau de source à notre vin aigre. Sacrés lecteurs de PH ! Quelles assemblées générales fabuleuses au­rions-nous pu tenir ensemble ! Il y aurait peut-être eu du sang, mais sûrement pas de larmes...
Et puis, nous avons fait de la politique. Nous avons traduit, transmis et quelquefois animé des changements de programme dont l’histoire de cette décennie restera marquée : irruption des femmes, insolence des soldats, libération des prisonniers, zéro de conduite des lycéens, perplexité des clercs, délinquance des juges, déraison des psychiatres. Nous avons tenté de violer nos fron­tières. Nous avons cherché, encore, ce fameux "dé­bouché" dont le mouvement de mai n’était pas par­venu à esquisser la perspective.
Lorsque les courants spontanéistes se sont auto-dissous, nous avons refusé de prendre notre retraite. Lorsque le nouveau parti socialiste s’est subitement enflé de milliers de naufragés (et aussi de quelques naufra­geurs), nous avons contribué à préserver l’autonomie de ce que - dans notre langue de bois - nous nommions le courant révolutionnaire.
Nous avons espéré, en 1974, qu’une candidature unitaire de l’extrême-gauche serait porteuse de reven­dications de moins en moins périphériques. Nous avons essayé, démêlant les fils d’une logorrhée tatillonne, de provoquer l’étincelle entre les composantes groupusculaires du "gauchisme". Elle ne mit pas le feu à la plaine...
Nous avons perdu beaucoup de temps à surveiller la ligne de démarcation entre "révolution" et "réforme". Jusqu’au jour où il nous est apparu que, telle la sen­tinelle du désert des Tartares, nous avions la vue basse à force de l’user en vain. Le mouvement réel n’était pas devant, mais derrière nous, ou à côté.
Programme de "collaboration de classes", le pro­gramme commun n’en était pas moins le support ou le prétexte d’un formidable élan. Et pourtant ses si­gnataires - l’un et l’autre - semblaient redouter cela même dont ils étaient dépositaires. Il fallait des danseurs et des poètes, ce furent des calculateurs qui s’impo­sèrent. Nous avons très vite senti, au bout de nos antennes, de nos passerelles, que le PC comme le PS étaient incapables d’interpeller les "masses" sur la crise, de leur tenir un langage adulte, de parler net. Cette fois, nous étions prophètes. Mais, hélas, prophètes de malheur.

École de modestie

Nous nous sommes beaucoup trompés. Cela dit, nous ne pensons pas être de ceux dont les erreurs ont été meurtrières. Ni de ceux qui les cachent ou les nient. Dans la presse, on ne triche pas sur l’essentiel - les écrits restent, et contrairement à l’opinion générale, il n’est pas de meilleure école de modestie que de se relire.
Nous nous sommes beaucoup trompés, mais, à force de ramer, de tenir, nous sommes parvenus au point de chute que nous recherchions depuis sept ans. L’ex­pression est ambiguë, ou chargée d’ironie. Son contenu ne l’est pas : en 1978, Politique Hebdo a été l’un des très rares centres de ralliement de ceux qui, venus de la gauche et de l’extrême-gauche, souhaitent refaire l’unité et refaire la politique. Là-dessus, pas d’acte de contrition, pas de nuance : telle était bien notre direction. Et nous y sommes.
On nous a beaucoup exclus des cercles politiques et professionnels qui hébergent "ce qui compte" à Paris. Les gentils gauchistes, les ex-méchants qui sont devenus sages sont les bienvenus. Pas nous. Pourquoi ? Essentiellement pour cette raison : nous ne sommes pas,
nous n’avons jamais été un journal-miroir, un produit rassurant parce que circonscrit. Nous avons eu et nous avons maintenu la prétention, malgré notre insuccès relatif, de n’être pas seulement un reflet sociologique, mais un agent politique. Cela fut jugé incongru, sans proportion avec nos moyens. Prétentieux. Mais cela est et demeure.

Hervé Hamon.

Politique-Hebdo, 1978