Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
L’individualisme - Notre position
Noir et Rouge N°26 - Février 1964
Article mis en ligne le 7 octobre 2018
dernière modification le 25 juin 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

"Plus je lis notre presse, et plus je crois rêver (...) Si je m’en prends à l’individualisme c ’est parce que, bien que peu d’importance numérique, il a réussi à influencer presque tout le mouvement. (...) Mon rêve est de susciter l’examen d’une grande série de problèmes, puis, en rassemblant les remarques critiques, les annotations, les solutions, etc. d’arriver pour le présenter comme programme d’un groupe d’anarchistes, qui laissent vivre en paix les autres, mais qui veulent marcher sur une route à eux".

(Camillo Berneri, 1930).

"Pour ce qui est de l’individualisme, c’est une bête qu’il vaut mieux ne pas nommer, parce qu’on donne à ce mot tant de significations diverses, qu’à chaque fois qu’on le prononce, il faudrait toujours ajouter un chapitre d’explications. Dans un certain sens, nous sommes tous individualistes, et même je dirai que nous sommes les vrais individualistes, et dans un sens l’individualisme est le bourgeoisisme poussé à l’extrême, et entre ces deux extrêmes, il y a toutes les graduations et tous les mélanges possibles".

(MALATESTA, par Fabbri, Buenos-Aires, 1945, page 286).

L’INDIVIDU et la SOCIÉTÉ

AVANT-PROPOS

La question est assez importante et délicate et il faut dès le début éviter les malentendus  : il faut qu’on comprenne pourquoi et dans quel but nous publions cette étude.

Nous essayons, dans Noir et Rouge, de préciser nos positions, surtout sur les problèmes qui nous semblent porteurs d’une certaine confusion. Ce souci de présenter une image cohérente de l’anarchisme-communisme d’aujourd’hui ne va pas, c’est évident, sans discussions, sans heurts, d’une part vis-à-vis des autres conceptions sociales et révolutionnaires, d’autre part vis-à-vis de certaines conceptions libertaires avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord.

"Toute tentative de réorganisation du mouvement libertaire implique au préalable une clarification doctrinale car seule une base théorique nettement définie peut permettre d’orienter et de coordonner une action collective de longue durée. Mais certaines confusions continuent de nous paralyser, et provoquent un incessant gaspillage de temps et de forces. Il ne peut être question d’y mettre fin du jour au lendemain du moins peut-on se proposer de les mettre en lumière"

(R.Fugler).

La conception de l’individu est un de ces problèmes, et il faut essayer d’aller le plus loin possible dans la discussion, en tâchant en même temps d’avoir le plus d’objectivité, de rigueur logique et d’éthique. Il ne s’agit donc que d’une des questions qui se posent à nous-mêmes, et non d’attaque personnelle contre tel ou tel individu, telle ou telle revue, tel ou tel groupe.

Je suis encore plus à l’aise pour l’affirmer car j’ai commencé il y a déjà quelque temps cette discussion, avec Emile Armand  : il était encore près d’Orléans, dans sa petite maison de banlieue, où j’ai eu le plaisir de faire sa connaissance  ; c’était agréable de voir un camarade (et de son âge !) à l’esprit aussi vif, l’intelligence aussi riche. Au bout d’une demi-heure, on en était déjà à discuter de l’individu, de l’anarchisme-communisme  ; de Kropotkine , Maria Korn (qu’il avait connue personnellement). Et la discussion ne nous empêcha pas de nous rencontrer de nouveau, de nous écrire, amicalement.

L’exposé des divers courants de l’A.I. pourra paraître rapide, les citations arbitraires. Les références indiquées à la suite permettent de se reporter aux sources. Cette démarche dénote la volonté d’accepter les concept ions des autres, fait apparaître aussi la nécessité des discussions et des critiques. C est ce que nous avons déjà fait et allons faire maintenant.

Si la question "individu-société" est très délicate — car il faut exclure toute simplification, toute schématisation ou opposition absolue — elle est aussi très ancienne. Il nous semble que depuis que l’homme existe, ses rapports avec les autres hommes ont toujours présenté des problèmes. Nous sommes loin de penser que nous arriverons à les résoudre en quelques pages, et que notre conclusion et notre attitude soient les seules logiques et conformes à la réalité.

Pour éviter de rester dans des considérations trop générales  : "l’essence de l’homme", "l’avenir de l’humanité", "l’individu (ou la société) de l’antiquité à nos jours", etc. considérations qui servent le plus souvent à parler pour ne rien dire, sinon "noyer le poisson" — nous préférons ne pas faire une étude trop schématique, mais nous contenter de quelques points intéressants, dans le style à "bâtons rompus" pour essayer d’envisager les différents aspects du problème qui nous intéresse.

L’ATTITUDE INDIVIDUALISTE  :

Nous nous arrêterons très peu à la classification "classique" de l’anarchisme en trois tendances  : anarcho-syndicalisme, anarchisme-individualiste, anarchisme-communisme. Si cette classification garde encore une certaine valeur (et nous continuons à appeler nos Cahiers "anarchistes-communistes"), elle n’a rien de statique ni d’absolu. Chacune de ces conceptions se matérialise dans une réalité donnée, à un moment donné, et doit toujours être vue d’une manière critique et dynamique. Ainsi, nous-mêmes en cherchant à suivre l’exemple et la pensée d’un Bakounine, d’un Kropotkine, d’un Malatesta, nous ne serions pas anarchistes si nous ne prenions pas ces exemples d’une manière critique, et non comme dogmes, en. essayant de les prolonger, de les adapter à notre temps (ce que les ennemis de l’anarchisme n’ont jamais compris, considérant cette attitude comme un chaos). Il y a d’ailleurs plus de 25 ans que Voline et S. Faure ont essayé de faire la synthèse de ces trois tendances...

