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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La situation actuelle et notre programme
Noir et Rouge N°25 - Octobre-Novembre 1963
Article mis en ligne le 7 octobre 2018
dernière modification le 23 juin 2018

par ArchivesAutonomies
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L’article qui suit est une des dernières œuvres de Maria Isidorovna Goldsmit, plus connue sous le nom de Maria Korn, ou Maria Isidine. Elle l’écrivit vers 1930, quelques années seulement avant sa mort survenue le 11/1/1933 à Paris.

Nous avons déjà donné dans "Noir et Rouge" n° 3 un de ses textes : "Au sujet de l’organisation", qu’elle écrivit en octobre 1906 pour la Conférence des anarchistes-communistes russes, à Londres. Maria Korn a été une des militantes les plus remarquables du mouvement anarchiste russe. Pendant de longues années elle fut l’une des collaboratrices, en émigration, de P. Kropotkine, qu’elle suivit en Russie. Quelques années plus tard, elle devait de nouveau prendre le chemin de l’exil.

* * *

La situation actuelle, dans le domaine des idées sociales, est le plus souvent, définie comme "une crise idéologique", dans le sens d’un échec de tous les partis et de tous les programmes existant avant la guerre mondiale. Et on ajoute souvent qu’il nous faut aujourd’hui quelque chose d’absolument neuf étant donné que tous les vieux idéaux et toutes les vieilles routes sont dépassés et ne mènent nulle part.

Nous ne voyons réellement aucun idéal neuf qui puisse donner vraiment quelque chose de juste et d’humain, nous ne pouvons même déceler aucun élément positif récent. Et ceux qu’on nous montre sont plutôt des idéaux bien plus dépassés et pires que ceux qu’on a classés comme "idéal d’avant-guerre". Le "neuf" n’est qu’une exhumation, une résurrection des principes qu’on considérait depuis plus de trente ans comme complètement et définitivement morts. Cela ne veut, bien sûr, pas dire que ces quelques dizaines d’années n’ont rien changé et qu’il est aujourd’hui nécessaire et suffisant de parler le langage utilisé au début de ce siècle et à la fin du siècle précédent.

Si l’époque contemporaine n’a pas pu donner dans le domaine des idées sociales avancées quelque chose de réellement neuf, du moins a-t-elle posé devant les conceptions et les idées déjà existantes, des exigences nouvelles, des tâches actuelles. Prendre en considération ces nouvelles exigences, répondre à des tâches nouvelles, est l’obligation de toute tendance sociale sinon, elle se condamnera elle-même conne pratiquement inacceptable et inapplicable dans la vie réelle. Une telle attitude à l’époque où les structures sociales actuelles craquent et où l’on cherche des structures nouvelles ne serait qu’une grave erreur.

* * *

La conception théorique de l’anarchisme a été élaborée et formulée à une époque où la révolution sociale et la destruction de l’ordre existant étaient envisagés pour un avenir plus ou moins éloigné. Dans cette perspective, il suffisait d’avoir en vue, comme programme, les points essentiels de départ , même formulés d’une manière assez vague.

Actuellement, le moment d’une réalisation nous semble plus proche, cet avenir s’est rapproché, c’est pourquoi il est nécessaire d’avoir un programme plus précis, de proposer des solutions concrètes aux questions que la vie pose devant nous.

Mais quelles sont ces questions et ces tâches ? On peut les classer en trois catégories :

- les tâches économiques,

- les taches politiques,

- et celles d’un caractère éthique et social plus vaste.

Pour nous, ce sont les questions économiques qui sont au centre du problème : ce sont elles qui attirent avant tout l’attention et leur solution semble la mission historique de notre temps. De plus, de la solution des problèmes économiques de la société, dépendent en grande partie les solutions politiques, culturelles, éthiques. etc.

La crise économique mondiale actuelle a démontré quo le système capitaliste — en partie à cause de sa propre évolution inévitable en partie à cause des perturbations économiques liées à la guerre — est arrivé à un tel degré d’absurdité, que sa continuation même proche semble impossible ; ses jours semblent comptés. Ce ne sont d’ailleurs pas uniquement des causes historiques et économiques qui ont mis en doute son évolution mais aussi un changement profond dans la psychologie et dans l’attitude des masses opprimées. Mais quel autre système doit-il le remplacer ?

Les essais de construction sociales nouvelles qui se réalisent sous nos yeux, en Russie donnent-ils une réponse satisfaisante à cette question ?

