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L’individualisme - Les anarchistes-individualistes
Noir et Rouge N°26 - Février 1964
Article mis en ligne le 7 octobre 2018
dernière modification le 23 juin 2018

par ArchivesAutonomies
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Nous commençons cette étude par un exposé sur les anarchistes individualistes. Parmi les auteurs anarchistes-individualistes, seuls quelques-uns ont été choisis par nous, ceux qui nous semblent les plus représentatifs. Leurs œuvres étant souvent très vastes, nous avons été obligés de nous limiter uniquement à quelques pages. Afin d’éviter une déformation de leur pensée, nous nous sommes adressés aux anarchistes-individualistes eux-mêmes : les amis d’Emile Armand (René Guillet, 28 Bd Stalingrad, Malakoff, Seine), las amis d’Han Ryner (3, Allée du Château, Pavillons-sous-Bois, Seine). Ils nous ont répondu, et nous avons suivi en grande partie leurs indications.

Voici l’ordre de notre étude :

Textes individualistes : STIRNER, HAN RYNER, Emile ARMAND.

Puis nos critiques et notre position.

L’opinion des anarchistes-communistes:BAKOUNINE, MALATESTA.

Nous finissons par "Communisme libertaire et Individualisme anarchiste", de P.V. BERTHIER.

Nous publierons dans notre prochain numéro "Le Marxisme et l’Individu".

* * *

MAX STIRNER

Max Stirner (1806-1856) n’est que le surnom (Stirn=front, car il avait un haut front, sobriquet de sa vie d’étudiant) de Johann Caspar Schmidt. Il naît à Bayreuth, son père meurt quand il est encore jeune, sa mère se remarie. Il fait des études, suit les cours de philosophie de Hegel à Berlin (1826-28). Sa mère devient alors folle, il s’occupe d’elle et en 1833, finit ses études avec le titre de professeur d’une matière seulement, alors qu’il se présentait pour cinq. De 1833 à 39, il végète. Il épouse la fille de sa logeuse, mais elle meurt ensuite en fausse couche. En 1859, il obtient un emploi dans une institution privée à Berlin où il reste jusqu’en 1844.

C’est dans cette dernière période qu’il fréquente les jeunes hégéliens de gauche de Berlin. Ils forment un groupe les "Uns Libres". Il y a là Bruno Bauer (né en 1809) Karl Marx (en 1818), Frédéric Engels (en 1820), donc Stirner et. Bauer ont plus de trente ans et Marx et Engels plus de 20. Stirner trouve dans ce cercle intellectuel sa seconde femme Marie Daehnhardt. Leur mariage donne l’atmosphère. des "Uns Libres" : pas de mariage au temple, mais en appartement, le pasteur arrive et les futurs mariés et les témoins jouent aux cartes, etc. Son mariage a lieu en 1843. En 1844, il publie : "L’Unique et sa propriété" ( Auparavant il a juste publié un bref essai sur l’éducation dans les "Rheinische Zeitung"). Ce livre le rend aussitôt célèbre ; des sommités d’alors, comme Feuerbach et Moise Hess lui répondent pour le critiquer.

Mais sa vogue tombe très vite, il perd son emploi. Il doit vivre de traductions (il traduit Say et Adam Smith) ; les difficultés financières font que sa femme le quitte en 1847. Il vivote, écrit une "Histoire de la Réaction", insignifiante, est emprisonné deux fois pour dettes. Il meurt en 1856. Emile Armand écrit :

"De nouvelles recherches de mon ami J.H. Mackay (...). semblent attester que la fin de son existence ne fut ni si misérable ni si dépourvue d’amitié qu’on l’a cru tout d’abord".

"L’Unique et sa propriété" se divise en deux parties dont la première s’intitule "L’Homme" et la seconde "Moi". S’il subsistait le moindre doute sur l’intention de l’auteur, la phrase mise en exergue nous fixerait sur la démarche de sa pensée. Il cite en effet la parole célèbre de Feuerbach : "l’Homme est pour l’homme l’être suprême" et ajoute : "Regardons donc cet être suprême. Il s’agit donc pour l’auteur de lutter dans une première partie contre toutes les aliénations, contre l’aliénation la plus récente surtout, l’humanisme feuerbachien et de procéder dans une deuxième partie aux réappropriations successives. Lutte contre l’État et reprise de l’Etat par "Ma puissance", lutte contre la Société et reprise de la Société par "Mon commerce", et pour couronner le tout, lutte contre l’humanisme et sa reprise dans "Ma jouissance personnelle"" (Arvon, "L’Anarchisme", Que sais-je, page 35).

Voici des extraits de "L’Unique et sa propriété" pris dans le livre de Woodcock "Anarchism", New-York-1962 (livre émaillé d’erreurs quant à l’exposé historique, voir "L’Adunata dei Refrattari" de New-York, 4 octobre 1962 et "Views and Comments", fall 1963).

"On peut se libérer de beaucoup de choses, mais non de toutes. Intérieurement, on peut être libre en dépit de la condition d’esclave, bien que, également, ce soit là encore seulement de certaines choses, non de toutes ; mais un esclave ne se libère pas du fouet, de la volonté de domination du maître. "La liberté n’est que dans le royaume des rêves !". L’Unique, au contraire, est mon être total et mon existence ; il est moi-même. Je suis libre de ce dont je me suis débarrassé, maître de ce que j’ai en mon pouvoir ou de ce que je contrôle. Je suis mon moi tout le temps et en toutes circonstances, si je sais comment me contrôler et ne pas me jeter sur les autres. Etre est quelque chose que je ne peux réellement vouloir parce que je ne peux le faire, je ne peux le créer ; je peux seulement le souhaiter et y aspirer, car cela reste un idéal, une lubie. Les entraves de la réalité heurtent les bords les plus tendres de ma peau à chaque mottent. Mais mon moi demeure".