Il nous semble qu’en dehors des différences de principes, l’attitude individualiste est la plus courante dans nos mouvements. On peut citer pas mal de faits. Je me limiterai seulement à quelques-uns  : pourquoi nos congrès nationaux et internationaux sont-ils le plus souvent sans lendemain, ou, s’il y a quelque chose qui fonctionne, est-ce grâce à quelques individus dévoués ? Pourquoi ne sommes nous pas en mesure de faire une édition collective, même internationale, tandis qu’il existe de nombreuses éditions individualistes ? Pourquoi les mouvements anarchistes sont-ils périodiquement déchirés par des conflits qui, au fond, ne sont que des conflits individuels ? etc.

À notre décharge, on peut dire que les mêmes phénomènes se reproduisent dans tous les milieux, des plus démocratiques aux plus autoritaires. Mais chez nous, où le principe de fédéralisme empêche (du moins théoriquement) tout centralisme, où les ambitions personnelles n’ont aucun rôle (vu le manque de chef, la révocabilité, etc.) ils devraient être moins forts, moins gênants...

Des explications plus "en profondeur" peuvent également se présenter  : la revalorisation des vertus bourgeoises (centrées avant tout sur la personne, la famille la patrie) qui ont envahi une large couche du prolétariat y compris les nouveaux partis, les gouvernements dits prolétariens)  ; l’étatisation de plus en plus marquée sur le plan économique, politique, idéologique (déjà analysé par Ernestan) tout cela amène en contrepartie à la nécessité de la défense de l’individu ; prend place ici aussi le problème de la technique, de la technocratie, de l’automatisation, qui suppriment de plus en plus l’initiative, la création, la participation humaine.

Tous ces facteurs objectifs sont sûrement valables, mais ils ne doivent pas nous empêcher de chercher les erreurs de nos propres attitudes, et en particulier de l’attitude individualiste.

Il n’est d’ailleurs pas difficile de se comprendre avec les anarchistes-individualistes ouverts, sincères et convaincus  : on sait au moins d’avance les points que nous avons en commun et ceux sur lesquels nous ne sommes pas d’accord  ; ceux qui sont plus désespérants sont deux qui ne se nomment pas individualistes et, au contraire, parlent d’organisation, de socialisme, d’anarchisme-communisme, et qui ont des conceptions pleines de confusion et d’incohérence. J’ai assisté aux "Sociétés Savantes" à une Conférence libertaire sur ... l’organisation... où l’on a parlé contre les chemins de fer parce qu’ils ont des horaires fixes, ce qui est, semble-t-il, en contradiction avec la liberté individuelle ! Et l’on voit tous les jours, des éditions, des revues, des livres consacrés à toutes sortes d’individus plus ou moins anarchistes, alors qu’on ne peut rééditer en français Bakounine ou Kropotkine, qu’on ne trouve aucun livre de Malatesta ou de Berneri, pas une page sur la révolution ukrainienne, Makhno, sur la révolution espagnole, sur l’Internationale.

Je pense que l’attitude individualiste (même en dehors de la doctrine anarchiste-individualiste) a pénétré dans la conception libertaire, en a chassé l’attitude collectiviste qui était celle de ses premiers militants (Proudhon, Bakounine, de la 1ère Internationale aux syndicalistes révolutionnaires), et a dominé cette conception.

Il est temps qu’on essaie de circonscrire cette attitude individualiste, de la préciser — si l’on veut que le mouvement se redresse, qu’il prenne son caractère social dynamique, révolutionnaire. Nous espérons que notre étude aidera dans ce sens.

QU’EST-CE QUE L’INDIVIDU ? ET LA SOCIÉTÉ ?

Avant de discuter de l’individu et de la société, il est logique de préciser ces notions de base. Il me semble que la confusion commence ici même  : nous ne voyons pas ces deux phénomènes sous le même angle.

Nous tous nous répétons ici des notions déjà exprimées qui ont tous les défauts de notions acquises  : ni complétées, ni vérifiées, ni approfondies par des notions plus récentes. La plupart d’entre elles  : démocratie, marxisme, anarchisme, ont été formulées à la fin du siècle dernier et les théories plus récentes sont soit des répétitions, soit même des pas en arrière (le fascisme).

Qu’est-ce que l’individu ?

Pourquoi certains viennent-ils à l’anarchisme, et d’autres non ? Pourquoi les uns y restent-ils et d’autres passent-ils comme des météores ? Que cherchent-ils chez nous, et qu’y trouvent-ils ? Qu’est-ce qui se cache derrière l’anonymat de l’individu ?

A. Hamon, il y a plus d’un demi-siècle, a essayé d’étudier "La psychologie de l’anarchiste-socialiste" (Stock, 2ème édition, 1895). D’après le questionnaire adressé aux anarchistes, il a trouvé quelques traits communs pour son "anarchiste type"  : sentiment de justice, passion pour la liberté, la révolte, etc.

