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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un appel en faveur du socialisme - Point 4/7 - Gustave Landauer
Article mis en ligne le 10 juillet 2018
dernière modification le 27 juillet 2018

par ArchivesAutonomies
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4.

Le socialisme est la tendance volontaire, d’hommes qui sont d’accord entre eux, à créer quelque chose de nouveau sur la base d’un idéal.

Nous avons vu maintenant pourquoi ce qui est nouveau doit être créé. Nous avons vu ce qui est ancien ; nous avons encore une fois fait passer devant nos yeux frémissants ce qui existe. Je ne dis pas maintenant, et beaucoup pourraient volontiers l’espérer, comment la nouveauté à laquelle nous aspirons, doit être créée dans sa totalité ; je ne donne pas de définition d’un idéal, pas de description d’une utopie. J’ai fourni un aperçu de ce qu’il y avait à en dire maintenant, et je l’ai désigné sous le terme de justice. Un tableau de nos conditions, de nos hommes, a été ébauché ; quelqu’un croit-il qu’il suffise de prêcher la raison et la courtoisie, ou même l’amour, pour qu’ils se réalisent ?

Le socialisme est un mouvement culturel, il est un combat pour la beauté, la grandeur, et la plénitude des peuples. Personne ne peut le comprendre, personne ne peut y conduire, si pour lui le socialisme ne provient pas des siècles et des millénaires passés. Celui qui ne conçoit pas le socialisme comme la continuation d’une longue et difficile histoire, ne sait rien de lui ; et cela veut déjà dire — nous en entendrons encore davantage plus tard — qu’aucune sorte de politiciens au jour le jour ne peut être socialiste. Le socialiste saisit la totalité de la société et du passé ; il sent et il sait d’où nous venons, et il décide en fonction de cela vers où nous nous dirigeons.

C’est la caractéristique du socialiste par opposition au politicien : qu’il s’intéresse à la totalité ; qu’il saisit nos conditions dans leur ensemble, dans leur devenir ; qu’il pense ce qui est général. Il s’ensuit donc qu’il rejette l’ensemble de nos formes de vie en commun, qu’il n’a rien d’autre à l’esprit et qu’il ne vise à réaliser rien d’autre que ce qui est total, général, principiel.

Le socialiste considère comme quelque chose de général et de vaste non seulement ce qu’il rejette, non seulement ce qu’il vise à réaliser ; car ses moyens aussi ne peuvent s’attacher au particulier ; les chemins qu’il emprunte ne sont pas des chemins particuliers, mais des chemins principaux.

 Le socialiste doit donc être dans la pensée, le sentiment et la volonté, quelqu’un qui embrasse l’ensemble, qui rassemble ce qui est multiple.

 Que le grand amour prédomine en lui, ou bien l’imagination, le regard clair, le dégoût, l’agressivité sauvage, la pensée forte de la rationalité, ou encore quelle que puisse être son origine ; qu’il soit un penseur, un poète, un combattant ou un prophète : le véritable socialiste possèdera quelque chose comme l’ardeur de ce qui est général ; mais il ne pourra jamais être (nous parlons ici de l’essence et non pas de la profession extérieure) un professeur, un avocat, un homme de chiffres, une personne mesquine à cheval sur les détails, un touche-à-tout, un type sans intérêt.

C’est ici précisément l’endroit où l’on doit dire (parce que cela a déjà été dit auparavant) : ceux qui s’appellent aujourd’hui socialistes ne sont, tous autant qu’ils sont, nullement des socialistes ; ce qui est appelé socialisme chez nous n’est pas du tout du socialisme. Ici aussi, dans le soi-disant mouvement socialiste, comme dans toutes les organisations et les institutions de cette époque, c’est un succédané pitoyable et vulgaire qui a pris la place de l’esprit. Mais là, on a fait de quelque chose de particulièrement excellent une marchandise de substitution contrefaite qui est particulièrement mauvaise, qui est particulièrement risible pour qui a découvert le pot au roses, mais qui est particulièrement dangereuse pour ceux que l’on trompe. Ce succédané est une caricature, une imitation, une parodie, de l’esprit. L’esprit est la compréhension de la totalité dans l’universalité vivante, l’esprit est le lien qui unit ce qui est séparé, les choses, les idées, ainsi que les hommes ; l’esprit est, à une époque de transition, l’enthousiasme, l’ardeur, le courage, la lutte ; l’esprit est une entité qui agit et qui construit. Ce qui aujourd’hui feint d’être le socialisme veut aussi saisir une totalité, souhaite également avoir les faits particuliers dans des rassemblements généraux. Mais étant donné qu’aucun esprit vivant ne l’habite, que ce qu’il envisage n’acquiert pas de vie, que pour lui ce qui est universel ne prend pas forme, qu’il n’a pas d’intuition et pas d’impulsion, son universel ne sera pas un véritable savoir et une volonté authentique. L’esprit a été remplacé par une superstition scientifique extrêmement étrange et comique. Ce n’est pas surprenant que cette curieuse doctrine soit une parodie de l’esprit, puisqu’elle se présente également, d’après son origine, à savoir la philosophie de Hegel, comme une parodie de l’esprit véritable. Celui qui a concocté cette drogue dans son laboratoire s’appelle Karl Marx. Karl Marx, le professeur. Ce qu’il nous a apporté, c’est la superstition scientifique à la place du savoir spirituel ; la politique et le parti à la place de la volonté culturelle. Mais puisque, comme nous allons le voir immédiatement, sa science est en contradiction avec sa politique et avec toute activité de parti, qu’elle est de plus, avec une évidence qui croît de jour en jour, en contradiction avec la réalité ; puisque précisément un universel fondamentalement falsifié et imité tel que cette science ne peut jamais, à long terme, se maintenir face aux réalités corporelles, sensorielles et quotidiennes, des phénomènes individuels, il s’est déroulé dans la social-démocratie, depuis le début, et non pas seulement depuis qu’il existe le soi-disant révisionnisme, un soulèvement des combattants au jour le jour, des personnes mesquines à cheval sur les détails, des touche-à-tout, contre cette parodie de science. Mais l’on démontera ici qu’il existe autre chose, et que ni les uns ni les autres ne sont des socialistes. On démontrera ici que le marxisme n’est pas un socialisme, pas plus que l’habit rapiécé du révisionnisme. Il sera démontré ici ce que le socialisme n’est pas et ce qu’il est. Voyons un peu ça.

Le marxisme

Karl Marx a jeté un pont artificiel entre les deux composantes du marxisme, la science et le parti politique, de sorte que cela a semblé être quelque chose de complètement nouveau, que le monde n’avait jamais vu auparavant, c’est-à-dire la politique scientifique et le parti avec une base scientifique, le parti avec un programme scientifique. Ce fut quelque chose de réellement nouveau, et de plus, quelque chose d’extrêmement moderne et de conforme à l’esprit du temps ; encore mieux, il flattait les travailleurs en leur faisant entendre que c’étaient justement eux qui représentaient la science, la toute nouvelle science ; si tu veux gagner les masses, alors flatte-les, si tu veux les rendre incapables d’une pensée et d’une activité sérieuses, si tu veux transformer leurs représentants en archétypes de la fatuité creuse, qui lancent autour d’eux des paroles qu’ils ne comprennent qu’à moitié ou pas du tout, alors fais-leur croire qu’ils sont les représentants d’un parti scientifique ; si tu veux qu’ils soient pleins de méchanceté due à la stupidité, alors forme-les dans les écoles du parti. Le parti scientifique donc — c’était pourtant bien l’exigence des hommes les plus avancés de tous les temps ! Quels dilettantes étaient ceux qui faisaient jusqu’alors de la politique par instinct ou par génie, comme l’on pratique la marche, la pensée, la poésie ou la peinture, activités pour lesquelles il faut certes en tout temps, outre la nature et le talent, beaucoup d’apprentissage, beaucoup de savoir, beaucoup de technique, mais aucune sorte de science. Et quelles personnes modestes avaient été ces représentants de la politique, en tant que sorte de science, depuis Platon, en passant par Machiavel, jusqu’à l’auteur de l’excellent Manuel du démagogue(*), qui avaient bien sûr, avec un grand art et un regard acéré pour la simplification et la synthèse, rassemblé et ordonné les expériences individuelles et les institutions, mais à qui il ne serait jamais venu la fantaisie de pratiquer une activité scientifique. Ce qu’est le marxisme pour les socialistes scientifiques c’est ce que l’esthétique serait si elle se figurait être le fondement programmatique de la création artistique.

À vrai dire, l’illusion scientifique du marxisme s’accorde mal en réalité avec la politique pratique du parti ; elles ne s’accordent que pour des hommes tels que Marx et Engels, ou comme Kautsky, qui associent en eux le professeur et le meneur. Il n’y a pas de doute sur le fait que l’on ne peut vouloir ce qui est juste et ce qui a de la valeur que si l’on sait ce que l’on veut ; mais — abstraction faite qu’un tel savoir est tout à fait différent de la soi-disant science — cela s’accorde mal que l’on prétende d’un côté, sur la base des lois du soi-disant développement historique, qui doivent avoir la force des lois naturelles, savoir exactement comment les choses doivent arriver de manière nécessaire et absolue, sans que la volonté et l’action de n’importe quel homme ne puisse changer la moindre chose à cette prédétermination ; et que, de l’autre côté, l’on soit un parti politique qui ne peut faire autre chose que de vouloir, de réclamer, d’acquérir de l’influence, d’agir, et de changer des détails. Le pont jeté entre ces deux incompatibilités constitue l’arrogance la plus folle qui ait jamais été étalée en public dans l’histoire humaine : tout ce que les marxistes font ou demandent (car ils demandent plus qu’ils ne font) est précisément dans l’instant un maillon nécessaire du développement, est déterminé par la Providence, n’est que la manifestation de la loi naturelle ; tout ce que les autres font est la volonté vaine d’entraver la nécessité des tendances historiques découvertes et garanties par Karl Marx. Ou bien, en d’autres termes : les marxistes sont, avec ce qu’ils veulent, les organes d’exécution de la loi du développement : ils sont les découvreurs et en même temps les protagonistes de cette loi, quelque chose comme la réunion en une seule personne du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif dans le gouvernement de la nature et de la société ; les autres aident aussi à la rigueur à mettre en œuvre ces lois, mais c’est contre leur volonté ; les malheureux, ils veulent toujours le contraire, mais tous leurs efforts et toute leur activité ne servent qu’à la nécessité déterminée par la science du marxisme. Toute l’arrogance, tout l’acharnement et toute l’obstination, toute l’intolérance et toute l’injustice bornée, et tous les agissements sournois qui, du fait de l’amour des marxistes pour la science et le parti, apparaissent au grand jour, tout cela est donc fondé sur l’amalgame absurde et bizarre qu’ils font de la théorie et de la pratique, de la science et du parti. Le marxisme, c’est le professeur qui veut commander ; il est donc l’enfant légitime de Karl Marx. Le marxisme est un lieu d’aisances qui ressemble à son père ; et les marxistes ressemblent à leur doctrine ; sauf que l’acuité d’esprit, les connaissances profondes, la faculté de combiner les idées et la facilité à les associer souvent dignes d’être glorifiées, de l’authentique professeur Marx sont maintenant fréquemment remplacées par l’érudition d’une brochure de propagande, le savoir des écoles du parti et par la répétition plébéienne. Karl Marx s’est au moins penché sur les faits de la vie économique, sur le matériel documentaire à la source et — souvent même tout à fait librement — sur les déclarations de ceux qui ont eu de grandes intuitions ; ses successeurs se contentent le plus souvent d’abrégés et de manuels, qui ont été établis avec l’approbation du doyen des professeurs à Berlin. Et puisque nous n’avons pas pris part ici à la flatterie servile, déraisonnable et infâme, du prolétariat ; que le socialisme veut abolir le prolétariat et que, par conséquent, il n’a pas à trouver que ce dernier est une institution particulièrement profitable pour l’esprit et le cœur de tous ceux qui sont concernés (pour les grands caractères très doués, cela apporterait assurément, comme toute misère et toute entrave, bon nombre d’avantages ; et il est toujours à espérer que les privations et le vide intérieur, qui constituent une sorte de disponibilité et de possibilité d’accomplissement, de stimulation, entraînent un jour, au moment voulu, des masses entières au soulèvement unitaire, à la génialité de l’action), l’on doit dire encore une fois ceci : il est vrai qu’un miracle, à savoir l’esprit, peut un jour arriver au prolétariat, comme à tout autre peuple, mais avec le marxisme, il n’y a pas eu pour lui de miracle de Pentecôte ni de don des langues, mais plutôt la confusion babylonienne et la flatulence, et le professeur prolétarien, l’avocat et le chef de parti prolétariens, ne sont que la véritable caricature de la caricature, qui s’appelle le marxisme, de l’espèce de socialisme qui se fait passer pour cette science.