Le programme que les bolcheviks s’efforcent de réaliser en Russie, n’est en réalité pas si radical qu’on veut le présenter  ; il introduit dans le domaine économique des changements plutôt superficiels. Ainsi, la nationalisation, comme moyen de production et comme gestion de toutes les richesses publiques dans les mains exclusives du gouvernement, qu’ils proclament être la condition de la construction du socialisme, n’est en effet qu’une forme différente, plus totalitaire, de capitalisme étatique. L’Etat se présente comme l’union, le tout plus puissant patron capitaliste qui tient en mains des millions d’ouvriers salariés — tout un peuple. Le travail, par cette métamorphose du capital (de privé en étatique, en passant par la société anonyme et le trust), ne devient pas libre, pour autant. Le salarié ne peut pas changer de patron : pire, il n’arrive même pas à défendre, à lutter, car le nouveau patron a non seulement le pouvoir économique mais aussi le pouvoir politique et administratif. La grève — cette arme que les ouvriers ont forgé dans leur lutte contre le système capitaliste — est considérée comme un crime politique ; les organismes professionnels, les syndicats — ces défenseurs naturels des intérêts des ouvriers — sont transformés en instruments officiels destinés à servir les intérêts des nouvelles exploitations mais non les intérêts des exploités.

Toute cette réalité est très éloignée du tableau que nous considérons habituellement comme la condition des travailleurs dans une société socialiste.

Et elle est même devenue encore plus sombre, ces dernières années, depuis qu’a commencé en Russie, la collectivisation forcée des paysans. Il ne s’agit pas d’expropriation des gros propriétaires terriens — celle-ci s’est vite faite pendant la Révolution — il s’agit cette fois-ci d’une opération... encore plus "grandiose" : la spoliation des travailleurs paysans de cette même terre que la Révolution leur avait donnée, tout simplement pour obéir à un schéma simpliste du marxisme qui prône la transformation des paysans en prolétaires salariés. Il faut ajouter que le prix de cette terrible oppression et des souffrances incalculables de la population laborieuse des champs et des villes, n’a même pas apporté quelque bien être matériel ni même quelque amélioration de leurs conditions de vie : les besoins élémentaires des masses ne sont pas, le plus souvent, satisfaits — c’est la ruine et la misère.

* * *

Dans le domaine politique, on peut observer un phénomène paradoxal. Les déceptions des régimes parlementaires et de leur fiction pseudo-volonté-du-peuple, sont très fréquentes. Les forces financières et les banques qui dirigent derrière les coulisses les institutions politiques ont commencé dernièrement à agir d’une manière tellement ouverte et cynique que l’illusion sur l’honnêteté et la sincérité des jeux politiques des classes au pouvoir ne résistent plus.

On parle partout de "crise du parlementarisme". Mais ici, aussi, dans quel sens dirige-t-on les issues de cette "crise" ?

Il est étonnant de constater que la pensée politique également ne regarde pas en avant, mais plutôt en arrière. On ne cherche pas des solutions par l’autogestion, l’autonomie, les principes fédéralistes, la limitation la plus grande possible des prétentions du pouvoir, mais au contraire on cherche à augmenter le pouvoir étatique, le pouvoir personnel, on va vers différentes formes de dictature, du fascisme à droite, jusqu’au bolchevisme à gauche.

Cette dévalorisation de la liberté même toute relative, que les peuples ont acquise par tant de sang, de souffrance, de Révolutions, peut en partie s’expliquer par les habitudes créées par la guerre ; quand, pendant quatre ans toute l’Europe a été transformée en un camp militaire, cela ne peut pas ne pas influencer le psychisme social et collectif.

Mais le régime dictatorial ne répond pas, lui non plus, à la question : quelle forme politique doit remplacer le régime parlementaire, dépassé et pourri. Ou plutôt, la dictature est une réponse absurde, réactionnaire, rétrograde, cynique.

* * *

Nous pensons que le même esprit pénètre aussi le domaine qu’on peut appeler éthique ou plus simplement humain et social. Expliquons-nous.

La guerre, la dictature de droite, et de gauche, l’organisation économique type "communisme de guerre", les essais de "vie socialiste" en Russie, tout cela entraîné une dévalorisation non seulement de la liberté mais aussi de l’individu  : on lui refuse tous les droits, on exige sa pleine absorption dans la collectivité. La société est tout, l’individu n’est rien. Les uns au nom du devoir patriotard, les autres au nom des intérêts du "pouvoir prolétarien", tous sacrifient tous les besoins, toutes les aspirations humaines, individuelles. Si le 19ème siècle a été marqué par les efforts constants vers une libération et un épanouissement de l’individu, le 20ème siècle est le triomphe du collectif. Mais l’humanité peut-elle accepter un tel sacrifice ? L’individu qui se développe de plus en plus intellectuellement, qui prend de plus en plus conscience de ses droits et de ses besoins, peut-il accepter ce retour vers l’esclavage intellectuel ?