A. Hamon, si je ne me trompe, est mort juste avant la deuxième guerre mondiale. Il s’intéressait toujours aux libertaires (et il avait patronné une thèse de droit sur les idées anti-gouvernementales de Proudhon vers 1940). Il serait intéressant de savoir si les événements objectifs qui se sont déroulés pendant ce demi-siècle ont eu une répercussion sur le comportement subjectif de son "libertaire type" et s’il a étudié ce problème.

Et la société ?

Pendant longtemps notre connaissance des expériences sociales s’est basée presque uniquement sur des données soit juridiques, soit militaires  ; l’origine de la société, l’origine de l’autorité étaient formulées, à priori, en partant de considérations philosophiques, économiques, etc. actuelles, en faisant des conclusions "par comparaison". Il me semble que ces questions aussi doivent être reprises à la lumière de connaissances géographiques, historiques plus récentes, à l’aide de compréhensions linguistiques, ethnologiques, psychologiques plus approfondies des peuples restés encore à un stade différent (qu’on ne doit plus appeler "inférieur").

En tout cas, le collectif n’est pas l’addition des individus qui le composent. C’est différent. En multipliant les "vertus" et les "faiblesses" de chaque membre d’une société, celle-ci se modifie profondément  ; c’est un changement en même temps quantitatif et qualitatif. Les individus que nous connaissons bien, pris isolément, ne sont plus les mêmes pris ensemble  ; leur réaction, leur conduite est différente. Et non seulement ; il existe une réaction collective, mais aussi un passé collectif, des habitudes et des traditions collectives, une psychologie collective dans laquelle ressortent des souvenirs lointains. A côté de l’instinct de liberté, existe, le besoin d’obéissance, à côté de l’entr’aide et de la solidarité ; le sentiment de priorité, de puissance  ; le besoin d’autonomie et en même temps la soumission.

On a toujours cru que les sentiments de révolte, de liberté, de solidarité prédominent dans le peuple, dans la collectivité. L’expérience historique n’a pas toujours confirmé cette croyance. Sans faire l’apologie du "populisme", de la "spontanéité" ou de "l’instinct", il ne faut pas non plus jeter des pierres à ce même peuple, nous enfermer dans un mépris prétentieux et stérile  : au cours des siècles, quand, pour combien de temps, et comment, les instincts positifs (selon nous) ont-ils pu se manifester, se réaliser, s’affermir ? Il est même étonnant, après une longue nuit d’esclavage, de voir des forces jeunes se dresser contre la nuit.

Dans des réunions avec des camarades, il arrive que certains s’exclament  : "Les travailleurs, tous des agneaux bien dociles... abrutis... embourgeoisés... pas de perspectives révolutionnaires...".

C’est un réflexe humain bien sûr, qui est commun à bien des militants non individualistes, mais je profite de cette occasion pour sortir délibérément du sujet. Cette attitude qui consiste à accuser les travailleurs, la masse est très dangereuse, elle est répandue, depuis quelques mois j’ai trouvé l’adjectif "imbécile" pour qualifier la masse, aussi bien dans la presse anarchiste française qu’italienne et espagnole, aussi bien en Europe que dans les deux Amériques. Cette attitude exacerbée peut nous conduire au FASCISME, ce mépris donne prise à toutes les déviations, il se fonde sur une vision fausse de la réalité sociale. 1) Nous sommes dans la masse, si elle est imbécile, nous le sommes aussi. 2) La masse n’est pas "coupable".

La plupart des camarades, s’ils acceptent les qualités de la masse (courage, dignité, etc.) et s’y fondent, et reconnaissent ses défauts (lâcheté, indignité, etc.) refusent d’endosser les défauts de celle-ci. ("Je suis conscient, les autres n’ont qu’à faire comme moi"). Je défie un quelconque de ces "individualistes" (c’est-à-dire celui qui se considère en dehors et au-dessus des autres) d’affirmer qu’il n’a aucun défaut. Car ou c’est un saint qui n’a ni pensée, ni désir de viol, de vol, ou de meurtre, et alors oui, il n’a rien de commun avec la masse (ni avec moi par la même occasion) ou c’est un être comme les autres, capables de s’énerver, de frapper, et alors... Alors pourquoi l’inconscience existe-t-elle toujours ?

Au 20ème siècle en Europe, le pourcentage de gens cultivés, parfaitement conscients de leurs réactions n’a jamais été aussi grand... pourtant deux guerres mondiales ont eu lieu, déclenchées ici en Europe  ! Le pays de Goethe et du romantisme, de Kant et de la morale, du moralisme même, a liquidé les Juifs, les Tziganes à la chambre à gaz, et s’il s’est arrêté ce n’est pas par un beau réflexe moral ou individuel, c’est par la défaite, la loi du plus fort, de ceux qui disaient incarner la Civilisation, l’Humanité (comme les vaincus). Et les Juifs, les Tziganes, sortis des camps allemands ont atterri dans les camps russes, américains, anglais.

Qui est coupable ? La masse ? Mais il y avait "l’élite", les académiciens,. les hommes de lettre et de sciences, ceux qui avaient lu Homère comme ceux qui lisaient s les romans policiers.

