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Un appel en faveur du socialisme - Point 7- Gustave Landauer
Article mis en ligne le 10 juillet 2018

par ArchivesAutonomies
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7.

Les temps sont devenus différents de ce que Proudhon pouvait les voir en 1848. L’expropriation a augmenté à tous égards ; nous sommes aujourd’hui bien plus éloignés du socialisme qu’il y a soixante ans.

Il y a soixante ans, Proudhon pouvait, en un moment de révolution, de désir de changement global, dire à son peuple tout entier ce qu’il fallait faire à cet instant-là.

Aujourd’hui, même s’il existait la perspective d’une insurrection du peuple, ce point, par lequel il fallait autrefois commencer, n’est plus le seul déterminant. Il n’existe pas de peuple tout entier, et ce à deux points de vue également : ce qui est appelé prolétariat ne sera jamais à lui seul l’incarnation d’un peuple ; et les peuples sont si dépendants les uns des autres pour la production et le commerce qu’un peuple isolé ne constitue plus un peuple. Mais l’humanité ne sera pas de sitôt une unité, et elle ne le deviendra jamais avant que ne se reforment de petites unités, de petites communautés et de petits peuples.

Proudhon avait complètement raison, en particulier au moment de l’élévation de la vie intellectuelle et morale, de la vie communautaire ainsi que de l’originalité et de la résolution des individus, qui accompagnent toute révolution, et dans les circonstances particulières de la France de l’époque qui était déjà de manière prononcée un pays de capitalisme financier et boursier, mais non un pays de grande industrie capitaliste et de grande propriété foncière, il avait donc complètement raison de considérer la circulation, et l’abolition de l’enrichissement par l’intérêt, comme l’un des pivots de toute transformation, celui avec lequel elle pourrait être engagée de la manière la plus rapide, la plus profonde et la plus indolore.

Nos conditions ont en réalité trois points qui engendrent l’enrichissement injustifié, l’exploitation, le travail des hommes non pour eux mais pour d’autres. Tout dépend partout de cette genèse perpétuelle, de causes persistantes, aussi bien dans les mouvements des processus sociaux que dans les mouvements de la mécanique, de la chimie ou des corps célestes. Il est toujours erroné et improductif de s’interroger sur une cause unique, dans n’importe quel passé ou dans un état originel : rien n’est apparu d’une manière unique ; tout naît constamment, et il n’existe pas de choses originelles, mais des mouvements continus, des relations incessantes.

Les trois pivots de l’esclavage économique sont les suivants :

Premièrement : la propriété du sol. C’est d’elle que provient l’attitude suppliante, dépendante, du sans propriété qui veut vivre, à l’égard de celui qui le prive de la possibilité de travailler la terre et de consommer directement ou indirectement les produits de la terre. De la propriété du sol et de son corollaire, le fait d’être sans terre, naissent l’esclavage, le servage, le tribut, le fermage, l’intérêt, le prolétariat.

Deuxièmement : la circulation des biens dans une économie fondée sur l’échange, par l’intermédiaire d’un moyen d’échange qui sert de façon imprescriptible et immuable à tous les besoins. Une parure en or, même si elle reste inchangée pendant des siècles, n’a de valeur que pour celui qui estime si fortement sa possession, pour la satisfaction d’un besoin d’ornement ou de coquetterie, que, pour la posséder, il donne des produits de son travail. La plupart des biens perdent de leur valeur, même matériellement, du fait de leur abandon ou par leur utilisation, et ils disparaissent rapidement dans la consommation. Ils sont produits en vue de l’échange, afin d’obtenir des objets de consommation qui ont été produits pour le même objectif. L’argent tient ainsi sa position exceptionnelle néfaste du fait qu’il disparaît seulement dans l’échange, mais pas du tout en réalité dans la consommation. C’est la mauvaise conscience qui parle à travers les assertions opposées des théoriciens de la monnaie. Si donc, dans une économie d’échange juste, où un produit ne s’échange que contre un produit de même valeur, un moyen de circulation est cependant nécessaire, moyen qui correspond à notre argent et qui s’appellera aussi probablement argent, il ne pourra pas avoir une propriété déterminante de notre argent : la propriété d’avoir une valeur absolue et aussi de pouvoir servir à quelqu’un qui ne l’a pas gagné par le travail, au détriment d’autrui. La possibilité du vol ne doit pas exclue ici ; il peut y avoir vol d’argent comme de tout autre bien ; et, en outre, le vol est une sorte de travail, et même un travail très fatigant, dans l’ensemble peu profitable, et pénible dans une bonne société. L’on doit plutôt attirer l’attention ici sur le fait que le caractère préjudiciable de l’argent actuel ne réside pas seulement dans sa capacité à produire des intérêts, et donc dans sa croissance, mais aussi dans son caractère non consommable, et donc dans sa permanence, dans son absence de perte de valeur et dans sa non-disparitionn dans la consommation. L’idée selon laquelle l’argent serait rendu inoffensif en devenant un simple certificat de travail, c’est-à-dire en n’étant plus une marchandise, est complètement fausse et ne pourrait avoir de sens que pour un État esclavagiste où le commerce libre serait remplacé par la dépendance à une autorité qui déterminerait combien chacun devrait travailler et consommer. Dans une économie d’échange libre au contraire, l’argent doit devenir identique aux autres marchandises dont il se différencie essentiellement aujourd’hui, et être pourtant un moyen d’échange universel : il doit, comme toute marchandise, posséder le caractère double de l’échange et de la consommation. Même dans une société d’échange juste, lorsque le moyen d’échange est non consommable et ne perd pas de sa valeur avec le temps, la possibilité d’en arriver à une possession en grande quantité qui porte préjudice, et à l’obtention consécutive d’un droit de tribut sous n’importe quelle forme, n’est pas à rejeter, même si, dans l’histoire qui nous est connue, l’épargne, l’héritage et autres choses similaires, n’ont eu qu’un rôle subordonné en comparaison du pouvoir et de la défense du pouvoir par l’État, dans la création de la grande propriété foncière, et donc de toute sorte d’exploitation. En conséquence, les propositions qu’a faites Silvio Gesell sont précieuses : il s’agit de trouver un argent qui ne gagne pas, comme aujourd’hui, de la valeur avec les années, mais qui, au contraire, en perde progressivement dès le début, de sorte que celui qui entrera en possession du moyen d’échange par la cession d’un produit, n’aura pas d’intérêt plus pressant que de l’échanger à nouveau aussi vite que possible contre un produit, et ainsi de suite. Silvio Gesell est l’un des rares qui ont appris de Proudhon, qui ont reconnu sa grandeur et qui sont arrivés, en se rattachant à lui, à progresser de manière indépendante dans leur pensée. Sa description de la façon dont ce nouvel argent apporte au flux de la circulation un mouvement plein de vie, dont chacun ne peut plus avoir d’autre intérêt, au cours de la production ou de l’obtention de ce moyen d’échange, que celui de la consommation, est tout à fait née de l’esprit de Proudhon qui nous a d’abord enseignés que la circulation rapide apporte gaieté et vivacité dans la vie privée et publique, tandis que la congestion du marché, et l’entêtement de l’argent qui persévère en tant que tel, provoquent le ralentissement de nos énergies et apportent à nos âmes opiniâtreté et corruption moisie. Il ne s’agit pas cependant de la question de l’avenir, c’est-à-dire de savoir s’il existe une solution objective pour trouver un moyen d’échange qui n’apporte pas avec lui le danger de pillage, une question donc pour laquelle ce qui est le plus important est qu’elle ait été soulevée, mais de la question de savoir si la circulation est ou a pu être le point par lequel on pourrait commencer pour affecter aussi les deux autres points de manière décisive. Et il faut dire cependant ici que, si, à un moment historique déterminé, comme en France en 1848, la mutualité avait été introduite dans l’économie d’échange, l’heure aurait sonné aussi pour la grande propriété terrienne et pour la plus-value.

