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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un appel en faveur du socialisme - Point 6 - Gustave Landauer
Article mis en ligne le 10 juillet 2018

par ArchivesAutonomies
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6.

Ce fut un moment mémorable dans l’histoire de notre époque lorsque Pierre Joseph Proudhon dit à son peuple, en relation avec la Révolution française de février 1848, ce que celui-ci avait à faire pour fonder une société de justice et de liberté. Il vivait encore complètement, comme tous ses compatriotes révolutionnaires de cette époque, dans la tradition de la révolution qui avait éclaté en 1789 et qui, c’était le sentiment de cette période, n’avait été qu’entravée, même au tout début, par la contre-révolution et les gouvernements qui la suivirent et qui tous n’avaient pas pu s’établir fermement. Il a dit : la révolution a mis fin au féodalisme. Elle doit le remplacer par quelque chose de nouveau. Le féodalisme était un ordre dans le domaine de l’économie et de l’État : il était un système militaire articulé de dépendances. Cela faisait déjà des siècles qu’il était sapé par les libertés ; la liberté bourgeoise a pris de plus en plus de place. Mais elle a aussi détruit le vieil ordre et la vielle sécurité, les anciennes associations et ligues ; certaines personnes sont devenues riches avec cette liberté de mouvement, mais les masses ont été à la merci de la misère et de l’insécurité. Comment faire en sorte de préserver, de développer, de créer la liberté pour tous, mais dans le même temps de promouvoir la sécurité, le grand équilibrage de la propriété et des conditions de vie, le nouvel ordre ?

Les révolutionnaires, dit-il, ne savent pas encore que la révolution est résolue à mettre fin au militarisme, c’est-à-dire au gouvernement ; que sa tâche est de remplacer le politique par le social, le centralisme politique par l’association immédiate des intérêts économiques, par une centrale économique qui n’est pas un pouvoir sur des personnes mais une régulation des affaires.

Vous les Français, dit-il, vous êtes de petits et moyens paysans, de petits et moyens artisans ; vous travaillez dans l’agriculture, l’industrie, les transports et les communications. Jusqu’à présent, vous avez eu besoin des rois et de leurs fonctionnaires pour vous rassembler et pour vous protéger les uns des autres ; vous avez aboli le roi de l’État en 1793 ; mais vous avez conservé le roi de l’économie, l’or ; et parce que vous avez laissé ainsi le malheur, le manque d’ordre et l’insécurité, régner dans le pays, vous avez dû laisser rentrer à nouveau les rois, les fonctionnaires et les armées. Débarrassez-vous des intermédiaires autoritaires ; abolissez les parasites ; préoccupez-vous de l’association immédiate de vos intérêts ; c’est ensuite que la société, l’héritière du féodalisme, l’héritière de l’État, sera créée.

Qu’est-ce que l’or ? Qu’est-ce que le capital ? Ce n’est pas une chose, comme une chaussure, une table ou une maison. Ce n’est pas une chose, ce n’est rien de réel. L’or est le signe d’un rapport ; le capital est ce quelque chose qui va et qui vient, comme les relations entre les hommes, et c’est donc quelque chose qui existe entre les hommes. Le capital, c’est le crédit ; le crédit, c’est est la mutualisation des intérêts. Vous êtes maintenant dans la révolution ; la révolution, c’est-à-dire l’enthousiasme, l’esprit de confiance, l’exubérance de l’égalisation, le désir d’aller vers la totalité, est passée sur vous, est née parmi vous : créez maintenant la mutualité immédiate, faites en sorte qu’une institution vous permette d’échanger les produits de votre travail avec les autres, sans intermédiaires parasitaires et exploiteurs ; alors, vous n’aurez pas besoin d’autorité tutélaire, pas plus que de la transmission de la toute-puissance du gouvernement sur la vie économique, dont parlent les bousilleurs les plus récents, à savoir les communistes. La tâche est la suivante : maintenir la liberté dans l’économie et dans la vie publique ou ne serait-ce que la créer, veiller cependant à l’égalisation, c’est-à-dire à l’élimination de la misère et de l’insécurité, abolir la propriété, qui n’est pas la possession de choses mais la domination sur des hommes ou la détention d’esclaves, et l’intérêt qui est de l’usure. Créez la banque d’échange !