Alors si vous croyez à l’individu, vous ne pouvez penser que deux choses (ou vous ne pensez rien, c’est plus facile)...  :

- ou bien nous sommes coupables de la guerre et du racisme, le socialisme est à jamais impossible, ces événements montrent que l’être humain est mauvais par instinct et par nature,

- ou nous n’avons pas compris la psychologie, les réactions des êtres humains. Il faut continuer à militer pour l’anarchisme, mais de manière intelligente.

Nous arrivons donc à cette remarque  : "la masse n’est pas coupable, elle subit des influences que nous connaissons mal ou pas du tout, et qu’il nous faut étudier".

Comme c’est à prévoir, les totalitaires communistes, fascistes et "démocrates" ont bien avancé cette étude, mais pour eux.

Par exemple "Mein Kampf" de Hitler, "Le viol des foules" de Tchacotine, sont des livres qui permettent de démocratiser les dictatures, on facilite le travail des flics par l’abrutissement mental de chaque citoyen. Un exemple  :

"Autant que je puisse m’en rendre compte, le principal instrument du général pour se maintenir au pouvoir, à part son énorme prestige personnel, est qu’il a pris en main le monopole de la radio et de la télévision. Ses opposants, y compris le parti communiste, sont libres d’imprimer et de parler. Mais ils sont coupés de l’écoute de la masse par le monopole gouvernemental de la radiodiffusion"

(Walter Lippmann, New-York Herald-Paris, 22/11/63).

Un autre exemple  :

"L’habitant, chez lui, est au centre du conflit. Parmi les actions diverses des troupes sans cesse en mouvement, il est l’élément le plus stable. Bon gré mal gré les deux camps sont amenés à le faire participer au combat  ; sous une certaine forme, il est devenu un combattant. Il est donc essentiel de le préparer au rôle qu’il aura à jouer et de le mettre en état de le remplir à nos côtés avec efficacité"

(Trinquier, "La guerre Moderne", éditions La Table Ronde, page 50).

Il faut donc essayer de comprendre, d’étudier le mécanisme de cette "psychologie collective" et même de la psychologie individuelle.

Dans ce sens, il est intéressant de signaler l’article de la revue anarchiste "Reconstruir" (Buenos-Aires, mai-juin 1961)  : "La personnalité autoritaire", qui est lui-même une traduction du livre "Politique du Pouvoir", édité par l’America Jewish Commitee  :

"Une fois que nous comprendrons, par exemple, comment l’épreuve de la guerre, peut dans certains cas avoir renforcé des traits de la personnalité, prédisposé à la haine de groupe, le remède éducationnel surgit logiquement. Pareillement, exposer les stratagèmes et les pièges de l’arsenal de l’agitateur peut aider à immuniser contre lui ses possibles victimes (...).

Renforcé par une meilleure connaissance des dynamiques individuelles, nous sommes maintenant intéressés à obtenir une compréhension supérieure des dynamismes de groupe. Car nous reconnaissons que l’individu in vacuo (dans le vide) n’est qu’un mécanisme  ; que dans la présente série d’études, bien que de nature psychologique, il est nécessaire d’expliquer le comportement individuel en termes d’antécédents sociaux et leurs concomitants. La seconde étape de notre recherche envisage, aussi les problèmes de pression de groupe et les déterminants sociologiques des rôles dans des situations sociales données. Nous cherchons les réponses à des questions telles que  : pourquoi un individu procède-t-il de manière "tolérante" dans une situation et d’une manière "fanatique" dans une autre ? Jusqu’à quel point certaines formes de conflits intergroupe, qui apparaissent en superficie, peuvent-ils se baser sur d’autres facteurs en employant comme contenu des différences ethniques ?

Ce travail n’est pas facile  : le pouvoir, l’Etat est directement intéressé au "conditionnement" de la foule, au "dressage" de l’homme et veut en garder le monopole ! Déjà, un professeur de filmologie à la Sorbonne — Cohen-Seat a vu ses travaux pratiquement saisis par la Défense nationale, il s’agit d’études sur l’autosuggestion, à partir de films anodins, mais préparés à l’avance. (Le Monde, 25/3/62).

En tout cas, l’exaltation littéraire, si fréquents dans certains milieux libertaires, sur "l’Homme"... est tout simplement du romantisme dépassé  : elle est aussi une autosuggestion, pour éviter de voir la vie telle qu’elle est. Il est, ainsi, très fréquent de lire et d’entendre  :

"Tu es fort ...parce que tu es seul.
Tu es différent.. de la masse moutonnière.
Tu es libre... parce que tu n’as pas de maître.
Tu es fier, car tu n’es pas valet.
Tu es un penseur illuminé.
Tu es le propriétaire de ton travail... donc tu n’es pas un exploité".

On n’a même pas envie de réfuter de pareilles affirmations, tant elles sont en dehors de la réalité... On pourrait allonger à l’infini la prose "individualiste", "philosophique", "humanitaire", "pseudo-sociologigue", "esprit libre", "l’homme libre", etc.

Cette sorte de littérature donne beaucoup de satisfaction personnelle à ses auteurs, mais elle fausse complètement l’idée de l’anarchisme vraiment humain et social. Pour nous, cette littérature fait à l’anarchisme plus de mal que de bien.