Le troisième pivot de l’esclavage économique est donc la plus-value. Il faut dire ici avant tout autre chose que, avec le concept de valeur, on ne peut créer que de la confusion si l’on n’explique pas clairement ce que l’on veut dire avec elle et si on ne s’en tient pas strictement à sa définition. La valeur contient une exigence dans sa signification ; la signification devient accessible lorsque l’on pense que, sur l’indication d’un prix, la réponse de l’acheteur enthousiaste est : l’article ne vaut pas tant. La valeur veut donc d’abord exclure l’arbitraire ; nous continuons à resserrer encore le concept en utilisant la valeur uniquement dans le sens de valeur juste, de valeur vraie. La valeur est ce que le prix devrait être, mais n’est pas. Cette relation est contenue dans la relation de prix de chaque marchandise ; et le mot valeur, comme tous ceux qui font attention à l’utilisation du mot le remarquent, contient l’exigence idéale ou socialiste selon laquelle le prix doit être égal à la valeur, ou autrement dit, la somme totale de tous les salaires réels doit être égale à la somme totale des prix au stade final des produits. Mais puisque, naturellement, les hommes qui s’opposent les uns aux autres en tant qu’individus et pour l’amour du profit monétaire, exploitent tous les avantages, non seulement ceux de la propriété, mais aussi ceux de la rareté des produits désirés, de la demande accrue pour des raisons particulières, de l’ignorance des consommateurs, etc., la somme des prix en question est en réalité beaucoup, beaucoup plus élevée que la somme des salaires. Il est vrai que les ouvriers de catégories déterminées prennent, dans des circonstances données, une certaine part à ces avantages particuliers sous forme de "salaires" plus élevés, qui, par comparaison avec les salaires de leurs frères travailleurs qui se donnent une peine identique, ne sont pas seulement des salaires, mais aussi des profits ; mais cela ne change rien, et aucune particularité de la vie économique multiforme ne peut changer quelque chose, au fait que le travail ne peut pas acheter tout ce qu’il a produit avec son salaire, mais au contraire qu’il en reste une part considérable pour le pouvoir d’achat du profit. Comme nous l’avons indiqué plus haut, les stades intermédiaires de la production, qui entrent déjà eux aussi dans le commerce en tant que marchandises, sont laissés ici de côté car ils ne sont achetés, si l’on examine l’affaire à fond, ni avec le salaire ni avec le profit d’un producteur capitaliste à un autre, mais avec du capital, c’est-à-dire, comme nous le verrons bientôt de plus près, avec quelque chose qui s’est incrusté à la place du crédit ou de la mutualité. Et, naturellement, c’est le travail qui va en dernière analyse faire face aux intérêts de ce capital ; ils sont cachés dans les prix et ils ont déjà été désignés plus haut, sous leur autre forme, comme du profit provenant de la propriété ; en effet, le capital est la forme de circulation de la propriété foncière, rendue fluide et mobile, et de ses produits obtenus par le travail, et il est, même pour ceux qui ne sont pas des propriétaires terriens en apparence, le moyen pour avancer les salaires correspondant à un produit qui n’est qu’au début de sa fabrication, ou pour rembourser les salaires lors du passage d’un produit d’un stade de transformation à l’autre, ou bien encore pour acquérir des produits dans le commerce et pour les stocker en magasin. Nous allons bientôt entendre parler plus en détail de ces différentes formes de capital et de la différenciation du capital en réalité-chose, en véritable réalité de l’esprit et du faux capital.

 Ce que nous appelons valeur tire exclusivement son origine du travail d’amélioration du sol, et d’extraction et de transformation des produits du sol. Si les travailleurs sont obligés de se louer, c’est-à-dire de céder à d’autres les résultats de leur production pour son exploitation, contre un dédommagement déterminé, il apparaît alors une disproportion entre la valeur des produits qu’ils ont fabriqués et le prix des produits qu’ils peuvent acheter pour leur propre utilisation avec leur salaire. L’on peut laisser provisoirement de côté la question de savoir à quel moment leur spoliation est mise en œuvre, soit lors de la paie — leur salaire est trop bas —, soit lors des achats — les marchandises sont trop chères. Le principal est qu’il ne faut pas penser à des grandeurs absolues, mais à une proportion qui dans ce cas est une disproportion, et que l’on ne perde pas de vue que tout le profit des capitalistes résulte du rabais que les ouvriers sont obligés d’accepter, peu importe à quel moment, sur le produit de leur travail, en raison de leur situation de nécessité, c’est-à-dire que le rabais sur le salaire, ou sa moins-value, est égal au profit des capitalistes, ou à la plus-value. Ici aussi, on n’examine pas à quel moment le profit est affecté aux capitalistes, on n’étudie pas non plus de plus près si cette question est mal posée en essayant de remplacer la corrélation par un absolu, et l’on fait seulement remarquer que le profit est partagé selon des dividendes variables entre les propriétaires fonciers, les capitalistes financiers, les entrepreneurs, les commerçants et tous leurs commis : employés, "travailleurs intellectuels" et tous ceux qui sont mêlés d’une manière ou d’une autre de façon privilégiée au capitalisme. Et l’on doit également mettre l’accent sur le fait que, pour ce qui concerne aussi bien cette manière de parler que la valeur elle-même, il s’agit de constructions qui sont cependant parfaitement nécessaires : le revenu des personnes qui participent au capitalisme n’est pas en totalité du profit, car ils fournissent aussi du travail. Et tout ce que les "travailleurs" consomment n’est pas en totalité du salaire car eux aussi, même si c’est dans une proportion tout à fait insignifiante, ils participent à l’économie de profit. De plus, cela nous mènerait maintenant trop loin de diviser le travail en travail productif et travail improductif ; et — ce qui n’est pas la même chose — de séparer les produits fabriqués en biens nécessaires et biens de luxe ; on ne doit, dans ce contexte, insister ici que sur le fait que de très nombreux privilégiés à l’intérieur du capitalisme fournissent non seulement du travail, mais aussi indubitablement du travail productif, de même que d’autre part les travailleurs accomplissent du travail complètement ou partiellement improductif ; et que, deuxièmement, il n’entre pas seulement des biens de première nécessité mais aussi des biens de luxe dans la consommation des travailleurs. Tous ces détails, qui sont d’une grande importance pour la vie réelle de notre époque, ne pouvaient être ici que mentionnés. Ici, il s’agit de faire remarquer que l’insistance unilatérale de la question salariale de la part des travailleurs et de leurs syndicats est à mettre en relation avec la conception erronée de la plus-value de la part des marxistes. Nous avons vu auparavant que salaire et prix se conditionnent mutuellement ; nous venons d’attirer l’attention sur le fait que la conception selon laquelle la soi-disant plus-value serait une grandeur absolue qui naîtrait chez les employeurs et irait de là vers les autres catégories de capitalistes, est tout à fait erronée. La plus-value est, exactement comme le salaire ou le prix, un rapport, et elle naît tout au long du processus économique, et non pas en un lieu déterminé. Toute l’obstination néfaste du marxisme à s’opposer aux employeurs, et en particulier aux employeurs industriels, provient de l’erreur dont nous discutons ici. Ils ont cru avoir trouvé là le point d’Archimède du capitalisme. La vérité, c’est simplement que tout profit est tiré du travail, ou en d’autres termes : qu’il n’y a pas de productivité de la propriété et pas de productivité du capital, mais uniquement une productivité du travail. Cette connaissance est sans doute la connaissance fondamentale du socialisme, et ce n’est que pour cette connaissance, que les marxistes partagent avec tous les autres socialistes — de tous, c’est Proudhon qui lui a donné son expression classique dans sa splendide polémique avec Bastiat et en beaucoup d’autres lieux —, ce n’est que pour cela que les marxistes ont aussi le droit de s’appeler des socialistes au sens le plus large du terme. Eux aussi, ils savent cela : la rentabilité de la propriété et la rentabilité du capital ne sont qu’une forme trompeuse pour ce qui est en réalité le pillage de la productivité du travail. Mais, de cette connaissance fondamentale, les marxistes ont tiré pour leur théorie, et les syndicalistes pour leur pratique, des conclusions dont la fausseté est la plus téméraire. Les marxistes ont cru que parce qu’ils avaient une cause, ils avaient avec elle une cause dernière, une cause originelle, une cause absolue : le travail, les conditions de travail, le processus de production, ont été désormais pour eux le dernier mot qui expliquait tout : d’où l’absurdité grotesque de leur prétendue conception matérialiste de l’histoire, de leurs lois du développement, de leur attente de la concentration constante, de la grande crise, du grand effondrement, etc.. Ils auraient dû seulement continuer à se poser sans cesse la question : mais d’où vient donc la situation de détresse des travailleurs ?, et ils se seraient heurtés à la propriété foncière, au caractère imprescriptible et non consommable de l’argent, et puis à l’État, à l’esprit, et à ses hauts et ses bas, et ils auraient trouvé que les rapports, qui incluent l’État, le capital et la propriété foncière, conditionnent notre comportement et que, finalement, tout dépend du rapport des individus et de leur énergie aux institutions, lesquelles pèsent sur une époque comme les restes figés de la force, et la plupart de temps du manque de force, des individus des générations antérieures. Selon la façon de considérer les choses, selon la langue symbolique, l’on peut désigner les conditions économiques, les relations politiques, la religion, etc., dans leur ensemble, comme la superstructure pesante ou bien comme la base de la vie des individus d’une époque ; mais rien ne peut être plus absurde que la conception selon laquelle les "conditions" économiques ou sociales seraient la base "matérielle" d’une époque, et selon laquelle l’esprit et ses formes ne seraient par contre que leur "superstructure idéologique" ou le reflet de leur dédoublement. De même que la connaissance de la plus-value, c’est-à-dire le fait de démasquer la propriété et le capital financier comme des pillards du travail, a été d’une grande importance, de même la fausse croyance selon laquelle on aurait découvert le lieu où la plus-value "naît" a été funeste. La plus-value réside dans la circulation ; elle ne naît pas plus et pas moins lors de l’achat d’une marchandise que lors de la paie d’un ouvrier. Autrement dit encore — puisque nous ne pouvons en effet parler que par images, la vérité doit être cernée à partir de différents points de vue grâce à des tentatives de description, et nous devons faire d’autant plus usage de ce moyen que les phénomènes que nous voulons saisir dans nos vastes généralités sont compliqués et fragmentés — : la cause de la plus-value n’est pas le travail mais la situation de détresse du travail ; et la détresse des hommes qui travaillent réside, comme nous l’avons dit, en dehors du processus de production, et la cause de cette détresse se trouve plus que jamais à l’extérieur, c’est-à-dire toujours dans le cercle, dans la circulation de toute l’économie de profit et de propriété terrienne, et ensuite à partir de la formation de ces croûtes externes qui deviennent des causes, dans la nature des hommes qui se meuvent en elles, qui s’écartent d’elles ou qui font obstacle à ces mouvements, et qui ensuite reviennent aux hommes des générations antérieures. Le processus de production n’est pas la cause dernière de la naissance de la plus-value ; les érudits qui ont besoin d’une cause dernière pour les relations humaines, devraient noter une fois pour toutes que l’avant-dernière cause est Adam et que la toute dernière cause, une cause magnifiquement absolue, est le bon Dieu. Et même lui, il est devenu infidèle à son absolutisme, pendant six jours entiers ; car un vrai absolutiste se considère bien trop bon pour agir, il s’assied sur son trône, c’est-à-dire sur lui-même, et il se dit à lui-même et par lui-même : je suis le monde !