Qu’est-ce que la banque d’échange ? Rien d’autre que la forme extérieure, l’institution objective, qui promeut la liberté et l’égalité. Quiconque travaille à quelque chose d’utile, l’agriculteur, l’artisan, l’association d’ouvriers, doit pouvoir continuer tout simplement à travailler. Le travail n’a pas besoin d’être organisé, c’est-à-dire mis en tutelle par une autorité ou étatisé. Que le menuisier fabrique ses meubles ; que le cordonnier fasse ses bottes ; que le boulanger cuise son pain, et ainsi de suite, que tous ensemble ils produisent tout ce dont le peuple a besoin. Menuisier, tu n’as pas de pain ? Naturellement, tu ne peux pas aller chez le boulanger et lui proposer des chaises et des armoires dont il n’a pas besoin. Va à la banque d’échange et change tes commandes, tes factures, contre des chèques de valeur universelle. Prolétaires, vous ne voulez plus vous rendre chez l’entrepreneur et travailler en échange d’un salaire ? Vous voulez être indépendants ? Mais vous n’avez pas de lieu de travail, pas d’outils, pas de vivres ? Vous ne pouvez pas attendre et vous devez vous louer immédiatement ? Mais vous n’avez pas de clients ? Vous les prolétaires, ne préférez-vous pas acheter vos produits aux autres prolétaires, et réciproquement, sans l’entremise des intermédiaires exploiteurs ? Eh bien, occupez-vous donc de vos commandes, espèces de sots ! La clientèle existe, la clientèle, c’est de l’argent, comme l’on dit aujourd’hui. La séquence doit-elle donc être toujours : misère — esclavage — travail — produit — salaire — consommation ? Ne pouvez-vous pas commencer par ce qui est le commencement naturel : crédit, confiance, mutualité ? De sorte que la séquence soit : commande — crédit ou argent — consommation — travail — produit ? La mutualité change le cours des choses ; la mutualité restaure l’ordre de la nature ; la mutualité élimine la royauté de l’or ; la mutualité est la chose primordiale : elle est l’esprit entre les hommes qui permet à tous ceux qui veulent travailler de le faire et de satisfaire leurs besoins.

Ne cherchez pas les coupables, dit-il, car tous sont coupables ; les uns asservissent les autres, leur prennent l’indispensable, ou ne leur laissent tout juste que l’indispensable, d’autres se laissent asservir, ou encore d’autres se mettent au service des maîtres qui réduisent en servitude, en tant que prévôts chargés de la corvée ou que surveillants. Le nouveau ne sera pas créé à partir de l’esprit de vengeance, de colère et de destructivité. L’on doit détruire à partir de l’esprit constructif. Arrêtons de copier les anciens Romains. La dictature politique jacobine a joué son rôle ; le grand théâtre de la tribune et des beaux gestes ne crée pas la société pour vous. Ce qui nous intéresse, c’est sa réalisation ; vous fabriquez des objets utiles en quantité suffisante ; vous voudriez consommer des choses utiles selon une juste distribution ; vous devez donc échanger de manière correcte.

Il n’y a pas de valeur, dit-il qui ne soit pas créée par le travail ; ce sont les travailleurs qui ont créé la prépondérance des capitalistes, et ils n’ont pas pu la garder et l’utiliser parce qu’ils sont des sans-propriété isolés, qui accroissent les possessions des propriétaires et qui leur donnent le pouvoir esclavagiste, la propriété. Mais que c’est puéril, pourrait-il dire, de regarder fixement le stock disponible de propriété amoncelée entre les mains des privilégiés et de ne penser qu’à le confisquer par des méthodes politiques ou violentes. Il est toujours en flux, toujours en circulation ; aujourd’hui, il va du capitaliste au capitaliste en passant par les travailleurs qui consomment ; faites en sorte que, grâce à de nouvelles institutions, grâce au changement de vote attitude mutualiste, il aille du capitaliste aux travailleurs qui consomment, et non en retour de ces derniers au capitaliste, mais au contraire dans les mains des mêmes travailleurs, des travailleurs qui produisent.

C’est avec une puissance sans pareille, avec une grande combinaison de sobriété et de chaleur, de passion et d’objectivité, que Proudhon a dit cela à son peuple ; qu’il a, au moment de la révolution, de la dissolution, de la transition, de la possibilité de vastes mesures fondamentales, proposé des mesures particulières, des décrets, qui auraient pu créer le nouveau, qui auraient été le dernier acte du gouvernement ; qui auraient fait réellement de ce gouvernement un gouvernement correspondant à son nom : un gouvernement provisoire.

La voix était là ; les oreilles ont fait défaut ; le moment est advenu, il est passé, et il est maintenant passé pour toujours.