Que nous enseigne cette science du marxisme ? Que prétend-elle ? Elle prétend connaître l’avenir ; elle présuppose qu’elle a une compréhension si profonde des lois éternelles du développement et des facteurs déterminants de l’histoire humaine qu’elle sait ce qui va arriver, comment l’histoire va se poursuivre, ce qu’il va advenir de nos conditions, de nos formes de production et d’organisation.

Jamais la valeur et la signification de la science n’ont été plus ridiculement méconnues ; jamais l’humanité, et avant tout la partie de l’humanité privée de droits, spirituellement spoliée et attardée, n’a été mystifiée de manière plus scélérate avec une image distordue par un miroir concave.

Il n’est pas encore du tout question ici du contenu de cette science, de la prétendue marche de l’humanité que les marxistes prétendent avoir découverte ; il s’agit ici seulement de dévoiler, de railler, de récuser, la prétention excessivement déraisonnable suivante : il y aurait une science qui peut calculer et déterminer le futur avec certitude, en le déduisant des données et des informations sur le passé, et des faits et des conditions du présent.

J’ai également tenté ici de parler d’où nous venons, d’après ce que je crois, et je pourrais dire tranquillement : d’après ce que je sais — car je ne crains pas d’être mal compris par les ânes, et même je l’espère —, et vers où, d’après ma conviction et ma pénétration les plus intimes, nous allons, nous devons aller, nous devons vouloir aller. Mais cette nécessité ne nous est certainement pas imposée sous la forme d’une loi naturelle, mais d’une obligation morale. En effet, si je dis : je sais quelque chose, est-ce au sens où en mathématique on calcule une grandeur inconnue à partir de grandeurs connues ? Où l’on peut résoudre un problème en géométrie ? Où l’on sait que la loi de la gravité, la loi qui régit l’oscillation d’un pendule, la loi de la conservation de l’énergie, sont valables en tout lieu et en tout temps, où je peux calculer le mouvement d’un corps qui tombe ou qui a été lancé si je connais les positions qui doivent être prises en considération dans la formule, où je sais que H2O donne de l’eau, où nous calculons les mouvements de beaucoup d’astres, où nous pouvons prédire les éclipses de lune ou de soleil ? Non ! Toutes ces choses sont des activités et des résultats scientifiques. Ce sont des lois naturelles parce qu’elles sont des lois de notre esprit. Mais il y a aussi une loi naturelle, une loi de notre esprit, une loi faisant partie de la grande loi de la conservation de l’énergie, qui dit : ce que nous ferons de notre corps et de notre vie, ce que sont la continuation de ce qui a eu lieu jusqu’à maintenant, le chemin qui est devant nous, la libération de la compression, le déclenchement de la disposition — tout cela s’appelle le futur — ne pourra pas nous être donné sous la forme de la science, c’est-à-dire de faits déjà accomplis et susceptibles d’être ordonnés, mais sous la forme d’un sentiment accompagnant une disposition, une pression interne, un effort et une exigence, qui est parfaitement adéquat à la situation extérieure d’équilibre instable : et cela signifie la volonté, l’obligation morale, l’intuition, qui mènent jusqu’à la prophétie, la vision ou la création artistique. Il ne correspond pas d’exemple de calcul, ou de rapport factuel, ou de loi de développement, qui corresponde au point du chemin où nous nous trouvons ; ce serait tourner en dérision la loi de la conservation de l’énergie ; au chemin correspond une audace. Le savoir signifie avoir vécu, posséder ce qui a été ; la vie signifie vivre, en créant et en subissant ce qui va venir.

Il n’est pas seulement dit en cela qu’il n’existe pas de science du futur ; il y est inclus aussi qu’il n’y a qu’un savoir vivant du passé encore vivant, mais pas de science morte de quelque chose qui serait mort et gisant. Les marxistes ainsi que tous les moralistes du développement, les politiciens du développement, qu’ils adhèrent à la théorie du développement par catastrophes et par changements brusques comme les marxistes pré-darwiniens ou qu’ils veuillent établir un progrès qui avance de manière régulière au moyen d’une accumulation lente et graduelle de petites modifications, comme les révisionnistes darwinistes, ces gens-là et tous les représentants de la science de l’évolution doivent, s’ils ne peuvent pas du tout s’abstenir de s’engager dans le domaine scientifique, mener des recherches scientifiques sur ce que les mots suivants, qui sont magnifiques et qui forment un groupe homogène, ont pour signification réelle, ce qu’ils expriment de la vérité de la nature et de l’esprit, à savoir les mots : je sais, je peux, j’ai le droit de, je veux, il faut et je dois. Cela les rendrait tout à la fois scientifiquement plus modestes, humainement plus supportables et virilement plus entreprenants.

L’histoire donc, et l’économie politique, ne sont pas des sciences ; les forces qui agissent dans l’histoire ne peuvent pas être énoncées scientifiquement ; leur appréciation sera toujours une estimation, sur laquelle on peut mettre une dénomination supérieure ou inférieure en fonction de la nature humaine qu’elle en a en elle ou qu’elle donne d’elle — prophétie ou bien verbiage professoral ; elle sera toujours une évaluation qui dépend de notre nature, de notre caractère, de notre vie, de nos intérêts ; et en outre, même si nous avions une connaissance de ces forces aussi certaine qu’elles sont informes, oscillantes, indéterminées et changeantes, les faits nécessaires à l’application de tels principes ne sont qu’extrêmement mal connus de nous. Quels faits extérieurs, que l’on pourrait traiter scientifiquement, nous sont donc fournis par le passé parfaitement infini des hommes et du monde ? Assurément, toutes sortes de choses, et beaucoup trop, ont été amenées et chargées dans la brouette de la prétendue science ; mais ce ne sont malheureusement que des débris jetés de façon totalement confuse et fragmentaire, dans un fouillis inextricable, à partir d’une seconde de la soi-disant histoire des hommes et du monde. Aucun exemple n’est assez grossier pour clarifier le fait que nous sachions si peu. Naturellement, ainsi que le dit le magnifique Goethe, un seul cas, souvent, en a la valeur de mille et les renferme en lui ; pour le génie et l’intuition en effet ; sauf qu’il n’y a, pour tout ce domaine du devenir biologique et de l’histoire humaine, absolument aucun cas où il existerait des exemples de forces et de lois, mais, pour parler encore une fois comme Goethe, il y a seulement le fatras expérimental des collectionneurs de matériaux, darwinistes et révisionnistes, et le fatras dialectique des marxistes. Et c’est pourquoi justement, le génie, pour lequel un cas concernant les choses de la vie en commun des hommes en représente souvent mille, n’est pas un génie de la science, mais un génie de la création et de l’action ; le savoir relatif à la vie en fait partie, mais, il n’est pas une science, bien qu’il puisse s’appuyer sur de toutes sortes de grandes et authentiques sciences.

Et Dieu soit loué, le monde soit loué, qu’il en soit ainsi ! Et bien sûr qu’il en est ainsi ! En effet, pour quoi vivre encore, s’il n’y avait qu’une seule possibilité de vie, si nous savions, si nous savions vraiment, si nous savions totalement, ce qui va arriver ? Vivre ne signifie-t-il pas : devenir nouveau ? Vivre ne signifie-t-il pas : pénétrer, comme quelqu’un d’âgé, de solide, de sûr de lui et d’indépendant, comme un monde fermé sur lui-même, comme quelqu’un d’éternel, dans ce qui est nouveau, dans ce qui est incertain, dans cet autre monde que nous ne sommes pas, à nouveau dans ce qui est éternel, de porte en porte, et de foule en foule ? Si nous prétendons être des vivants, sommes-nous alors des lecteurs ou des spectateurs, ou encore des êtres poussés par des puissances bien connues dans ce qui est déjà connu, de ce qui est ancien vers ce qui est ancien ? Ou bien ne sommes-nous pas plutôt le pas qui marche et la main qui saisit, celui qui agit et non celui qui est agi ? Et le monde n’est-il pas pour nous comme quelque chose de mou, n’est-il pas inconnu et sans forme, chaque jour où nous sortons de notre sommeil, quelque chose de nouveau et d’offert que nous façonnons et que nous transformons en quelque chose qui est à nous avec l’instrument de ce qui nous est particulier. Ô vous les marxistes, si seulement vous connaissiez la plénitude et la joie de vivre dans votre vie privée, vous ne voudriez pas et ne vous ne pourriez pas vouloir transformer la vie en science ! Et comment vous le permettriez-vous si vous saviez que votre mission de socialistes était d’aider les hommes à atteindre les formes et les communautés du travail heureux, de la vie collective heureuse !

Celui qui, non résigné, sceptique ou se plaignant, mais d’accord et joyeux, dit ici : nous ne savons rien des choses qui sont multiples et inexprimables dans la vie passée et future des hommes et des peuples, est celui qui est assez fier et courageux, plus que beaucoup d’autres, pour savoir en lui, sentir en lui, vivre en lui, le destin des milliers de siècles. J’ai bien une image de ce qui s’est passé, de ce qui est donc en cours ; j’ai bien mon sentiment sur notre destinée et notre voie, et je sais bien où je veux aller, le sens que je veux indiquer, là où je veux conduire. J’ai bien le souhait de faire passer mon discernement, mon ardent sentiment, ma solide volonté, aux gens les plus nombreux, aux individus et aux masses. Mais est-ce que je parle à l’aide de formules ? Suis-je un journaliste qui se déguise mensongèrement en mathématicien ? Suis-je, comme le chasseur de rats de Hamelin(*), quelqu’un qui mène les enfants immatures grâce à la flûte de la science jusqu’à la montagne du non-sens et de la duperie ? Suis-je marxiste ?

