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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le problème de la Fraction - Maxime
Bulletin d’Information de la Fraction de Gauche italienne N°3 - Novembre 1931
Article mis en ligne le 10 février 2019
dernière modification le 12 avril 2019

par ArchivesAutonomies

Renoncement à la fraction. Un bref compte-rendu dans la Vérité du 17 octobre nous fait connaître que "la première Conférence Nationale de l’Opposition de gauche française s’est déroulée, du commencement à la fin, dans une atmosphère créatrice et constructive", et qu’elle a marqué le "caractère fondamentalement international de l’Opposition de gauche".

En effet, dans cette atmosphère créatrice, s’est développé le germe du suicide, et toutes les démarches ont été faites pour obtenir la réintégration en bloc dans le parti avec l’engagement de renoncer à toute activité fractionnelle. Ce qui revient à ceci : 1) que la Ligue Communiste est convaincue, à l’état actuel, de n’avoir pas une fonction propre à remplir, et que pour cela elle doit se dissoudre dans le parti ; 2) que toute directive de caractère international fait défaut à la Ligue, laquelle juge de l’opportunité de son existence du point de vue purement national, d’après un prétendu tournant du PCF, indépendamment de la situation générale de l’IC et indépendamment de toute considération relative aux autres sections de l’opposition internationale de gauche. Et cela à la veille, nous voulons croire, d’une définition relative à la convocation d’une Conférence Internationale de l’Opposition qui devrait jeter les bases d’une véritable Fraction de Gauche Internationale. On pouvait croire que la Conférence de laLigue aurait marqué une étape importante à cet égard ; il faut reconnaître que les dites conclusions sont tout à fait négatives.

Renforcement de la Fraction. L’attitude de tous les partis communistes démontre d’une façon évidente que, même lorsqu’ils sont poussés vers les positions politiques de la gauche, leur principal effort est de conserver et de renforcer les conditions intérieures qui rendent possible l’arbitraire de tout tournant. Les divergences politiques n’ont fait que mettre en évidence ces conditions, et par cela même, la nécessité de la constitution des fractions. Il suffit de voir ledit numéro de la Vérité du 17 octobre pour se persuader que le prétendu tournant actuel du parti français ne vise pas du tout à ces conditions : au surplus s’agit-il d’une manœuvre dirigée à détourner des questions fondamentales le malaise du parti, qui se manifeste par la chute des effectifs, par la perte d’influence et par un mécontentement de la base contre l’oppression de l’appareil : vieille manœuvre déjà usée, qui veut duper le monde en se cachant derrière la formule de l’autocritique. Dans ces conditions, les conclusions de la Ligue paraissent aussi arbitraires que le tournant du parti.

La Ligue, peut-être croit pouvoir utiliser le mécontentement de la base. Mais ce n’est pas en lui donnant l’illusion que nous sommes en présence d’un tournant sérieux qui supprime même la nécessité des fractions, qu’elle pourra l’utiliser ; bien au contraire en démasquant la manœuvre, et en aidant ainsi la base à comprendre les véritables raisons du malaise de la fraction, et en ralliant donc la base à la fraction. Seulement ainsi, en renforçant la fraction, on renforce en même temps le parti — qui n’est pas l’appareil — et on contribue à son redressement.

Le mot d’ordre du renforcement de la fraction n’est opposé au mot d’ordre du renforcement du parti, que si l’on entend par parti l’expression de l’appareil. D’ailleurs, on ne peut comprendre cette opposition que si l’on considère la fraction comme une chose déjà séparée du parti : ceux-là seulement ont peur de ce mot d’ordre, qui se sentent déjà séparés du parti et qui n’osent pas l’avouer. Pour nous il s’agit de bien autre chose : on a prononcé notre expulsion et on a pu par cela nous priver de certains droits ; mais aucune excommunication ne peut nous priver du droit fondamental de rester unis au parti : par la fraction nous nous relions à la base du parti, en ayant ainsi la possibilité de nous considérer comme une minorité qui tend à devenir majorité.