"Je suis moi-même ma puissance et je suis par elle ma propriété" (traduction française, page 213).

"Tous les deux, l’État et moi, nous sommes ennemis. Moi l’égoïste, je n’ai pas en tête le bien être de cette société humaine. Je ne lui sacrifie rien, je ne fais que l’utiliser : mais pour être capable de l’utiliser complètement, je dois la transformer en quelque sorte en ma propriété et ma créature — c’est-à-dire, je dois l’annihiler et former à sa place l’Union des Egoïstes".

"Je n ’exige aucun droit, donc je n’en reconnais aucun. Ce que je peux obtenir par la force, je l’obtiens par la force et ce que je ne peux obtenir par la force, je n’y ai pas droit, ni non plus à m’en offusquer".

"Celui qui veut maintenir son moi, doit compter que l’absence de volonté des autres est une chose faite par les autres, de même que le maître est une chose faite par l’esclave. Si la soumission cessait, tout serait autorité". "En tant qu’Unique vous n’avez plus rien de commun avec autrui et donc rien qui divise ou rend hostile".

"Vous apportez à l’union tout votre pouvoir, votre capacité, et vous vous servez ; dans une société vous êtes employés avec votre force de travail ; dans la première vous vivez égoïstement, dans la deuxième humainement, c’est-à-dire religieusement en tant que "membre du corps de Dieu" ; à la société vous devez ce que vous avez, et vous devez lui appartenir, remplir vos "devoirs sociaux" ; une union vous l’utilisez, et l’abandonnez sans devoir et sans foi, quand vous ne voyez plus de moyens de l’utiliser davantage".

"La révolution et la rébellion ne doivent pas être considérées comme synonymes. La première consiste à changer les conditions, établir des conditions ou statuts, l’État ou la société, et est donc un acte politique ou social. La deuxième obtient vraiment grâce à ses conséquences inévitables, une transformation des circonstances, mais elle ne part pas de cela mais du mécontentement des hommes ; ce n’est pas un soulèvement armé mais un soulèvement d’individu, un réveil sans égard aux conséquences qui en découleront" (Max STIRNER "L’unique et sa Propriété", traduction de Henri Lasvignes, édition Slim, Paris, 1948).

"Qu’y a-t-il qui ne doive être mis cause ! Avant tout la bonne Cause, puis la Cause de Dieu, la Cause de l’humanité, de la vérité, de la liberté, de la justice, la Cause de mon peuple, de mon prince, de ma patrie, et jusqu’à Celle de l’esprit et mille autres. Seule, ma Cause ne doit être jamais ma cause. "Anathème sur l’égoïste qui ne pense qu’à soi" (page31).

"Mais servir la bonne cause, c’est être moral" (page 47).

Il se place en dehors. Il refuse la notion d’Esprit, d’Etre suprême, car elle se situe en dehors de lui-même.

Il refuse ce qui est sacré, ou légal ; sa critique détruit les valeurs chrétiennes.

"Non plus suffisamment fort pour servir sans doute et sans faiblesse la morale, pas encore assez dépourvu de scrupules pour vivre en plein égoïsme, notre temps foisonne dans la toile d’araignée de l’hypocrisie, il oscille - d’un côté à l’autre et paralysé par l’indécision, il n’attrape que de pauvres misérables mouches" (page 81).

Il refuse également les valeurs républicaines.

"L’égalité de droit est également un fantôme, parce que le droit n’est rien moins qu’une autorisation, c’est-à-dire une chose de faveur que d’ailleurs peut acquérir aussi par le mérite" (page 234).

"Les libéraux politiques opposent le peuple au gouvernement et parlent de droit du Peuple, n’est-ce pas folie ?... Une liberté du peuple n’est pas ma liberté, et une liberté de la presse en tant que liberté du peuple doit être accompagnée d’une loi sur la presse dirigée contre moi" (page 241).

Ce qui ne signifie pas qu’il soit entièrement négatif :

"Ainsi un égoïste ne pourrait jamais adhérer à un parti ou prendre parti ? Si pourtant, sauf qu’il ne peut pas se laisser prendre et accaparer par le parti. Le parti n’est toujours pour lui qu’une partie, il est de la partie, il y prend part" (page 265).

Il recherche ainsi la satisfaction de ses désirs et la réalisation de sa volonté. C’est l’Egoïste. C’est là le sentiment moteur principal. Et en cela, il semble qu’on puisse y trouver une confirmation dans les découvertes psychologiques.

Tout au long de son analyse, il découvre que la société actuelle est pleine de "fêlures". Aussi, il ne peut s’empêcher de décrire sa vengeance :

"Le meilleur de la chose c’est qu’on peut contempler tranquillement 1’ agitation avec la certitude que les bêtes fauves se déchireront entre elles aussi impitoyablement que telles de la nature ; leurs cadavres pourrissants engraissent le sol où poussent nos fruits" (page 92).

Sa critique des structures économiques ne se cantonne que rarement dans ce seul domaine. Ses arguments relèvent plutôt d’une connaissance de la nature humaine.

"Les politiques en voulant abolir la volonté personnelle, l’arbitraire individuel, n ’ont pas remarqué que dans la propriété, la volonté personnelle trouvait un sûr refuge.