Non. Mais je dis ce que je suis. Je n’ai pas besoin d’attendre que les autres, les gens que je rencontre, les marxistes, me le disent. J’ai appris, cherché, compilé, aussi bien que quiconque ; et s’il y existait une science de l’histoire et de l’économie politique, j’aurais eu bien assez de tête pour l’avoir apprise. En effet, vous êtes vraiment des gens comiques, vous les marxistes, et il est étonnant que vous ne vous étonniez pas de vous-mêmes ; n’est-ce pas une affaire ancienne et certaine que même des têtes simples puissent apprendre les résultas des sciences, s’ils existent ? Que voulez-vous donc avec toutes vos luttes, vos polémiques et vos agitations, avec toutes vos exigences et vos négociations, avec tous vos efforts de persuasion et d’argumentation ; si vous détenez une science, abandonnez donc ces querelles superflues, prenez la baguette en main et enseignez-nous, apprenez-nous, faites-nous apprendre et appliquer activement les méthodes, les opérations, les constructions, et faites donc finalement, en tant que personnes ayant de l’expérience, des connaissances et des certitudes infaillibles, ce que votre Bebel a essayé de faire comme un amateur honnête : dites-nous en fin de compte les données exactes de l’histoire qui continue, de l’avenir !

J’ai moi aussi appris, non pas comme vous, mais mieux que vous, et je dis cependant : ce que j’enseigne n’est assurément pas de la science. Que chacun examine si sa nature, sa vie véritable, le conduit sur les mêmes chemins que moi, et seulement ensuite qu’il aille avec moi, mais qu’alors il aille avec moi. J’ai mieux appris que vous parce j’ai quelque chose qui vous fait défaut. Bien sûr, de l’arrogance, en tout cas ce que l’on nomme communément ainsi, je n’en ai pas plus que vous ; et je garderais pour moi l’opinion modeste, c’est-à-dire décente, que je me fais de moi, comme cela irait de soi entre égaux, s’il n’y avait pas ici la nécessité de dire qui est socialiste et qui ne l’est pas. Car les êtres froids de Nifelheim(**) qui ont usurpé le socialisme, qui veillent sur le "Capital" comme ces nains qui gardent le trésor des Nibelungen, doivent être raillés et chassés : le socialisme doit revenir à ses héritiers légitimes, afin qu’il redevienne ce qu’il est : une joie et une exultation, une construction et une création, un rêve rêvé agréablement jusqu’à sa conclusion, rêve qui doit se réaliser maintenant dans l’action, pour tous les sens et pour toute la vie archi-pleine. Et parce que les héritiers sommeillent encore et s’attardent dans les pays lointains du rêve et de la forme, et puisque quelqu’un doit malgré tout en fin de compte commencer à mettre la main sur l’héritage, je dois être celui qui appelle les héritiers au rassemblement et qui se légitime comme l’un d’eux.

D’où provient donc toute la superstition scientifique des marxistes ? Ils veulent avoir rassemblé sur un seul fil, dans un certain ordre, et dans une certaine unité, les particularités multiples, éclatées, emmêlées, de la tradition et des conditions. Ils ressentent également le besoin de la simplification, de l’unité, de la généralité.

Sommes-nous encore une fois parvenus près de toi, ô être universel et être unique qui est splendide et libérateur, toi qui es si nécessaire à la véritable pensée comme à la véritable vie, toi qui crées la vie en commun, ainsi que la collectivité, l’association et la corporation, toi qui es le lien des liens dans la tête de ceux qui pensent et dans la vie de tous ceux qui vivent à travers tous les domaines de la nature ?, toi que nous désignons sous ce nom : esprit !

Mais, toi, ils ne t’ont pas, et c’est pourquoi ils te remplacent. C’est de là que provient la falsification trompeuse, le produit de remplacement, de leur bâclage historique et de leurs lois scientifiques : ils connaissent seulement quelque chose qui ne fait qu’excommunier, seulement quelque chose qui forme, qui rassemble, qui ordonne les détails, qui relie les faits éclatés entre eux, seulement un principe, seulement un universel : la science. Et en effet, la science est esprit, ordre, unité et lien : là où elle est science. Mais là où elle est duperie et imposture éhontée, là où le soi-disant homme de science n’est qu’un journaliste déguisé et un auteur d’éditoriaux mal dissimulé, là où une foule de faits formulés statistiquement et d’opinions philistines masquées dialectiquement veulent se faire passer pour une sorte de mathématique supérieure de l’histoire et une méthode infaillible pour la vie future : là, cette prétendue science est absence de l’esprit, entrave à l’esprit ; un obstacle que l’on doit faire sauter et qui doit être anéanti avec l’argument et le rire, avec le feu et la colère.

Vous ne connaissez pas les autres formes de l’esprit et c’est la raison pour laquelle vous avez mis vos masques de professeur devant vos visages d’avocat, quand vous n’êtes pas de véritables professeurs qui veulent jouer les prophètes, comme cet autre professeur, votre saint patron, voulait jouer du luth mais ne le pouvait pas.

Mais nous savons et nous avons souvent dit déjà ici tout ce qu’est l’esprit : nous avons une universalité, une cohérence du cours de l’humanité d’une autre sorte, d’une autre origine qu’eux, nous avons notre savoir, avec, en même temps, notre grand sentiment fondamental et notre forte volonté durable : nous sommes...

— mais tout d’abord, pauvres marxistes, prenez une chaise, asseyez-vous et accrochez-vous ; car quelque chose de terrible va survenir ; quelque chose de présomptueux va suivre, et en même temps cela vous ôte ce que vous m’auriez jeté volontiers à la figure de manière si ardente et avec une intonation méprisante —

...nous sommes des poètes ; et nous voulons éliminer les charlatans de la science, les marxistes, les êtres froids, creux et manquant d’esprit, afin que la manière poétique de voir, la façon artistiquement concentrée de donner forme, l’enthousiasme et la prophétie, trouvent les lieux où, à partir de maintenant, ils ont à faire, à créer, à construire ; dans la vie, avec des corps humains, pour la vie collective, le travail et la réunion des groupes, des communautés et des peuples.

Oui, en effet, ce qu’a été depuis assez longtemps maintenant le rêve du poète, la mélodie, la ligne ensorcelante et la magnificence éclatante de couleurs, va vraiment advenir et s’accomplir comme une pleine réalité : nous les poètes, nous voulons créer dans ce qui est vivant, et nous voulons voir qui de nous deux est le praticien le plus grand et le plus fort : vous qui prétendez savoir et ne faites rien, ou bien nous qui avons maintenant l’image vivante en nous, et aussi le sentiment certain et la volonté d’aller plus loin : nous qui voulons faire tout ce qui peut être fait, qui voulons le faire tout de suite, sans arrêt et de manière inébranlable, nous qui voulons rassembler les hommes qui sont avec nous et les transformer en un coin qui se fraye sans cesse un chemin vers l’avant dans l’action, la construction, le déblaiement ; sans arrêt, par-dessus votre tête, en riant, en argumentant, en nous mettant en colère ; par-dessus les grosses brutes en attaquant et en luttant. Nous n’apportons pas de science ni de parti ; nous apportons encore moins de lien intellectuel, ainsi que vous le comprenez, car quand vous parlez de quelque chose de ce type, vous pensez à ce que vous appelez l’instruction, ce que nous, nous dénommons demi-formation et pitance d’ouvrages pieux. L’esprit qui nous emporte est une quintessence de la vie et il crée réalité et activité. Cet esprit s’appelle d’un autre nom : le lien ; et ce que nous voulons poétiser, embellir, c’est la pratique, c’est le socialisme, c’est le lien entre les hommes laborieux.

Nous voyons maintenant ici clairement devant nos yeux et nous pouvons toucher de nos mains la raison pour laquelle les marxistes ont exclu l’esprit de leur fameuse conception de l’histoire, qu’ils désignent comme matérialiste. Arrivés à ce point, nous pouvons donner une explication meilleure que celle qu’ont pu réussir à fournir d’autres excellents opposants aux marxistes. Les marxistes ont, dans leurs explications et leurs conceptions, exclu l’esprit pour une raison très naturelle, oui tout simplement pour une raison parfaitement matérielle : parce qu’en effet ils n’en ont pas.

Mais si seulement il était au moins vrai que leur manière de décrire l’histoire pouvait à bon droit s’appeler matérialiste. Ce serait même une énorme entreprise digne d’éloges, et à vrai dire une entreprise dont l’organisateur ne s’en sortirait pas sans son propre esprit : faire la tentative de décrire la totalité de l’histoire humaine simplement sous la forme de mécanismes physiques, de processus matériels et réels, d’une interaction sans fin entre les mécanismes physiques du reste du monde et les processus physiologiques des corps humains. À dire vrai, pour les raisons que j’ai déjà données, ce ne pourrait être aucune sorte de science édifiée sur des lois, ce ne pourrait devenir qu’une ébauche pleine d’esprit et presque fantastique d’une telle science ; mais ce serait quelque chose à quoi un individu pourrait presque consacrer sa vie ; et peut-être viendra cet individu qui entreprendra cette tâche, et ce serait quelqu’un qui le ferait pour trouver le droit, le fondement et la possibilité de langage, pour transformer à partir de maintenant cet édifice rigide en image fluide et complète, et pour entreprendre le grand renversement : à savoir décrire toute l’histoire humaine, en excluant toute matérialité, comme un avènement psychique de la collectivité, comme l’échange de courants spirituels. Car celui qui est capable de penser le matérialisme ainsi, jusqu’à son extrême conséquence, sait qu’il n’est que l’autre côté de l’idéalisme ; celui qui est un véritable matérialiste ne peut venir que de l’école de Spinoza. Mais assez de tout cela : qu’est-ce que les marxistes comprennent à cela ? Les marxistes, eux qui, quand on évoque Spinoza, pensent probablement à la marionnette de guingois qu’eux et les auteurs d’ouvrages pieux darwiniens et monistes ont fait de lui.

Assez de tout cela ; il est seulement nécessaire de dire ici que ce que les marxistes nomment la conception matérialiste de l’histoire n’a pas la moindre chose à voir avec un quelconque matérialisme rationnellement conçu : ils ont considéré finalement comme une contradiction de concevoir le matérialisme rationnellement et pour une fois ils n’ont pas eu tort. En tout cas, la conception de l’histoire qu’ils enseignent pourrait parfaitement être qualifiée d’économique ; mais son vrai nom est, comme on l’a déjà dit, la conception dénuée d’esprit de l’histoire.