Le problème de la fraction. Les conditions particulières de notre fraction donnent lieu à une série de questions que nous ne voulons pas discuter ici. Mais la question fondamentale et qui nous aide à résoudre toutes les autres, est de résoudre le problème central de la fraction elle-même. C’est-à-dire : comment se justifie la formation de la fraction, et quelles sont ses perspectives ?

Si nous considérons les différences entre l’opposition et les appareils dirigeants des partis communistes, il faut reconnaître qu’elles ont été parfois d’une telle profondeur que les bases mêmes les plus essentielles du parti étaient mises enjeu : de l’indépendance du parti au bloc des partis, pire encore, à l’assujettissement du parti — de la lutte de classes au bloc des classes — du parti prolétarien aux partis bipartites — etc. : voilà des conceptions diamétralement opposées, inconciliables en définitive avec l’unité du parti. Si donc, indépendamment d’autres considérations sur lesquelles nous viendrons, cette constatation suffit à justifier la formation d’une fraction qui surgit en défense de la tradition idéologique du parti, elle suffit aussi à nous persuader qu’on ne peut pas exclure a priori que cette fraction aboutisse à un véritable parti. Mais il est hors de doute que nous ne poursuivons pas ce but, et que nous souhaitons au contraire l’autre solution : le redressement du parti, et que la première solution reste subordonnée à l’échec de la deuxième. En tout cas nous devons considérer la fraction comme l’organe spécifique déterminant la solution de la crise communiste.

Justification de la fraction. Les divergences auxquelles nous venons de faire allusion, n’ont pas déterminé un éclaircissement politique complet ; dans le sens que, malgré leur profondeur, il faut considérer que la fraction dirigeante du parti ne les a pas développées logiquement dans une ligne suivie jusqu’au renoncement catégorique aux principes fondamentaux de notre parti. Nous assistons au contraire à une suite de tournants les plus contrastants, et en même temps à l’effort de justifier les méfaits et les innovations doctrinaires en se réclamant de ces principes mêmes, par des constructions grotesques qui, si elles contribuent on ne peut mieux à la désorientation générale (phénomène nécessairement transitoire) elles ne suffisent pas à changer définitivement la physionomie du parti prolétarien. Mais le danger est là.

Et on ne peut pas non plus fermer les yeux sur le fait qu’une transformation profonde s’est parallèlement opérée dans le parti, au point de vue organisatoire. Celle-ci se concrétise dans un régime intérieur s’opposant à tout éclaircissement politique et tendant à annuler constamment la capacité critique du parti vis-à-vis des exigences de cet éclaircissement.

Devant ce désarroi idéologique et ce poids organisatoire négatif, on ne voit de solution de la crise communiste que dans l’organisation d’une force opposée positive, dirigée à l’élaboration méthodique et collective, par la presse, les réunions, les conférences, etc., du procès idéologique capable d’aboutir à l’éclaircissement politique ; soulignons donc que la fonction organisatoire de la fraction est inséparable de sa fonction idéologique.

Les deux issues de la fraction. La fraction ainsi comprise, c’est l’instrument nécessaire pour l’éclaircissement politique qui doit définir la solution de la crise communiste. Et l’on doit juger comme arbitraire toute discussion opposant l’issue de la fraction exclusivement dans le redressement du parti, à l’issue de la fraction dans un deuxième parti, et vice-versa. L’une ou l’autre dépendront de l’éclaircissement politique obtenu, et ne peuvent pas dès maintenant caractériser la fraction. Il est possible et souhaitable que cet éclaircissement se concrétise par le triomphe de la fraction dans le parti, lequel retrouvera alors son unité. Mais on ne peut pas exclure que cet éclaircissement précise des différences fondamentales qui autorisent la fraction à se déclarer elle-même, contre le vieux parti, le parti du prolétariat ; celui-ci, à la suite de toute le processus idéologique et organisatoire de la fraction, relié aux développements de la situation, trouvera les bases effectives pour son activité. Dans un cas, comme dans l’autre, l’existence et le renforcement de la fraction sont les prémisses indispensables pour la solution de la crise communiste.