Le procès capitaliste de production n’est un pivot pour l’émancipation du travail que d’un point de vue négatif. Il ne mène pas au socialisme par son propre développement continu et ses lois immanentes, et il ne peut pas être transformé de manière décisive en faveur du travail par la lutte des ouvriers dans leur rôle de producteurs ; mais seulement si les travailleurs arrêtent de jouer leur rôle de producteurs capitalistes. Quoi que fasse le travailleur, quoi que fasse n’importe quel homme dans la structure du capitalisme, tout ne fait que l’entortiller de plus en plus profondément et solidement dans les filets du capitalisme. Dans ce rôle-là, les travailleurs sont des associés du capitalisme, même si leurs intérêts sont engrangés non par eux mais par les capitalistes, même s’ils ne récoltent pas, dans tout ce qui est essentiel, les avantages, mais seulement les inconvénients de l’injustice dans laquelle ils sont placés. Il n’y a de libération que pour ceux qui se mettent intérieurement et extérieurement en condition de sortir du capitalisme, qui cessent de jouer un rôle et qui commencent à être des hommes. On commence à être un homme en travaillant non plus pour ce qui est inauthentique, le profit et son marché, mais pour le besoin humain authentique, en restaurant l’authentique relation enfouie entre besoin et travail, la relation entre la faim et les mains. Il s’agit de tirer de la connaissance fondamentale socialiste : seul le travail crée des valeurs, la leçon juste qui est la suivante : il faut se débarrasser du marché des rentes ! Le marché du travail, et pour lui en premier lieu l’esprit, la relation entre travail et consommation et la base du travail, doivent être tout d’abord refondés.

Aujourd’hui, l’appel en faveur du socialisme est destiné à tous, non pas en croyant que tous pourraient l’accomplir parce qu’ils le voudraient, mais en souhaitant amener des individus à la conscience de leur solidarité, à l’alliance de ceux qui commencent.

Cet appel s’adresse aux hommes qui ne peuvent plus ou ne veulent plus supporter la situation présente.

Il faudrait dire aux masses, aux peuples de l’humanité, aux gouvernants et aux gouvernés, aux héritiers et aux déshérités, aux privilégiés et aux trompés : c’est une honte gigantesque et indélébile de l’époque que l’on travaille pour le profit au lieu des besoins des hommes réunis en communautés. Tout votre état de guerre, tout votre étatisme, toute votre répression de la liberté, toute votre haine de classe, tout cela provient de la stupidité brutale qui règne sur vous. Si aujourd’hui le grand moment de la révolution venait soudain pour vous, pour tous les peuples, où voudriez-vous donner un coup de main ? Comment voulez-vous arriver à ce que, dans le monde, dans tous les pays, dans toutes les provinces, dans toutes les communes, personne ne meure plus de faim, personne n’ait plus froid, aucun homme, aucune femme et aucun enfant, ne soit plus sous-alimenté ? Pour ne parler que des besoins les plus grossiers ! Et si la révolution n’éclatait que dans un seul pays ? À quoi pourrait-elle servir ? Jusqu’où pourrait-elle viser ?

La situation n’est plus ce qu’elle a été et où l’on disait aux hommes d’un peuple : votre sol porte ce dont vous avez besoin en nourriture et en matières premières de l’industrie : travaillez et échangez ! Unissez-vous, les pauvres, et faites-vous crédit mutuellement ; le crédit, la mutualité, c’est le capital ; vous n’avez pas besoin des capitalistes financiers et des maîtres entrepreneurs ; travaillez à la ville et à la campagne ; travaillez et échangez !

La situation n’est plus celle-là, même si on était dans l’attente du moment où de grandes et vastes mesures d’ensemble seraient à même d’affecter la totalité.

Une confusion monstrueuse, un chaos vraiment bestial, une impotence infantile, naîtraient au moment d’une révolution. Jamais les hommes n’ont été plus dépendants et plus faibles que maintenant où le capitalisme est parvenu à son apogée : au marché mondial du profit et au prolétariat.

Aucune statistique mondiale et aucune république mondiale ne peuvent nous aider. Le salut ne peut être apporté que par la renaissance des peuples à partir de l’esprit de la communauté !

La forme fondamentale de la culture socialiste, c’est l’union des communautés qui travaillent de manière indépendante et qui échangent entre elles.

Notre prospérité humaine, notre existence, dépendent maintenant du fait que l’unité de l’individu et l’unité de la famille, qui sont encore les seules sortes d’association naturelle qui nous soient restées, s’élèvent à nouveau jusqu’à l’unité de la communauté, la forme fondamentale de toute société.

Si nous voulons la société, alors il faut la construire, il faut la mettre en œuvre.

La société est une société de sociétés de sociétés ; une union d’unions d’unions ; un système communautaire de communautés de communautés ; une république de républiques de républiques. Il n’y a d’esprit que là où il y a de la liberté et de l’ordre ; un esprit qui est autonomie et communauté, union et indépendance.

L’individu autonome qui ne laisse personne intervenir dans ses affaires ; la communauté domestique de la famille pour laquelle le foyer et la cour constituent son monde ; la communauté locale qui est autonome ; l’administration ou l’union de communes, et ainsi de suite, les associations plus vastes, de plus en plus vastes mais avec un nombre de tâches de plus en plus restreint — c’est à cela que ressemble une société, c’est uniquement cela le socialisme pour lequel cela vaut la peine d’agir, et qui peut nous sauver de notre détresse. Les tentatives pour développer encore plus, dans des États ou des groupes d’États, le système autoritaire de gouvernement de notre époque, qui est aujourd’hui un succédané du lien libéral manquant, et pour élargir leur sphère d’influence encore plus loin dans le domaine de l’économie que ce qui s’est déjà produit jusqu’à présent, sont vaines et ratées. Ce socialisme policier, qui étouffe toute singularité et toute activité originale, ne ferait que sceller le déclin complet de nos peuples, ne ferait que maintenir mécaniquement ensemble des atomes totalement dispersés grâce à un anneau de fer. Une union de type naturel ne nous est apportée à nous les hommes que là où nous sommes dans une proximité de lieu, dans un contact réel. L’esprit unifiant, c’est-à-dire l’union de plusieurs personnes dans un travail commun, pour des raisons communes, a dans la famille une forme trop étroite et médiocre pour la vie en commun. Dans la famille, il ne s’agit que d’intérêts privés. Nous avons besoin d’un noyau naturel d’esprit collectif pour la vie publique afin que la vie publique ne soit plus remplie et guidée, comme jusqu’à présent, exclusivement par l’État et la froideur, mais par une chaleur qui s’apparente à l’amour familial. Ce noyau de toute vie collective véritable, c’est la communauté, la communauté économique, et quelqu’un, qui veut la juger par exemple d’après ce qui s’appelle aujourd’hui la communauté, n’a aune image de sa nature.

Le capital qui est utilisé pour l’entreprise, pour la transformation des matières premières, pour le transport des marchandises et des hommes, n’est en réalité rien d’autre que de l’esprit collectif. La faim, les mains et la terre — toutes les trois sont là, et elles sont là du fait de la nature ; les mains procurent laborieusement à partir de la terre les biens nécessaires à la faim. Il s’ajoute à cela la pratique particulière de certaines régions dans des activités séculaires ; la qualité particulière de la terre, de sorte que certaines matières premières ne peuvent être trouvées que dans endroits spécifiques ; la nécessité et la commodité de l’échange. Que les hommes échangent, de communauté à communauté, ce qui ne peut ni ne doit être travaillé dans un lieu donné, de la même façon qu’ils échangent de particulier à particulier à l’intérieur de la communauté ; qu’ils échangent un produit contre un produit équivalent, et, dans chaque communauté, chacun aura à consommer autant qu’il veut, c’est-à-dire autant qu’il travaille.

 La faim, les mains et la terre, sont là, et toutes les trois sont là du fait de la nature. Et en dehors d’elles, les hommes n’ont besoin que de réguler convenablement ce qui ce passe entre elles, et ils auront ce dont ils ont besoin, de sorte que chacun ne travaillera que pour lui ; de sorte qu’ils exploiteront tous la nature mais qu’ils ne s’exploiteront pas entre eux. C’est la tâche du socialisme : d’ordonner l’économie d’échange de sorte que, y compris sous le système de l’échange, chacun ne travaille que pour lui ; que les hommes soient en relations très diverses les uns avec les autres, et que donc, dans ces relations, rien ne soit retiré à personne mais que quelque chose soit donné à chacun. Non pas donné au sens d’offert en cadeau ; le socialisme ne prévoit ni renonciation ni vol ; chacun reçoit le résultat de son travail et jouit du renforcement de tous, procuré par la division du travail, l’échange et la communauté de travail, dans l’extraction des produits de la nature.