Ils ont prétendu en effet avoir découvert que les situations politiques, les religions, tous les courants intellectuels, y compris naturellement leur propre doctrine ainsi que toute leur agitation et leur activité politique, ne sont qu’une superstructure idéologique, une sorte de double subsidiaire des conditions économiques ainsi que des institutions et des processus sociaux. Que beaucoup de ce qui est du domaine intellectuel et moral s’entrelace inextricablement avec ce qu’ils appellent l’économique et le social, que la vie économique ne soit avant tout qu’une partie minuscule de la vie sociale et que cette vie sociale ne puisse pas être séparée des structures et des mouvements spirituels, grands ou petits, de la vie en commun, tout cela ne trouble que modérément ces êtres superficiels dont la caractéristique est que, dans leurs déclarations, ils parlent de manière automatique et bavardent à tort et à travers, qu’ils n’ont jamais éprouvé le besoin d’examiner leurs propres paroles. S’ils l’avaient fait, ils seraient devenus des gens profondément réservés, car ils auraient été étouffés par leurs contradictions et leurs incohérences.

Cet abus contradictoire de mots a pourtant troublé les marxistes, mais seulement bien sûr comme des gens superficiels peuvent être irrités : les uns s’accommodent de la contradiction grâce à un contresens et à une irrésolution, et les autres grâce à une autre erreur et une autre déformation, et c’est ainsi que sont nées différentes tendances parmi eux et qu’il y a eu toutes sortes de tensions et de scissions : les uns concluent à partir de la doctrine que le marxisme se prononce pour une conduite apolitique et presque anti-politique, puisque, en effet, la politique est le reflet presque sans importance de l’économie ; ce qui importe, ce ne sont pas la politique, la législation et les formes d’État, mais ce sont les formes économiques et les luttes économiques (mais ces luttes ne sont, elles aussi, naturellement qu’introduites en fraude dans la doctrine pure ; car une lutte, même économique est une affaire extrêmement spirituelle et qui s’entrelace fortement avec toute la vie de l’esprit ; mais assez avec cela, car, comme cela a déjà été dit, celui qui examine n’importe quel point du marxisme se heurte toujours à l’impossibilité, au compromis et à la contrebande) ; les autres veulent malgré tout influer sur les affaires économiques à l’aide de la politique et ils ajoutent aux compromis, aux échappatoires et au pénible raccommodage de la réalité, laquelle apparaît comme totalement différente du résultat de la transpiration professorale sur le papier, ils ajoutent donc à ces actes de dissimulation, qu’ils doivent tous accomplir, quelques-uns de nouveaux. Peu importe et nous ne nous attarderons pas sur ces points litigieux ; que les politico-marxistes vident ces querelles avec leurs frères, les syndicalistes, ou bien les anarcho-socialistes lesquels ont été récemment appelés ainsi du fait de l’utilisation abusive et lamentable de deux termes nobles.

Car la doctrine tout entière est fausse et elle ne résiste pas à l’examen ; ce qui reste vrai et valable, c’est seulement la considération suivante, qui a été inculquée en Angleterre et ailleurs, il y a fort longtemps avant Karl Marx : lors de l’examen d’événements humains, on n’a pas le droit de méconnaître l’importance éminente des conditions et des changements économiques et sociaux. Cette remarque s’est produite dans le grand mouvement que l’on devait appeler la découverte de la société par opposition à l’État, une découverte qui est l’un des pas les plus précoces et les plus importants vers la liberté, la culture, l’union, le peuple, le socialisme. Des choses extrêmement salutaires et profitables se trouvent dans ces grands écrits des économistes politiques, des brillants publicistes du dix-huitième, des premiers socialistes du dix-neuvième siècle. Mais le marxisme n’a fait de tout cela qu’une caricature, une falsification, une corruption. La soi-disant science que les marxistes en ont tirée est, dans sa conséquence réelle, une tentative pitoyable et donc néfaste (car aucune prétendue science n’est assez stupide pour ne pas attirer les masses instruites et incultes, et à la fin aussi les professeurs d’université, si elle est forgée de manière démagogique ou simplement populaire), et le marxisme tente donc de ramener le courant qui éloigne de l’État et par-là de l’inculture, et qui entraîne vers les liens du volontariat et de l’esprit commun, le courant qui porte la société des sociétés sur son dos, il tente donc de le ramener vers l’État et vers l’absence d’esprit de toutes nos institutions de vie collective, et il tente de faire tourner par ce courant les moulins de politiciens ambitieux.

Nous devons voir cela de plus près. Car nous n’avons pelé, dans un premier temps, que deux peaux de l’oignon marxiste lacrymogène ; il nous faut pénétrer plus loin vers l’intérieur, même si cela devait nous faire pleurer. Il nous faut continuer à disséquer la monstruosité, et je le promets : il y aura toujours un peu de grognements et d’éternuements, et aussi quelques rires. Nous avons vu ce qu’il en est de la science et du matérialisme des marxistes : mais qu’est-ce donc maintenant que cette sorte de cours historique du passé, du présent et de l’avenir, qu’ils ont découvert, n’est-ce pas celui qui s’est développé à partir de la réalité matérielle en eux, dans leur superstructure intellectuelle, vraisemblablement dans leur glande pinéale cartésienne ?

Nous en sommes maintenant arrivés au moment où le professeur qui transforme la vie en une pseudoscience, les corps humains en papier, se transforme lui-même en un professeur d’une tout autre sorte, avec de tout autres talents de transformation. Et après tout, les artistes interprétant plusieurs personnages en se transformant, les magiciens, les prestidigitateurs, tous ces gens qui produisent leur dextérité et leur volubilité sur les foires s’appellent aussi habituellement des professeurs. Les chapitres décisifs, les plus connus, de Karl Marx m’ont toujours rappelé les professeurs sorciers de ce type. "Un, deux, trois, sans sorcellerie du tout".

Par conséquent, selon Karl Marx, la carrière progressive de nos peuples depuis le Moyen Âge jusqu’au futur, en passant par le présent, est un cours qui doit s’accomplir "avec la nécessité d’un processus naturel" (selon le texte anglais, qui est encore plus explicite : avec la nécessité d’une loi naturelle), et qui plus est avec une vitesse croissante. Dans la première phase, la phase mesquine et bornée, où il n’y a que des hommes moyens, des médiocrités, des petits bourgeois et des gens pitoyables de ce type, beaucoup d’entre eux ont une très petite propriété. Puis vient la deuxième phase, l’essor vers le progrès, le premier processus de développement, la voie vers le socialisme : ce que l’on appelle le capitalisme. Maintenant, le monde a un visage totalement différent : quelques-uns ont une très grande propriété, la masse n’a rien. La transition vers cette phase a été difficile, et elle n’aurait pas eu lieu sans violence et actes odieux. Cependant, à ce stade, on s’approche maintenant sans cesse et de plus en plus facilement de la terre promise, sur les rails bien huilés du développement : Dieu soit loué, de plus en plus de masses sont prolétarisées, Dieu soit loué il y a de moins en moins de capitalistes, ils s’exproprient mutuellement, jusqu’à ce que la masse des prolétaires, telle le sable au bord de la mer, s’opposent à de gigantesques entrepreneurs totalement isolés, et alors le saut dans la troisième phase, le second processus de développement, le dernier pas vers le socialisme, n’est qu’un jeu d’enfant : "Le glas de la propriété privée capitaliste sonne". Dans le capitalisme, on en est arrivé, dit Karl Marx, à la "centralisation des moyens de production et à "la socialisation du travail". Il appelle cela un mode de production "qui s’est épanoui sous le monopole capitaliste", de même qu’il tombe toujours facilement dans une humeur poétique quand il célèbre les dernières beautés du capitalisme, immédiatement avant qu’il ne se transforme en socialisme. Maintenant donc, le temps est venu : "la production capitaliste produit sa négation avec la nécessité d’un processus naturel » : le socialisme. En effet la "coopération" et la "propriété collective de la terre" sont déjà, dit Karl Marx, des "conquêtes de l’ère capitaliste". Les grandes masses humaines, énormes et presque infinies, les masses prolétarisées, n’ont en réalité presque rien à faire en faveur du socialisme. Elles n’ont qu’à attendre, jusqu’à ce que le temps soit venu.

N’est-ce pas vrai ? Ne sommes-nous pas très loin, messieurs de la science, du point où le capitalisme nous aurait apporté la coopération, la propriété collective de la terre et des moyens de production ? Que signifie la propriété collective ? : cela est au moins clair, dans la mesure où, quelle que soit le nombre de formes très diverses de propriété collective qu’il puisse y avoir, elle doit être quelque chose d’autre que l’usurpation, le privilège, la propriété privée. Peut-on dès à présent observer des traces de cette propriété collective, qui doit déjà exister sous l’ère du capitalisme, et qui doit avoir la plus grande ressemblance avec le socialisme ? Oui ou non ? En effet, nous voudrions bien savoir combien de temps, approximativement, ce processus naturel peut encore durer. Montrez-nous votre science, s’il vous plaît !

Mais qui sait, qui sait ! Peut-être Karl Marx a-t-il vu, déjà au milieu du dix-neuvième siècle, les traces ou les débuts visibles de la propriété collective de la terre et des moyens de production naître du monopole capitaliste. Car, pour ce qui concerne la coopération, l’affaire est tout à fait sans équivoque si l’on y regarde de plus près. Pour moi, la coopération veut dire bien sûr agir ensemble et travailler en commun, et, si l’on n’est pas un bouffon, on appellera aussi coopération et travail en commun le fait qu’une vache et un cheval attelés à une charrue la tirent de conserve, ou bien le travail en commun, selon la localité ou également la division du travail, des esclaves noirs sur une plantation de coton ou un champ de canne à sucre... mais qu’est-ce qui me prend ? Karl Marx est précisément ce bouffon-là ! Quel avenir ! Quel développement ultérieur du capitalisme ! Notre érudit avisé s’en est tenu au présent. La forme du travail qu’il a observée dans l’entreprise capitaliste de son époque, à savoir le système de fabrique, le travail de milliers de personnes dans un espace restreint, l’adaptation du travailleur aux machines-outils et la division du travail élargie qui en résulte, dans la fabrication des marchandises pour le marché capitaliste mondial, c’est cela que Karl Marx a appelé la coopération, laquelle doit être un élément du socialisme. N’affirme-t-il pas sans réserve que le capitalisme repose "déjà réellement sur l’entreprise sociale de production" ?!

Certes, on se refuse à croire une absurdité aussi sans égale, mais c’est sans aucun doute la véritable opinion de Karl Marx : le capitalisme développe en lui totalement le socialisme, le mode de production socialiste "s’épanouit" à partir du capitalisme ; nous avons déjà la coopération, nous sommes pour le moins en bonne voie vers la propriété collective de la terre et des moyens de production ; finalement, nous n’avons plus qu’à chasser les quelques propriétaires qui subsistent encore. Tout le reste s’est épanoui dans le capitalisme. Car le capitalisme, c’est le progrès, c’est la société, c’est déjà à proprement parler le socialisme. Le véritable ennemi, ce sont "les classes moyennes, le petit industriel, le petit commerçant, l’artisan, le paysan". Car ceux qui travaillent eux-mêmes et qui ont tout au plus quelques commis et quelques apprentis, c’est du travail bâclé, de l’entreprise naine ; alors que le capitalisme, c’est l’uniformité, le travail de milliers de personnes en un seul lieu, le travail pour le marché mondial, et c’est la production sociale et le socialisme.

