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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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DE L’ORA A L’OCL
Extraits du livre "Etat des lieux... et la politique bordel" - Editions Acratie, 1986 - pages 13-19
Article mis en ligne le 30 juin 2018
dernière modification le 16 septembre 2018

par ArchivesAutonomies
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L’OCL est née de l’ORA (Organisation révolutionnaire anarchiste), qui elle-même est issue de la FA (Fédération anarchiste), lors d’une scission en 1969. Il faut peut-être rappeler le rôle que se donnait l’ORA et un peu de son histoire pour mieux comprendre notre évolution.

Il nous semblait qu’en mai 68, la FA, majoritaire chez les anarchistes organisés, était passée complètement à côté des mouvements d’alors, figée dans ses discours idéologiques et son manque de pratique, et qu’elle laissait le champ libre aux trotskystes, maoïstes ...

Les communistes libertaires de l’ORA, ceux organisés au préalable en tendance au sein de la FA (de 67 à 69) et pour la plupart issus des luttes de 68, et d’autres non passés par la FA, n’étaient pas venus à l’anarchisme par seul idéal philosophique. Ce qui unifiait ces militants, c’était la volonté d’engager une pratique à la base et l’importance accordée à l’intervention militante, non exempte d’ailleurs d’une certaine tendance à l’activisme. La période était alors analysée comme quasiment pré-révolutionnaire, et en tout cas porteuse d’un fort potentiel libertaire ou anti-autoritaire, capable de ruptures radicales.

Elle paraissait donc particulièrement faste pour que soient entendues et reprises les positions communistes libertaires par une fraction du mouvement ouvrier.

D’où la stratégie élaborée pour que l’ORA soit à l’initiative d’un "pôle révolutionnaire attractif ouvrier", d’un regroupement d’une "frange radicalisée de travailleurs" et "aide" à sa structuration.

D’où le rôle donné à l’organisation, entendue, comme capitalisatrice d’acquis, garde-fou contre les récupérations de tous bords, capable d’affirmer la présence anarchiste dans les luttes de classe (alors que la FA, à l’époque, les niait encore), et de proposer un projet de société révolutionnaire. L’ORA se présentait comme garante du "projet autogestionnaire, prolétarien, anti-hiérarchique et anticapitaliste."

D’où aussi la volonté de construire une organisation efficace, cohérente, avec pour référence la plate-forme dite d’Archinoff (élaborée par un groupe de communistes libertaires russes exilés en 1926), reposant sur les principes de l’unité théorique, stratégique et la responsabilité collective.

Cette vision de l’organisation et de son efficacité nous poussait à la concevoir comme le centre du mouvement social, comme la représentation de la fraction la plus radicale du mouvement ouvrier. En cela, nous ne nous différencions pas des groupes gauchistes, avec lesquels nous entretenions des rapports conflictuels de frères ennemis : nous cherchions à rivaliser et à composer avec eux, nous nous situions politiquement par rapport à eux.

Nous jouions la carte de l’intervention centrale, donc parisienne (70 à 75) qui, malgré un contenu visant à populariser l’auto-organisation et l’autogestion, n’en était pas moins très partidaire dans la forme, en faisant valoir notre sigle et en cherchant à absorber un certain nombre de militants.

Cependant, le décalage et les contradictions devenaient de plus en plus forts entre, d’une part, les élaborations théoriques sur le rôle de l’organisation et la stratégie à mener et, d’autre part, les pratiques sur le terrain (entreprises, quartiers) et à long terme, que des militants étaient nombreux à mener dès 1973 dans des structures larges et sur des bases d’auto-organisation.

Contradictions qui s’aiguisaient d’autant qu’elles correspondaient à la fin de l’apogée du gauchisme, au début de sa crise politique, théorique et militante et dont nous subissions de l’intérieur et de l’extérieur les contre-coups.

Ceci déboucha sur la "crise" de 76, amenant à une scission au sein de l’ORA et à la constitution d’une part de l’OCL, d’autre part de l’UTCL (Union des travailleurs communistes libertaires).

Cette scission, outre ses fondements politiques, a reproduit toutes les tares moins avouables (magouilles, insultes, conflits affectifs) inhérentes à tout groupe fonctionnant aussi en vase clos, surtout lorsqu’il s’agit de déterminer, tendance contre tendance, une orientation plutôt qu’une autre.