Il est évident que ce problème ne peut pas être résolu si on ne trouve pas une forme sociale dans laquelle le développement libre de l’individu s’accorde avec les intérêts de la société. Les

anarchistes, plus que tous les autres, (car les plus près de cette société harmonieuse) doivent porter leurs efforts à cette réalisation.

Toutes ces questions se posent à nous, comme à toute pensée sociale actuelle. Qu’y pourra répondre l’anarchisme ?

* * *

Quelque soit l’aspect de la vie vers lequel nous nous tournons, nous devons avant tout avoir en vue notre point de départ fondamental : la société est la forme naturelle et nécessaire de la vie des hommes, sans laquelle l’humanité ne peut ni exister, ni se développer ; mais cette société doit être faite pour les hommes, les servir, elle ne doit pas demander le contraire, exiger que les hommes servent cette société pour elle-même, en dehors des nécessités et des besoins de ces hommes mêmes. Car l’être humain est la seule réalité existante. Chaque système social a une optique différente : comment et de quelle façon assurer le bien être et le développement matériel et moral de ses membres. Les formes économiques et politiques ont une importance et un intérêt uniquement dans le sens où les individus, qui composent cette société lui donnent.

A partir de ce principe fondamental, quelles réponses pouvons-nous donner aux questions soulevées plus haut ?

Nous ne pouvons évidemment pas envisager comment nous pourrons réaliser nos objectifs dans quelle mesure, ni ce que sera, à ce moment, la réalité objective. C’est pourquoi, il ne faut pas essayer de construire tel ou tel programme dans le détail, mais voir dans les grandes lignes comment doit être orientée l’activité anarchiste, en ce moment, et dans notre situation historique.

Dans le domaine économique, nous pouvons schématiser notre point de vue sur ces deux idées centrales :

- organiser la production de manière à pouvoir satisfaire le plus complètement possible les besoins, c’est-à-dire la production envisagée à la lumière dé la consommation, et non pas comme source de profit, de pouvoir, de privilèges, de pressions.

- libérer le travailleur en supprimant le caractère de salariat, de séparation entre ceux qui vendent leur force pour vivre et ceux qui possèdent les moyens de production et d’investissements, les patrons, les capitalistes et les exploiteurs. Cet état de soumission et de division en classes existe même quand le propriétaire et le financier ne sont que l’Etat ou plus simplement une société anonyme qui nomme un gérant direct.

La voie qui conduira à ces deux buts passe avant tout par la remise des moyens de production aux mains des producteurs eux-mêmes. Sous quelle forme ? Probablement à partir d’unions professionnelles et syndicales, de conseils d’ouvriers et de conseils d’entreprises, de comités d’autogestion, etc. Ces organisations de production ont surgi spontanément chaque fois qu’un effort révolutionnaire a dû assurer la consommation et la défense. Il ne doit pas y avoir dans ces organisations de séparation entre les travailleurs manuels et les intellectuels, de privilège pour telle ou telle catégorie.

Pour que les organisations de production, qui sont appelées à prendre en mains la production après l’expropriation du capital, remplissent pleinement leur futur rôle, il faut envisager dès maintenant, leur préparation idéologique et technique. C’est pourquoi tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, aide cette préparation, présente un intérêt sérieux : l’élargissement des connaissances économiques et professionnelles, des données statistiques, du contrôle ouvrier, etc.

Ensuite, au lendemain de la Révolution, se posera un problème assez difficile : comment augmenter la productivité du travail car, nous l’avons dit, la production doit s’orienter vers une satisfaction la plus complète possible de la consommation. Si la production actuelle, dans tel ou tel secteur, à un moment donné, donne des excédents de produits manufacturés, ces "excédents" sont en réalité destinés non à combler les besoins, mais à servir de base aux spéculations, à des marchandages, c’est-à-dire toujours pour des profits supplémentaires.

La société révolutionnaire, de par son principe primordial de faire cesser les profits et les privilèges, doit envisager de mettre toutes les richesses disponibles à la disposition de tous. Mais ces richesses, du moins au début, dans la période de lutte violente, de destruction et peut-être aussi de guerre civile, ne seront pas immédiatement suffisantes. C’est pourquoi, dès que les conditions le permettront, la production devra reprendre et s’intensifier ; mais comment ? Commençons par ce qu’on doit ne pas faire, de manière à éclaircir le terrain de la discussion.