La faim, les mains et la terre sont là ; toutes les trois sont là de par la nature. Il est étrange que l’on doive dire aujourd’hui comme quelque chose de nouveau, aux hommes vivant à la ville et à la campagne, que tout ce qui entre dans notre consommation, à l’exception de l’air, provient de la terre et des plantes et des animaux qui croissent sur la terre.

La faim, les mains et la terre sont là ; toutes les trois sont là de par la nature.

Nous ressentons la faim quotidiennement et nous mettons la main à la poche pour aller y chercher de l’argent, le moyen qui permet d’acheter les moyens de la satisfaire. Ce que nous appelons faim ici est tout ce qui est véritable besoin ; pour les satisfaire tous, nous cherchons de l’argent dans nos récipients.

Pour obtenir de l’argent, nous nous vendons ou nous nous louons ; nous bougeons les mains, et ce que nous appelons ici les mains, ce sont toutes sortes de muscles et de nerfs, ainsi que le cerveau, c’est l’esprit et le corps, c’est le travail. Le travail sur le sol ; le travail sous la terre ; le travail dans la transformation ultérieure des produits de la terre ; le travail dans les services d’échange et de transport ; le travail pour enrichir les riches ; le travail pour le plaisir et l’instruction ; le travail pour l’éducation de la jeunesse ; le travail qui produit des choses nuisibles, inutiles, futiles ; le travail qui ne produit rien et qui n’est fait que pour se donner en spectacle aux badauds. Beaucoup de choses s’appellent aujourd’hui du travail ; aujourd’hui, tout ce qui rapporte de l’argent s’appelle du travail.

La faim, les mains et la terre sont là ; toutes les trois sont là du fait de la nature.

Où est la terre ? La terre dont nos mains ont besoin pour calmer notre faim ?

Peu de personnes possèdent la terre, et leur nombre n’a cessé de diminuer. Le capital, avons-nous dit, n’est pas une chose mais un esprit qui est entre nous ; et nous aurons les moyens d’exploiter et d’échanger lorsque nous nous serons retrouvés et que nous aurons retrouvé notre nature humaine. Mais la terre est une partie de la nature externe ; elle est la nature, comme l’air et la lumière ; la terre doit être possédée de manière inaliénable par tous les hommes ; et la terre est devenue propriété ; la propriété de quelques-uns !

Toute propriété de choses, toute propriété du sol est en réalité une propriété d’hommes. Celui qui prive les autres, les masses, de la terre, contraint ces autres à travailler pour lui. La propriété c’est le vol et la propriété c’est l’esclavage.

 Grâce à l’économie monétaire, toutes sortes de choses qui n’y ressemblent pas sont devenues maintenant de la propriété du sol. Dans l’économie d’échange équitable, je détiens en effet une participation dans le sol, même si je ne possède pas de sol ; dans l’économie monétaire, au pays du profit, de l’usure, de l’intérêt, tu es en réalité un voleur de sol même si tu n’as pas de sol, si tu n’as que de l’argent ou des titres. Dans l’économie équitable, où un produit s’échange contre un produit équivalent, je travaille exclusivement pour moi, même si rien de ce que je travaille n’entre dans ma consommation personnelle ; dans l’économie monétaire, au pays du profit, tu es un maître d’esclaves même si tu n’emploies aucun ouvrier, si tu vis seulement de quelque chose d’autre que du résultat de ton travail. Et même si quelqu’un ne vit que du résultat de son travail, il participe à l’exploitation des hommes s’il s’agit d’un travail résultant d’un monopole ou d’un privilège, et s’il obtient de lui un prix supérieur à ce qu’il vaut.

La faim, les mains et la terre sont là ; toutes les trois sont là du fait de la nature.

Il nous faut avoir de nouveau la terre. Les communautés du socialisme doivent de nouveau partager le sol. La terre n’est la propriété de personne. Que la terre soit sans maîtres ; c’est alors seulement que les hommes seront libres.

Les communautés du socialisme doivent de nouveau partager le sol. La propriété ne naîtra-t-elle pas de nouveau de ce partage ?

Je sais bien que d’autres conçoivent la propriété collective ou l’absence de maîtres autrement. Ils voient tout dans le brouillard ; je m’efforce d’y voir clair. Ils voient tout dans la perfection d’un idéal décrit ; je veux exprimer ce qu’il faut faire maintenant et en tout temps. Maintenant et en tout temps, il ne suffira pas de bavarder pour que les choses aient lieu dans le monde ; le socialisme doit être réalisé ; celui qui veut le réaliser doit savoir ce qu’il veut. Maintenant et en tout temps, celui qui veut transformer radicalement les choses ne trouvera rien d’autre à transformer que ce qui existe. Et c’est pourquoi, il serait bien, maintenant et en tout temps, que les communautés locales possèdent leur territoire communal ; qu’une partie de celui-ci soit de la terre communautaire, et que d’autres parties constituent des biens familiaux pour la maison, la cour, le jardin et les champs.

Même la suppression de la propriété sera pour l’essentiel une transformation de notre esprit ; une imposante redistribution de la propriété résultera de cette renaissance ; et, en relation avec cette nouvelle répartition, il y aura la volonté de redistribuer de manière permanente la terre dans les époques futures, à des intervalles de temps déterminés ou indéterminés.

La justice dépendra toujours de l’esprit qui prévaudra entre les hommes, et celui qui pense qu’il est maintenant nécessaire et possible qu’un esprit se cristallise sous une forme telle qu’il accomplisse quelque chose de définitif et ne laisse plus rien à l’avenir, méconnaît totalement le socialisme. L’esprit est toujours dans le mouvement et dans la création ; ce qu’il crée sera toujours quelque chose d’insuffisant, et la perfection ne se produira nulle part ailleurs qu’en image ou en idée. Ce serait un effort inutile et absurde de vouloir créer une fois pour toutes des institutions brevetées qui excluraient automatiquement toute possibilité d’exploitation et d’usure. Nos époques ont montré ce qu’il se passe lorsque l’esprit vivant est remplacé par des institutions qui fonctionnent automatiquement. Que chaque génération prenne soin hardiment et radicalement de ce qui correspond à son esprit : cela donnera aussi encore une raison pour des révolutions plus tard ; et celles-ci deviendront nécessaires ensuite quand le nouvel esprit devra s’opposer aux résidus rigidifiés de l’esprit qui s’est dissipé. C’est ainsi que la lutte contre la propriété conduira en effet à des résultats tout à fait différents de ceux que certains, par exemple les soi-disant communistes, le croient. La propriété est quelque chose de différent de la possession ; et je vois dans l’avenir la possession privée, la possession coopérative, la possession communautaire, dans un état on ne peut plus florissant ; en aucun cas la possession seulement d’objets correspondant à la consommation immédiate ou à des outils les plus simples ; mais aussi la possession, qui fait, de manière superstitieuse, si peur à certains, de toutes sortes de moyens de production, de maisons et du sol. Il est nécessaire de mettre en œuvre non pas toutes sortes de dispositions de sécurité définitives pour un royaume millénaire ou pour l’éternité, mais une grande et vaste remise à plat, et la reproduction de la volonté de répéter périodiquement cette remise à zéro...

"Le dixième jour du septième mois, tu feras retentir l’appel de la trompe ; le jour des expiations, vous sonnerez de la trompe dans tout le pays...

"Et vous déclarerez sainte cette cinquantième année et proclamerez l’affranchissement de tous les habitants du pays ; ce sera pour vous le jubilé ; alors chacun de vous rentrera dans son patrimoine, et chacun de vous retournera dans son clan.

"Dans cette année du jubilé, chacun retournera dans sa propriété.".

Que celui qui a des oreilles pour entendre entende !

Tu feras retentir l’appel de la trompe ... dans tout le pays !

La voix de l’esprit, c’est la trompe qui retentira sans cesse, et pour toujours, tant que les hommes seront ensemble. L’injustice voudra toujours se consolider, et, tant que les hommes seront vraiment vivants, la révolte éclatera toujours contre elle.

L’insurrection comme constitution ; la transformation et la révolution comme une règle établie une fois pour toutes, l’ordre par l’esprit comme projet ; c’était ce qui était grand et saint dans cet ordre social mosaïque.

C’est ce dont nous avons besoin à nouveau : une nouvelle règle et une révolution par l’intermédiaire de l’esprit, lequel n’établira pas définitivement des choses et des institutions, mais qui se proclamera lui-même comme permanent. La révolution doit devenir un accessoire de notre ordre social, une règle fondamentale de notre constitution.

L’esprit créera des formes pour lui-même ; des formes de mouvement et non d’immobilité ; la possession, qui ne devient pas propriété, qui ne crée que la possibilité de travail et la sécurité, et non pas la possibilité d’exploitation et l’arrogance ; un moyen d’échange qui n’a pas de valeur en soi mais uniquement en relation avec l’échange, et qui recèle en soi non seulement le moyen de l’échange mais aussi la condition de sa propre consommation ; un moyen d’échange qui est capable de mourir et qui est donc, précisément pour cette raison, capable de se revivifier, tandis qu’il est aujourd’hui immortel et meurtrier.