Deux positions se faisaient jour :

- D’un côté, continuer à faire partie, en tant qu’organisation, de l’extrême gauche, ceci impliquant de privilégier les cartels d’organisation au détriment des structures larges ; donner la priorité à l’intervention dans les lieux de travail, par l’intégration au syndicalisme, la CFDT et la CGT étant présentées comme des "organisations de masse des travailleurs" où se retrouvait la fraction la plus gauche du prolétariat ; concrétiser notre projet politique à présenter aux travailleurs en élaborant un programme de revendications ; construire une organisation solide et influente dans le mouvement ouvrier, dont la base essentielle serait les militants travaillant en entreprise.

- De l’autre côté, remettre en cause le rôle de l’organisation élaboré par l’ORA, en ne la considérant plus que comme un lieu, parmi d’autres, du mouvement social ; abandonner la séparation entre front principal et front secondaire (cf.texte sur les luttes de libération nationale) ; se situer non plus par rapport aux organisations mais dans et avec les mouvements sociaux, et leurs formes de regroupement, de lutte et d’expression, ceci impliquant un autre type de fonctionnement, un autre rapport aux gens avec qui nous luttions.

Tout cela n’allait pas sans flou, ni sans ambiguïté ; nos analyses, en particulier sur la notion de "mouvement", étant remaniées et actualisées en fonction de la période et de nos échanges.

De 75 à 78, nous avons souvent utilisé le terme de "nouveau mouvement de masse" pour caractériser à la fois les nouvelles formes de luttes et les nouvelles couches sociales qui les menaient (Lip, Cerisay, paysans-travailleurs, lycéens ... ).

Mais plus que d’un mouvement, il y eut dans les faits, un glissement vers ce qui semblait en être l’expression politique : une juxtaposition de regroupements essentiellement constitués de militants politiques, qui essayaient de se recomposer dans des collectifs ou comités larges et divers, rejetant un certain type de militantisme lié au gauchisme, et imprégnés d’une sensibilité anti-autoritaire.

D’autre part, de nouvelles analyses apparaissaient. Fortement influencées par la situation italienne et favorisées à la fois par la crise d’un certain marxisme "économiste" à prétention scientifique et par les premières perceptions de ce qui était en jeu dans les restructurations, ces conceptions avançaient la thèse que la nouvelle combativité émergeait parmi une frange de jeunes citadins qui avaient d’autres aspirations que de se vendre 40 heures par semaine jusqu’à la retraite dans le salariat traditionnel.

Et la tentation fut grande alors de prendre pour référence ce jeune prolétariat précaire et de le promouvoir, sinon comme "nouvelle figure de classe" voire "sujet révolutionnaire", du moins comme couche sociale porteuse d’une dynamique de recomposition d’un mouvement antagonique à l’ordre capitaliste. C’est ainsi que l’OCL, sur la région parisienne, fit le choix d’un pôle d’intervention centrale dans ce qu’on a appelé "l’autonomie parisienne", se plaçant en concurrence avec les autres organisations de l’autonomie parisienne organisée (Camarades ... ). Cette pratique attira à l’OCL sur Paris un certain nombre de jeunes précarisés de par leur statut social et de par l’éclatement de toute vie un peu collective dans la capitale.

En province, la démarche des militants était très différente ; plus insérés dans des dynamiques locales, confrontés à d’autres situations sociales moins spectaculaires et moins médiatisées, sensibles au rejet ambiant de l’interventionnisme gauchiste et partidaire, ils avaient tendance à commettre l’excès inverse, c’est-à-dire à se diluer dans des pratiques larges, de se replier dans le localisme, à privilégier les instruments et les moyens d’expression (journaux de contre-information, radios) par rapport aux contenus.

L’incompréhension et le décalage entre Paris et la province se faisaient plus forts. Front libertaire, fabriqué matériellement à Paris, était le reflet public de cette contradiction et de l’environnement social et politique de ceux qui y étaient le plus investis : "L’autonomie" apparaissait dominante dans le journal (de 77 à 79).

Les militants de province étaient de moins en moins impliqués et actifs dans la prise en charge du journal, qui connaissait en outre un terrible endettement.