ORGANISATION  :

Nous refusons d’enfermer la discussion "individu et société" dans la vieille solution "individu et organisation" et d’imaginer que cette question sera résolue, que toutes les individualités sont d’un côté, dans l’organisation, et toutes les autres de l’autre en dehors de l’organisation. L’organisation est faite par les individus et pour les individus  ; si leur attitude n’est pas consciente et logique, l’organisation camouflera et étouffera les injustices et les faiblesses, ne sera qu’une façade.

De plus, sauf quelques rares exceptions, tous les camarades pratiquent l’organisation, donc acceptent son principe. Les difficultés commencent quand on veut aller plus loin  : quel type d’organisation, comment l’envisager, comment elle doit fonctionner, comment empêcher réellement la bureaucratie et le dirigisme  ; les "dirigeants en place" font effectivement le travail, tandis qu’on n’est pas sûr que ceux qui les remplaceront en feront autant  ; quand ceux qui sont en place organisent eux-mêmes leur réélection, quand ils se prennent (consciemment ou inconsciemment) pour les gardiens, les symboles du mouvement  ; comment résoudre la question de l’unanimité, de majorité-minorité, et surtout la place et les moyens d’action de ces minorités  ; comment empêcher l’autonomie de dégénérer en une espèce de chauvinisme local  ; comment réaliser la planification économique, nécessaire, réellement de bas en haut, par la gestion des entreprises et de la terre par les ouvriers et les paysans...

Toutes ces questions et tant d’autres n’ont pas qu’un intérêt théorique, mais aussi un intérêt pratique quotidien.

Nous voulons seulement ici souligner la nécessité de voir les rapports entre l’individu et la société sous d’autre forme (et non seulement l’organisation). Nous voulons ainsi éviter d’être obligés de polariser le problème et d’être enfermé dans un dilemme où "la solution est connue... depuis des siècles" où l’organisation est considérée comme la solution de tous les problèmes.

Je ne comprends pas pourquoi les anarchistes individualistes reconnaissent qu’il existe des individus libertaires et des individus autoritaires, mais ne veulent pas accepter qu’il existe aussi des organisations libertaires et des organisations autoritaires, des sociétés libertaires et des sociétés autoritaires.

Ils prétendent aussi qu’ils s’opposent à l’organisation mais ne s’opposent pas à l’association. Nous pouvons à la rigueur accepter qu’il y ait une différence entre ces deux mots et essayer de voir dans l’un le symbole du centralisme et dans l’autre celui de l’autonomie, du fédéralisme. Mais pourquoi continuent-ils alors de s’appeler anarchistes-individualistes, et pourquoi pas plutôt anarchistes-associationnistes ?

Il a d’ailleurs existé en Russie en 1917-18 un groupe qui s’appelait anarchistes-associationnistes et l’anarchiste russe Lev Tcherni a écrit un livre "Anarchisme-associationniste" (j’ignore s’il a été traduit).

Il me semble qu’il ne faut pas confondre une société avec la société en général. Si nous, tous, nous sommes contre cette société, la société basée sur l’exploitation, l’oppression, l’aliénation, etc. (nous sommes ici tous d’accord), nous ne pouvons pas être contre la société libertaire, la société où il ne devra pas y avoir d’exploitation, d’oppression, d’aliénation. Si nous sommes plus ou moins obligés de subir cette société (on ne peut y échapper même en se déclarant "homme libre"), pourquoi ne pas envisager une autre société dans laquelle l’individu ne subira pas mais où il devra trouver son épanouissement.

"L’anarchie... est la doctrine qui tend à instaurer un milieu social dans lequel l’individu sera débarrassé de toute contrainte inutile et jouira d’un maximum de bien-être".

(Les Anarchistes et l’activité syndicale vers 1953).

En cela, nous sommes tous d’accord. Et en même temps certains, avec les anarchistes-communistes, mettent en évidence la nécessité de la société, comme condition de l’épanouissement de l’individu et comme moyen d’arriver au but de l’anarchisme (dans lequel l’individu reste au centre des préoccupations).

N’y a-t-il pas alors une contradiction entre ces deux postulats, ces deux thèses qui, au moins en apparence, sont opposées, s’excluent mutuellement  : l’individu et la société ? N’y a-t-il pas une analogie avec une autre contradiction  : pour arriver à la société sans classe et sans Etat, il faut subir la dictature (du prolétariat !), l’appareil d’un Etat. Ainsi pour en arriver à la libération de l’homme et à son épanouissement, faut-il subir l’organisation (avec tous ses inconvénients) comme moyen et même en partie comme condition nécessaire pour la société libertaire. S’il existe une contradiction liberté-dictature, il y a aussi une contradiction société-individu.

Mais pour nous, ni dans la société actuelle, ni dans la société future, l’individu ne peut être considéré d’une manière abstraite  : dans la société actuelle, cela signifie une évasion, un "sauve-qui-peut", une illusion  ; dans la vision future, il faut également éviter l’abstraction. Quelle est cette vision ? "Et leur règle n’était que cette clause  : fais ce que voudras". Rabelais, cette devise de l’Abbaye de Thélème ne peut être la nôtre, elle ne peut pas correspondre en tant que société "idyllique" à notre vision. Si Rabelais est considéré comme "précurseur de l’anarchisme" et souvent cité dans la presse anarchiste-individualiste, pour nous c’est un égarement de l’esprit  [1].