Les socialistes aussi quand ils veulent abolir la propriété individuelle, ne remarquent pas qu’elle a une durée assurée dans l’individualité. N’y a-t-il donc comme propriété que argent et les biens territoriaux, et toute opinion n’est-elle pas chose mienne, propre ?" (page 157).

Même s’il se laisse emporter par trop d’absolu. Ainsi sa notion de la propriété paraît sans artifice en dehors d’une économie raisonnée. Elle tend aussi à devenir idéale parce que construite à la lumière de l’Unique, et qu’elle ne trouve de limites que dans ses forces. Ceci étant admis, la libre concurrence apparaît logiquement.

"Le travail devrait le satisfaire comme l’homme : au lieu de cela il satisfait la société ; la société devrait le traiter en homme, et elle le traite en travailleur gueux ou en gueux travailleur" (page 160).

Il a des élans révolutionnaires  :

"Les travailleurs ont entre les mains la puissance plus formidable, s’ils en prenaient une fois conscience et voulaient la mettre en œuvre, rien ne leur résisterait : ils n’auraient qu’à cesser de travailler qu’à considérer la matière travaillée comme la leur propre et à en jouir. Tel est le sens des agitations prolétaires qui se manifestent de temps à autre. L’État repose sur l’esclavage du travail : si le travail devient libre, l’Etat est perdu" (page 144).

On remarque sans doute une tendance à idéaliser les luttes ouvrières, à leur donner des raisons qui paraissent manquer de réalité. C’est un des emportements littéraires de Stirner. Il ne pouvait deviner l’actuelle évolution ambiguë de la majorité des salariés. Il y a en effet une vaste nuance entre le sens que l’on voudrait voir donner aux actions et ce qu’elles sont réellement.

Pourtant :

"La révolution avait pour but une nouvelle organisation la révolte nous amène et ne place pas son espérance dans les "institutions". La révolte est un combat contre l’ordre, établi, si elle triomphe l’ordre établi s’écroule ; elle n’est que le travail qui fait surgir mon moi de l’état de choses existant. Dès que j’en sors, il est mort et s’en va en décomposition. Mon objet n’est pas seulement de renverser l’ordre existant je veux m’élever au-dessus, mon intention et mon acte ne sont ni politiques ni sociaux, mais étant dirigés sur moi et mon individualité, ils sont égoïstes" (page 347).

Peut-on dire alors que Stirner est un révolté, ou mieux un révolté en puissance ? Malgré tout il n’ignore pas l’humour :

"Certes à votre sens, ils deviendront des vauriens, or c’est justement votre sens qui ne vaut rien" (page 110).

Ce qui aère un peu son style profond emphatique, souvent exalté et haineux dans ses conclusions.

Sa critique des corps constitués, des mythes, des cellules sociales, est perçante :

"Le régime bourgeois se résume en cette pensée que l’Etat, c’est l’homme vrai et que la valeur humaine de l’individu consiste à être un citoyen de l’Etat. Il met tout son honneur à être un bon citoyen, au-dessus, il ne connaît rien, tout au plus cette vieillerie, être un bon chrétien" (page 127).

"La bourgeoisie est la noblesse du MERITE" (page 132).

"Les libéraux sont des zélateurs non précisément de la Foi, de Dieux, etc. mais de la raison, et ne peuvent par suite, supporter aucun développement personnel, aucune détermination personnelle : ils exercent une tutelle aussi soucieuse que celle des souverains les plus absolus" (page 134).

"Quand le communiste voit en toi l’homme, le frère, ce n’est là que le dimanche du communisme. Pour tous les jours, il ne te considère pas le moins du monde comme homme, mais comme travailleur humain, ou comme homme travailleur" (page 150).

"Les républicains, dans leur vaste liberté, ne sont-ils pas les valets de la loi ?" (page 185).

Et de façon plus générale :

"... Le parti cesse d’être une association dans l’instant même où il rend obligatoires certains principes et veut les savoir assurés contre les attaques, c’est à cet instant précis que naît le parti. Il est déjà comme parti, une société née, il est une association morte, une idée devenue fixe" (page 263).

"La hiérarchie durera tant qu’on croira aux principes qu’on y pensera, ou même qu’on en fera la critique ; car même la critique la plus impitoyable, qui mine tous les principes existants, croit finalement au principe" (page 380).

Il ne semble pas faire de doute que cette pensée débouche sur l’anarchisme individualiste. Les anarchistes s’y retrouvent, ne serait-ce qu’en ce qui concerne l’analyse critique.

Celle concernant le communisme et Hegel est sévèrement exacte. Stirner voit avec raison une origine chrétienne à la plupart des idées actuelles, et surtout qu’elles n’en sont pas libérées. Citons par exemple, le sacrifice. Mais il apparaît, bien que son Ego démesuré soit une projection, de Dieu sur l’homme.

L’Unique se trouve doté, grâce à Stirner, de force et de volonté d’une façon catégorique qui étonne. Il est bien probable que nous soyons égoïstes, mais nous sommes aussi faibles. C’est-à-dire que notre jugement est bien trop souvent influencé par notre fatigue, par l’état de notre foie, etc. par des appréciations sentimentales. Et cet autodéterminisme peut rapidement ressembler à un caprice.

Ainsi, il conclut impérativement :

"Je suis propriétaire de ma puissance, et je le suis quand je me connais comme unique. Dans l’Unique, le propriétaire lui-même retourne en son néant créateur duquel il est né. Tout être au-dessus de moi, que ce soit Dieu, que ce soit l’Homme, affaiblit le sentiment de mon individualité et commence seulement à pâlir quand le soleil de cette conscience se lève en moi. Elle repose alors sur son créateur périssable qui s’absorbe lui-même et je puis dire :

"Je n’ai mis ma Cause en Rien"" (page 400).