Telle est la véritable doctrine de Karl Marx : si le capitalisme l’a complètement emporté sur les vestiges du Moyen Âge, le progrès est scellé et le socialisme est pour ainsi dire là.

 N’est-ce pas symboliquement signifiant que l’ouvrage fondamental du marxisme, la bible de cette sorte de socialisme, s’appelle "Le capital" ? À ce socialisme capitaliste, nous opposons notre socialisme et nous disons : le socialisme, la culture et le lien, l’échange équitable et le travail joyeux, la société des sociétés, ne peuvent survenir que lorsqu’un esprit s’éveille, de la même façon que l’époque chrétienne, et l’époque pré-chrétienne des peuples germaniques, ont connu un esprit, et que lorsque cet esprit vient à bout de l’inculture, de la désagrégation et du déclin, c’est-à-dire économiquement parlant, du capitalisme.

On a ainsi deux entités qui s’opposent l’une à l’autre avec une grande âpreté.

 Ici le marxisme — là le socialisme !

Le marxisme — l’absence d’esprit, la fleur de papier attachée au buisson épineux aimé du capitalisme.

Le socialisme — le nouveau qui s’élève contre la décomposition ; la culture qui s’élève contre la réunion de l’absence d’esprit, de la misère et de la violence, contre l’État moderne et le capitalisme moderne.

Et l’on pourrait comprendre maintenant ce que je veux dire directement à cette chose qui n’en est pas moins moderne, ce que je veux dire au marxisme : qu’il est la peste de notre époque et la malédiction du mouvement socialiste. Il faut dire à présent encore plus explicitement qu’il est cela, pourquoi il est cela, pourquoi le socialisme ne peut naître qu’en s’opposant de façon radicale au marxisme.

Car le marxisme est avant tout un philistin. Un philistin qui jette un regard dédaigneux sur tout le passé, qui appelle présent ou début d’avenir là où il se sent chez lui, qui croit au progrès, qui préfère 1908 à 1907, qui attend quelque chose de spécial de 1909, mais presque un miracle et quelque chose de définitif pour une date aussi lointaine que 1920.

Le marxisme est un philistin, et il est donc l’ami de ce qui est massif et vaste. Quelque chose comme une république citadine du Moyen Âge, une marche villageoise, un mir(*) russe, un allmend(**) suisse ou une colonie communiste, ne peut jamais avoir pour lui la moindre similitude avec le socialisme ; mais un vaste État centralisé ressemble déjà en quelque sorte à son État futur. Si on lui montre un pays, à une époque où les petits paysans sont prospères, où un artisanat ingénieux est florissant, où il y a peu de misère, il fronce alors dédaigneusement le nez ; et Karl Marx et ses successeurs croyaient qu’ils ne pouvaient faire pire insulte au plus grand des socialistes, Proudhon, que de le traiter de socialiste petit-bourgeois et petit-paysan, ce qui n’était pas du tout une critique erronée ni assurément un outrage, puisque Proudhon lui-même a montré magnifiquement au hommes de son peuple, et de son époque, essentiellement des petits paysans et des artisans, comment ils auraient pu parvenir au socialisme immédiatement, sans attendre d’abord le net progrès du grand capitalisme. Mais ceux qui croient au développement ne peuvent pas du tout nous entendre quand nous parlons d’une possibilité qui existait autrefois et qui n’est pas devenue une réalité ; et c’est pourquoi les marxistes, ainsi que ceux qui ont été contaminés par eux, ne peuvent pas du tout nous entendre si nous parlons d’un socialisme qui aurait pu être possible avant le mouvement descendant qu’ils désignent comme le mouvement ascendant du capitalisme béni. Quant à nous, nous ne séparons pas un développement fabuleux et des processus sociaux de ce que les hommes veulent, font, auraient pu vouloir et auraient pu faire. Nous savons cependant que la détermination et la nécessité de tout ce qui arrive, et donc aussi naturellement de la volonté et de l’action, comptent et qu’elles comptent sans aucune exception : mais l’on peut toujours établir après coup que, si une réalité existe, elle est par conséquent une nécessité ; que, si quelque chose ne s’est pas produit, ce n’était donc pas possible, parce que, par exemple, les hommes auxquels on en a appelé à très bon droit et auxquels on a prêché la raison avec une grande nécessité, n’ont pas voulu et n’ont pas pu être raisonnables. Ah ! Ah ! diront les marxistes en triomphant, mais Karl Marx a prédit qu’il n’y avait aucune possibilité à cela. Bien sûr, répondons-nous, et il a ainsi assumé une part certaine de la responsabilité que cela n’est pas arrivé, et il a été, pour autrefois et encore plus pour plus tard, un des empêcheurs et un des responsables de cela. En effet, pour nous, l’histoire humaine ne se compose pas de processus anonymes, ni simplement d’une accumulation de nombreux petits événements et de nombreuses petites abstentions concernant les masses ; pour nous, les protagonistes de l’histoire sont des personnes, et pour nous, il y a aussi des responsables. Croit-on par conséquent que Proudhon n’a pas eu souvent dans les grands moments, comme tout prophète, comme tout Jean, plus fortement que n’importe quel observateur scientifique froid, le sentiment de l’impossibilité de conduire ces hommes qui étaient les siens vers ce qu’il considérait comme la possibilité la plus belle et la plus naturelle ? Celui qui connaît mal les apôtres et les chefs de l’humanité, pense que la foi en l’accomplissement appartient à leurs grandes actions, à leur façon visionnaire de se conduire et à la créativité urgente. La foi en leur sainte vérité fait partie de cela, mais aussi le désespoir concernant les hommes et le sentiment de l’impossibilité ! Là où quelque chose de grand et de grandiose, un changement et une innovation, sont arrivés à l’humanité, ce qui a entraîné le changement, c’est ce qui a été impossible et incroyable, c’est justement ce qui a été évident.

 Mais le marxisme est un philistin, et c’est pourquoi, plein de dérision et de triomphe, il attire toujours l’attention sur les coups manqués et les tentatives vaines, et il a cette peur enfantine des défaites. Il n’étale pas de plus grand dédain que pour ce qu’il appelle des expériences, ou des créations avortées. C’est une honte et un signe déshonorant de déclin, en particulier pour le peuple allemand, auquel une telle crainte de l’idéalisme, de l’exaltation et de l’héroïsme, convient singulièrement mal, que de telles mauviettes soient les chefs de ses masses asservies. Mais les marxistes sont pour les masses pauvres exactement la même chose que sont depuis 1870 les fanfarons nationalistes pour les classes repues du peuple : des gens qui se vantent de leurs succès. Nous découvrons ici une autre signification plus pertinente de la dénomination "conception matérialiste de l’histoire". Bien sûr, les marxistes sont des matérialistes au sens ordinaire, vulgaire, populaire du mot, et, exactement comme les nigauds nationalistes, ils se sont efforcés d’abattre et d’éliminer l’idéalisme. Ce que le bourgeois nationaliste a fait de l’étudiant allemand, les marxistes l’ont fait de vastes couches du prolétariat : de braves gens peureux, sans jeunesse, sans sauvagerie, sans audace, sans envie de tenter quelque chose, sans sectarisme, sans hérésie, sans originalité et individualité. Mais nous avons besoin de tout cela, nous avons besoin de tentatives, nous avons besoin de l’expédition des Mille en Sicile, nous avons besoin de ces natures garibaldiennes prodigieusement précieuses, et nous avons besoin de coups manqués sur coups manqués et du caractère tenace qui ne se laisse pas effrayer, qui ne se laisse effrayer par rien, qui tient ferme, qui persévère et qui recommence sans cesse, jusqu’à ce que cela réussisse, jusqu’à ce que nous ayons un succès, jusqu’à ce que nous soyons invincibles. Celui qui n’accepte pas le risque de la défaite, de la solitude, du contrecoup, n’arrivera jamais à vaincre. Ô vous les marxistes, je sais que tout cela sonne mal à vos oreilles, vous qui craignez au plus haut point ce que vous appelez les coups sur la nuque ; ce terme appartient à votre vocabulaire particulier et peut-être avec un certain droit, étant donné que vous montrez à l’ennemi plus votre nuque que votre front. Je sais combien vous haïssez profondément ces natures de feu comme Proudhon dans le domaine de la construction, comme Bakounine ou Garibaldi dans le domaine de la destruction et de la lutte, combien ces natures vous contrarient et sont désagréables à vos arides esprits livresques, et combien tout ce qui est latin, tout ce qui est celte, tout ce qui ressemble à l’air libre, à la sauvagerie et à l’initiative, vous est carrément pénible. Vous vous êtes suffisamment tracassés pour exclure du parti, du mouvement, des masses, toute liberté, tout ce qui est personnel, toute jeunesse, tout ce que vous appelez des bêtises. En vérité, cela serait bien mieux pour le socialisme et pour notre peuple si, au lieu de la bêtise systématique que vous appelez votre science, nous avions les bêtises à tête de feu des gens fougueux, impétueux et débordant d’enthousiasme, que vous ne pouvez pas supporter. Eh oui, nous voulons faire ce que vous appelez des expériences, nous voulons faire des essais, nous voulons créer et faire avec notre cœur, et nous voulons donc, s’il doit en être ainsi, subir les naufrages et accepter les défaites jusqu’à ce que nous obtenions la victoire et que la terre soit en vue. Ce sont ces gens cendreux, endormis, philistins, qui sont au-dessus de toi, peuple ; où sont les caractères à la Colomb qui préfèrent aller en haute mer sur un fragile vaisseau vers l’inconnu plutôt que d’attendre le développement ? Où sont les gens jeunes, gais, victorieux, rouges, qui vont rire de ces gens gris ? Les marxistes n’aiment pas entendre ces mots, ces attaques, qu’ils appellent des rechutes, ces rêveries et ce manque d’esprit scientifique, je le sais, et c’est pourquoi justement cela me fait tant de bien de leur avoir dit cela. Les arguments que j’utilise contre eux sont bons et valables, mais si, au lieu de les réfuter avec des arguments, je les faisais crever de dépit par l’ironie et le rire, cela me conviendrait aussi.

