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L’individualisme - Nos critiques
Noir et Rouge N°26 - Février 1964
Article mis en ligne le 7 octobre 2018
dernière modification le 23 juin 2018

par ArchivesAutonomies
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Il nous semble qu’avant de nous arrêter sur quelques points particuliers des conceptions anarchistes-individualistes, il faut d’abord essayer de voir s’il y a une conception anarchiste-individualiste générale et unique.

En fait, on peut constater certaines différences dans les interprétations. Cela n’a rien d’étonnant : les individualistes, comme les autres anarchistes, sont très peu enclins à accepter, à priori, un schéma doctrinal ; une certaine base commune leur suffit, les variations d’interprétations et d’applications apparaissent ensuite dans les détails et c’est tout naturel. Mais ici les différences sont plus que des nuances.

Par exemple , pour Emile Armand ; l’association est un pis aller, pour Han Ryner, le libre développement d’un individu est lié avec ceux des autres (ce qui le rapproche de Bakounine : "ma liberté trouve son épanouissement dans la liberté des autres"). Tandis que Devaldès écrit :

"L’individualiste... accepte, que dis-je, sienne propre est l’association librement contractée entre individus. A l’association obligatoire, il oppose l’association libre" (Réflexions sur l’individualisme).

Autre exemple : les différents auteurs anarchistes individualistes mettent l’accent sur différents points de départ. Nous avons vu plus haut que Han Ryner oppose à la volonté de puissance, la volonté d’harmonie. Emile Armand s’occupe très peu d’harmonie, c’ est surtout la volonté de plaisir qui est essentielle. Eugène Relgis parle avant tout des principes humanitaristes :

"Il n’y a entre l’unité simple de l’homme et la suprême unité de l’humanité, pas d’autre unité naturelle intermédiaire" (Les principes humanitaristes).

Devaldès revient à Niesztche qui "en refaisant la table des valeurs morales place au premier plan la volonté de puissance".

On voit donc que si nous critiquons tel ou tel point précis, nos critiques ne peuvent s’adresser à tous les individualistes à la fois, mais à celui seul que nous critiquons.

HAN RYNER :

La démarche d’Han Ryner est surtout philosophique. Il définit nettement la pensée d’abord subjective (il faut être convaincu pour convaincre les autres) — la liberté, envisagée collectivement — de la solidarité sociale ("La société ne devrait sacrifier personne"...) . Il n’y a pas de contradiction fondamentale, croyons-nous, entre cette attitude et celle d’un anarchiste-communiste et syndicaliste. Han Ryner envisage une attitude individuelle de base, sans jeter l’anathème sur telle ou telle action révolutionnaire, mais en repoussant au départ ceux qui s’opposent au développement de la conscience individuelle.

E. ARMAND :

La conception d’E.Armand, par contre, se veut aussi sociale et même économique. Elle n’est pas seulement une ligne de conduite individuelle, mais aussi une vue globale de la "société individualiste". Et c’est là que nous sommes en désaccord.

Envisageons d’abord la conception économique d’E.A. : la production (l’outil et le produit), la distribution (les échanges) et le tableau général de l’économie.

L’outil : chaque individu, travailleur, possède personnellement l’outil ou engin, ou procédé de production. Facile pour une pelle, une pioche. Difficile pour une centrale électrique ou une rame de métro. Armand emploie alors une astuce juridique : le travailleur possède un "titre représentatif" transportable de son outil. Or, un titre juridique n’est rien en lui-même. Sa valeur est exactement à la mesure de l’autorité qui le fait respecter. Si je suis seul contre trois, pour faire respecter mon "titre représentatif", il ne vaut rien. Il existe de nos jours de tels titres : les "warrants", qui représentent telle ou telle quantité de marchandises (disons par exemple des machines outils), sont transportables. Mais ils n’ont de valeur que parce que la police de cette société capitaliste se tient derrière prête à intervenir pour faire respecter la bonne marche du commerce. Dans la société Armandiste, un tel titre ne voudrait que parce qu’un nombre considérable de libre individu le considérerait comme valable, et autant de temps seulement qu’il on serait ainsi.