Les influences qu’exerça "L’Unique et sa propriété", sont, selon nous, de trois types.

D’abord, sur les jeunes hégéliens de gauche notamment Marx. En effet, quand Marx écrit ses "Thèses sur Feuerbach"( en 1845) il oppose l’action à 1’abstraction ; dans les "Manuscrits de 1844", et "L’Idéologie allemande" il oppose "l’Homme" aux individus historiques ( voir "Humanisme Marxiste" de Garaudy, pages 52-53, 115) ces idées sont contemporaine à celle exprimées par Stirner que Marx connaissait (voir la correspondance échangée entre eux "Les Temps Modernes" septembre 1951, n°71) ("Une polémique inconnue : Marx et Stirner" de H. Arvon).

Ensuite sur Nietzsche et la "volonté de puissance" (je suis moi-même ma puissance, dit Stirner en 1844, année de la naissance de Nietzsche).

Enfin, sur les anarchistes individualistes qui se réclament de lui ou le considèrent comme précurseur.

"Je n’ai mis ma cause en rien" dit la dernière phrase de son livre. Gardons-nous donc d’en faire le disciple ou le fondateur de telle ou telle doctrine. Sans le suivre jusqu’au bout, il faut reconnaître que sa critique de l’État et de la société est valable pour tous les anarchistes, et conserve aujourd’hui encore sa vigueur et sa portée.

Claude VIDAL

* * *

INDIVIDUALISME d’HARMONIE de Han RYNER, par Hem DAY.

Quiconque se réjouit d’être en la compagnie d’un sage, ne peut ignorer que la sagesse est individuelle, que celui qui la propose ou l’expose, ne peut-être qu’individualiste.

Han Ryner est donc un individualiste, c’est-à-dire qu’avec vous et moi, il dit que l’homme est une réalité, qu’il incombe à celui qui parle de l’humain de tenir compte de cette entité positive fondée et authentique, en face des fantômes qu’ont bien voulu nous présenter les doctrines et théories qui prônent la seule valorisation sociale, collective, ou étatique...

Mais déjà laissons Han Ryner nous dire ce qu’est l’Individu :

"L’individu est un être complexe, indéfinissable. Or, seul l’individu possède quelque chose qui puisse être appelé sans trop de mensonge l’existence. Donc, comme le savaient déjà, les philosophes cyniques, rien de réel, rien de concret n’est définissable..."

"Plus je m’efforce de saisir le concret, plus mes formules deviennent complexes et hésitantes, plus je m’irrite de ne les pouvoir faire assez souples et mouvantes. Quand je prononce des mots absolus, je sais que je parle dans l’abstrait et que je parle du vide" ("La Mêlée-Libertaire-Individualiste-éclectique", 1/8/1919).

Ce qu’Han Ryner entend par individualisme, il nous le dit dès le début de son petit manuel ("Le Petit Manuel Individualiste", I. 903).

"J’entends par individualisme, la doctrine morale qui, ne s’appuyant sur aucun dogme, sur aucune tradition, sur aucune volonté extérieure ne fait appel qu’à la conscience individuelle"...

Aidé par des penseurs antiques  [1] qu’Han Ryner ressuscite, on se prépare à l’individualisme pratique, on examine les relations des individus entre eux, on passe en revue la société "réunion des individus pour une œuvre commune", on étudie les relations- sociales non sans affirmer quant aux sacrifices qu’imposent les idoles toujours prêtes à proclamer "comme vertus les bassesses les plus serviles ; discipline et obéissance passive"...

Ainsi débutait Han Ryner, seize ans après, lors d’une causerie. sur "Les diverses sortes d’individualisme".

"A étudier les diverses sortes d’individualisme, ne vais-je pas en quelque manière dessiner sur la carte de la vie humaine les différentes routes qui conduisent au bonheur".

Dans un petit article publié dans le journal "L’idée Libre" et repris dans "L’anarchie", Han Ryner écrit :

"J’entends par individualisme une certaine méthode de pensée et de vie ou peut-être une nécessité de la pensée et de la vie. Ne vivons-nous pas et ne pensons-nous pas dans la mesure même où nous sommes individualistes ? Ce qui n’est pas individualiste en moi répète, obéit, imite. Même chez le plus passif, il y eut sans doute une heure vivante et il cherche en lui ses raisons d’obéir comme un cadavre. Pour annihiler son esprit, son cœur et sa conscience, il dut faire appel à sa conscience, à son cœur et à son esprit. Son unique geste royal fut une abdication ; sa seule manifestation de vie, le suicide. Une minute pourtant, afin de cesser d’être homme, il lui fallut s’apercevoir qu’il était Homme.

Les penseurs les plus sociaux restent individualistes dans la mesure où ils restent des penseurs...

Tout homme a traversé, fût-ce dans un éclair inconscient, le doute provisoire de Descartes. La plupart ont eu peur, se sont rejetés au refuge des vieilles pensées...

Qu’est-ce que ma vie ? Quelle est ma volonté la plus pro fonde ? Volonté de plaisir, volonté de puissance ou volonté d’harmonie ? Epicurisme, impérialisme, ou stoïcisme ?...

Je sais seulement qu’en moi, la volonté d’harmonie est plus profonde que la volonté de plaisir et de puissance...

Dans le concret je n’échappe pas à la mort, à la maladie, à l’emprise sociale. Mais le rire suffit à délivrer l’esprit....