En premier lieu, il ne faut pas prendre en exemple ce qui se déroule devant nos yeux en Russie, où le propriétaire et patron unique — l’Etat — exige que les ouvriers soient fixés, une fois pour toutes et sans possibilité de changement, à telle entreprise ; ni les moyens d’accélérer la

production, en punissant les uns et en donnant des privilèges aux autres. Tous ces moyens non seulement sont imposés par la violence, arbitrairement, mais aussi sont des vestiges des temps passés de l’économie capitaliste et même de l’économie pré-capitaliste du Moyen-Âge ; de celle de l’esclavage. Ils démontrent en tout cas une seule chose, la psychologie éternelle des maîtres d’esclaves. Même si l’on peut reconnaître — ce qui n’est ni démontré ni sûr — que cette économie de dirigisme absolu mène plus vite à des résultats tangibles, on ne doit pas sacrifier aux moyens ce qui est beaucoup plus essentiel le but. Ici, précisément, nous savons que dans le processus de production c’est le travail, conscient et libre, qui représente le but, conscient dans la justice, et libre dans la joie de la création. Ainsi, la participation volontaire, l’attitude psychologique des ouvriers, sont des facteurs au moins aussi importants dans le travail que les vertus d’une efficacité immédiate. D’ailleurs, nous avons vu dans certains cas pendant la Révolution quels miracles peut faire le travail, même pour l’efficacité, une fois l’exploitation effacée, une fois envisagée une économie vraiment égalitaire, et socialiste, vraiment humaine.

Il faut aussi poser le problème de cette industrialisation si vantée, synonyme de bien-être, de socialisme ; sur cet autel on sacrifie allègrement des populations entières qu’on condamne à la famine et à la misère. "La Russie doit rattraper au plus vite l’Amérique...", n’est-il pas vraiment absurde d’oublier que l’industrie en Amérique, comme partout ailleurs, a été réalisée par l’exploitation effrénée des peuples, et qu’elle n’a pas apporté le bonheur pour tous ; n’est-ce étonnant d’avoir pour mot d’ordre : "il faut copier l’Amérique capitaliste" - pour pouvoir construire le socialisme.

Une erreur analogue sur le plan économique, et d ’une importance considérable, c’est la conception des rapports entre les villes et la campagne. Nous savons, pour en avoir été témoins, comment ce problème a été résolu dans la Russie actuelle. A partir de conceptions doctrinaires, avec une légèreté vraiment déconcertante, pendant la période dite du "communisme de guerre" et des collectivisations forcées et massives ces rapports ont conduit à la famine catastrophique de 1921. Ils aboutissent actuellement à des souffrances inutiles, aussi bien pour les paysans que pour les citadins. A côté de l’attitude de violence absurde et inutile (nous acceptons la violence uniquement dans la lutte contre l’exploitation de l’homme par l’homme), et celle du petit propriétaire qui n’exploite personne, nous devons avoir une attitude de propagande par le fait, par l’exemple, par les réussites de vie communautaire, par l’évolution inévitable et consciente. Si l’on ruine ces petits propriétaires, si on impose par la violence, par la déportation, une économie collective, on ne provoquera que le refus, le sabotage, la haine, l’échec.

Un autre problème consiste dans la libération du travail. Il faut préciser ici que, quand nous parlons de transmettre la production aux mains des ouvriers eux-mêmes, de leurs propres organismes, même les plus authentiquement ouvriers, seront les propriétaires exclusifs des produits de leur propre travail. Les dangers de la transformation de ces coopératives de production sont suffisamment évidents car elles risquent de se lancer de nouveau dans les bénéfices, l’exploitation.

Les organismes professionnels doivent être uniquement responsables de la production, de la transformation des matières premières en produits manufacturés. Les produits, ensuite, doivent appartenir à toute la société. Il faut donc d’une part, poser la question de la distribution des produits et, d’autre part, de la récompense, de la rémunération du travail.

Nous ne savons pas, c’est évident, comment, quand, et dans quelles conditions seront réalisés les principes anarchistes-communistes de la production. Mais notre activité, dès maintenant doit être pensée et orientée vers toutes les formes qui se rapprochent de nos conceptions. Ces conceptions peuvent être résumées ainsi : le travail et la distribution doivent être séparés. Chaque membre de la société a droit à sa part des biens, non pas uniquement parce qu’il a participé au travail, mais en même temps parce que, comme être humain, il a le droit naturel à la vie. Il serait bien sûr exagéré de prétendre que tous sont aptes à comprendre et à appliquer le principe de la participation au travail, immédiatement et complètement. Mais ici aussi, comme dons la production aux champs ; il faut agir par l’exemple, la propagande, en faisant confiance à l’autogestion, à la conscience, à la solidarité. En tout cas le processus de production doit rester l’œuvre des producteurs, le processus de la distribution doit être confié aux consommateurs, c’est-à-dire à toute la population, par l’intermédiaire de leur association propre, les organismes créés à cet effet.