Proudhon, cet homme qui savait ce que nous les socialistes nous savons aujourd’hui de nouveau : le socialisme est possible en tout temps et impossible en tout temps ; il est possible lorsque les hommes qui conviennent sont là pour le vouloir, c’est-à-dire pour le faire ; et il est impossible lorsque les hommes ne le veulent pas, ou bien le veulent soi-disant mais ne sont pas capables de le faire, cet homme n’a pas été écouté. Au lieu de lui, c’est un autre homme qui a été écouté et qui a enseigné, avec une fausse science que nous avons examinée et rejetée, : le socialisme est le couronnement de la grande entreprise capitaliste ; il ne viendra que quand des capitalistes peu nombreux auront la propriété privée d’institutions qui seraient déjà devenues presque socialistes, de sorte que ce serait quelque chose de facile pour les masses prolétariennes unies de passer de la propriété privée à la propriété sociale.

Au lieu de Pierre Joseph Proudhon, l’homme de la synthèse, c’est Karl Marx, l’homme de l’analyse, que l’on a écouté et l’on a continué à ne pas contrarier la dissolution, la démolition, le déclin.

Marx, l’homme de l’analyse a travaillé avec ses concepts fixes, rigides, emprisonnés dans leurs cages à mots ; c’est avec ces concepts qu’il voulait exprimer les lois du développement et presque les commander.

Proudhon, l’homme de la synthèse, nous a appris que les mots fermés représentant des concepts ne sont que des symboles du mouvement incessant ; il a dispersé les concepts dans le flot de la continuité.

Marx, l’homme de la science apparemment exigeante, était un législateur et un dictateur de l’évolution ; il se prononçait sur elle ; et cela devait être une fois pour toutes comme il l’avait décidé. Les événements devaient se comporter comme une réalité achevée, close, morte. C’est pourquoi le marxisme est une doctrine et presque un dogme.

Proudhon qui ne cherchait pas à résoudre les questions avec des mots-choses, qui a remplacé les choses fermées par des mouvements, par des relations, l’être apparent par le devenir, les évidences grossières par un mouvement erratique invisible, a finalement transformé — dans ses écrits les plus mûrs — l’économie sociale en psychologie, et la psychologie, qui, tirée de la psychologie individuelle rigide, fait de l’homme individu une chose isolée, en psychologie sociale, laquelle conçoit l’homme comme un membre d’un flux de devenir infini, non séparé et indicible. C’est ainsi qu’il n’existe pas de proudhonisme, mais seulement un Proudhon. C’est ainsi que ce que Proudhon a dit de vrai à un moment déterminé peut ne plus être valide aujourd’hui où l’on a fait avancer les choses durant des décennies. La seule chose qui peut être valide, c’est ce qui est éternel dans les idées de Proudhon ; on ne peut pas essayer de revenir servilement à lui, ou à un moment historique qui est passé.

Ce que les marxistes ont dit de Proudhon, à savoir que son socialisme est un socialisme petit-bourgeois et petit paysan, est, répétons-le encore une fois, totalement vrai, et c’est son plus haut titre de gloire. Autrement dit, son socialisme des années 1848 à 1851 était le socialisme du peuple français dans les années 1848 à 1851. Il était le socialisme qui était possible et nécessaire à ce moment-là. Proudhon n’était pas un utopiste, pas plus qu’un augure ; ni Fourier ni Marx ; il était un homme d’action et de réalisation.

Mais nous parlons ici expressément du Proudhon de 1848 à 1851. Cet homme disait, et l’époque convenait à ce qu’il devait dire : vous, les révolutionnaires, si vous faites cela, accomplissez votre grande transformation.

L’homme des années ultérieures, duquel nous avons tant à apprendre au même titre que du quarante-huitard, n’aimait pas beaucoup répéter encore, après la révolution, les mots de la révolution, en une vaniteuse imitation de soi théâtrale ou phonographique. Chaque chose a son temps ; et chaque temps après la révolution est un temps avant la révolution pour tous ceux dont la vie ne s’est pas arrêtée dans le grand moment du passé. Proudhon a continué à vivre, bien qu’il ait saigné de plus d’une blessure ; il s’est alors demandé : j’ai dit, si vous faites cela ; mais pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Il a trouvé la réponse et il l’a consignée dans tous ses écrits ultérieurs, cette réponse qui signifie dans notre langage : parce que l’esprit a fait défaut.