 Au lieu que la vie ait été entre nous, nous avons mis la mort entre nous ; tout est devenu chose et idole matérielle ; la confiance et la mutualité sont devenues du capital ; l’intérêt commun est devenu l’État ; notre comportement, nos relations, sont devenus des rapports rigides, et, après de longues périodes, dans des convulsions et des secousses terribles, une révolution a éclaté ici ou là, qui a apporté immédiatement de nouveau avec elle la mort, les institutions et quelque chose d’instantanément immuable, et qui est morte avant de vivre. Accomplissons maintenant un grand travail complet en établissant dans notre économie le seul principe qui puisse être établi, le principe qui correspond à la connaissance fondamentale socialiste : qu’il ne doit rentrer dans aucune maison plus de valeur pour la consommation que celle qui a été produite par le travail dans cette maison, parce que la valeur dans le monde des hommes n’apparaît que grâce au travail. Celui qui veut renoncer ou faire cadeau peut le faire ; il est libre de le faire et cela ne concerne pas l’économie ; mais personne ne doit être obligé par les circonstances de se priver. Le moyen pour remettre en œuvre constamment ce principe sera différent en tout lieu et en tout temps ; et le principe ne vivra qu’aussi longtemps qu’il sera sans cesse appliqué de nouveau.

Les marxistes ont considéré le sol comme une sorte d’appendice du capital et ils n’ont jamais pu s’y prendre correctement avec lui. En réalité, le capital est composé de deux éléments tout à fait différents : premièrement, le sol et le produit du sol : pièces de terre, constructions, machines, instruments, que l’on ne doit cependant pas appeler du capital, parce qu’ils font partie de la terre ; deuxièmement, la relation entre les hommes, l’esprit unifiant. L’argent ou le moyen d’échange n’est rien d’autre qu’un signe conventionnel pour les marchandises en général, avec l’aide duquel toutes les marchandises particulières s’échangent commodément, c’est-à-dire dans ce cas indirectement, les unes contre les autres.

Cela n’a en effet rien à voir avec le capital. Le capital n’est ni un moyen d’échange, ni un signe, mais une possibilité. Le capital déterminé d’un homme qui travaille ou d’un groupe d’hommes qui travaillent est la possibilité qu’ils ont de fabriquer certain produits en un certain temps. Les réalités matérielles qui sont nécessaires pour cela sont, premièrement, les matériaux — le sol et les produits du sol — à partir desquels les nouveaux produits sont transformés ; deuxièmement, les instruments avec lesquels on travaille, et donc également des produits du sol ; troisièmement, les besoins vitaux qui sont consommés par les travailleurs au cours du travail, qui sont eux aussi des produits du sol. Maintenant, tant que quelqu’un travaille à un produit, il ne peut pas échanger ce produit contre ce dont il a besoin pendant la production et pour elle ; et tous les hommes qui travaillent sont dans cette situation d’attente et d’impatience. Eh bien, le capital n’est rien d’autre que l’anticipation et le paiement d’avance du produit attendu, il est exactement la même chose que le crédit ou la mutualité. Dans l’économie d’échange juste, tous ceux qui ont des commandes, ou tous les groupes de production qui ont des clients, reçoivent les moyens matériels, la terre et les produits de la terre, conformes à leur faim et à leurs mains : parce que tous ont les besoins correspondants et que chacun livre à l’autre les réalités qui, encore une fois, proviennent de l’attente et de la l’impatience, afin que, encore cette fois, la possibilité et la disponibilité se transforment en réalité, et ainsi de suite. Le capital n’est donc pas une chose ; ce sont le sol et ses produits qui sont la chose ; la conception traditionnelle fabrique une duplication tout à fait inadmissible et fâcheuse du monde matériel, comme s’il y avait aussi, en dehors du seul et unique monde du sol, le monde du capital en tant que chose ; c’est ainsi que la possibilité, qui n’est qu’un rapport de tension, se transforme en une réalité. La réalité matérielle du sol est la seule à exister ; tout le reste, que l’on nomme encore, ordinairement, capital, est relation, mouvement, circulation, possibilité, tension, crédit, ou comme nous l’appelons ici : l’esprit unifiant dans sa fonction économique qui, naturellement, ne se manifestera pas de manière galvaudée en tant qu’amour et que bienveillance, mais qui se servira d’organes adéquats tels que l’un d’eux, la banque d’échange, a été décrit par Proudhon.

 Lorsque nous désignons l’époque actuelle comme capitaliste, ce qui est ainsi exprimé, c’est que ce n’est plus l’esprit unifiant qui règne mais c’est l’idole matérielle qui domine, et c’est donc quelque chose qui, en vérité, n’est pas une chose, mais un néant qui est pris pour une chose.

Ce néant, qui vaut comme une chose, crée maintenant naturellement, par suite de cette valorisation, et parce que la valeur c’est de l’argent(*), une foule de réalités concrètes, destinées à la maison des riches et à leur position de domination, et qui ne proviennent pas du néant, mais du sol et du travail des pauvres. Car chaque fois que le travail veut s’approcher du sol, chaque fois qu’un produit veut passer d’un stade de travail à un autre, avant qu’il ne puisse entrer dans la consommation, et ce dans tout le processus de travail, le faux capital s’interpose et il ne prélève pas seulement le salaire correspondant à ses petits services, mais en plus un intérêt, pour la raison qu’il avait ainsi consenti à ne pas rester immobile mais à circuler.

Un autre néant qui vaut comme une chose et qui remplace l’esprit manquant de l’unité, c’est aussi, comme nous l’avons mentionné déjà souvent ici, l’État. Il intervient partout en faisant obstacle, en donnant des coups, en exerçant des succions et des pressions, entre les hommes et les hommes, ainsi qu’entre les hommes et le sol, là où la chose authentique qui existe réellement entre eux : l’attraction, la relation, le libre esprit, est affaiblie. Cela a aussi un rapport avec le fait que le capital inauthentique, qui a pris la place de l’intérêt mutuel authentique et de la confiance réciproque, ne pouvait pas exercer sa puissance de succion et de pillage, que la propriété foncière ne pouvait pas prélever son tribut sur le travail, s’ils n’avaient pas été soutenus par le pouvoir, par le pouvoir de l’État, de ses lois, de son administration et de son exécutif. Sauf qu’il ne faut pas oublier que tout cela : l’État, les lois, l’administration et l’exécutif, ne sont que des noms pour les hommes qui, parce qu’il leur manque des possibilités de vie, se tourmentent et se tyrannisent les uns les autres, des noms pour le pouvoir donc entre les hommes.

Nous voyons par conséquent à ce point, après l’explication correcte du capital qui a été fournie ici, que le terme de "capitaliste" n’est pas totalement exact puisqu’il désigne à proprement parler non pas le capital authentique mais le faux capital. Mais l’on ne peut guère éviter, lorsque l’on veut démêler pour les hommes leurs véritables rapports, de se servir tout d’abord des mots acclimatés, et c’est ce qui est arrivé ici.

Et donc, lorsque les travailleurs trouvent qu’ils n’ont pas de capital, ils ont raison, mais dans un sens complètement différent de celui qu’ils croient. Ce qu’ils n’ont pas, c’est le capital des capitaux, ce qui leur manque, c’est le capital unique qui soit une réalité, une réalité bien qu’il ne soit pas une chose : il leur manque l’esprit. Et comme cela arrive à tous ceux qui se sont désaccoutumés de cette possibilité et de cette condition de toute vie, on leur a en outre enlevé de dessous les pieds la condition matérielle de toute vie : le sol.

Par conséquent, le mot d’ordre du socialisme c’est : la terre et l’esprit.

Ceux qui sont saisis par l’esprit socialiste se tourneront en tout premier lieu vers le sol, en tant que la seule condition externe dont ils ont besoin pour la société.

Nous savons bien que, quand les hommes échangent mutuellement leurs produits dans leur économie mondiale, dans leur économie politique, le sol est lui aussi transformé, de ce fait, en quelque chose de mobile. Cela fait longtemps que le sol est devenu un objet de bourse, une valeur papier. Nous savons aussi que, si les hommes échangeaient un produit contre un produit de même valeur dans leur économie mondiale, dans leur économie politique, si donc, par l’association de leur consommation et par le crédit extraordinaire qui en résulterait indubitablement, de vastes groupements se mettaient en situation de transformer tout d’abord, à partir de matières premières, des produits industriels en quantité sans cesse croissante pour leurs propres besoins, en se passant ainsi du marché capitaliste, nous savons, dis-je, qu’ils pourraient acheter ensuite, au cours du temps, non seulement des produits de la terre mais aussi la terre elle-même dans une mesure considérable. Nous savons que ces puissantes coopératives de consommation et de production disposeraient finalement non seulement de leur propre crédit mutuel, mais aussi d’un capital financier considérable. Mais si les hommes voulaient en courir le risque, ils n’auraient fait que retarder la décision finale. Les propriétaires terriens ont un monopole sur tout ce qui pousse sur le sol et ce qui est extrait du sous-sol : sur les produits alimentaires de tout le peuple et les matières premières de l’industrie. L’État, et en relation avec lui, une partie de plus en plus considérable du capital financier, auquel, littéralement, on retirerait le sol et on ôterait la respiration s’il n’y avait plus de propriété terrienne, mais s’il y avait la mutualité en tant que capital socialiste, se tiendront, avant qu’il en soit ainsi, d’autant plus aux côtés des magnats de la terre que le commerce capitaliste et l’industrie capitaliste seront éliminés par les coopératives de production et de consommation. Le sol ne va pas aller de lui-même, sans problème, aux coopératives qui travaillent pour leur propre consommation, mais il va plutôt renchérir pour elles les prix de ses produits ou carrément leur en bloquer l’accès. Car le sol n’est fluide ou sous forme papier qu’en apparence, de même qu’inversement le capital n’est une grandeur réelle que fictivement ; quand le moment décisif arrivera, le sol deviendra ce qu’il est réellement : une partie de la nature physique qui est possédée et détenue injustement.