On peut nous répondre que c’est une vision "des bons sentiments", utopique ; que jamais la société même dans le véritable communisme n’arrivera à répondre à toutes les exigences, toutes les demandes de ses membres ; que dans une époque de crise, et une époque révolutionnaire ; cela est très difficile, les biens de consommation se raréfiant encore plus ; qu’il faut tenir compte des membres "actifs", plus utiles à la société que les autres ; qu’il y aura toujours des fainéants qui ne travailleront jamais, qui exploiteront la société. Il se peut que tout cela soit vrai, que cela devienne vrai. Cela ne changera pas les perspectives, la ligne de direction qui doit être la solidarité, le refus des privilèges, l’exclusion de toute exploitation, la distribution aussi égalitaire que possible même et surtout quand les biens matériels sont limités.

Le besoin de justice, le sentiment de solidarité humaine, sont une telle force do cohésion, de compréhension, qu’il ne faut pas les compromettre à la légère. Et dans ce domaine, le principe de la distribution joue un rôle très important.

Sur le plan politique, la tâche quotidienne, constante et immédiate des anarchistes est la lutte contre toutes les dictatures. Si nous considérons que l’avenir , l’humanité est dans la société libre, la société sans classe et sans pouvoir il est alors évident que son chemin ne passe pas par la dictature. La liberté ne peut pas être édifiée sur l’esclavage, la société et les êtres libres ne sortiront pas de la dictature. La solution de la crise parlementaire par le pouvoir personnel, par le pouvoir absolu aux mains d’une classe, d’un parti ou d’une caste au pouvoir, n’offre en réalité aucune solution. Au contraire, c’est un pas en arrière.

La discussion qui a lieu parmi nous au sujet de la démocratie est étonnante, et même étrange. Aux yeux d’un grand nombre, la démocratie est identifiée non seulement au parlementarisme mais aussi au pouvoir bourgeois, au pouvoir tout court. Ces gens-là oublient complètement que des faits comme l’égalité dans les droits civiques, le changement de la monarchie en république, le contrôle augmenté que la société tâche d’exercer sur les responsables du pouvoir, l’élargissement et l’acquisition de la liberté de la parole, de la presse, de 1’organisation professionnelle — tout cela sans être absolu ni décisif, représente autant de victoires de l’esprit démocratique, des idées de la liberté, de progrès vers l’égalité. Si la bourgeoisie elle-même, à l’époque de sa formation en tant que classe, dans sa lutte contre l’aristocratie, défendait les idées démocratiques, ce n’était pas parce qu’elle s’identifiait avec ces idées, mais parce que son état économique et social da l’époque la privait de tous les droits, elle était le "troisième état". Les religions aussi, défendent, en tant qu’institutions, la liberté de conception, se solidarisent avec les classes opprimées, avec les couches populaires qui luttent pour une égalité politique, juridique ou sociale ; mais cela ne les empêche pas, une fois leur conception imposée, de s’identifier avec l’ordre régnant, d’oublier les principes démocratiques.

Et pourtant, ni la liberté, ni l’égalité, ni la tolérance, ne cessent d’être des mobiles, des besoins de cette humanité en marche et en évolution. L’idéal libertaire d’une société sans Etat n’est en réalité qu’un développement maximum des principes démocratiques, démocratiques non seulement devant la loi, juridiquement, formellement, mais réellement économiquement et socialement.

Quand on. dit que les anarchistes sont contre la démocratie, c’est un peu simplifier les choses. Si les anarchistes refusent la démocratie, c’est comme idéal et forme de gouvernement ; car les anarchistes refusent d’accepter le gouvernement même si celui-ci est dit "démocratique" pour

la simple raison que cette démocratie ne peut être qu’une fiction, dans le cadre étatique capitaliste.

Comme est une fiction la prétendue "représentation populaire". Mais cela ne veut pas dire que les anarchistes sont contre toute représentation, que les décisions doivent être prises de là-haut, quelque part, et ensuite imposées à la base ; cela veut dire que la représentation doit être réelle, c’est-à-dire une autogestion économique et sociale sur le principe d’accords libres de la base. Sur ce point, l’attitude des anarchistes est profondément différente de celle des autoritaristes,, par exemple. Ces derniers disent :

"La démocratie est plaine de défauts ; il faut jeter par dessus bord toute liberté, et l’idée de respecter la volonté du peuple même".