La société, la force sociale, l’organisation sociale ne doit pas être un "pis-aller", une étape. Mais c’est précisément pour éviter la dictature, l’oppression, pour pouvoir organiser la lutte aujourd’hui, éventuellement la victoire, et après la victoire une société dont l’homme ne sera pas exclus, où il pourra se développer et s’épanouir, que nous envisageons une société libertaire basée sur l’autogestion, l’autonomie, l’initiative, la fédération de bas en haut, la société la plus égalitaire possible.

L’INDIVIDU - ARTISAN DE LA RÉVOLUTION  :

Le rôle de la "masse" et le rôle de l’individu dans la Révolution ont fait couler beaucoup d’encre. C’était une des discussions "favorites" en Russie au 19ème siècle, ainsi que dans toute l’Europe révolutionnaire  : mais au-delà des déclarations littéraires et pathétiques…il y avait la réalité objective, il y avait aussi l’attitude pratique. Et il faut pas mal démystifier ce dernier point.

Le fait essentiel a été pendant toute cette période (et peut-être même aujourd’hui) le sentiment d’un profond divorce entre une minorité qui se considère consciente et révolutionnaire, et une immense masse qu’on considère inerte et immobile. Le problème essentiel a été  : comment faire communiquer ces deux parties, comment faire participer la masse, sans laquelle (ici tout le monde est d’accord) la minorité est impuissante.

Pour Bakounine, la solution a changé aux différentes étapes de sa propre évolution révolutionnaire. Étudiant à Moscou (1835-1840) devant le "silence lourd, épais de la réalité russe" surtout après l’écrasement des Décembristes en 1825), sa révolte est purement philosophique  ; étudiant à Berlin (1840-1842), il découvre la révolte de la gauche hégélienne, mais surtout l’existence de révolutionnaires allemands, dont la jeunesse, parmi les intellectuels, et il retrouve son "amour de toute la vie"  : la Révolution. Il cherche ses compagnons partout en Europe, les retrouvant dans l’émigration polonaise de 1847, chez les partisans en armes de 1848, puis en Bohème, en Allemagne. Il croit de nouveau les retrouver dans les révoltés slaves, derrière les barricades de Prague, puis celles de Dresde.

C’est en émigration et ensuite en prison qu’il découvre la force révolutionnaire des paysans russes. Et dès sa sortie 1863) il parle de Pougatchev, de Pestel.

Il est peut-être le premier (et sûrement le plus sincère) des révolutionnaires qui entrevoient dans la masse paysanne, la masse ouvrière et les miséreux, "l’instinct de révolte", la puissance de destruction, la force d’autonomie et d’autogestion. Mais reste toujours la question  : comment déclencher cette force ? Il pense trouver la solution parmi les intellectuels révolutionnaires, puis chez les révolutionnaires professionnels, dans l’Alliance des révolutionnaires. Après le coup de Netchaïev, il refuse de suivre son exemple – le révolutionnaire ne doit pas être un meurtrier, un dictateur, mais il continue de penser "qu’avec trois cent révolutionnaires sincères, on peut révolutionner toute l’Europe".

C’est la 1ère Internationale qui lui montre la force du prolétariat organisé - c’est la solution enfin trouvée. La Commune de Paris endeuille cette perspective. Profondément éprouvé, Bakounine se retire en Italie. Mais il garde jusqu’au bout tout son espoir dans les forces prolétariennes et paysannes, forces décentralisées, autonomes, fédéralistes, libres, créatrices.

Marx et ses successeurs ont suivi un chemin différent. Il part de la gauche hégélienne, la révolte philosophique  ; dans les années 1847-1861 (à peu près les années de prison de Bakounine) Marx est en avance sur Bakounine pour le rôle de la classe ouvrière  ; la solution de Marx est toute différente de celle de Bakounine  : la prise du pouvoir, la dictature du prolétariat, lui semblent la meilleure forme pour entraîner la masse. L’Internationale, ou plutôt le Conseil Général de Londres, est l’instrument rêvé pour prendre en mains la direction, non seulement de la Révolution, mais aussi du Prolétariat.

La Commune de Paris l’oblige, à mettre en doute le rôle de l’appareil d’Etat, d’envisager la force de la masse révolutionnaire. Une fois l’Internationale échappée de ses mains (la plupart des fédérations se solidarisent avec la fédération jurassienne), il préfère la saborder (La Haye, en 1873, et transfert aux USA) que de leur laisser l’autonomie.

Après sa mort les partis social-démocrates ont trouvé leur "solution"  : le parlementarisme – 51 % d’électeurs devant apporter le socialisme (et c’est pour eux toujours en vigueur).

La découverte de Lénine se situe sur deux plans  : le rôle prépondérant des révolutionnaires professionnels (il reprend ici certaines idées que Bakounine avait essayées et abandonnées), et la tactique du coup d’Etat. Avec ces deux tactiques, il a réussi à prendre le pouvoir en Russie.

Mais chez les marxistes léninistes, ainsi que chez certains marxistes non léninistes, nous semble-t-il, la masse ne joue qu’un rôle passif, elle subit, soit les discours parlementaires, soit la dictature des révolutionnaires ex-prolétaires (érigés en cadres du Parti et en dictature du prolétariat). Ils ont toujours la peur, sinon la méfiance, du peuple, ne comprennent jamais la masse, ignorent sa vie. Tout le reste, la phrase de Staline (qu’il a prise à Maxime Gorki)  : "l’homme, c’est ce qui est le plus précieux", — c’est de la mystification.