Le marxiste philistin est beaucoup trop avisé, beaucoup trop réfléchi, beaucoup trop prudent, pour pouvoir avoir jamais eu l’idée, quand le capitalisme est déjà en plein déclin, comme cela était le cas à l’époque de la Révolution de février en France, d’essayer de le combattre grâce à l’organisation socialiste, de la même manière qu’il préfère mettre à mort les formes de la communauté vivante issue du Moyen Âge, qui ont été sauvées particulièrement en Allemagne, en France, en Suisse, en Russie, tout au long des siècles du déclin, et de les noyer dans le capitalisme, plutôt que de reconnaître qu’elles renferment les germes, ainsi que les cristaux de la vie, de la culture socialiste future ; mais si on lui montre la situation économique, par exemple, de l’Angleterre du milieu du dix-neuvième siècle, avec son abominable système de fabrique, avec le dépeuplement de la campagne, avec l’uniformisation des masses et de la misère, avec l’économie tournée vers le marché mondial au lieu des besoins réels, lui, il y trouve la production sociale, la coopération, les débuts de la propriété collective : il s’y sent bien.

Le marxiste authentique, s’il n’est pas encore devenu indécis et s’il n’a pas encore commencé à faire des concessions (de nos jours, ces gens écroulés font bien sûr des concessions depuis longtemps), ne veut rien savoir du tout des coopératives paysannes, des mutuelles de crédit, des coopératives ouvrières, même si elles se sont développées de manière grandiose : tout au contraire, les grands magasins capitalistes, dans lesquels est mis en œuvre tant d’esprit d’organisation pour ce qui est improductif, pour le vol et l’usurpation, pour la vente de colifichets et de camelote, lui en imposent. Mais en effet, un marxiste s’est-il jamais soucié de cette grande question décisive : qu’est-ce qui est produit pour le marché, qu’est-ce qui est vendu au consommateur ? Vous ne pouvez jamais détacher votre regard des formes extérieures, accessoires, superficielles de la production capitaliste que vous appelez production sociale et dont nous devons maintenant encore parler.

Le marxisme est un philistin, et le philistin ne connaît rien de plus important, de plus grandiose, rien qui ne lui soit plus sacré, que la technique et ses progrès. Si l’on met un philistin face à Jésus, qui est aussi, dans sa richesse, dans la générosité de sa forme inépuisable, outre ce qu’il signifie pour l’esprit et la vie, un grand socialiste, si l’on met un philistin face à Jésus vivant sur la croix et face à une nouvelle machine destinée au déplacement des hommes et des choses : il trouvera, s’il est honnête et non un hypocrite cultivé, que l’homme crucifié est un phénomène totalement inutile et superflu et il se mettra à courir derrière la machine.

Et pourtant, combien cette figure exceptionnelle du cœur et de l’esprit, figure souffrante, mais calme et tranquille, a réellement fait bouger plus que toutes les machineries de mouvement de ces époques !

Et pourtant où seraient toutes les machineries de mouvement de nos époques sans cette grande figure, calme, tranquille, souffrant sur la croix de l’humanité !

Cela aussi doit être dit ici ; bien que seulement ceux qui ont su cela auparavant le comprendront facilement.

Maintenant, si nous voyons la vénération sans limites de la technique de la part du parrain des progressistes, nous apprendrons à connaître l’origine de ce marxisme. Le père du marxisme n’est pas l’étude de l’histoire, n’est pas non plus Hegel, n’est ni Smith ni Ricardo, ni un des socialistes antérieurs à Marx, n’est pas non plus une situation révolutionnaire démocratique liée à une époque, est encore moins la volonté et le désir de culture et de beauté chez les hommes. Le père du marxisme, c’est la vapeur.

De vieilles femmes prophétisent à partir du marc de café. Karl Marx, lui, a prophétisé à partir de la vapeur.

Ce que Marx a considéré en effet comme une similitude du socialisme, comme l’étape qui prépare immédiatement au socialisme, n’était rien d’autre que l’organisation de l’entreprise de production que les exigences techniques de la machine à vapeur ont introduite à l’intérieur du capitalisme.

C’est là que se sont rencontrées alors deux formes complètement différentes de centralisation : la centralisation économique du capitalisme : le riche qui concentre le plus possible d’argent, le plus possible de travail, autour de lui en tant que centre ; et la centralisation technique de l’entreprise : la machine à vapeur qui doit avoir les machines de travail et les hommes travaillant dans sa proximité, auprès d’elle, en tant que centre moteur, et a, pour cette raison, entraîné la création de grandes entreprises manufacturières et une division du travail sophistiquée. La centralisation économique du capitalisme ne nécessite pas en soi — hormis des cas isolés — de centralisation de l’exploitation technique ; partout où la force de travail humaine, ou bien les machines simples, mues à la main ou au pied, sont moins chères que l’emploi de la machine à vapeur, le capitaliste préfère l’industrie à domicile largement dispersée à la campagne, dans les villages et les fermes, plutôt que la fabrique. Ce sont donc les nécessités techniques de la machine à vapeur qui ont produit les grandes casernes de fabrication et les grandes villes pleines de casernes de fabrication et de casernes d’habitation.

Ces deux formes de centralisation, tout d’abord séparées et complètement différentes, se sont ensuite naturellement combinées et elles ont exercé réciproquement, l’une sur l’autre, de très fortes influences : le capitalisme a fait des progrès terriblement rapides grâce à la machine à vapeur ; et, d’autre part, le capitalisme empêche — lui qui a maintenant ses aménagements et habitudes techniquement centralisés, lui qui a fait avant tout partir les travailleurs de la rase campagne et les fait en outre partir de plus en plus — il empêche d’employer le transport électrique de la l’énergie-vapeur et de l’énergie-eau qui devrait, étant donné sa nature, avoir un effet décentralisateur, et il empêche donc d’exercer cet effet à un degré où ce serait le cas autrement ; bien qu’on ne puisse contester que ce transport de l’énergie électrique ait suscité l’exploitation capitaliste de petits ateliers séparés les uns des autres comme par exemple dans la coutellerie de Solingen, mais qu’il a aussi maintenant renforcé sensiblement la petite industrie et l’artisanat, qu’il les renforcera et les réveillera encore plus dans l’avenir ; il y a là un vaste champ d’application pour la fourniture d’énergie et de moteurs sous forme coopérative.

Cette combinaison de la centralisation technique et de la centralisation du capital a eu ensuite pour conséquence d’autres centralisations capitalistes ou bien elle les a renforcées : les centralisations du commerce, de la banque, des affaires de gros et de détail, des aménagements de transport, etc..

Une troisième centralisation encore a, indépendamment dans l’ensemble des deux autres, prospéré à notre époque : la centralisation de l’État, de la bureaucratie et du système militaire. Et c’est ainsi que, à côté des casernes de fabrication et des casernes d’habitation, on a amené dans les grandes villes encore d’autres casernes : les casernes des bureaucrates, dans lesquelles il y a, dans chacun de ces bâtiments publics, des centaines de petites pièces, et dans chaque pièce triste une, deux ou trois tables vertes, et derrière chaque table verte il y a assis un, deux ou trois employés subalternes bâillant, avec la plume derrière l’oreille et le pain du petit-déjeuner à la main ; et les casernes de soldats où des milliers de jeunes hommes vigoureux sont forcés de s’adonner à un sport inutile — le sport ne devrait être qu’une détente après un travail utile — et donc à l’ennui et à toutes sortes de stupidités et d’obscénités sexuelles.

Et avec tant d’inculture, d’entassement d’humains, d’éloignement de la terre et de la culture, avec tant de gaspillage de travail, de surcharge de travail improductif et de fainéantise, avec tant de manque de sens et de misère, que toutes ces formes de centralisme apportent avec elles, les autres casernes de notre époque deviennent de plus en plus nombreuses et vastes : les asiles de pauvres, les prisons et les pénitenciers, et les maisons du sexe, où les prostituées sont encasernées.

Ce qui est vrai et que les marxistes doivent admettre, lorsqu’ils se défendent du fait que leur doctrine est purement un produit de la centralisation technique des entreprises : c’est que toutes ces formes du centralisme monotone, enlaidissant, uniformisant, rétrécissant et opprimant, ont été pour le marxisme jusqu’à un certain point exemplaires, ont eu une influence sur son origine, son développement et sa propagation. Ce n’est donc pas sans raison que l’on se défend de plus en plus chez les Anglais, les peuples latins, les Suisses et les Allemands du Sud, contre une chose qui a une similitude indubitable avec le système militaire et bureaucratique ; ce n’est pas sans raison que l’on trouve encore de nos jours les véritables marxistes presque uniquement dans les pays où règnent l’adjudant, le fonctionnaire subalterne et le tchinovnik [1] : en Prusse et en Russie. Ce n’est pas sans raison que l’on a autant de discipline, et de brutalité et d’autoritarisme qui en sont inséparables, nulle part ailleurs que dans l’armée prussienne et dans la social-démocratie prusso-allemande, et que l’on y entend aussi souvent le mot "discipline". Mais malgré tout : aucune de ces centralisations n’est telle qu’elle pourrait produire un monstre que l’on ose appeler vraiment et réellement socialisme, à l’exception de la centralisation technique de la vapeur.

 Jamais le socialisme ne "s’épanouira" à partir du capitalisme, ainsi que le non poète Marx l’a chanté de manière si lyrique. Mais sa doctrine et son parti, le marxisme et la social-démocratie, se sont développés à partir de l’énergie de la vapeur.

Voyez comment les ouvriers et les artisans, ainsi que les fils et les filles de paysans, partent de la campagne, comment des armées de travailleurs occasionnels et de moissonneurs viennent prendre leur place ! Voyez comment des milliers et des milliers de gens entrent le matin dans les usines et en sont vomis le soir !

"Travail obligatoire pour tous ; organisation d’armées industrielles, particulièrement pour l’agriculture", voilà ce qu’ont déjà écrit Marx et Engels dans leur Manifeste communiste ; mais non pas comme la description et la prémonition des splendeurs futures du capitalisme, mais comme l’une des mesures qu’ils préconisaient "pour les pays les plus avancés" afin de faire démarrer le socialisme. C’est vrai : cette sorte de socialisme résulte du paisible développement ultérieur du capitalisme !

Si l’on ajoute encore la concentration capitaliste qui semblait indiquer que le nombre des personnes capitalistes et des fortunes deviendrait de plus en plus faible, si l’on ajoute en outre le modèle du gouvernement tout-puissant dans un État centralisé de notre époque, si l’on ajoute encore enfin le perfectionnement de plus en plus grand des machines-outils, la division du travail de plus en plus poussée, le remplacement des travailleurs manuels qualifiés par de quelconques opérateurs sur machine — tout cela vu cependant de manière complètement exagérée et caricaturale ; car tout cela a encore un autre aspect et n’est jamais un développement qui progresse de manière schématique et linéaire, mais au contraire une lutte et un équilibre entre différentes tendances ; tout ce que le marxisme considère est simplifié et caricaturé jusqu’au grotesque — ; si l’on ajoute encore enfin la perspective que le travail humain peut devenir de plus en plus court, et le travail sur machine de plus en plus productif : alors l’État de l’avenir est achevé. L’État futur des marxistes : la fleur attachée à l’arbre de la centralisation gouvernementale, capitaliste et technique.