Tandis que les libertaires peuvent dire :

"La démocratie actuelle ne donne qu’une illusion, une fiction de la liberté, de l’autonomie ; il faut lutter pour leur vraie réalisation".

* * *

Les régimes autoritaires et en particulier les dictatures "révolutionnaires" posent toujours la question du droit des révolutionnaires à limiter la liberté de leurs ennemis idéologiques. Il faut souligner qu’il ne s’agit pas de droit d’autodéfense quand il faut, l’arme à la main, lutter contre une attaque armée, défendre la Révolution ; c’est un droit, plutôt un devoir. La question ici est différentes : dans une société où la force dominante est du côté des révolutionnaires, où l’ennemi réel ne représente pas un danger pour cette société — en ce cas, peut-on accepter l’interdiction de journaux, d’organisation, de réunions à ceux qui ne sont pas entièrement d’accord avec les révolutionnaires au pouvoir.

Poser cette question aux anarchistes semble en réalité un non sens, un paradoxe — pour nous, elle ne peut se poser, c’est évident. Pour les bolcheviks, leur réponse est aussi évidente fermement définie et défendue. Mais ce qui est un peu gênant, c’est qu’il y ait des socialistes sincères, des anarchistes même, qui depuis l’avènement de la 3ème Internationale ont essayé d’expliquer un pareil despotisme par des considérations sur des nécessités soi-disant révolutionnaires.

Il n’y a pas à hésiter là-dessus ; si quelqu’un considère qu’un pouvoir fort peut mener l’humanité en avant, il ne eut alors être anarchiste,, il est pour un "despotisme" révolutionnaire comme on était pour le despotisme éclairé et éducatif à l’époque de Voltaire.

Si au contraire, nous comptons sur le développement social de l’humanité, sur ses initiatives spontanées, sur sa capacité de création, si nous attendons avec le développement de l’individu, la force du milieu social nouveau et sain, en ce cas, nous ne pourrons jamais accepter une dictature.

Mais que faire alors des ennemis ? On peut leur répondre par la phrase de ce même Voltaire :

"Vos idées ne sont profondément méprisables, mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que vous arriviez à les exposer sans difficultés".

Surtout que, non seulement l’exemple direct des idées sociales nouvelles sera plus éloquent, mais aussi, une fois la force économique, le pouvoir retiré des mains de tenants des anciens régimes, une fois confiés à l’initiative des forces productrices et sociales réelles, le véritable danger sera très mince.

* * *

En étudiant les principes directeurs dans l’activité anarchiste, on rencontre une difficulté sérieuse, devant laquelle il ne faut pas fermer les yeux. Il s’agit du programme positif qu’on doit proposer aux masses quand la Révolution leur donne, quelquefois pour un temps limité, la possibilité de développer leurs initiatives positives, de démontrer leur rôle créateur.

Il est plus que probable qu’à ce moment les conceptions anarchistes n’auront pas réussi à pénétrer suffisamment profondément les masses pour que les anarchistes arrivent à les entraîner avec eux, dans une construction anarchiste-communiste de la société. Pour réussir cela, il faudrait que l’anarchisme soit dès maintenant, bien connu —dans la période préparatrice — ce qui n’est pas le cas, il faut bien le dire. Au moment de la Révolution, c’est de cela que les Bolcheviks ont précisément peur, les masses révolutionnaires trouvent plus facilement, on peut même dire spontanément cette voie de la société. Mais même si, dans des conditions données, l’influence libertaire n’était pas négligeable, on ne pourrait pas s’attendre à ce que la société immédiatement post-révolutionnaire soit d’un seul coup complètement communiste, encore moins anarchiste-communiste.

A partir de ces considérations, quelques camarades, anarchistes et syndicalistes, en arrivent à envisager la nécessité d’une "période intermédiaire" et d’un "programme minimum" et partiel,

qui serait réalisé pendant cette période. La démarche de leur pensée est compréhensible, et pourtant, ces camarades se trouvent sur une voie fausse. Il n’est pas nécessaire de reprendre ici toutes les argumentations contre tous les programmes minimum. Il faut pourtant rappeler une vérité historique : toute formation idéologique qui, à un moment donné, abandonne la moitié de son programme, perd cette moitié pour toujours ; et ce qu’elle considère comme un programme minimum sera tout son programme. De plus, les amputations se font toujours en premier lieu sur le compte précisément des bases idéologiques : l’activité de cette formation, sa réalité quotidienne ne seront donc bientôt qu’une série de hasards, d’hésitations, de zigzags suivant le vent du jour.