C’est pourquoi le terme "culte de la personne" me semble impropre, il serait plus juste de dire le culte du chef, du Führer, du petit-père-des-peuples, et le culte de la terreur, de la violence aveugle et bête, du mensonge et du sadisme. Staline n’avait aucun culte pour la personne qu’il massacrait  ; et ceux qui faisaient leur autocritique et donnaient raison au parti non plus.

Comment trouver, nous, à notre époque, la solution utile ? Il me semble que l’exemple le plus valable est celui des réalisations de l’Espagne libertaire.

COLLECTIVISME ET AUTORITARISME

Les partisans des régimes autoritaires, et encore plus du socialisme autoritaire, sont d’ailleurs en contradiction avec eux-mêmes sur le problème du collectivisme.

Le collectivisme, pour nous, signifie donner l’initiative (dans la gestion, dans la production, dans la vie sociale, etc.) aux collectivités locales, à leurs associations collectives locales, régionales, nationales, etc. sans imposer une volonté, un pouvoir ou une décision d’en haut.

Dans ce sens, le collectivisme ne pourra être que fédéralisme et libertaire (ce qui a conduit Bakounine à se déclarer tel) Un collectivisme centraliste (comme un centralisme démocratique) n’est qu’un jeu de mots. Il est obligé de se cacher derrière le mythe d’une "volonté du peuple", du "suffrage universel", "majorité", "parlementarisme", etc. c’est-à-dire chercher à justifier son pouvoir par un "contrat social", par une représentation, une expression du peuple  ; ce mythe a été dévoilé depuis longtemps.

L’autre solution, c’est la théorie d’une avant-garde du peuple, elle-même identifiée au Parti qui, dans cette vision messianique et idéaliste, ne pourra obligatoirement qu’exprimer ce que le peuple veut. Cette vision a tout de suite été combattue par Bakounine et les premiers socialistes collectivistes et anti-autoritaires. En plus, la réalité soviétique a suffisamment illustré la théorie  : la société soviétique n’est pas une société sans classe et sans exploitation.

Le régime autoritaire repose sur le principe de l’autorité (c’est une lapalissade !), soit d’une minorité (parti, etc.), soit d’une pseudo-majorité (les élections des pays autoritaires donnent toujours entre 95 et 99 % de voix)  ; à partir de cette base "légale" commence la pyramide hiérarchique qui finit toujours dans les mains d’un homme. Dans toute cette construction règne la discipline, l’obéissance à l’étage supérieur ; où est le collectivisme dans tout cela ? Sur ce point, on peut dire qu’il y a là un culte de la "personnalité" ! Et
il est utilisé en tant que culte du chef et de la hiérarchie, dans tous les régimes autoritaires.

MORALE INDIVIDUELLE

"J’ai une morale personnelle, je m’insurge contre la Morale".

Cette phrase contient quelque chose de vrai  ; une morale officielle, unique, imposée, n’existe pas. Malgré toute la pénalité, tout le système de répression, policé, prison, supplices, etc. la morale officielle n’est appliquée que superficiellement, hypocritement, jamais volontairement et librement, même quand, a priori, on ne peut être contre telle ou telle attitude. Le christianisme lutte depuis 20 siècles pour imposer sa morale (qui, dans l’abstrait, n’est pas fausse  ; "aimez-vous les uns les autres ; les riches ne peuvent entrer dans le royaume de Dieu" etc.) - sens grand résultat. Le communisme bolchevique lutte toujours contre les "héritages" des régimes précédents… bien que la plupart de ses sujets n’aient pratiquement pas connu le régime tsariste.

La morale est avant tout et presque exclusivement une option personnelle. Si l’individu n’a pas sa propre éthique, aucun règlement ne peut l’empêcher de faire des actes même s’ils sont punis sévèrement. La morale, donc, comme la pensée, comme la création artistique, n’est qu’un acte individuel.

Mais un individu seul n’a pas besoin de morale. Robinson Crusoë, quand il était seul sur son île, n’avait pas besoin de se préoccuper de ce qui est bon ou mauvais, Les lois biologiques, l’instinct animal suffisaient. Lorsqu’il a cessé d’être seul, son comportement a toujours été biologique (manger, se défendre, etc.) mais il est devenu aussi éthique  : comment traiter son chien, comment établir ses rapports avec son compagnon. La morale, tout en étant individuelle, est provoquée et conditionnée par les contacts avec les autres êtres humains. Tout comme la création artistique, comme la pensée, c’est une fonction pour communiquer avec les autres, pour exprimer ce qu’on sent, ce qu’on veut, ce qu’on pense.

INDIVIDUALISTE, DONC RÉVOLUTIONNAIRE

Le camarade René Fugler, de l’Union des Groupes Anarchistes-Communistes, a publié dans le Monde Libertaire de novembre 1958 dans le cycle de "Formes et Tendances de l’Anarchie" (nous regrettons que ce cycle n’ait pas été publié en brochure) un article sur  : "Individualiste, donc révolutionnaire". Il nous semble que cet article mérite d’être reproduit ici au moins en partie  :

Une opposition insoutenable

Ainsi la vieille habitude qui pousse les libertaires à opposer ou à "équilibrer" sans cesse les mêmes "tendances", à se recommander soit du socialisme libertaire, soit de l’individualisme, et au meilleur cas à tenter de subtils dosages, tient-elle plus du jeu de société que de la réflexion. Une telle opposition n’est fondée sur rien car le socialisme libertaire n’est en dernière analyse qu’une technique issue d’une philosophie individualiste. Individualiste, l’anarchisme l’est par ses fondements mêmes, puisqu’il se développe entièrement à partir de l’affirmation que la liberté est le mouvement le plus intime de existence humaine, et que toute liberté n’est que leurre tant qu’elle n’est pas personnellement vécue. Mais, individualiste dans ses principes, l’anarchisme est inéluctablement socialiste dans ses applications pratiques.