Celui qui s’éveille à l’individualisme rejette, dans un premier mouvement de révolte, le moral en même temps que le social...

A mesure que je m’affranchis des hommes et des choses, je trouve en moi l’amour. L’harmonie libre que, j’aime en moi, je l’aime partout où elle se rencontre..."

Mais il y a diverses sortes d’individualisme et Han Ryner nous les a posées soit dans une œuvre romancée abondante, soit dans un labeur de conférencier non moins abondant.

"L’individualiste est un homme qui a le sentiment de la réalité de tout ce qui est individuel et singulier.

Les sagesses individualistes, les individualismes éthiques sont des méthodes pour se réaliser soi-même".

Individualistes de la vie, de la volonté de vie, individualistes de la volonté d’humanité, voici Nietzsche et sa volonté de puissance, mais voici aussi la volonté de domination. Volonté de vie chez Epicure, cela veut dire volonté d’amour du plaisir.

Han Ryner repousse l’individualisme de puissance de Nietzsche, en ces termes :

"Le point de départ de Nietzsche est individualiste, mais le bien qu’il veut, c’est la puissance, la puissance sur d’autres hommes. J’appelle parfois servilisme ce que Nietzsche nomme "Les morales du troupeau", et l’éthique de Nietzsche, je l’étiquette dominisme. Individualisme de la mesure et de la volonté d’harmonie nous repoussons les individualistes de l’appétit et de la volonté, de puissance, aussi vigoureusement que les servilistes...

Nous qui aimons à appeler individualisme les doctrines harmonieuses d’un Socrate, d’un Épicure, d’un Epictète ce n’est pas sans répugnance que nous accordons le même nom à la pensée d’un Nietzsche, d’un Stendhal, d’un Machiavel, d’un Calliclès, brutale comme un ressort, sournoise comme un piège, toujours gloutonne comme un fauve. Nous sommes tentés d’affirmer qu’il ne saurait y avoir individualisme là où il n’y a pas respect de tous les individus...

Le véritable individualiste, celui qui, par chacune de ses pensées, chacune de ses paroles, chacun de ses gestes, se proclame homme libre, celui qui dit à son frère : "Tu es libre, si tu veux l’être", repousse également servilisme et dominisme...

Même en me plaçant au point de vue le plus égoïste, le dominisme m’est odieux parce qu’il ne m’est point libérateur. Il m’asservit à des désirs que je ne saurais réaliser qu’avec l’aide d’autres hommes...

Je ne puis me libérer qu’à la condition d’accepter et d’aider les libérations voisines ... Si je repousse les idoles du forum, ce n’est point pour adorer dans ma caverne ou dans la leur, d’autres idoles...

Je n’admets pas que la force du corps donne le droit à l’hercule de foire de me frapper et de m’asservir.

Pourquoi admettrai-je que les autres formes de la force créent de tels privilèges ?...

La Société ne devrait sacrifier personne. D’abord parce que personne ne doit être sacrifié. Ensuite, parce que toujours ce sont les meilleurs que mécaniquement elle sacrifie. Mais autant demander au loup de se nourrir d’herbe...

Que chacun prenne suivant son tempérament et les dominantes de sa jeunesse, le chemin- qui lui agrée. Pourvu que sa vaillance dure et qu’il ne se laisse pas tomber aux premières étapes, il arrivera au sommet, il arrivera à la vérité totale, à la liberté rythmée de son cœur et de sa raison. .Il arrivera à l’harmonie complète de l’individualisme complet...

Le social est toujours une de mes limites, un de mes troubles. Tant que je ne supprime pas idéologiquement par le mépris, la douleur, la mort, l’autorité, je suis incapable d’une vraie pensée et d’une vraie joie".

Dans une enquête publiée dans "Le Réveil de l’Esclave", "La tactique Révolutionnaire et l’individualisme Libertaire" Han Ryner répondait :

"Il y a cercle : l’individu est un produit du milieu ; le milieu est un produit des individus. Tous les problèmes humains présentent peut-être, avant qu’on ait commencé à les résoudre, le même caractère fermé et le même mensonge de fatalité...

Nul progrès social ne se fera tant que la majorité des hommes mettra sa confiance en des chefs ou des institutions...

Le jour au contraire où la majorité prendra le problème par l’autre bout, il sera près d’être résolu".

Han Ryner a précisé, dès 1906, ce qu’il entendait par individualisme et solidarité ("La Revue de la Solidarité Sociale", septembre 1906 , et le rapprochement de ces deux mots n’est pas pour lui querelle d’ennemis mortels, mais, souriant au contraire, il désire les ramener l’un vers l’autre, tels deux amis qui se méconnurent :

"Il n’y a de solidarité vraie que volontaire et libre ...

Il n’y a d’individualisme vrai que dans le sentiment de la valeur de tous les individus et de leur indéniable liberté"...

Ne pas obéir, ne pas commander ; c’est vers ces chemins de solidarité libre qu’Han Ryner veut marcher :

"Avec la liberté et l’individualisme on fait de la solidarité et de l’amour"...

1924 : Han Ryner publie une étude nouvelle, histoire et critique : "L’Individualisme dans l’Antiquité" où il essaie de reconstituer dans le silence et la solitude du cabinet de travail, ce que son talent d’orateur avait jadis exprimé.