Mais comment faire autrement ?

Nous pensons qu’il faut avoir une ligne directrice, un programme, pour ne pas jouer à cache-cache avec les mots ; ce programme na doit pas être dans le sens des acquisitions concrètes du moment dont nous nous sentons satisfaits, il doit d’abord souligner les exigences, les buts vers lesquels il faut aller. Ainsi, même les acquisitions du moment se placeront dans un contexte plus vaste plus juste, plus révolutionnaire.

Quand il s’agit par exemple, du pouvoir dans la période post-révolutionnaire, on peut dire comme le disent d’ailleurs certains réformistes que

"...dans la période transitoire, le pouvoir doit être conservé pour des buts concrets, pour lutter par exemple, avec la contre-révolution".

Nous pouvons reprendre ce même problème autrement : à n’importe quel moment, dans n’importe quel système de pouvoir, nous devons lutter pour tenter de soustraire le plus grand nombre de fonctions qui sont accaparées par le pouvoir, pour les remettre aux mains d’organisations sociales de base. Il ne s’agit pas uniquement de lutter contre le pouvoir abstrait mais de lui opposer des solutions, des propositions, des organisations adéquates mais non gouvernementales non centralistes, non imposées. I1 faut ainsi essayer de donner le plus d’initiatives, le plus de responsabilités, d’organisations, etc. en ce qui concerne la production aux organismes réellement producteurs, représentatifs, professionnels, créateurs ; de même pour la distribution : les associations, les organisations de distribution, de consommateurs ; de même pour la terre : les unions paysannes, les groupements agricoles locaux ; de même pour les organismes éducatifs de la santé, etc. De cette manière, chaque victoire, chaque parcelle arrachée au pouvoir artificiel et donnée aux vrais responsables, sera un pas en avant, un rapprochement, constant vers l’idéal anarchiste

Par cette méthode, on impulsera l’initiative individuelle et collective le plus loin possible, en lui donnant une exigence et un sens du mouvement vers l’avant.

Dans la période pré-révolutionnaire, cette sorte de programme doit mettre l’accent sur toutes ces formes d’organisation nécessaires pour la vie sociale, pour préparer l’avenir. I1 existe un proverbe : "est détruit uniquement ce qui est remplacé par autre chose". Quand en Russie, le commerce privé a été supprimé, et quand l’Etat a pris en charge ce domaine, d’une part l’incapacité de la bureaucratie étatique à régler cette question, et d’autre part la carence de toute autre initiative ou organisation (les organisations coopératives, par exemple, de vente directe, n’ont ni été encouragées, ni créées — probablement pour des raisons politiques) se sont assez vite révélées. En face d’une situation de plus en plus dramatique la seule solution trouvée par les Bolcheviks a été la NEP, c’est-à-dire la restauration pure et simple du capital privé, et un pas en arrière pour la Révolution.

De toutes les leçons de l’expérience russe, leçons pour tout l’avenir, il faut retenir qu’il est beaucoup plus facile, sur le plan économique, de détruire un système que de l’organiser. De là, l’importance capitale pour tous les révolutionnaires de l’étude du système économique de demain, en l’envisageant, en le préparant, en préparant l’esprit des autres. La Révolution ne doit pas en arriver à avoir pour seule solution une marche an arrière. Ce serait un échec inexcusable.

* * *

En conclusion, parlons d’une question aussi importante que les autres : chaque révolutionnaire honnête et conscient sent l’immense responsabilité qu’il prend, lui et son organisation, en voulant faire un changement aussi total et complet de la société. Cette responsabilité est encore plus aiguë au moment où, après une lutte acharnée, pénible, on aperçoit enfin des possibilités et les perspectives de réalisations pratiques. Il arrive qu’à ce moment, on ait tendance à attendre, à éviter les responsabilités, à vouloir s’assurer plus de conditions d’un succès certain, à vouloir attendre que la masse, elle aussi, devienne plus consciente, plus prête, qu’elle participe à cette responsabilité.

C’est compréhensible, mais c’est extrêmement dangereux : l’histoire humaine et sociale n’attend pas, ne s’arrête pas, et ce moment propice peut être perdu pour longtemps, pour toujours. De plus, c’est uniquement l’expérience qui nous apprendra à éviter 1es erreurs, et le succès définitif ne viendra qu’après. Il faut donc accepter le risque en travaillant, bien entendu, à ce qu’il soit réduit au minimum.