Le produit : la participation volontaire et libre du travailleur à la production. ne sera effective que s’il possède dans son groupe et avec son groupe de production (le produit est exceptionnellement un produit individuel) une initiative, une responsabilité, un pouvoir de décision sur le produit du travail. Mais ce produit est en réalité passé par plusieurs mains, il doit appartenir à plusieurs producteurs, et aussi aux consommateurs. Il est produit collectif avec un but social.

L’Appropriation privée du produit individuel n’est pas possible dans les sociétés actuelles.

Notons aussi qu’Armand semble s’être peu soucié des non-producteurs, sauf quand il examine le sort des enfants attribués à la mère. Or, il y a des non-producteurs disons légitimes : les vieux travailleurs. Il y a aussi et cela est plus général, des millions d’heures de travail qui ne sont pas productrices au plein sens du terme, et qui sont pourtant indispensables : les enfants même dans une société "arcadienne", les enfants en bas âge réclament un minimum de soins, la cuisine a besoin d’être faite. On pourrait trouver pas mal d’autres exemples.

Les échanges : L’individu ayant, grâce à son outil, produit, il est maître de ce produit. Le problème des échanges se pose soit entre individus, soit entre associations volontaires. Qui dit échange, dit aussitôt valeur du produit échangé, soit par rapport avec tel ou tel autre produit (échange primitif) soit par rapport à une valeur commune : pour Armand, comme d’ailleurs pour Marx, le travail cristallise dans le produit.

Comment faut-il lors interpréter des phrases telles que :

"La concurrence... les associations de producteurs suffiraient au rôle de régulateur de valeur (cf. plus haut)".

L’idée de valeur déterminée par la concurrence, qu’on la qualifie de libre ou non, est incompatible avec celle de valeur-travail. Revenir à l’idée d’une valeur concurrence, c’est accepter une des bases fondamentales du capitalisme même si l’entreprise capitaliste a fait place à des associations de producteurs. Rien n’empêcherait alors une association d’en exploiter une autre.

A moins qu’Armand, ne pouvant envisager une "moyenne" de temps de travail pour la production d’un objet, ne soit réduit à faire appel à cette idée de concurrence ?

Tableau général de l’Economie : Dans l’ensemble la conception armandiste est économiquement régressive. Elle implique le retour à la petite propriété agricole et à l’artisanat, l’association ne changeant rien au problème économique, puisque des artisans s’associant resteront chacun propriétaire de leur moyen de production individuel, donc limité ; Armand parle de la propriété individuelle d’une force motrice ? : qu’est-ce que cela peut-être ? Seulement quelque chose fait avec un outil individuel, lui même provenant d’un outillage individuel, etc. C’est-à-dire au mieux, les moulins à vent, les moulins à eau. Les moyens de transports seront aussi individuels. C’est-à-dire : la pirogue, la charrette, etc. Ce n’est même plus de l’échange, c’est le troc primitif. Là aussi, les associations ne changent rien. On aura 36 pirogues, mais on ne pourra avoir un grand bateau ; seuls les moyens individuels de transport étant admis. De qui d’ailleurs seraient-ils la propriété ?

Il faut donc voir ce que signifie la conception économique d’Armand. Théoriquement, c’est une souriante "Arcadie". Pratiquement, c’est l’économie du 11ème siècle. Avec l’effondrement des grands circuits économiques, les échanges deviennent locaux et réduits, la friche et la forêt regagnant sur les terres cultivables, on retourne le sol à la houe et, les techniques d’agriculture étant insuffisantes pour nourrir même des travailleurs acharnés, l’alimentation pauvre et uniforme engendrent les maladies de carence. Car les produits sains et naturels ne sont pas partout donnés en abondance. Il y avait alors des associations : associations émouvantes "à la même bûche et au même pot" de crève la faim, groupées en cantines (comme aujourd’hui les cantines chinoises) pour économiser les efforts. A ce stade économique les redevances seigneuriales étaient basses, et les exploiteurs eux-mêmes au niveau seigneurial, subissaient le contre coup de l’appauvrissement général.

Certes "l’homme ne vit pas que de pain", mais dans un tel état économique, il est à craindre que le développement libre de la conscience individuelle ne signifie plus grand’chose.

Economiquement, les thèses d’E. Armand sont peu soutenables.

Que reste-t-il ?

Certaines tactiques : nous pouvons être d’accord sur tel ou tel principe comme moyen tactique, mais pas lorsqu’il devient un idéal.