Il a fait défaut autrefois, il a fait défaut depuis lors pendant soixante ans, et il a dépéri et s’est englouti de plus en plus profondément. Tout ce que nous avons montré jusqu’à maintenant peut se résumer en la phrase suivante : l’attente du supposé bon moment, prévu dans l’histoire, a repoussé cet objectif de plus en plus loin, l’a déplacé de plus en plus dans l’obscurité et le flou ; la confiance dans le développement du progrès a été le nom et le titre de la régression, et ce "développement" a adapté de plus en plus les conditions extérieures et intérieures à cette dégradation, elle les a éloignées de plus en plus du changement. Avec leur : "Ce n’est pas encore le moment !", les marxistes auront raison tant que les hommes les croiront, et ils n’auront jamais moins raison mais toujours plus raison. N’est-ce pas la folie la plus effrayante qui a jamais été vécue, et qui a eu des conséquences, qu’une maxime a de la valeur parce qu’elle est dite, et entendue avec crédulité ? Et tout le monde ne doit-il pas remarquer que la tentative d’exprimer ainsi le devenir comme s’il était une réalité close, si elle conquiert les esprits des hommes, doit conduire justement à la paralysie des forces de la réalisation et de la créativité ?

La raison pour laquelle notre attaquons inlassablement le marxisme, pour laquelle nous n’arrivons pratiquement pas à nous débarrasser de lui, pour laquelle nous le haïssons de tout cœur : parce qu’il n’est pas une description et une science, pour laquelle il se fait passer, mais un appel négatif, destructif et paralysant, à l’impuissance, à l’absence de volonté, à la résignation et au laisser-faire. Le petit travail de fourmi de la social-démocratie — qui d’ailleurs n’est pas du marxisme — n’est que le revers de cette impuissance et ne fait qu’exprimer le fait que le socialisme ne soit pas là : en effet, le socialisme est, en petit et en grand, une question de totalité. Le petit travail n’est pas à rejeter en tant que tel ; sauf celui qui, à la manière dont il est accompli, va à la dérive dans le cercle de l’absurdité existante comme une feuille fanée dans la tempête.

 Les soi-disant révisionnistes, qui sont tout particulièrement zélés et habiles dans le petit travail, et dont la critique du marxisme coïncide souvent avec la nôtre — ce n’est pas surprenant, car ils l’ont reprise en grande partie de l’anarchisme, d’Eugen Dühring et d’autres socialistes indépendants —, se sont petit à petit épris de ce que l’on pourrait appeler la tactique de principe, de sorte qu’ils ont rejeté, en même temps que le marxisme, presque jusqu’à la dernière trace de socialisme. Ils sont en train de fonder un parti destiné à promouvoir la classe ouvrière dans la société capitaliste par des moyens parlementaires et économiques. Si les marxistes croient au développement à la manière de Hegel, les révisionnistes, eux, sont partisans de l’évolution à la manière de Darwin. Ils ne croient plus à la catastrophe et à la soudaineté ; le capitalisme ne se transformera pas brusquement en socialisme de manière révolutionnaire, pensent-ils, mais il évoluera progressivement de telle façon qu’il deviendra de plus en plus supportable.

Certains d’entre eux préfèreraient de beaucoup admettre qu’ils ne sont pas socialistes et, de manière étonnante, vont très loin dans leur adaptation au parlementarisme, aux finasseries de parti et de fraction, à la chasse aux électeurs et au monarchisme. D’autres se considèrent encore comme parfaitement socialistes ; ils croient voir une amélioration constante, lente, mais impossible à stopper, de la situation privée des travailleurs, de la participation des ouvriers à la production grâce au soi-disant constitutionalisme industriel, et des conditions publiques et légales du fait du développement d’institutions démocratiques dans tous les pays, et ils tirent de la débâcle du marxisme, reconnue expressément par eux aussi, et provoquée pour partie par eux, la conclusion que le capitalisme est déjà bien sur la voie du socialisme et que le devoir des socialistes est de favoriser énergiquement cette évolution. Avec cette conception, ils ne sont pas si éloignés de ce qui se trouvait déjà, au tout début, dans le marxisme, et les soi-disant radicaux étaient toujours sur la même voie puisqu’ils avaient pour seul souhait que l’on ne parle pas de cette façon de voir aux masses des électeurs, lesquelles avaient été amenées au révolutionnarisme et maintenues ensemble par lui.

 Le véritable rapport de Marx avec les révisionnistes est le suivant : Marx et les meilleurs de ses disciples avaient toujours considéré l’ensemble de nos conditions dans leur contexte historique et ils avaient essayé de mettre en ordre les particularités de notre vie en société dans des concepts généraux. Les révisionnistes sont des épigones sceptiques qui voient bien que les généralités établies ne coïncident pas avec les réalités nouvellement apparues, mais qui n’éprouvent plus le besoin d’une conception d’ensemble nouvelle, et essentiellement différente, de notre époque.