Les socialistes n’éviteront pas la lutte contre la propriété foncière. La lutte du socialisme est une lutte pour le sol ; la question sociale est une question agraire.

Nous pouvons voir maintenant quelle énorme erreur a été la théorie du prolétariat des marxistes. Si la révolution arrivait aujourd’hui, aucune classe de la population ne serait aussi ignorante de ce qu’il faut faire que nos prolétaires industriels. Naturellement, pour leur désir de libération — car ils aspirent trop à la libération et au repos pour savoir quelles sortes de nouvelles relations et conditions ils veulent instaurer — le quatrain suivant du vieux poème de Herwegh(*) est extrêmement séduisant : « Homme du travail, réveille-toi ! / Et connais ta force ! / Toutes les roues sont immobiles / Si ton bras puissant le veut ». Ces propos sont séduisants comme tout ce qui donne une expression générale aux faits et qui est donc logique. Que la grève générale produira nécessairement un désordre terrible, que les capitalistes capituleront forcément si les ouvriers peuvent l’endurer ne serait-ce que pendant une très brève période, tout cela est parfaitement vrai. Mais il y a un très grand "si", et les ouvriers ont à peine aujourd’hui une idée suffisamment claire des difficultés énormes que posera leur approvisionnement dans le cas d’une grève générale révolutionnaire. Néanmoins, une grève générale étendue et impétueuse, avec une violente force de propulsion, pourrait malgré tout donner indubitablement aux syndicats révolutionnaires un pouvoir décisif. Le lendemain de la révolution, les syndicats prendraient possession des usines et des ateliers dans les grandes villes et dans les villes industrielles, ils devraient continuer à fabriquer les mêmes produits pour le marché mondial du profit, ils se partageraient entre eux le profit de l’entrepreneur qui serait économisé — et ils s’étonneraient que le seul résultat soit une détérioration de leur situation, un arrêt de la production et une totale impossibilité.

Il est devenu complètement impossible de faire passer directement l’économie d’échange du capitalisme de profit à l’économie d’échange socialiste. Que cela ne puisse pas se faire d’un seul coup, c’est évident ; mais si on essayait de réaliser cela progressivement, le résultat en serait la décadence la plus terrible de la révolution, les luttes les plus sauvages entre les partis qui naîtraient rapidement, le chaos économique et le césarisme politique.

Nous sommes beaucoup trop éloignés de la justice et de la raison dans la fabrication et la distribution des produits. Toute personne qui consomme aujourd’hui dépend de l’économie mondiale tout entière parce que l’économie du profit s’est introduite entre lui et ses besoins. Les œufs que je mange viennent de Galicie, le beurre du Danemark, la viande d’Argentine, de même que le blé de mon pain d’Amérique, la laine de mon costume d’Australie, le coton de ma chemise d’Amérique, ainsi de suite, le cuir et les tannins qui lui sont nécessaires pour mes bottes, le bois des tables, des armoires et des chaises, etc., etc..

Les hommes de notre époque ont perdu leurs relations et ils sont devenus irresponsables. La relation est une force d’attraction qui rassemble les hommes entre eux et permet aux hommes de travailler ensemble pour subvenir à leurs besoins. Cette relation, sans laquelle nous ne sommes pas des êtres vivants, a été aliénée et réifiée. Le commerçant se fiche d’avec qui il commerce, le prolétaire se fiche de ce qu’il fabrique ou à quoi il travaille ; l’entreprise n’a pas l’objectif naturel de satisfaire des besoins ; mais l’objectif artificiel de gagner cette chose, de gagner, en quantités les plus grandes possibles, sans égards et le plus possible sans travail, c’est-à-dire, puisqu’il n’y a pas de sorcellerie et de miracle, par le travail des autres, des opprimés, cette chose grâce à laquelle ont peut satisfaire tous les besoins — l’argent.

L’argent a absorbé les relations et c’est pourquoi il est beaucoup plus qu’une chose. Le signe distinctif d’une chose à usage déterminé, qui a été extraite artificiellement de la nature, c’est qu’elle ne croît plus, qu’elle n’est pas en mesure d’attirer à elle des matières ou des énergies du monde environnant, mais qu’elle attend calmement sa consommation et qu’elle se détériore à plus ou mois long délai si elle n’est pas consommée. Quelque chose qui a de la croissance, un mouvement autonome, une autoproduction, est un organisme. Et donc, l’argent est un organisme artificiel ; il croît, il engendre des enfants, il se multiplie partout où il est, et il est immortel.

Fritz Mauthner(*) (Dictionnaire de philosophie) a montré que le mot "dieu" est originellement identique au mot "idole", et que tous les deux signifient (métal) "fondu"(**). Dieu est un produit fabriqué par les hommes qui acquiert la vie, qui attire à lui la vie des hommes et qui, finalement, devient plus puissant que toute l’humanité.

Le seul (métal) fondu, la seule idole, le seul dieu, que les hommes ont jamais créé réellement, c’est l’argent. L’argent est artificiel et vivant, l’argent engendre de l’argent, de l’argent et encore de l’argent, l’argent possède toutes les énergies du monde.

Mais qui ne voit pas, mais qui ne voit pas encore aujourd’hui que l’argent, que ce dieu, n’est rien d’autre que l’esprit qui a quitté l’homme et qui est devenu une chose vivante, une absurdité, qu’il est le sens de notre vie, mais un sens transformé en folie ? L’argent ne crée pas la richesse, l’argent est la richesse ; il est la richesse en soi ; il n’y a de riche que l’argent. L’argent tire ses forces et sa vie de quelque part ; il ne peut les tirer que de nous ; et autant nous avons fait de l’argent quelque chose de riche et de prolifique, autant nous nous sommes, nous tous, appauvris et exploités. Il s’agit littéralement et sans détours du fait que les femmes humaines ne peuvent plus devenir mères par centaines de milliers parce que l’argent abominable met bas des petits et que le dur métal suce comme un vampire la chaleur animale et le sang aux artères des hommes et des femmes. Nous sommes des mendiants, des sots et des fous, parce que l’argent est devenu un dieu, parce que l’argent est devenu anthropophage.

Le socialisme est un renversement ; le socialisme est un recommencement ; le socialisme est une reconnexion à la nature, une réinjection d’esprit, une reconquête de la relation.

Il n’y a pas d’autre voie au socialisme : il faut que nous apprenions et mettions en pratique ce pour quoi nous travaillons. Nous ne travaillons pas pour le dieu ou pour le diable auquel les hommes ont vendu leur âme, mais pour nos besoins. La restauration de la relation entre le travail et la consommation : c’est cela le socialisme. Le dieu est devenu maintenant si grand et tout-puissant qu’il ne peut plus être supprimé par un simple remaniement matériel, par une réforme de l’économie d’échange.

Les socialistes veulent se réunir à nouveau en communautés et, dans les communautés, on doit fabriquer ce dont les membres des communautés ont besoin.

Nous ne pouvons pas attendre l’humanité ; nous ne pouvons pas non plus attendre que le genre humain s’associe pour une économie commune, pour une économie d’échange juste, tant que nous n’avons pas trouvé et recréé l’idéal humanitaire en nous, les individus.

Tout commence avec l’individu ; et tout dépend de l’individu. En comparaison avec ce qui nous entoure et nous garrotte aujourd’hui, le socialisme est la tâche la plus gigantesque que les hommes se soient jamais fixée ; il ne peut pas être réalisé par des traitements externes comme la violence ou l’habileté.

Il y a beaucoup de choses auxquelles nous pouvons nous rattacher et qui dissimulent encore la vie sous les formes extérieures de l’esprit vivant. Les communautés villageoises avec des vestiges de la vieille propriété communautaire, avec les réminiscences des paysans et des ouvriers agricoles à propos de la propriété communale originelle qui est devenue propriété privée depuis des siècles ; les institutions de l’économie collective pour les travaux des champs et l’artisanat. Le sang du paysan murmure encore dans les artères de beaucoup de prolétaires urbains ; ils doivent apprendre à l’écouter attentivement. L’objectif, l’objectif encore très lointain, est bien sûr ce qui s’appelle aujourd’hui la grève générale : le refus de travailler pour les autres, pour les riches, pour les idoles et pour l’absurdité. La grève générale — mais naturellement une grève générale autre qu’une grève générale passive, les bras croisés, qui est proclamée aujourd’hui et qui, avec une bravade dont le succès momentané est très douteux et dont l’échec final est totalement indubitable, crie aux capitalistes : « Nous voulons voir qui tiendra le plus longtemps ! ». Une grève générale, oui, mais une grève générale active, et l’on pense ici à une autre activité que celle qui est quelquefois mise volontiers en relation avec la grève générale révolutionnaire et qui s’appelle en bon français du pillage. La grève générale active n’aura lieu et ne vaincra que lorsque les hommes qui travaillent se seront mis en situation de ne pas donner à d’autres la moindre miette de leur activité, de leur travail, mais au contraire de ne travailler que pour leurs besoins, leurs besoins réels. Il y a encore du chemin à faire — mais qui donc ignore que nous ne sommes pas à la fin ni au milieu du socialisme, mais au tout premier commencement ? Nous sommes précisément des ennemis mortels du marxisme de toutes nuances parce qu’il a empêché les hommes qui travaillent de commencer à mettre en œuvre le socialisme. La formule magique qui nous fera sortir du monde fossilisé de la voracité et de la misère ne s’appelle pas la grève mais — le travail.