En reprenant dans mon dernier article des analyses qui relèvent aujourd’hui du lieu commun mais auxquelles contraint la persistance dans nos milieux de l’opposition fallacieuse entre individu et société, j’ai mis l’accent sur la nécessité de considérer l’individu non pas comme une unité isolée et abstraite mais comme une réalité vivante, c’est-à-dire comme un nœud de relations mouvantes avec la nature et 1a collectivité. Dire avec Bakounine que ma liberté, au lieu de trouver en celle d’autrui sa limite, y trouve au contraire son extension, c’est reconnaître que, de toute façon, je participe à l’histoire d’une collectivité et que mon histoire individuelle en est étroitement tributaire. Se "retirer" de la société n’est jamais qu’une illusion, et l’indépendance présumée qu’on trouverait "en marge" se solderait bien au contraire par une considérable diminution de nos possibilités de développement et d’expression.

Il ne peut donc s’agir de lutter contre. la société en général, mais bien de transformer une société donnée, d’œuvrer dans une histoire où nous sommes forcément engagés pour y développer dans la mesure du possible les tendances libératrices et créatrices qui s’y manifestent. En refusant cette tâche, l’anarchisme refuserait son projet même et perdrait toute raison d’être. Le socialisme libertaire, qui se propose de créer un milieu humain où l’individu puisse donner sa pleine mesure est une méthode d’action inhérente à toute philosophie libertaire qui envisage l’homme dans son contexte réel.

L’individu souverain

Se limiter au socialisme libertaire, c’est limiter l’homme à sa dimension sociale et n’avoir en vue que son existence collective. La perspective de l’anarchisme est infiniment plus ambitieuse. Sans compter qu’une telle réduction au social est une mutilation qui conduit toujours à faire de la société une réalité supérieure et écrasante qui ne reconnaît plus que les préoccupations et les activités qui servent ses intérêts les plus matériels et les plus immédiats. D’où une nouvelle oppression qui ne tarderait pas à prendre la forme classique de l’Etat.

Mais la société ne peut être un but en soi, elle n’est jamais que le moyen de produire le milieu où chaque homme doit pouvoir trouver les bases indispensables à son épanouissement. Tel est aussi le rôle de la morale qui n’est qu’une technique de vie en commun et des rapports avec autrui.

Il faut ici tenir compte de la leçon de Stirner que l’anarchisme révolutionnaire ne peut en aucun cas récuser. Loin de condamner la société au nom du système D individuel, comme on feint souvent de le croire même parmi ses "disciples", Stirner poursuit une lucide recherche sur la source dernière de toutes les valeurs, qui réside en l’existence individuelle, dans son mouvement ininterrompu de création et de destruction de toute chose et de soi-même. Il réduit ainsi la société à sa fonction véritable, qui est d’être un moyen au service de chacun et qui, loin de pouvoir conférer valeur ou discrédit à la liberté individuelle, tire d’elle sa valeur et sa justification.

René FUGLER

CONCLUSION

Si nous luttons contre la société actuelle, c’est parce que nous sommes contre ses injustices, ses pouvoirs, son étatisme, son exploitation, etc. parce que nous voulons la transformer en une société égalitaire, humaine, société de la liberté et de la justice, société du socialisme (et communisme) libertaire. Les libertaires ne sont donc pas antisociaux, contre la société en général, mais pour une société donnée, contre une société donnée.

Une des origines du mouvement libertaire a été la lutte contre l’individualisme (l’égoïsme) capitaliste, le principe d’une société où seulement les loups se portaient bien, le principe de la libre initiative, de la liberté d’action (liberté d’exploiter et d’opprimer) de la bourgeoisie victorieuse après la Révolution Française. Contre cette réalité économique "anarchique", les premiers socialistes libertaires ont affirmé que la vie économique peut être gérée collectivement, que les intérêts du peuple, de la collectivité, doivent être au-dessus des intérêts de quelques "entrepreneurs" capitalistes et colonialistes. C’est pourquoi Proudhon et Bakounine se nommaient des "collectivistes".

Mais en même temps les libertaires ont décelé le danger, d’une part de la tendance du capitalisme à former des trusts, par solidarité entre eux pour mieux sauvegarder leurs propres intérêts, et, d’autre part de la tendance de la société capitaliste (et socialiste aussi) à l’étatisation. Ces connaissances, et leur propre souci pour l’individu, ont conduit les libertaires de tout bord à refuser de limiter l’homme à sa dimension sociale, d’avoir uniquement en vue son existence collective.

NOIR ET ROUGE

Notes :

[1La communauté de l’Abbaye de Thélème est une communauté d’oisifs — il leur faut des paysans pour les nourrir, des artisans pour les habiller, des valets pour les vêtir.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53