Le marxisme avait au moins temporairement amené une grande partie des déshérités à la prise de conscience de leur misère, à l’insatisfaction et à une disposition d’esprit idéaliste tournée vers le changement global. Seulement cela ne pouvait pas durer parce que les masses, sous l’influence de cette folie scientifique, se mirent dans une position d’attente et furent incapables de toute activité socialiste. C’est ainsi que peu à peu la léthargie et le calme se seraient à nouveau installés depuis longtemps chez les masses si elles n’avaient pas été continuellement aiguillonnées par des méthodes politiquement démagogiques. Les révisionnistes voient maintenant que les pires barbaries du capitalisme naissant ont été abolies, que les travailleurs se sont habitués davantage à la condition prolétarienne et que le capitalisme ne s’est en aucune façon rapproché de son effondrement. Nous apercevons naturellement dans tout cela le danger monstrueux de la consolidation du capitalisme. En réalité, la situation de la classe ouvrière — considérée dans son ensemble — ne s’est pas améliorée ; au contraire, la vie est devenue de plus en plus difficile et pénible. Elle est devenue si pénible que les travailleurs, eux, sont devenus tristes, désespérés, et qu’ils se sont appauvris en esprit et en caractère. Mais avant tout, la lutte pour le socialisme, la vraie lutte, ne résulte pas du tout des sentiments de compassion, et elle ne tourne pas exclusivement ou principalement autour du sort d’une classe humaine déterminée. Il s’agit d’un complet changement des fondations de la société ; il s’agit d’une création nouvelle.

Nos ouvriers ont perdu de plus en plus cette disposition d’esprit (car ce ne fut jamais plus qu’une disposition d’esprit chez eux) parce que, dans le marxisme, les éléments de destruction et d’impuissance ont été depuis le début plus forts que les forces de la révolte, auxquelles il manquait tout contenu positif. Le phénomène du révisionnisme et de son scepticisme plaisant n’est que "la superstructure idéologique" de l’inaction, de la perplexité et du contentement des masses, et il montre à tous ceux qui ne le savaient pas déjà que la classe ouvrière n’est pas, sur la base d’une nécessité historique, le peuple élu de Dieu, de l’évolution, mais plutôt la partie du peuple qui souffre le plus durement et qui, par suite des transformations psychiques induites par la misère, aura le plus de difficultés à en prendre conscience. Il vaut mieux se garder de toute généralisation en ce domaine ; la classe ouvrière est très diverse, et la souffrance a toujours provoqué des effets très différents sur des hommes très différents. Mais c’est la conscience de sa propre situation qui constitue la majeure partie de la souffrance ; et combien de prolétaires à cet égard n’endurent pas la moindre souffrance !

Nous savons combien les relations ont en réalité changé au cours de cette époque qui a suivi l’échec de la révolution, au cours de ces soixante années qui précèdent la révolution que nous avons devancée jusqu’à maintenant. Ce furent les décennies de l’adaptation au capitalisme, de l’adaptation à la prolétarisation, et c’est vraiment une adaptation qui a déjà pris en grande partie un caractère héréditaire ; c’est une détérioration des relations entre les hommes qui est déjà devenue visiblement une dégradation de très nombreux corps d’individus.