Par exemple, les anarchistes-individualistes considèrent l’individu comme un élément "asocial, en dehors, en marge, inadapté" ; c’est acceptable à la rigueur, comme moyen de défense dans des conditions données : ne voulant pas accepter le service militaire, on se met dans une situation "en dehors" ; c’est aussi acceptable dans la mesure où une association de ces "en dehors" permettra la création d’un milieu où certaines applications anarchistes sont réalisables immédiatement, où l’individu aidé par le milieu sélectionné pourra mieux développer sa personnalité.

Mais cela devient immédiatement absurde quand on essaie de généraliser cette attitude en considérant toute la société comme pourrie, et en se mettant délibérément en dehors. Dans la société humaine, en dehors des institutions étatistes et capitalistes, il existe de nombreuses manifestations sociales, spontanées, répondant aux multiples exigences et nécessités humaines qui sont plus ou moins en conflit avec les tendances étatistes. Pourquoi refuser de les séparer des autres et pourquoi ne pas y participer ?

De même sont valables en tant que tactiques le refus de collaboration active, de participation au système social actuel ; l’attitude de réfractaire, de rupture violente, même quand il s’agit de certaines exigences qui sont incompatibles avec notre éthique ; la propagande par le fait, par exemple ; la possibilité de réalisation d’un microcosme anarchiste ; une organisation libre par opposition à toute organisation opposée — toutes ces attitudes sont acceptées, pratiquées et recherchées par tous les libertaires, nous compris. Nos groupements et nos organisations libertaires sont censés être expression de ces mêmes exigences. De nombreuses collectivités libertaires en Espagne se formèrent sur la base d’un contrat volontaire, différent suivant les cas (suppression ou non de l’argent, collectivisation plus ou moins étendue, différence des revenus homes-femmes ou non).

Mais lorsque ces attitudes de lute de défense, de résistance, prennent une forme définitive, comme une forme constructive d idéal, nous cessons d’être d’accord.

Une mauvaise formulation : Enfin la formulation de certaines idées est très incomplète, et par là esquive les vrais problèmes.

Pour Armand par exemple, l’association est une formation libre, provisoire et volontaire, qu’il oppose à l’organisation qui est synonyme d’autorité, de despotisme et d’obligation. Nous considérons qu’une organisation libertaire est une formation anti autoritaire basée sur le fédéralisme et non sur le centralisme, donnant une autonomie, une autogestion et une libre initiative, qui est l’expression davantage de la base que de la volonté d un chef ou d’un comité. Pour nous ce n’est pas l’appellation qui compte (association ou organisation libertaire) c’est leur contenu, la pratique, l’exemple. La discussion sera plus juste si elle porte sur la permanence de l’organisation, la coordination et la planification, les interactions des différentes organisations.

Même chose pour la formule "les individualistes revendiquent pour l’individu...pleine et entière faculté de se déterminer pour et par soi même" et plus loin : "sans être comptable qu’à soi-même de ses faits et gestes", et il ajoute : "Tout cela bien entendu à charge de réciprocité à l’égard d’autrui". Dit comme cela c’est une restriction toute simple. Mais c’est justement tout le problème des relations sociales. Comment établir pratiquement la liberté et la réciprocité ?

Et il y a aussi, enfin, des désaccords fondamentaux de principe.

Exploiteurs et exploités : Les phrases comme "on ne s’occupe pas du reste du monde, exploitants comme exploités" ; la cause primaire de tout mal est "la mentalité défectueuse de l’homme pris en bloc" peuvent être considérées comme des exagérations littéraires et des paraboles poétiques, mais si on les tient pour des analyses sociales et économiques, ce ne sont que des non sens.

Notre attitude en aucun cas n’est la même vis-à-vis des exploitants et des exploités. Les uns profitent du système social actuel, les autres le subissent malgré eux, et nous n’avons rien de commun avec les premiers. Il est vrai que la stratification des classes dans la société actuelle n’est pas la même qu’il y a un siècle, mais le phénomène d’exploitation et d’oppression continue d’exister et conditionne toute notre lutte. La "perfection" individuelle, aussi nécessaire qu’elle soit, ne pourra pas être considérable dans les conditions économiques, politiques, psychologiques, éducatives, etc. de la société présente. Elle pourra être une solution de cas isolé, mais non la condition nécessaire pour un résultat à long terme.

Schwarzenberg




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