D’une contradiction non résolue ou non dépassée au sein de l’OCL, on en est arrivé progressivement à une situation de crise ouverte. Il a fallu créer une nouvelle dynamique pour tenter de sortir de ces impasses et proposer un autre type de mensuel, que nous avons appelé Courant Alternatif, conciliant :

- une prise en charge réellement active et collective du journal ;

- un moyen privilégié de susciter des débats et des échanges quasiment permanents (C.J. mensuelles prolongées par une rencontre-camping annuelle en été), entre nous et avec ceux qui ont une démarche politique proche de la nôtre (la référence à l’anarchisme ou au communisme libertaire n’étant pas la condition nécessaire ni suffisante) ;

- un contenu de moins en moins idéologique, partant d’implications militantes dans des milieux sociaux divers, cherchant à dépasser l’événementiel ou le localisme sans prétendre à la globalité ni à la solution miracle ;

- un contenu plus maîtrisé aussi, rompant avec les analyses simplistes et unilatérales, les engouements subits, le triomphalisme à courte vue et la réthorique propagandiste, ensemble d’éléments qui ont marqué quasiment tous les groupes dits révolutionnaires de l’après-68 et qui, c’est heureux, ne fonctionnent plus très bien.

Cette mise en place d’un autre fonctionnement du journal a rencontré une réelle motivation car elle s’accompagnait en même temps d’une réflexion sur notre intervention et notre fonction en tant que militants d’une organisation spécifique.

Sans l’OCL, il faut reconnaître qu’il n’y aurait pas de Courant alternatif, car il est, dans son contenu et dans son fonctionnement, le reflet de nos investissements, de notre façon d’appréhender les événements, de notre conception de l’intervention politique.

C’est ainsi que s’affinaient en même temps notre référence mouvementiste et notre rapport politique à ce qui nous entoure.

Nous ne faisons plus référence à la notion d’un mouvement, qui nous servait un peu d’incantation passe-partout et pouvait recouvrir des choses très différentes : regroupement composé en majorité de militants politiques spécialisés ; ou bien groupes coordonnés sur un type de lutte ; ou bien encore gens qui bougent à un moment donné... Cette référence à un mouvement recoupait des stratégies tout aussi différentes : de la dilution complète, du "non interventionnisme", du suivisme, évitant d’aborder le rapport entre spontanéité et pouvoir... jusqu’à l’entrisme, le dirigisme, l’intervention partidaire...

Ce qui existe c’est, ici ou là, des gens qui sont en mouvement, liés à des groupes sociaux, des collectivités ; et c’est de notre place parmi eux, de la prise en compte de la réalité locale et sociale du moment et des objectifs propres à ces gens que dépend notre orientation politique.

Il ne s’agit pas d’être dans un mouvement par stratégie, mais de chercher à ce que ce mouvement en ait une, vive et gagne.

Un mouvement n’est pas un simple regroupement de militants. Ce sont des gens touchés par un problème précis et qui tentent de réagir à telle ou telle forme de l’oppression et de l’exploitation qu’ils subissent ; c’est aussi ce que sont ces gens, leur réalité sociale, pour quoi ils luttent et quelles chances ils ont de gagner.

Dans la période actuelle de recul des luttes, mettre en priorité la construction du mouvement libertaire ou d’une organisation est illusoire et ne sert à rien. Nos faibles forces doivent servir à renforcer, créer, aider à ce que se constituent divers petits regroupements des gens en mouvement. Pour cela, il faut que les militants libertaires qui s’y trouvent partagent intimement et réellement la réalité sociale, les besoins, les objectifs des gens qui luttent, sinon il ne s’agit que d’un entrisme déguisé, de dirigisme ou d’un léninisme qui ne s’assume pas.

Quant à la radicalité, ce n’est pas une position politique à un moment donné, toute "juste" qu’elle puisse paraître, mais l’impact de cette position sur ce qui l’entoure, les brèches, les failles, les avancées qu’elle peut permettre.

L’existence de gens en mouvement dans la société est plus importante que l’existence d’un mouvement libertaire spécifique et relativement "fort". Ou, plutôt, il ne peut qu’en être la conséquence. Ce sont dans des situations de rupture, de questionnements, d’avancées que les gens, individuellement et collectivement, peuvent s’ouvrir à d’autres perspectives plus proches de notre projet politique.

Lorsque historiquement le mouvement libertaire a été fort, c’est parce qu’il était issu d’un large mouvement social. Il était né dans et par les problèmes qui se posaient à un moment donné et en son sein devenait une force de proposition et d’action. Or, depuis cette époque, les termes de la proposition se sont retournés, d’où l’inefficacité et le caractère idéologique de la mouvance libertaire.

Et, dans un sens, le problème de l’organisation spécifique est lié à ce qui précède : elle n’a de sens que si elle met en rapport des gens politiquement proches qui justement sont impliqués dans ces mouvements.

P.S. :

Nous rappelons que dans la rubrique du journal Front libertaire des luttes de classes, l’on peut trouver quelques brochures de l’OCL.




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