C’est un danger immense dont nous parlons ici. Nous avons dit : le socialisme n’arrivera pas comme les marxistes le pensent ; nous disons maintenant : il peut arriver un moment où, si les peuples tergiversent encore longtemps, ce propos voudra nécessairement dire : il est possible que le socialisme n’arrive plus à ces peuples. Les hommes peuvent continuer à se comporter de manière aussi déraisonnable, aussi basse les uns envers les autres, ils peuvent continuer également à se soumettre à la servitude ou bien se résigner à leur propre brutalité : tout cela est quelque chose qui a lieu entre les hommes, quelque chose de fonctionnel et qui peut changer dans les prochaines générations, qui peut changer déjà pour les hommes tels qu’ils vivent maintenant, si un choc décisif les submerge. Tant qu’il s’agit de ces relations sociales, c’est-à-dire de ce qui est habituellement désigné comme le domaine psychologique, le cas n’est pas encore grave. Il en est ainsi de la grande misère de masse, de la pauvreté, de la faim, de la détresse, de la démoralisation psychique et de la déchéance ; et de même, de l’autre côté, le supérieur, de la recherche de plaisir, du luxe stupide, du militarisme, de l’absence d’esprit : tout cela, aussi mauvais que ce soit, peut être soigné si le médecin qui convient arrive : à partir de l’esprit créateur, la grande révolution et la régénération. Mais si toute cette misère, cette oppression et cette absence d’esprit, ne représentent plus seulement, à l’origine ou à l’arrivée, quelque chose qui se situe entre les hommes, une perturbation des relations qui résident dans l’âme, ou pour mieux dire : si elles ne représentent plus seulement une perturbation dans le complexe des relations entre les hommes que nous appelons l’âme, si au contraire, à la suite d’une sous-alimentation chronique, de l’alcoolisme, d’un abrutissement persistant, d’une insatisfaction constante, d’un grave manque d’esprit touchant tous les domaines, on en est arrivé à des changements dans les corps des individus, qui sont aussi importants par rapport à l’âme et à la structure sociale que la toile l’est par rapport à l’araignée, alors ce traitement ne peut plus en aucun cas aider, alors il peut arriver que de grandes parties du peuple, que des peuples entiers, soient condamnés à la décadence. Ils sombreront, comme toujours des peuples ont péri : d’autres peuples, des peuples sains, deviendront leurs maîtres et il y aura un mélange de peuples, et parfois même une extermination partielle. Si du moins il y a encore des peuples sains. Mais l’on ne doit pas jouer au jeu facile des analogies tirées des périodes antérieures de l’histoire des peuples. Pour autant que cela arrive, il n’est pas nécessaire que cela se passe de la même façon qu’aux époques des soi-disant grandes invasions. Nous vivons aux époques de l’humanité naissante, et il n’est pas exclu, mais pas du tout exclu, que cette humanité naissante puisse être le commencement de la fin de l’humanité. Aucune autre période que la nôtre n’a peut-être jamais vu de manière aussi menaçante devant ses yeux ce que l’on appelle volontiers la fin du monde.

L’humanité, au sens d’un complexe réel de relations, d’une société couvrant l’étendue de la terre, dont la cohésion est assurée à l’extérieur par des fils et à l’intérieur par une attraction et un désir, et qui dépasse les limites des nations, n’existe naturellement pas jusqu’à présent. Il existe des succédanés d’elle, et qui pourraient en être pour le coup plus que des ersatz, qui pourraient en être un commencement : le marché mondial, les traités internationaux dans la politique des États, les organisations et les congrès internationaux des sortes les plus diverses, la circulation et les communications autour du globe, tout ceci crée de plus en plus, si ce n’est une similitude, en tout cas un rapprochement des intérêts, des mœurs, de l’art ou de ses substituts à la mode, de l’esprit de la langue, de la technique, des formes de la politique. Les travailleurs, eux aussi, sont de plus en plus prêtés par des peuples à d’autres. Tout ce qui est réalité spirituelle : la religion, l’art, la langue, et en général l’esprit collectif, est double ou nous semble double avec la force de l’évidence : une première fois dans l’âme individuelle comme qualité ou faculté, une autre fois à l’extérieur comme quelque chose qui est tissé entre les hommes et qui crée des organisations et des associations. Tout ceci est exprimé de façon imprécise ; ce que l’on peut encore améliorer en passant, doit être fait immédiatement ; mais nous ne pouvons pas descendre maintenant tout en bas, dans ces abîmes de la critique de la langue et des doctrines des idées (les deux vont ensemble) ; tout ceci n’a été ici indiqué encore une fois que pour dire : humanitas, humanity, Humanität, humanité au sens de genre humain — à la place, nous disons maintenant, avec un terme affaibli et dénué de profondeur, un terme de fausse condescendance compassionnelle, humanité au sens de sentiment humain —, et tous ces mots n’ont concerné à l’origine que l’humanité vivant et régnant dans l’individu ; celle-ci existait autrefois très fortement, elle était ressentie de manière très physique, du moins aux grandes époques de la chrétienté. Et nous n’arriverons à une véritable humanité, au sens extérieur du mot, que lorsque l’interaction, ou mieux l’identité — car toute interaction apparente est communauté identique —, sera arrivée pour l’humanité concentrée dans l’individu et l’humanité développée entre les individus. La plante est logée dans la graine, et la graine n’est que la quintessence de la chaîne infinie des plantes ancestrales ; le genre humain reçoit son existence véritable à partir du sentiment humain de l’individu, et ce sentiment humain de l’individu n’est que l’héritage des générations infinies du passé et de leurs relations mutuelles. Ce qui est advenu, c’est ce qui va advenir, le microcosme, c’est le macrocosme ; l’individu, c’est le peuple, l’esprit, c’est la communauté, l’idée, c’est l’union.