Voici encore quelques lignes d’Han Ryner :

"J’appelle individualiste celui chez qui les premiers dominent  [2] celui qui le plus souvent s’éloigne du troupeau. Peu importe quand il s’agit seulement de ce nom général et vague, qu’on s’écarte vers la droite ou vers la gauche. Je salue comme individualiste, quiconque dans une époque religieuse, se montre impie, quiconque dans un milieu orthodoxe se manifeste hérétique, quiconque dans une période de civisme, sait rire de la cité ou maudire les crimes du la patrie...

Libérons-nous au domaine de l’esprit, de l’infirmité de dominer, d’affirmer, d’imposer ; de la maladie aussi de croire ceux qui sont assez bêtes ou assez charlatans pour crier de s certitudes...

L ’individualisme intellectuel se doit compléter et se complète nécessairement de fraternité. Ce beau désintéressement de l’esprit s accompagne de quelque détachement des choses. Par ce chemin, on arrive à cette clarté souveraine : il n’y a qu’un bien réel, à la foi, intérieur et antérieur, ensemble liberté et don. Et ce seul bien humain, c est notre cordial rayonnement des autres cœur...

La beauté que je veux reste lointaine : on la retarde à la vouloir produire par cas moyens autoritaires qui ne peuvent que la détruire...

Je refuse de tourner le dos à mon but parce que la rente fait aller plus vite ceux qui des descendent que ceux qui montent. Consentons aux nécessités naturelles, aux lenteurs inévitables dans toute création qui doit durer. Ne nous livrons pas à l’autorité dès qu’elle a l’audace de se proclamer libératrice. Sachons voir ce qui ricane sous le masque de promesses. Ce n’est pas la première fois qu’un mensonge de liberté entraîne les hommes vers de pires servitudes..." Hem Day ("Pensée et Action", n° 20/21 mars-mai 1963, consacré à Han Ryner, pages 43 à 55).

* * *

L’INDIVIDUALISME d’EMILE ARMAND

Définition :

"Les individualistes anarchistes sont des anarchistes qui considèrent au point de vue individuel la conception anarchiste de la vie, c’est-à-dire basent toute réalisation de l’anarchisme sur le "fait individuel", l’unité humaine anarchiste étant considérée comme la cellule, le point de départ, le noyau de tout groupement, milieu, association anarchiste" ( Encyclopédie anarchiste, page 69).

"Il y a différentes conceptions de l’individualisme anarchiste, mais il n’en est aucune qui s’oppose, comme on se l’imagine parfois faussement, à la notion d’associationnisme, comme nous le verrons plus loin. Toutes sont d’accord, non pour dresser l’individu contre l ’association, ce qui serait un non-sens, puisque ce serait limiter la puissance et les facultés de l’individu, mais pour nier et rejeter l’autorité, lutter contre l’exercice de l’autorité, résister à toute espèce d’autorité" (id.).

"Etre anarchiste, c ’est nier l’autorité et rejeter son corollaire économique : l’exploitation. Et cela dans tous les doctrines où s’exerce l’activité humaine. L’anarchiste veut vivre sans Dieux ni maîtres ; sans patrons ni directeurs ; alégal - sans lois comme sans préjugés ; amoral - sans obligations comme sans morale collective. Il veut vivre librement, vivre sa conception personnelle de la vie. En son for intérieur, il est toujours un asocial, un réfractaire, un en-dehors, un en-marge, un à-côté, un inadapté. Et pour obligé qu’il soit de vivre dans une société dont la constitution répugne à son tempérament, c’est en étranger qu’il y campe" ("Petit Manuel Anarchiste Individualiste", page 1).

"L’anarchiste souhaite vivre sa vie, le plus possible, moralement, intellectuellement, économiquement , sans se préoccuper du reste du monde, exploitants comme exploités ; sans vouloir dominer ni exploiter autrui, mais prêt à réagir par tous les moyens contre quiconque interviendrait dans sa vie ou lui interdirait d’exprimer sa pensée par la plume ou la parole" (id. page 2).

"En un mot, il est l’antagoniste irréconciliable de tout régime, de tout système de vie sociale de tout état de choses impliquant domination de l’homme ou du milieu sur l’individu, et exploitation de l’individu par l’homme ou le milieu" (id. page 3).

"L’anarchiste individualiste se désintéresse d’une révolution violente ayant pour but une transformation du mode de distribution des produits dans le sens collectiviste ou communiste, qui n’amènerait guère de changement dans la mentalité générale et qui ne provoquerait en rien l’émancipation de l’être individuel" (id. page 5).

Education par exemple :

"L’œuvre de l’anarchiste est avant tout une œuvre de critique. Il convient d’abord de débarrasser les cerveaux des idées préconçues, de mettre en liberté les tempéraments enchaînés par la crainte, de susciter des mentalités affranchies du qu’en dira-t-on et des conventions sociales." (id. page 3).

"Il pense qu’ils (les maux dont souffrent les hommes) sont dus surtout à la mentalité défectueuse des hommes, pris en bloc" (id. page 4).

"L’anarchiste-individualiste fait de la "propagande" pour sélectionner les tempéraments anarchistes-individualistes qui s’ignorent, déterminer tout au moins une ambiance intellectuelle favorable à leur éclosion" (id. page 8).

"L’anarchiste-individualiste ne proscrit pas de morale sexuelle déterminée. L’essentiel est que dans les relations intimes entre anarchistes de sexe différent n’intervienne ni violence ni contrainte. Il pense que l’indépendance économique et la possibilité d’être mère à son gré sont les conditions initiales de l’émancipation de la femme" (id. page 10).

"Il veut conserver la "maîtrise du soi"... Il préconisera volontiers une vie simple, le renoncement aux besoins factices, asservissants, inutiles" (id. page 11).