Il faut encore ajouter que le marxiste, quand il rêve de manière particulièrement audacieuse sa chimère — car jamais on n’a rêvé de manière plus creuse et plus insipide, et s’il y a jamais eu des rêveurs sans imagination, ce sont bien les marxistes —, que le marxiste donc étend son centralisme et sa bureaucratie économique au-delà des États actuels et qu’il parle d’une autorité mondiale pour organiser et diriger la production et la distribution des biens. C’est ça l’internationalisme du marxisme. Comme auparavant dans l’Internationale, où tout devait être réglé et décidé par le Conseil général de Londres, et comme aujourd’hui dans la social-démocratie, où tout doit être réglé et décidé depuis Berlin, cette autorité mondiale de la production viendra un jour inspecter chaque vase de nuit et aura dans son grand-livre comptable la liste des quantités d’huile lubrifiante pour chaque machine.

Et maintenant encore une peau à enlever ; ensuite, nous en aurons fini avec la description du marxisme.

Ainsi donc, les formes d’organisation de ce que ces gens-là appellent le socialisme s’épanouissent déjà totalement dans le capitalisme. Sauf que ces organisations, ces entreprises qui deviennent de plus en plus gigantesques — avec la vapeur —, sont encore entre les mains d’entrepreneurs individuels, d’exploiteurs. Nous avons déjà vu, il est vrai, qu’elles doivent devenir de moins en moins nombreuses du fait de la concurrence. On doit se représenter ce à quoi l’on pense : d’abord des centaines de milliers d’entrepreneurs — ensuite quelques milliers — puis quelques centaines — puis quelques soixante-dix ou cinquante — enfin quelques entrepreneurs géants tout à fait monstrueux.

Et face à eux, il y a les travailleurs, les prolétaires. Ils deviennent de plus en plus nombreux, les classes moyennes disparaissent, et avec le nombre des travailleurs croissent le nombre et la puissance d’intensification du travail des machines, de sorte que c’est non seulement le nombre d’ouvriers, mais aussi le nombre de chômeurs, la soi-disant armée industrielle de réserve, qui augmente. D’après cette description, le capitalisme n’en a plus pour longtemps, et en outre, la lutte contre lui, c’est-à-dire contre les quelques capitalistes restants, et en faveur des innombrables masses de déshérités qui sont sous leur dépendance, et qui sont donc intéressées au changement, devient de plus en plus facile. En effet, nous devons encore voir clairement dans la doctrine du marxisme la chose suivante : en lui, tout est immanent, comme le signifie bien ce terme qui est tiré d’un autre domaine et qui est mal utilisé. Ici, cela signifie nécessairement : il n’y a pas besoin d’effort particulier ou de perspicacité mentale, tout va comme sur des roulettes dans le processus social. Les prétendues formes socialistes d’organisation sont immanentes, déjà à l’intérieur du capitalisme ; le manque d’intérêt chez les prolétaires à l’égard des conditions existantes est immanent, ce qui veut dire nécessairement : la tendance vers le socialisme, la mentalité révolutionnaire fait partie intégrante du prolétaire. Les prolétaires n’ont rien à perdre ; ils ont un monde à gagner ! Que ces paroles (qui ne viennent ni de Marx ni d’Engels) sont belles, qu’elles sont réellement poétiques, et que de vérité il devrait y avoir dedans. Et pourtant l’affirmation qui stipule que le prolétaire est un philistin-né est plus véridique que l’affirmation selon laquelle le prolétaire serait un révolutionnaire-né. Le marxiste parle d’une manière extrêmement méprisante du petit-bourgeois ; mais tout ce que l’on peut désigner comme petit-bourgeois, dans les traits de caractère et les habitudes de vie, est typique du prolétaire moyen, de même en effet que l’on trouve malheureusement, même dans les prisons et les pénitenciers, la plupart des cellules occupées par des philistins. Avec ce "malheureusement" qui m’a échappé ici, je ne regrette en aucun cas que les non philistins soient en liberté ; mais il est cependant tout à fait affligeant que de pauvres benêts, des victimes des circonstances, qui ont été obligés de briser les conventions établies par la loi, de la même manière que tout ce qui advient dans le monde doit advenir, ne se soient pas vus au moins imposer cette nécessité par le fait que ces conventions n’existaient pas dans leur for intérieur, mais qu’elles avaient été remplacées par une disposition d’esprit criminelle. Mais les conventions qu’ils ont été à même de briser existent plutôt dans leur tempérament, dans leurs idées, dans la façon dont ils font le procès de leurs compagnons de souffrance et souvent d’eux-mêmes, presque toujours de manière exactement aussi ferme que chez la plupart des autres hommes.

Ce dont nous parlons ici, à savoir de la nature philistine du prolétaire, est du reste l’une des raisons pour laquelle le marxisme, qui est un état d’esprit philistin systématisé, a trouvé tant d’écho parmi le prolétariat. Il suffit d’une application de vernis tout à fait superficielle sur la langue, application qui est faite maintenant très rapidement et bon marché dans les dispensaires que l’on appelle écoles du parti, pour faire d’un prolétaire moyen, sans qualités exceptionnelles, un dirigeant du parti utilisable.

Ces dirigeants-là du parti ainsi que ceux des autres partis préfèrent par conséquent, de manière tout à fait naturelle, la doctrine marxiste selon laquelle le prolétariat deviendrait révolutionnaire par nécessité sociale, du moins cette petite partie de lui qui est encore nécessaire pour vaincre le capitalisme qui se compose évidemment de moins en moins de personnes et qui devient de plus en plus vermoulu intrinsèquement. Car, aux éléments déjà cités, il faut ajouter quelque chose pour forcer le capitalisme à l’effondrement, quelque chose qui est immanent : les crises. Comme le programme de la social-démocratie allemande le dit de manière si jolie et si authentiquement marxiste (autrement c’est que, certainement, quelque chose d’inauthentique s’y est glissé, à savoir ce que les fabricants de ce programme désignent comme révisionniste de nos jours à l’encontre de leurs adversaires) : les forces productives dépassent largement les capacités de la société actuelle. C’est là-dedans que réside la doctrine authentiquement marxiste, à savoir que, dans la société actuelle, les formes de production sont devenues de plus en plus socialistes, et qu’il ne manque à ces formes que la forme de propriété adéquate : c’est-à-dire la propriété d’État ; ils l’appellent, c’est vrai, la propriété sociale ; mais quand ils appellent production sociale le système de fabrique du capitalisme (ce n’est pas seulement Marx qui le fait dans Le Capital, car les sociaux-démocrates contemporains, dans leur programme qui est en vigueur maintenant, appellent eux aussi travail social le travail effectué sous les formes du capitalisme actuel), nous savons ce qu’il en est de leur propriété sociale : de même qu’ils considèrent les formes de production relatives à la technique de la vapeur dans le capitalisme comme des formes socialistes de travail, de même ils considèrent l’État centralisé comme l’organisation socialiste de la société, et la propriété étatique, administrée de manière bureaucratique, comme la propriété collective ! Ces gens-là n’ont donc vraiment aucun instinct pour ce que la société signifie. Ils n’ont pas la moindre idée du fait que la société puisse être seulement une société de sociétés, un lien, de la liberté. C’est pourquoi ils ignorent que le socialisme c’est l’anarchie, et la fédération. Ils croient que le socialisme c’est l’État, tandis que les assoiffés de culture veulent créer le socialisme parce qu’ils veulent échapper à la désintégration et à la misère, au capitalisme et à la pauvreté qui va avec, à l’absence d’esprit et à la violence, qui n’est que l’envers de l’individualisme économique, et par conséquent précisément à l’État, pour aller vers la société des sociétés et vers le volontariat.

Parce que donc, disent ces marxistes, le socialisme est encore pour ainsi dire sous le régime de la propriété privée des entrepreneurs, qui produisent à tort et à travers et de manière débridée, étant donné qu’ils sont en possession des forces socialistes de production (lire : de l’énergie de la vapeur, des machines-outils perfectionnées et des masses de prolétaires en nombre superflu qui offrent leur service), parce que l’on est donc dans la situation du balai de sorcière entre les mains de l’apprenti sorcier, on doit en arriver à l’inondation de marchandises, à la surproduction, au désordre, bref : aux crises, qui, quelles que soient les explications détaillées qui en sont données, proviennent, en tout cas selon l’opinion des marxistes, du fait que la régulation de l’autorité étatique mondiale, qui contrôle de manière statistique et dirige, est indispensable au mode de production social, tel qu’il existe déjà d’après leur avis stupide et scélérat. Tant que cette autorité fait défaut, le "socialisme" n’est pas parfait, et tout va nécessairement sens dessus dessous. Les formes d’organisation du capitalisme sont bonnes ; mais il y manque l’ordre, la direction, la centralisation stricte. Le capitalisme et l’État vont nécessairement de pair, et ensuite — nous devrions dire, et maintenant — et ensuite, c’est le capitalisme d’État qui est là ; les marxistes pensent : et ensuite, c’est le socialisme qui est là. Mais comme ils retrouvent dans leur socialisme toutes les formes du capitalisme et de la discipline excessive, et comme ils font progresser jusqu’à son ultime perfection la tendance à l’uniformisation et au nivellement qui existe aujourd’hui, le prolétaire est lui aussi transféré dans leur socialisme : le prolétaire de l’entreprise capitaliste est devenu le prolétaire de l’État, et, si c’est ce type de socialisme qui entre en jeu, la prolétarisation grandira réellement, comme prédit, dans des proportions gigantesques : tous les hommes sans exception seront de petits fonctionnaires économiques de l’État.