L’agriculture, l’industrie et l’artisanat, le travail intellectuel et manuel, l’enseignement et l’apprentissage, doivent être unis à nouveau ; Kropotkine nous a dit, dans son livre Champs, usines et ateliers, quelque chose de précieux sur les méthodes destinées à aboutir à cette réalisation.

Nous ne devons pas du tout renoncer à l’espoir que nous avons dans le peuple, le peuple tout entier, dans tous nos peuples ; bien sûr, aujourd’hui, il n’y a pas de peuples ; ce sont l’argent et l’État qui se sont mis à la place du peuple, des hommes unis par l’esprit ; c’est ainsi qu’il ne pouvait rester de l’autre côté que des fragments humains dispersés.

Le peuple ne peut redevenir lui-même que si le peuple est en gestation chez les individus, chez ceux qui marchent en tête, chez les intellectuels, et si la forme préliminaire du peuple vit chez les hommes créatifs et qu’elle exige d’être réalisée avec leur cœur, leur tête et leurs mains.

 Le socialisme n’est pas, comme on l’a cru à tort, une science, même si toutes sortes de sciences lui sont nécessaires pour exister, comme pour éliminer la superstition et la fausse vie, et pour suivre le droit chemin. Cependant, le socialisme est sans doute un art. Un nouvel art qui veut créer avec du vivant.

Les hommes et les femmes de toutes les classes sont maintenant appelés à quitter le peuple afin de venir au peuple.

Car, la tâche est la suivante : ne pas désespérer du peuple, mais ne pas attendre non plus le peuple. Celui qui satisfait le peuple qu’il porte en lui, celui qui se joint à ses semblables pour l’amour de ce germe embryonnaire et de cette forme imaginaire pressante, afin de transformer en réalité ce qui peut être fait pour accomplir l’œuvre socialiste, celui-là doit s’éloigner du peuple afin de revenir au peuple.

Avec ceux qui recèlent en eux le dégoût le plus profond, l’impatience la plus forte et le désir d’agir pour façonner les choses, le socialisme devient une réalité qui change d’aspect en fonction du nombre de ceux qui se mettent ensemble pour sa cause.

C’est ainsi que nous voulons nous unir les uns avec les autres et que nous voulons chercher à établir des fermes socialistes, des villages socialistes, des communes socialistes.

La culture ne se fonde pas sur des formes particulières de la technique ou de la satisfaction des besoins, mais sur l’esprit de justice.

Celui qui veut faire quelque chose pour le socialisme doit se mettre à l’œuvre en s’appuyant sur le pressentiment d’une joie et d’une félicité devinées et pourtant inconnues. En premier lieu, nous devons tout réapprendre : la joie du travail, de la communauté, des égards mutuels, car nous avons tout oublié mais nous sentons encore tout cela en nous.

Ces installations dans lesquelles les socialistes se retirent autant que possible du marché capitaliste et qui n’exportent qu’autant de valeur qu’elles doivent en importer de l’extérieur, ne sont que de petits débuts et des essais. Elles doivent briller et illuminer le pays afin que les masses humaines dépourvues de peuple éprouvent non pas l’envie de biens de jouissance ou de moyens de pouvoir, mais l’envie de la nouvelle ancienne félicité de la satisfaction d’être soi-même, et du bonheur d’être au sein de la communauté.

 Le socialisme en tant que réalité ne peut qu’être appris : le socialisme est, comme toute vie, une tentative. Tout ce que nous tentons de mettre en forme aujourd’hui de manière poétique, par les mots et les descriptions : l’alternance dans le travail, le rôle du travail intellectuel, la forme des moyens d’échange les plus commodes et les plus sûrs, l’introduction du contrat à la place de la loi, la rénovation de l’éducation, tout cela deviendra réalité en étant réalisé et pas du tout en étant réglé selon un modèle.

Mais nous garderons un souvenir reconnaissant de ceux qui ont vécu par anticipation, dans la pensée et dans l’imagination, de ceux qui ont vu dans des formes organisées les communautés et les pays du socialisme. La réalité aura un autre aspect que celui de leurs façonnages individuels ; mais la réalité proviendra de leurs idées.

Souvenons-nous encore une fois de Proudhon et de toutes ses visions délimitées de façon précise, ne s’enfonçant jamais dans le nébuleux, qui provenaient du pays de la liberté et du contrat ; souvenons-nous de beaucoup de bonnes choses que Henry George, Michael Flürscheim, Silvio Gesell, Ernst Busch, Pierre Kropotkine, Élisée Reclus, et bien d’autres, ont vues et décrites.

Nous sommes les héritiers du passé, que nous le voulions ou non ; ayons en nous la volonté que les générations à venir soient nos héritières, que, avec tout ce que nous vivons et faisons, nous exercions une influence sur les générations à venir et sur les masses humaines qui nous entourent

C’est maintenant un socialisme complètement nouveau, un socialisme encore une fois nouveau ; nouveau pour notre époque, nouveau dans son expression, nouveau pour sa vision du passé, nouveau également pour nombre de ses dispositions d’esprit. Nous devons maintenant regarder autour de nous de manière nouvelle ce qui existe : nous devons considérer de manière nouvelle les classes sociales, les institutions et les traditions. Nous voyons maintenant de manière tout à fait différente les paysans, et nous savons qu’une tâche énorme nous a été laissée, qui consiste à leur parler, à vivre auprès d’eux et à ressusciter chez eux ce qui s’est sclérosé et couvert de poussière : la religion ; non pas la croyance en n’importe quelle puissance extérieure ou supérieure, mais la croyance en leur propre pouvoir et dans le perfectionnement de l’être humain individuel tout au long de sa vie. Combien le paysan, et son amour de la propriété du sol, ont toujours été craints ! Les paysans n’ont pas trop de terre, mais au contraire trop peu, et on ne doit pas leur en prendre, mais leur en donner. Ce qu’on doit bien sûr leur donner aussi en premier lieu, comme à tous les autres, c’est l’esprit de communauté et de collectivité ; mais il n’est pas aussi enseveli chez eux que chez les travailleurs des villes. Les colons socialistes ne doivent s’établir que dans des villages existants, et cela démontrera qu’ils peuvent être revivifiés et que l’esprit qui existait en eux au XV° et au XVI° siècles peut à nouveau s’éveiller aujourd’hui.

Il s’agit de parler aux hommes de ce nouveau socialisme avec de nouvelles langues. Nous avons fait ici une première tentative initiale ; nous apprendrons à le faire mieux, nous et d’autres ; nous voulons amener les coopératives, cette forme socialiste sans esprit, nous voulons amener les syndicats, cette bravoure sans but, au socialisme, aux grandes tentatives.

Que nous le voulions ou non, nous n’en resterons pas au discours ; nous irons plus loin. Nous ne croyons plus à la ligne qui sépare le présent du futur ; nous savons que : "L’Amérique est ici ou nulle part ailleurs !". Ce que nous ne faisons pas maintenant, à l’instant, nous ne le ferons pas du tout.

Nous pouvons fusionner nos coopératives d’achat et éliminer toutes sortes de parasites intermédiaires ; nous pouvons fonder un grand nombre d’artisanats et d’industries pour la fabrication de biens destinés à notre propre consommation. Nous pouvons aller beaucoup plus loin que ne sont allées les coopératives jusqu’à présent, car elles ne peuvent pas encore se débarrasser de l’idée de concurrence avec les entreprises dirigées de manière capitaliste. Elles sont bureaucratiques, elles sont centralistes ; et elles ne savent pas s’en sortir autrement que de devenir des employeurs et de conclure des accords avec leurs employés par l’intermédiaire des syndicats. Il ne leur vient pas à l’esprit que, avec une coopérative de consommation et de production, chacun travaille pour lui-même dans une véritable économie d’échange ; que ce qui est déterminant en elle, ce n’est pas la rentabilité, mais la productivité du travail ; que beaucoup de formes d’entreprise, par exemple la petite entreprise, sont parfaitement productives et bienvenues dans le socialisme, même si elles n’étaient pas rentables avec le capitalisme.

Nous pouvons fonder des installations qui, naturellement, n’échapperont pas du tout au capitalisme d’un seul coup. Mais nous savons maintenant que le socialisme est un chemin, un chemin pour sortir du capitalisme, et que tout chemin a un commencement. Le socialisme ne grandira pas à partir du capitalisme, il grandira en s’opposant au capitalisme, il se construira en le contrecarrant.

Les moyens pour acquérir de la terre et les premiers moyens d’exploitation pour ces installations, nous les obtiendrons par la fusion de nos coopératives de consommation, par les syndicats et les associations de travailleurs qui nous suivront, et par des personnes riches qui ou bien nous rejoindront complètement, ou bien nous donneront au moins des moyens. Je n’ai pas du tout peur d’attendre tout cela et d’exprimer cette attente. Le socialisme est l’affaire de tous ceux qui souffrent dans les terribles conditions qui sont autour de nous et en nous ; et de nombreuses personnes de toutes les classes vont endurer bientôt une souffrance bien plus grande que ce que l’on peut imaginer aujourd’hui. Quelqu’un ne peut rien faire de mieux avec son argent, en faveur de la protestation et de sa propre délivrance, les associations de travailleurs elles aussi ne peuvent faire mieux avec leur argent, que de le donner une fois pour toutes, et ainsi de libérer de la terre pour le commencement du socialisme. Une fois que la terre est libre, personne ne considère qu’elle a été achetée, et elle-même n’en montre aucun signe. Ne faites pas des façons, vous les travailleurs ; vous achetez bien des chaussures, des pantalons, des pommes de terre, des harengs ; ne serait-ce pas un beau commencement si vous, les hommes qui travaillez et qui souffrez, peu importe les rôles qui vous ont été attribués jusqu’à maintenant, vouliez réunir vos forces pour vous racheter de l’injustice et pour produire à partir de maintenant la majeure partie de ce dont vous avez besoin pour votre communauté, sur votre propre terre ?