Organisation  :

"Il y a "exercice de l’autorité", emploi de l’autorité, lorsqu’une individualité, un groupe d’humains, un Etat, un gouvernement, une administration quelconque (ou leurs représentants) se servent de la puissance qu’ils détiennent pour contraindre une unité ou une collectivité humaine à accomplir certains actes ou gestes qui lui déplaisent ou sont contraires à ses opinions, ou encore qu’elle accomplirait autrement si elle possédait la faculté de se comporter à sa guise" (Encyclopédie, page 69).

"Les individualistes revendiquent pour l’individu —homme ou femme — dès qu’il est en âge de se déterminer soi-même et cela sans restriction ou entrave aucune : pleine et entière faculté de se conduire pour et par soi-même — c’est-à-dire d’exister, de se développer, d’expérimenter à sa guise selon que l’y poussent ou l’y amènent son tempérament, ses réflexions, ses aspirations, sa volonté, son déterminisme personnel ; sans être comptable qu’à soi-même de ses faits et gestes...

Tout cela, bien entendu, à charge de réciprocité à l’égard d’autrui, isolé ou associé...

Les individualistes-anarchistes revendiquent pleine et entière faculté d’épouser toute solidarité, de passer tout contrat dans n’importe quelle branche de l’activité humaine, dans n’importe quel but et pour n’importe quelle durée...

Le contrat, les statuts, les directives de l’association individualiste-anarchiste sont volontaires" (id. page 70).

"Les individualistes-anarchistes revendiquent la liberté de disposition du produit obtenu par le travail personnel du producteur...

L’essentiel est que grâce à sa possession personnelle de l’outil ou engin ou procédé de production, l’unité productrice en cas de résiliation du contrat d’association, ne se trouve jamais démunie ; livrée à l’arbitraire ou obligée de subir les conditions d’un milieu social quelconque, dont il lui répugnerait de faire partie, par exemple.

On peut être individualiste-anarchiste et se rallier dans l’association dont on fait partie au communisme libertaire" (id. page 71).

"L’anarchiste-individualiste se différencie de l’anarchiste-communiste en ce sens qu’il considère (en dehors de la propriété des objets de jouissance formant prolongement de la personnalité) la propriété du moyen de production et la libre disposition du produit comme la garantie essentielle de l’autonomie de la personne" (Petit manuel, page 6).

"L’anarchiste individualiste ne considère l’association que comme un expédient, un pis aller" (id. page 10).

"La possession personnelle du moyen de production (économique, éthique, intellectuel, récréatif, ou autre) ou de son libre représentatif’ (transportable) implique naturellement que dans tout milieu individualiste anarchiste à notre façon, chacun reçoive ou recueille selon son effort, son œuvre, ses actes, étant entendu que toute facilité est procurée à l’unité humaine de faire valoir "son" moyen de production au plein de son rendement" (En Dehors).

"Les individualistes-anarchistes à notre façon combattent tout autant le parasitisme obligatoire que la solidarité imposée, c’est-à-dire qu’à n’importe quel point de vue ne consomme point quiconque ne produit pas. Au contraire, ils considèrent qu’il est équitable que chacun reçoive selon ses besoins, ou ses appétits (d’ordre nutritif, intellectuel, éthique, sexuel, récréatif, etc.) dès lors qu’a été accompli l’acte, l’œuvre, l’effort porté au contrat d’association.

L’associé sait qu’il renonce volontairement aux profits que peut procurer l’isolement.

Une des clauses du contrat d’association passé entre individualistes à notre façon, implique selon arrangement à définir (assurance, garantisme, etc.) que tant que dure l’incapacité, l’association fait valoir à leur place le moyen de production dont ils sont personnellement possesseurs.

La mère, en milieu individualiste-anarchiste garantit à sa progéniture les soins nécessaires à sa croissance et jusqu’à ce que celle-ci soit en état de passer contrat.

Dans un milieu sélectionné, réuni par affinités, affinités d’idées, d’aspirations et de pratiques personnelles, l’acte, l’effort, l’œuvre, demandés par le contrat ayant été accompli, ledit contrat inclut les manifestations amoureuses comme l’un des produits de consommation offerts à titre de "réciprocité" ou de "satisfaction des besoins" (En Dehors, 1926).

"(La propriété) Ce sera la puissance créatrice restituée à chaque individu, selon ses capacités bien entendu" (Les individualistes et le fait économique, page 5).

"Valeur :... Ce que le produit a coûté de peine, de labeur, de travail" (id. page 20).

"La concurrence — dans son sens absolu — les associations de producteurs suffiraient, selon nous, dans un milieu individualiste, au rôle de régulateurs de valeur".

Action :

"Les individualistes-anarchistes passent pour ne pas être révolutionnaires... La revendication des revendications anarchistes est donc fonction de la transformation, de l’évolution du milieu humain en général, dans un sens anarchiste. C’est pourquoi la propagande individualiste anarchiste est plutôt éducative, qu’elle en appelle surtout à l’exemple, qu’elle vise d’abord à faire de ceux qu’elle atteint et retient des révolutionnés, des réalisateurs isolés et associés des thèses individualistes-anarchistes.

Il ne veut point se laisser dominer par des principes établis à priori ; c’est à posteriori, sur ses expériences, qu’il fonde sa règle de conduite" (Petit Manuel, page 9).

"Le refus de service militaire, celui de payer l’impôt, auront toute sa sympathie ; les unions libres uniques ou plurales, à titre de protestation contre la morale courante ; l’illégalisme en tant que rupture violente , etc. (id. page 11).