Le capitalisme et l’État vont nécessairement de pair — voilà quel est en réalité l’idéal du marxisme ; et s’ils ne veulent pas entendre parler d’idéal, nous leur disons alors : c’est la tendance de développement que vous avez découverte et que vous voulez soutenir. Ils ne voient pas que la puissance monstrueuse et la monotonie bureaucratique de l’État ne sont nécessaires que parce que l’esprit s’est perdu dans notre vie en commun, parce que la justice et l’amour, les liens économiques entre les petits organismes sociaux et la diversité proliférante de ceux-ci, ont disparu. Ils ne voient rien de tout ce profond déclin de notre époque ; ils ont des hallucinations sur le progrès : la technique progresse ; elle le fait réellement, c’est évident ; elle le fait dans de nombreuses époques de culture, mais pas toujours, car il y a aussi des cultures sans progrès technique, et elle le fait particulièrement aux époques de déclin, d’individualisation de l’esprit et d’atomisation des masses ; et c’est pourquoi justement nous disons : le progrès réel de la technique, qui est accompagné par l’abjection réelle de l’époque, est — pour parler pour une fois de manière marxiste à des marxistes — la base réelle, matérielle, de la superstructure idéologique, à savoir de l’utopie du socialisme évolutionniste des marxistes. Mais parce que ce n’est pas seulement la technique en progrès qui se reflète dans leurs petits esprits, mais aussi les autres tendances de l’époque, cela explique pourquoi le capitalisme est aussi pour eux un progrès, pourquoi l’État centralisé est aussi un progrès pour eux. Ce n’est pas par simple ironie que nous appliquons ici aux marxistes eux-mêmes le langage de leur prétendue conception matérialiste de l’histoire. Ils ont pris en effet cette conception de l’histoire quelque part, et nous sommes en mesure, maintenant que nous avons appris à les connaître, de dire plus précisément qu’auparavant où ils l’ont trouvée : à savoir totalement en eux-mêmes. Et en effet, ce que les marxistes disent du rapport entre la structure mentale et la pensée avec les circonstances de l’époque, vaut en réalité pour tous les contemporains, parmi lesquels il faut englober ceux qui ne sont que l’enfant et l’expression de leur époque, ceux qui ne possèdent en eux rien de créatif, rien de résistant, rien d’original et de spirituellement personnel. Nous sommes à nouveau auprès du philistin, nous sommes auprès du marxiste, et pour lui il est absolument exact que son idéologie est uniquement la superstructure de l’abjection de notre époque. Aux époques de déclin en effet, l’absence d’esprit qui est l’expression de l’époque, règne. Et c’est ainsi que les marxistes dominent aujourd’hui. Et ils ne peuvent pas savoir que les époques de culture et de possibilité d’épanouissement ne se développent pas à partir des époques de déclin — qu’ils appellent progrès — mais qu’elles proviennent de l’esprit de ceux qui, du fait de leur constitution, n’ont jamais fait partie de leur époque. Ils ne peuvent pas savoir ni comprendre que ce qu’on appelle histoire n’est pas préparé, dans les grandes époques de bouleversement, par les philistins et les gens adaptés à leur époque, et donc non plus, ce qui est la même chose, par les processus sociaux, mais par les hommes solitaires et isolés qui sont justement isolés parce que le peuple et la communauté se trouvent comme chez eux chez ces gens-là, et qu’ils se sont réfugiés chez eux et avec eux.

Il n’y a aucun doute, les marxistes croient que, si l’avers et le revers de notre avilissement, c’est-à-dire les conditions de production du capitalisme et l’État, se retrouvaient sur un seul et même côté et se mélangeaient l’un à l’autre, alors le développement du progrès atteindrait leur but et que, de la sorte, la justice et l’égalité seraient établies ; il n’y aucun doute pour eux que leur vaste État économique, peu importe qu’il soit tout d’abord l’héritier des États qui existaient jusqu’à maintenant ou bien qu’il soit leur État mondial, est bien une structure républicaine et démocratique, et qu’ils croient vraiment que les décisions d’un tel État veilleraient au salut de toutes les petites gens qui composeraient eux-mêmes l’État. Sauf que l’on doit nous permettre d’éclater d’un rire inextinguible à propos de ces plus pitoyables de toutes les rêveries de philistin. Une telle image typique de l’utopie petite bourgeoise ne peut en effet être que le produit qui résulte du paisible développement en laboratoire du capitalisme. Nous ne nous attarderons pas sur cet idéal accompli de la période de déclin et de manque de culture sans personnalité, à savoir sur cet État d’homoncules ; nous verrons évidemment que la véritable culture n’est pas quelque chose de vide mais quelque chose de rempli ; que la véritable société est une multiplicité de petites et réelles solidarités qui grandissent à partir des qualités liantes des individus, à partir de l’esprit, une construction faite de communautés et un accord. Ce "socialisme" des marxistes est une excroissance gigantesque qui doit se développer ; n’ayons crainte, nous verrons bientôt qu’elle ne se développera pas. Notre socialisme doit au contraire grandir dans les cœurs ; il veut faire croître ensemble et dans l’esprit les cœurs des personnes solidaires. L’alternative n’est pas : socialisme d’homoncules ou socialisme de l’esprit ; car nous le verrons bientôt : quand les masses suivent le marxisme ou même les révisionnistes, on en reste complètement au capitalisme, car celui-ci n’a la tendance ni de se transformer soudainement en "socialisme" des marxistes, ni de se développer en socialisme des révisionnistes, lequel ne peut souvent être dénommé socialisme que d’une voix timide. Le déclin, le capitalisme dans notre cas, a, à notre époque, exactement autant de forces vitales que la culture et l’essor dans les autres époques. Le déclin ne signifie pas le moins du monde le délabrement et la tendance à la chute ou au changement brusque. Le déclin, c’est-à-dire l’époque de l’immersion, de l’absence de peuple et d’esprit, peut se prolonger des siècles et des millénaires. Le déclin, le capitalisme dans notre cas, a, à notre époque, exactement autant de forces vitales que la culture et l’essor n’ont pas à notre époque. Il a tant de force et d’énergie que nous manquons de force et d’énergie pour nous mobiliser en faveur du socialisme. Le choix qui est devant nous n’est pas : une forme de socialisme ou une autre, mais simplement : capitalisme ou socialisme ; État ou société ; absence ou présence de l’esprit. La doctrine du marxisme ne nous conduit pas hors du capitalisme. Et la doctrine du marxisme est également erronée lorsqu’elle affirme que le capitalisme serait en mesure de surpasser le baron de Münchhausen qui a pu jadis se sortir d’un étrange marécage en tirant sur sa natte, c’est-à-dire que, selon cette prophétie, le capitalisme devrait émerger de son propre marécage en s’appuyant sur son propre développement.

 Plus loin, nous montrerons avec de plus amples détails que cette doctrine est fausse. Que le capitalisme ne possède pas de tendance immanente à se développer en un quelconque socialisme — c’est afin seulement de nous débarrasser de la monstruosité en question que nous l’appelons, nous aussi, malgré tout, socialisme, un terme détestable pour une vilaine affaire que les marxistes utilisent pour désigner leur objectif final. Le capitalisme ne se développe ni en ce socialisme-là, ni en aucune sorte de socialisme. Pour le montrer, nous devons répondre à des questions.

Demandons-nous donc : est-il donc vrai que la société ressemble à la description qu’en font les marxistes ? Que cette société continue, qu’elle continuera nécessairement, ou qu’elle ne continuera que vraisemblablement, à se développer de cette manière ? Est-ce donc vrai que les capitalistes se dévorent entre eux comme les trente canards dans leur mare, où l’on a donné d’abord un canard réduit en petits morceaux aux vingt-neuf autres canards, et où, le jour suivant, vingt-huit canards ont mangé un camarade à eux, et où — selon cette étrange relation qui commence de manière absolument plausible comme une véritable leçon d’évolution et, bien que semblable à une histoire qui continue régulièrement, toujours de la même façon charmante, mène à quelque chose de si incroyable et de si prodigieux — ils devraient continuer ainsi sans cesse jusqu’à ce que finalement un seul canard géant bien engraissé ait accumulé et concentré en lui les trente canards ? Est-ce vrai ? Ne devrait-il rester qu’un seul... canard ? Est-ce vrai que les classes moyennes disparaissent, que la prolétarisation croît sans exception à grande vitesse et que la fin du processus est en vue ? Que le chômage est de pire en pire et que, étant donné ce développement, il devient impossible qu’une telle situation perdure ? Et qu’il existe, du fait de ce développement, une influence spirituelle sur les déshérités de sorte qu’ils doivent par nécessité naturelle se soulever, se révolter, devenir révolutionnaires ? Est-ce en fin de compte vrai que les crises deviennent de plus en plus vastes et dévastatrices ? Que les forces productives doivent dépasser les capacités du capitalisme et donc, aller au-delà, vers le soi-disant socialisme ?

Tout cela est-il vrai ? Qu’en est-il en réalité de tout cet ensemble d’observations, d’avertissements, de menaces et de prophéties ?

Ce sont-là les questions que nous devons maintenant poser, que nous avons posé depuis toujours, à savoir nous les anarchistes, depuis le début, depuis qu’il existe le marxisme, et en effet, bien avant que le marxisme n’existe, il a existé un véritable socialisme, il a existé avant tout le socialisme du plus grand socialiste, de Pierre Joseph Proudhon, lequel a été ensuite recouvert par les mauvaises herbes du marxisme ; mais nous le ramenons à la lumière. Ce sont là nos questions ; et ce sont également les questions que posent, dans une tout autre perspective — nous verrons bientôt laquelle —, les révisionnistes.

C’est seulement lorsque nous aurons répondu à ces questions que nous avons déjà effleurées ici ou là au cours de notre description du marxisme, lorsque nous aurons confronté la véritable image de nos conditions et le cours que le capitalisme a pris jusqu’à présent, avant tout depuis la parution du Manifeste communiste et du Capital, à la simplification idéologique contemporaine et à la caricature dialectique du marxisme, que nous pourrons aller de l’avant, que nous pourrons dire ce qu’est notre socialisme et notre voie au socialisme. Car le socialisme — il faut le dire ici tout de suite, et les marxistes doivent l’entendre tant que la nappe de fumée de leur propre exhalaison de philistins progressistes sera encore dans l’air — ne dépend absolument pas, pour ce qui concerne sa possibilité, d’une quelconque forme de technique et de satisfaction des besoins. Le socialisme est possible en tout temps si un nombre suffisant d’hommes le veut. Il aura seulement un aspect différent, un début différent, un prolongement différent, en fonction de l’état de la technique et en fonction de la technique disponible, c’est-à-dire en fonction du nombre d’hommes qui le commenceront et toujours en fonction des moyens que ceux-ci pourront apporter ou tirer de l’héritage du passé — rien ne commence à partir de rien —. C’est pourquoi l’on a dit il y a un instant : il n’y aura ici aucune description d’un idéal, aucun tableau d’une utopie. Nous devons d’abord examiner encore plus distinctement nos conditions et nos conceptions spirituelles ; ce n’est qu’ensuite que nous pourrons dire en faveur de quelle sorte de socialisme nous appelons, à quelle sorte d’humains nous nous adressons. Le socialisme, vous les marxistes, est possible en tous temps et avec n’importe quelle technique ; et il est impossible en tous temps et avec n’importe quelle technique. Il est possible en tous temps, et aussi avec une technique très primitive, avec les hommes qui conviennent ; et il est impossible en tous temps, et aussi avec une technologie mécanique magnifiquement développée, avec les hommes qui ne conviennent pas. Nous ne savons rien du développement qui doit l’amener ; nous ignorons tout de la nécessité d’une loi de la nature. Nous allons donc montrer maintenant que notre époque, que notre capitalisme jusqu’à ce qu’il s’épanouisse en marxisme, ne ressemblent en rien à ce que l’on nous dit. Le capitalisme ne se transformera pas nécessairement en socialisme, il ne sombrera pas nécessairement, le socialisme n’arrivera pas nécessairement ; de même, le socialisme du prolétariat et de l’État capitaliste prôné par les marxistes n’arrivera pas nécessairement, et il n’y a rien à regretter. Mais aucun socialisme ne viendra nécessairement — cela doit être montré maintenant.

Mais le socialisme peut venir et doit venir — si nous le voulons, si nous le créons — cela doit être aussi montré.

(Suite du texte)

Notes :

[1Bureaucrate russe borné et corrompu (NdT).

P.S. :

Ce texte a été traduit par Jean-Pierre Laffitte en 2007.




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