N’oublions pas : si nous sommes dans le bon esprit, nous avons alors tout ce dont nous avons besoin pour la société, tout sauf une chose : la terre. La faim de terre doit passer sur vous, vous les hommes des grandes villes !

Si des installations socialistes, avec leur propre culture, sont disséminées, au milieu de la vulgarité de l’économie de profit, partout dans le pays, au nord, au sud, à l’est et à l’ouest, dans toutes les provinces, si celles dont la joie de vivre est ressentie d’une façon formidable, même si c’est d’une manière tranquille, sont vues de tous, alors l’envie deviendra de plus en plus grande, alors, je le crois, le peuple se mettra en mouvement, alors le peuple commencera à reconnaître, à savoir la chose suivante et à en être sûr : il ne manque qu’une chose extérieure pour vivre de manière socialiste, prospère, heureuse : la terre. Et alors les peuples libéreront la terre, et ils ne travailleront plus pour des idoles, mais pour les hommes. Et donc, il suffit que vous commenciez ! Commencez à toute petite échelle et avec une toute petite troupe !

L’État, c’est-à-dire les masses qui ne sont pas encore au courant, les classes des privilégiés et leurs représentants, les castes du gouvernement et de l’administration, mettront les obstacles les plus grands et les plus mesquins sur le chemin de ceux qui veulent commencer. Nous le savons.

La destruction de ces obstacles, si ce sont des obstacles réels, se fera lorsque nous nous en serons très rapprochés, que nous en serons si proches qu’il n’y aura plus le moindre espace entre eux et nous. À l’heure actuelle, ce sont seulement des obstacles de l’anticipation, de l’imagination, de la peur. Nous le voyons bien : on nous mettra, si le temps est arrivé, telle ou telle chose en travers de notre chemin — et, en attendant, on préfèrera ne rien faire du tout.

Laissons donc venir le temps ! Marchons, même peu nombreux, en tête, afin de devenir ceux qui sont nombreux.

Personne ne peut faire violence au peuple, sauf ce peuple lui-même.

Et de grandes parties du peuple se mettent du côté de l’injustice et de ce qui leur porte préjudice à eux-mêmes, à leur corps et à leur âme, parce que notre esprit n’est pas assez fort, pas assez luminescent.

Notre esprit doit s’enflammer, il doit briller, il doit séduire et attirer à lui.

La parole à elle seule ne peut jamais faire cela ; même la parole la plus puissante, la plus enflammée, la plus douce.

Seul l’exemple peut le faire.

Nous devons donner l’exemple de ceux qui marchent en tête.

L’exemple et l’esprit de sacrifice ! Dans le passé, aujourd’hui et demain, sacrifices sur sacrifices ont été, sont et seront faits à cette idée : toujours au nom de l’insurrection, toujours en raison de l’impossibilité de vivre ainsi.

Il s’agit maintenant de faire des sacrifices d’un autre type, des sacrifices non pas héroïques, mais tranquilles, discrets, pour donner un exemple de la façon correcte de vivre.

C’est alors que le petit nombre deviendra grand, et le grand nombre deviendra petit. Des centaines, des milliers, des centaines de milliers — c’est trop peu, c’est trop peu !

Et ils deviendront plus nombreux mais ils seront toujours encore trop peu nombreux.

Mais les obstacles seront cependant surmontés ; car qui construit avec l’esprit juste, détruit les obstacles les plus forts en construisant.

Et finalement, finalement, le socialisme, lui qui a si longtemps rougeoyé et flambé, il va en fin de compte resplendir. Et les hommes, les peuples, sauront avec une grande certitude : ils ont le socialisme et les moyens de le réaliser complètement en eux et entre eux, et il ne leur manque rien d’autre qu’une chose : la terre ! Et ils libèreront la terre ; en effet, personne ne fait plus obstacle au peuple puisque le peuple ne se fait plus obstacle à lui-même.

J’en appelle à ceux qui veulent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour créer ce socialisme. Seul le présent est réel, et ce que les hommes ne font pas maintenant, ne commencent pas à faire immédiatement, ils ne le feront plus de toute éternité. Il s’agit du peuple, il s’agit de la société, il s’agit de la communauté, il s’agit de la liberté et de la beauté, ainsi que de la joie de vivre. Nous avons besoin de gens qui lancent des appels dans le conflit ; nous avons besoin de tous ceux qui sont emplis de ce désir de création ; nous avons besoin d’hommes d’action. Nous lançons un appel en faveur du socialisme auprès des hommes d’action, de ceux qui veulent commencer, des débutants.

À celui qui n’a pas entendu cet appel, dans les heures au cours desquelles ces paroles, et le sentiment qu’elles contiennent, lui ont été adressées, nous allons maintenant lui dire ceci en guise d’adieu : de même que nous avons employé des mots habituels à la seule fin de pouvoir parler aux hommes, et de même que nous avons ensuite écarté pour nous exprimer ces mots provisoires, communément admis, car mal utilisés ou peu satisfaisants, de même il peut arriver la même chose à ce mot : socialisme. Peut-être, cet appel est aussi un début de chemin pour trouver un mot meilleur, qui doit être cherché plus profondément, qui montre l’avenir. Mais chacun doit déjà savoir maintenant ceci : notre socialisme n’a rien de commun avec un sentiment de bien-être où l’on fait du bruit en mangeant, ou bien avec le désir d’une idylle paisible à la mode pastorale et d’une vie ample qui ne serait consacrée qu’à l’économie, qu’au travail pour les besoins vitaux. Il a été ici beaucoup question de l’économie ; elle est le fondement de notre vie avec les autres et elle doit en être tellement le fondement qu’il ne sera plus nécessaire qu’il en soit autant question. Salut à vous, vous les errants, les sans repos, les voyageurs, les vagabonds et les flâneurs, vous qui n’avez pas à supporter de travailler et de vous insérer dans cette époque qui est la nôtre. Salut à vous, vous les artistes qui créez des formes en dehors du temps. Salut aussi à vous, vous les guerriers des anciens temps qui ne voulez pas que votre vie se ratatine auprès du poêle ! Pour ce qui est aujourd’hui, de par le monde, de la guerre, du fracas des épées et de la brutalité, il n’y a presque plus partout que le masque grimaçant qui recouvre la solitude et l’avidité ; maintien, fidélité et esprit chevaleresque, sont devenus d’une rareté prodigieuse. Salut à vous aussi, vous les bègues, les silencieux, qui cachez au plus profond de vous, là d’où aucun mot ne sort, l’intuition suivante : des grandeurs inconnues, des combats secrets, une angoisse intérieure, des joies et des douleurs débridées, seront à l’avenir le lot de l’humanité, aussi bien des individus que des peuples. Vous les créateurs d’images, les poètes, les musiciens, vous savez parler de cela et les voix de la violence, de la ferveur et de la douceur, qui doivent fleurir chez les nouveaux peuples, s’expriment déjà par vous. C’est disséminés dans tout notre désordre que vivent des êtres humains jeunes, des hommes solides, des vieillards expérimentés, des femmes gracieuses ; plus qu’ils ne le savent eux-mêmes, vivent ici et là des êtres humains qui sont des enfants : en eux tous, vit la croyance et la certitude de la grande joie et de la grande douleur, et cette dernière saisira à nouveau un jour les générations humaines pour les façonner et les faire avancer. Douleur, sainte douleur : viens, ô viens maintenant dans notre poitrine ! Là où tu n’es pas, il ne peut jamais y avoir de paix. Vous tous — ou bien êtes-vous donc si peu nombreux ? — vous tous chez qui le rêve rit et pleure, vous tous qui respirez l’action, vous tous qui ressentez l’allégresse profondément enfouie en vous, vous tous qui voudriez être des désespérés pour une raison quelconque, par folie ou par véritable détresse, et non pas pour la vétille de l’imbécillité et de l’abjection qui nous entourent aujourd’hui et qui s’appellent misère et détresse, vous tous qui êtes seuls aujourd’hui et qui portez en vous la forme, c’est-à-dire l’image et le rythme, de l’énergie créative concentrée, vous tous qui êtes capables de laisser sortir de votre coeur le commandement suivant : au nom de l’éternité, au nom de l’esprit, au nom de l’image qui veut devenir vraie et qui veut devenir une voie, l’humanité ne doit pas crever, et la fange épaisse et glauque qui s’appelle aujourd’hui parfois prolétariat, parfois bourgeoisie, parfois caste dominante, et qui partout, de haut en bas, n’est rien d’autre qu’un prolétariat dégoûtant, cette caricature humaine hideuse et repoussante de l’avidité, de la satiété et de l’avilissement, cette fange donc ne doit plus bouger et s’étirer, elle ne doit plus avoir le droit de nous salir et de nous étouffer : c’est à vous tous auxquels cet appel s’adresse.

Ceci ne constitue qu’un premier propos. Il y a encore beaucoup à dire. Ce devra être dit. Par moi et par d’autres auxquels cet appel s’adresse.

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