"Nous pensons que la disparition des grandes agglomérations humaines, de gros centres de production industrielle, le retour à la terre et à un artisanat favorables l’un et l’autre à l’association ; la distribution chez soi d’une force motrice facile à se procurer ou à capter — la faculté de déplacements constants grâce à des moyens de transport individuels et de maniement peu compliqué — sont des conditions quasi indispensables à la disparition de l’état d’autorité, de l’archie.

Logiquement donc, notre propagande est asociale, alégale, amorale. Vis-à-vis spécialement et généralement des archistes que leur situation politique ou sociales, leurs privilèges ou leurs monopoles mettent à même d’employer la violence, la contrainte, l’arbitraire — il est logique que l’individualiste-anarchiste se situe en état de légitime défense — qu’il ne prenne pas au sérieux les engagements que par nécessité, il a dû souscrire. On conçoit que, pour se défendre, il fasse appel à la ruse souvent, à la force quelquefois"(En Dehors, août 1926).

"Mais la Révolution anarchiste que veulent les individualistes-anarchistes à notre façon, ils ne comptent, pour qu’elle éclate, ni sur une catastrophe, ni sur l’éducation, mais sur la force contagieuse et irrésistible de l’exemple" (id. ).

"L’individu, une fois possesseur de son outil et de son produit, le capitalisme cesse d’être" (Les individualistes et le fait économique, page 4).

Conclusion :

En résumé l’individualisme-anarchiste présente :

  • un idéal humain : l’anarchiste, l’unité humaine niant l’autorité et son corollaire économique : l’exploitation ; l’être dont la vie consiste actuellement en une réaction continuelle contre un milieu qui ne peut, qui ne veut, ni le comprendre, ni l’approuver, puisque les constituants de ce milieu sont les esclave de l’ignorance, de l’apathie, des tares ancestrales, du respect des choses établies.
  • un idéal moral : l’individu conscient, en voie d’émancipation, tendant vers la réalisation d’un type nouveau : l’homme sans dieux ni maîtres, sans foi ni loi, qui ne ressent aucun besoin de réglementation ou contrainte extérieure parce qu’il possède assez de puissance de volition pour déterminer ses besoins personnels, user de ses passions pour se développer plus amplement ; multiplier les expériences de sa vie et garder son équilibre individuel.
  • un idéal social : le milieu anarchiste, une société où les hommes — isolés ou associés — détermineraient leur vie individuelle, sous ses aspects intellectuel, éthique, économique, par une entente librement consentie et appliquée, basée sur la "réciprocité", tenant compte de la liberté de tous sans entraver la liberté d’aucun.

C’est ce que par le libre jeu de la camaraderie, sans attendre "l’humanité nouvelle", les individualistes, dès aujourd’hui, veulent réaliser parmi eux" (Encyclopédie anarchiste, page 71)

E.ARMAND.

* * *

Lettre de René Guillot à "NOIR et ROUGE" :

Ce petit manuel individualiste-anarchiste ... ne contient pas toute la pensée d’Armand. Il en fixe toutefois les bases essentielles et permettra aux camarades qui le connaissent peu de juger s’ils doivent par la suite, fouiller plus avant dans ce qui reste de ses écrits.

Ce sera difficile au militant d’en rejeter la pensée fondamentale. Armand ne fausse pas le point de départ : l’individu, l’égoïste, doit s’exalter au maximum de ses capacités, sans que nul état, société, communauté, milieu, ait droit de privilège, de sanction, de réduction sur son libre essor.

Présentéiste, Armand veut vivre aujourd’hui. Et puisque la pression du milieu extérieur sur l’individu, demeurera permanente, l’individualiste en sera l’éternel opposant. Il cherchera donc à retrouver les siens, les En-Dehors, pour tenter de construire, dès à présent, et par le seul jeu de la libre association, des "morceaux d’anarchie" ; car, rien n’est défendu, interdit, prohibé, de ce que l’individu peut accomplir par son propre effort isolé ou associé aux siens.

Si certaine revendication (la propriété inaliénable du moyen de production et de son produit) semble avoir vieilli dans le monde actuel, la revendication reste valable pour les individus, les minorités naturistes qui conçoivent la vie à leur façon et se refusent à suivre la pente mécanique d’un progrès communautaire trop anonyme.

Les combats d’Armand : ce sont 60 années de propagande consacrée à des problèmes d’une prodigieuse diversité. Lecture de grande salubrité qui dégage l’individu de toute loi reçue et le fait librement, totalement respirer. Cette pensée individualiste n’a rien perdu de son acuité, n’est pas altérée par le temps et demeure et demeure aussi vivante qu’elle le fut il y a plus d’un demi-siècle. Sa force réside en ce bastion individuel où se briseront tout ce qui prend nom de lois, dogmes, croyances, impositions... Tolstoïen d’origine, non violent, Armand le demeura toute sa vie, conforme à son déterminisme, à son tempérament. Or, de ce que nous avons toujours eu sous les yeux, il n’est pas une seule révolution violente qui ne lui ait donné raison.

Par contre, le destructeur qu’il fut, intellectuellement, de tous les préjugés, sous n’importe quelle forme, lui assure aujourd’hui une présence que nous sentons fidèlement alliée à tous nos élans d’indépendance.

Rien n’est altéré de sa pensée. Armand reste vivant dans tout individu qui résiste, s’exprime, combat ; dans tout réfractaire qui se veut d’abord libre et commence à construire sa vie par un refus.

R. Guillot

Notes :

[1Texte entièrement souligné par nous.

[2"Des éléments individualistes et des éléments conformistes".




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