En plus de la préparation préalable dont nous avons parlé plus haut longuement, il y a pour les anarchistes une autre garantie ; c’est que rien ne soit imposé d’en haut, par l’arbitraire de décrets, c’est qu’à tout moment, on fasse appel aux initiatives de la masse elle-même.

Telle doit être notre ligne de conduite, ligne autant idéologique que tactique, dont il ne faut pas nous écarter. Peu importe que la réalisation libertaire soit pour demain, ou pour plus tard.

Maria Korn

(traduit et adapté du russe) Dielo Truda, n° 4I, janvier-avril 1953).

* * *

COMMENTAIRE

Comme nous l’avons signalé cet article a été écrit vers 1930. Il correspond donc à la situation "actuelle" de cette époque. Pour notre époque, il ne peut être valable que dans ses grandes lignes. Pour être fidèle à l’esprit de Maria Korn et aux exigences actuelles, il serait nécessaire d’en faire une analyse de la réalité actuelle, d’en tirer les conclusions sûrement différente de celles que Marin Korn a faites pour son époque. Ce travail est d’ailleurs fait, du moins théoriquement, à tous les Congrès, les rencontres, les journées de travail anarchistes. Dans ce sens, le travail de Maria Mort peut nous servir d’exemple de sérieux d’exigence de fidélité et à la fois de réalisme.

Un programme actuel ne pourrait se réaliser effectivement que collectivement.

Il nous semble que quelques remarques sur les positions de Maria Korn s’imposent :

Sa ferme conviction que le temps des réalisations libertaires est proche. Aujourd’hui 30 ans plus tard : peut-on dire la même chose ? Il ne s’agit pas d’être découragé ou de vouloir s’encourager, mais les perspectives libertaires ne nous semblent pas immédiates. Pourquoi ? Peut-être parce quo nous avons été lourdement éprouvé par les deux guerres mondiales qui ont détruit pas mal de valeurs (Maria Korn ne parle que de la première guerre) ; peut-être parce que nous sommes profondément traumatisés par la tournure qu’a prise la Révolution Russe, par l’étranglement de la Révolution Espagnole ; peut-être parce que nous sommes très (un peu trop même) obsédés par la puissance militaire, économique impérialiste des deux blocs qui se partagent la planète, et qui utilisent n’importe quoi uniquement dans la perspective de leur lutte mutuelle ; peut-être enfin, parce que nous sommes battus sur toutes les barricades pour être de nouveau pourchassés après....En tout cas, cela n’empêche pas de travailler avec la même :énergie, toujours vers le même idéal.

Une autre conviction de Maria Korn, liée à la première, ne nous semble pas non plus aussi évidente qu’il y a 30 ans : la chute inévitable et imminente du capitalisme. Nous continuons, bien sûr, à refuser ce régime, à nous dresser contre lui ; nous ne sommes nullement séduits par ses vertus et ses charmes. Mais nous sommes obligés de reconnaître qu’il a montré plus de vitalité, plus de souplesse et d’adaptation que ce dont on le croyait capable à l’époque (en 1930 la crise économique était encore très forte).

La capitalisme a utilisé le progrès technique et scientifique pour devenir moins vulnérable ; il a réussi à corrompre une grande partie de l’intelligentsia et même de la classe ouvrière, à son idéal de bien-être personnel et égoïste ; il s’est montré capable de sacrifier de menus avantages pour pouvoir garder sa part du lion ; il a même été capable d’accepter la décolonisation politique pour pouvoir conserver la plus grande partie de son hégémonie économique.

La période dangereuse pour le capitalisme (et l’espoir des forces révolutionnaires) était celle qui a immédiatement suivi la deuxième guerre mondiale (comme la brèche faite à son flan après la première guerre mondiale). Mais ici aussi avec le plan Marshall, avec les cabinets de coalition, les vieux systèmes capitalistes ont été restaurés et sauvés. Il faut dire aussi que les accords de Yalta et de Poznan, ont coupé tout élan révolutionnaire spontané Staline avait aussi peur que Churchill des forces révolutionnaires et préférait partager le monde en "chasses gardées" impérialistes. Ainsi, le régime franquiste fut sauvé, les quelques téméraires essais — comme en Grèce, à Berlin, à Budapest, à Cuba, ont été soit étouffés dans le sang, soit manipulés comme des pions sur le jeu d’échec de la guerre froide, demi-froide, et même de la coexistence pacifique...

Toutes ces questions et beaucoup d’autres, soulignent encore une fois la nécessité de repenser "la situation actuelle", la nôtre en 1963, pour pouvoir trouver le meilleur "programme", toujours le nôtre, vers l’anarchisme.

Théo.




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