 Mais, pour la première fois dans l’histoire des quelques milliers d’années que nous connaissons, l’humanité deviendra extérieure dans son sens et son acception parfaits. La terre a été presque entièrement explorée, elle est bientôt presque entièrement habitée et possédée ; maintenant, il s’agit d’une novation qui n’a jamais existé dans le monde humain connu. Le trait décisif de notre époque, c’est cette nouveauté, qui devrait être pour nous plutôt quelque chose de formidablement grandiose : l’humanité va se créer tout autour de la terre, et elle va se créer à un moment où une puissante novation du sentiment humain doit se produire, si le début du genre humain n’est pas nécessairement sa fin. Auparavant, cette novation était souvent identique aux nouveaux peuples qui émergeaient de l’immobilité et du mélange de culture, ou bien aux nouveaux pays où il y avait eu des migrations. Plus les peuples deviennent semblables, plus les pays sont habités de manière dense, et plus l’espoir qu’une telle novation provienne de l’extérieur ou parte vers l’extérieur, s’amoindrit. Ceux qui veulent déjà désespérer de nos peuples, ou du moins croire que l’impulsion vers une novation radicale des esprits et de la force vitale proviendra nécessairement de l’extérieur, d’anciens peuples qui se sont éveillés récemment de leur sommeil salutaire, peuvent encore mettre quelques espoirs sur le peuple chinois, le peuple indien, ou peut-être le peuple russe ; certains peuvent encore être d’avis que, derrière la barbarie nord-américaine infâme, sommeilleraient peut-être un idéalisme encore caché et un excès énergétique d’ardeur et d’esprit, lequel pourrait éclater miraculeusement ; mais l’on peut penser que nous, les gens de quarante et cinquante ans, nous vivrons encore l’échec de cet espoir romantique, que les Chinois suivront la voie d’imitation de l’Occident qu’ont prise les Japonais, que les Indiens ne se lèveront que pour glisser rapidement sur la voie du déclin, etc.. C’est avec une grande rapidité que progressent l’assimilation, la civilisation, et en relation avec elle, une décadence physique et psychologique absolument authentique.

Nous devons plonger dans cet abîme pour y puiser le courage et la nécessité urgente dont nous avons besoin. Cette fois-ci, la novation doit être plus grande et autre qu’elle n’a jamais été dans les époques que nous connaissons ; nous ne cherchons pas seulement la culture et la beauté humaine de la vie en commun ; nous cherchons la guérison, nous cherchons le sauvetage. L’extérieur le plus grand qui ait jamais existé sur la terre, doit être créé et il se fraye la voie dans les classes privilégiées : c’est l’humanité globale ; mais elle ne peut pas arriver grâce à des liens extérieurs, à des conventions, à une structure étatique ou à un État mondial, qui serait une invention monstrueuse, mais uniquement au moyen de l’individualisme le plus individualiste et de la renaissance des corps les plus petits : des communautés, avant tous les autres. Il faut construire quelque chose de très étendu, mais cette construction doit commencer à petite échelle ; nous devons nous étendre sur toutes les largeurs et nous ne le pouvons que si nous creusons dans toutes les profondeurs ; car, cette fois-ci, aucun salut ne peut plus provenir de l’extérieur et aucun pays inoccupé n’invite plus les peuples à la population trop dense à s’établir ; nous devons fonder le genre humain et nous ne pouvons que le trouver dans le sentiment humain, nous ne pouvons que le faire naître des liens volontaires des individus et des communautés d’individus foncièrement indépendants et naturellement liés les uns aux autres.

 C’est seulement maintenant que nous, les socialistes, nous pouvons respirer librement et accepter l’urgence inévitable de notre mission comme un élément de notre existence : là où nous ressentons, et portons en nous de manière vivante, la certitude que notre idée n’est pas une opinion à laquelle nous adhérons, mais une force puissante qui nous place devant le choix suivant : soit assister par avance au véritable déclin de l’humanité et voir ses débuts se répandre, soit effectuer le premier commencement de l’ascension avec notre propre action.