La fin de la fraction. Pas de doute à cet égard : la disparition de la fraction ne peut que coïncider avec la solution de la crise communiste ; elle disparaît dans le parti redressé ou elle devient le parti. Mais il faut dire clairement que pour la réalisation de la première hypothèse, nous devons considérer la transformation du parti et du point de vue idéologique et du point de vue organisatoire, inséparablement ; c’est-à-dire que l’idéologie et l’organisation, et par conséquent l’activité du parti, doivent être l’expression de la conscience et de la volonté collective du parti.

Par suite de circonstances, dont la connaissance nous aidera à former le programme de la fraction, les relations normales d’interdépendance entre la base du parti et l’appareil dirigeant ont été rompues, et substituées par des relations de pure dépendance mécanique de la base à l’appareil : la conscience et la volonté collective du parti, qui devraient créer l’appareil et lui donner les directives fondamentales, sont suffoquées : la base a perdu le contrôle de l’appareil et celui-ci vit de sa propre vie, ce qui constitue la cause fondamentale de ses grandes fautes et peut amener les partis à leur perte définitive. Le même phénomène maladif, avec des conséquences non moins funestes à l’échelle mondiale, se retrouve entre les sections nationales et le centre dirigeant international, et dans ce centre même entre la majorité et une toute petite minorité toute puissante. Mais les tâches historiques du prolétariat sont inséparables de sa conscience et de sa volonté s’exprimant par son spécifique instrument le parti de classe. Cela signifie que le parti qui n’est pas l’expression constante de la conscience et de la volonté collective de l’avant-garde prolétarienne ne peut pas donner les garanties nécessaires pour la direction des luttes vers l’accomplissement des tâches historiques du prolétariat.

Concrètement : même si l’appareil imposait au parti un tournant politique s’identifiant à 100 % avec le programme (qu’il faudrait bien concrétiser) de l’opposition ; même — disons l’impossible — si l’appareil imposait au parti un tournant organisatoire et de régime intérieur s’identifiant à 100 % avec le programme statutaire (qu’il faudrait aussi concrétiser) de l’opposition ; même dans les deux cas réunis, ces coïncidences ne nous autoriseraient pas à dissoudre la fraction, qui aurait encore à accomplir ses tâches spécifiques. La possibilité de la contrainte aveugle d’une bonne ligne ne donne aucune garantie contre la contrainte également aveugle d’un tournant opposé. Il faut que la bonne ligne soit vraiment l’expression de la conscience et de la volonté effective du parti, et non de l’arbitraire de l’appareil. Jusqu’alors on ne peut pas enlever au parti son unique garantie, la fraction. La question ce n’est pas d’aboutir à un accord avec l’appareil qui s’impose au parti, mais d’aboutir à l’accord avec le parti qui s’impose à l’appareil ; alors seulement les dispositions de l’appareil pourront donner les garanties nécessaires de sérieux et de continuité d’une ligne politique prolétarienne, lesquelles justifieront la disparition de la fraction

CONCLUSION. Comprendre ce que nous venons de dire, signifie s’être posé et avoir résolu le problème de la fraction elle-même. Et nous ne sommes pas loin de la vérité si nous affirmons que presque tous les groupes de l’opposition n’ont pas encore abordé ce problème fondamental. Et alors, et seulement pour cette raison, il est possible de confondre l’activité créatrice avec la détermination au suicide, et d’exalter l’internationalisme de l’opposition dans le moment où on lui tourne le dos pour rentrer dans le parti. Sans doute, la rentrée dans le parti faciliterait notre tâche, mais puisque celle-ci est inséparable de la fraction, il faudrait que la rentrée n’impliquât pas le renoncement à la fraction. Et cela est... du moins prématuré.

Maxime [1]