Le déclin du monde, dont nous agitons ici la menace, comme le spectre d’une possible réalité, ne signifie naturellement pas une disparition soudaine. Parce que nous connaissons quelques époques de ruine qui ont été suivies par des époques florissantes, nous mettons seulement en garde contre toute analogie, et contre le penchant à vouloir y trouver une règle de type intangible. Quand nous voyons devant nous à quelle vitesse inouïe, à notre époque de civilisation capitaliste, les peuples et ses classes deviennent semblables : que les prolétaires deviennent inertes, résignés, incultes, superficiels et, dans une mesure sans cesse croissante, alcooliques, qu’ils commencent à perdre, en même temps que la religion, toute sorte de profondeur de sentiment et de responsabilité, que tout cela a commencé à avoir des effets physiques ; que, dans les couches supérieures, l’énergie développée pour la politique, pour une ample vision et une action interventionniste, se perd, que l’art est remplacé par la fatuité, les niaiseries à la mode, et l’imitation archéologique ou historique, que de vastes classes n’ont plus, en même temps que les vieilles religion et morale, de force d’âme, de droiture, de fermeté de caractère, que les femmes ont été entraînées dans le tourbillon de la sensualité superficielle, dans la recherche colorée et décorative du plaisir ; que l’accroissement démographique naturel et irréfléchi commence à faiblir dans toutes les classes de la population et est remplacé par une sexualité sans enfant, sous la direction de la science et de la technique ; que, parmi les prolétaires et les bourgeois, le vagabondage s’empare précisément des meilleurs d’entre eux, qui ne supportent plus de faire régulièrement un travail sans joie dans des circonstances présentes ; quand nous voyons que tout cela commence à devenir de la neurasthénie et de l’hystérie dans toutes les classes de la société, alors la question suivante est permise, et même elle s’impose : où est le peuple qui se ressaisira pour aller vers la guérison, vers la création de nouvelles institutions ? Est-il tout à fait certain, existe-t-il des signes infaillibles, que nous nous relèverons, de même que, autrefois, un nouveau commencement est provenu de civilisations raffinées en ruines et de sang frais ? Est-il certain que l’humanité n’est pas un mot temporaire, insatisfaisant, pour ce qu’il voudra dire plus tard : la fin des peuples ? Déjà, retentissent des voix de femmes dégénérées, débridées et déracinées, et de leur suite masculine, qui annoncent la promiscuité et qui veulent remplacer la famille par le plaisir du changement, l’engagement volontaire par l’absence de limites, la paternité par une assurance maternelle d’État. L’esprit a besoin de liberté et il porte la liberté en lui ; là où l’esprit crée des accords tels que la famille, la coopérative, le groupe professionnel, la commune et la nation, là il y a la liberté et là aussi l’humanité peut advenir ; mais savons-nous, savons-nous de manière sûre si nous pourrons supporter ce qui commence à faire rage à la place de l’esprit défaillant à l’intérieur des institutions de contrainte et de domination qui le représente : la liberté sans esprit, la liberté des sens, la liberté du plaisir irresponsable ? Savons-nous s’il ne résultera pas de tout cela le tourment et la solitude les plus atroces, la faiblesse la plus décrépite et la terne apathie ? Ou s’il se produira encore une fois, pour nous les hommes, un moment d’émotion ardente, de renaissance, de grande période de fédération des communautés culturelles ? Ces périodes où le chant habite les peuples, où les tours portent jusqu’au ciel l’unité et l’enthousiasme, et où sont créés les grands travaux, en tant que représentants de la grandeur du peuple, par des hommes qui ont la qualité des tours et dans l’esprit desquels le peuple est concentré ?

Nous ne le savons pas et nous savons par conséquent que notre devoir est d’essayer. Toute prétendue science de l’avenir est aujourd’hui complètement éliminée ; nous ne connaissons pas les lois du développement ; mais nous connaissons le grand danger selon lequel il est maintenant pour nous peut-être déjà trop tard, selon lequel toutes nos actions et tentatives ne pourront peut-être plus servir à rien. Et c’est ainsi que nous avons enlevé nos dernières chaînes : avec tout notre savoir, nous ne savons plus rien. Nous sommes, comme les hommes primitifs, devant quelque chose de non décrit et d’indescriptible ; nous n’avons rien devant nous et seulement tout en nous : en nous, la réalité et l’activité non pas de l’humanité à venir, mais de l’humanité du passé et donc qui est en nous et qui est essentielle ; en nous, l’œuvre ; en nous, le devoir d’une absolue certitude qui nous envoie sur notre voie ; en nous, l’image de ce que doit être l’accomplissement ; en nous, l’urgence de se séparer de la misère et de l’abjection ; en nous, la justice qui est indubitable et sans détour ; en nous, la décence qui veut la réciprocité ; en nous, la raison qui reconnaît l’intérêt de tous.

Ceux qui ressentent ce qui est écrit ici ; ceux dont le plus grand courage grandit avec la plus grande misère ; ceux qui, malgré tout, veulent tenter la novation, — ceux-là doivent se rassembler maintenant, ceux-là sont appelés ici ; ils doivent dire aux peuples ce qu’il faut faire, ils doivent monter aux peuples comment commencer.

(Suite du texte)




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