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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’individualisme - Les anarchistes-communistes
Noir et Rouge N°26 - Février 1964
Article mis en ligne le 7 octobre 2018
dernière modification le 26 juin 2018

par ArchivesAutonomies
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Nous donnons ici les conceptions de Michel Bakounine et d’Errico Malatesta sur l’individualisme. A titre indicatif (sans pouvoir les publier, faute de place), indiquons encore  :

- Pierre Kropotkine  : "L’anarchisme-communisme mène-t-il à la limitation de l’individu  ?" (en bulgare et en français),

- Jean Grave  : "l’individu et la société" (éd. Stock, 1897, 307 pages)  ; "En société anarchiste, comment se conduira l’individu  ?".

- Emma Goldman  : "The Place of the individuel in society" (en anglais),

- Bakounine  : "Society and the Individuel" (dans "Bakunin de Maximoff, pages 157-164, en anglais),

MICHEL BAKOUNINE

Nous donnons ici de longs extraits de trois conférences faites aux ouvriers de Val de Saint-Imier en 1871 (traduit de l’italien, "Liberté et Révolution", œuvres choisies de Bakounine, par Carlo Doglio).

* * *

La liberté des individus n’est pas un fait individuel  : c’est un fait, un produit collectif. Aucun homme ne peut être libre en dehors de la société humaine et sans son concours. Les individualistes, les faux-frères qui ont combattu dans tous les congrès de travailleurs, ont prétendu, d’accord avec les moralistes et les économistes bourgeois, que l’homme peut être libre, peut être homme, en dehors de la société  : parce que la société fut fondée par un libre contrat d’hommes antérieurement libres.

Cette théorie, proclamée par J.J.Rousseau — l’écrivain le plus pernicieux du siècle dernier, le sophiste qui a inspiré toutes les révolutions bourgeoises — cette théorie dénote une ignorance complète de la nature et de histoire. Ce n’est pas dans le passé, ni même dans le présent que nous devons chercher la liberté des masses, mais dans l’avenir, — dans un proche avenir  : c’est ce lendemain que nous devons créer nous-mêmes, avec la puissance de notre pensée, de notre volonté, de nos bras. Derrière nous il n’y a jamais eu un libre contrat, mais seulement la brutalité, la stupidité, l’iniquité et la violence, — et aujourd’hui encore, vous le savez trop bien, ce soi-disant libre contrat s’identifie avec le contrat de la faim, l’esclavage pour les masses, avec l’exploitation par les minorités qui nous dévorent et nous oppriment.

Également fausse est la théorie du libre contrat du point de vue "naturel". L’homme n’a pas créé la société volontairement ; il y naît involontairement. Il est par excellence un animal social. Il ne peut devenir un homme, c’est-à-dire un animal pensant, parlant, capable d’aimer et de vouloir qu’en société. Imaginez qu’un homme, doté par la nature des facultés les plus géniales, soit jeté, dès ses plus jeunes années, dans un désert. S’il ne périt pas misérablement, ce qui est le plus probable, il ne deviendra qu’une brute, un singe privé de parole et de pensée —parce que la pensée est inséparable de la parole  : nul ne peut penser sans langage. Quand, complètement isolé, vous vous trouvez seul avec vous-mêmes, pour penser vous devez faire usage de la parole ; vous pouvez très bien vous faire des images représentatives des choses, mais dès que vous voulez penser vous devez vous servir des mots, parce que seulement les mots déterminent la pensée et donnent aux représentations fugitives, aux instincts, le caractère de la pensée ; ces deux formes du même acte du cerveau humain naissent ensemble. Donc pas de pensée sans parole. Mais qu’est-ce que la parole ? La communication, la conversation de l’individu humain avec d’autres individus. L’homme animal se transforme en être humain, c’ est-à-dire pensant, par cette conversation et dans cette conversation. Son individualité humaine, ses liberté sont donc le produit de la collectivité.

L’homme s’émancipe de la pression tyrannique qu’exerce la nature extérieure sur chacun par le travail collectif  ; parce que le travail individuel, impuissant et stérile, ne pourrait jamais vaincre la nature.

Le travail productif, celui qui a créé toutes les richesses et toute notre civilisation, a toujours été un travail social et collectif ; seulement jusqu’à présent il fut exploité par des individus aux dépens des masses travailleuses. De même l’éducation et l’instruction qui développèrent l’homme (cette éducation et cette instruction dont sont si fiers les messieurs bourgeois et qu’ils déversent avec tant de parcimonie sur les masses populaires) sont également le produit de la société toute entière. Le travail — je dirai plus — la pensée instinctive du peuple les créent, mais, jusqu’ici, au profit exclusif des bourgeois. C’est donc encore l’exploitation d’un travail collectif accompli par des individus qui n’ont aucun droit à en monopoliser le produit.

Tout ce qui est humain dans l’homme, et plus que tout la liberté, est le produit d’un travail social, collectif. Être libre dans l’isolement absolu est une absurdité inventée par les théologiens et les métaphysiciens, qui ont remplacé la société des hommes par leur fantôme, par Dieu. Chaque homme, disent-ils, se sont libre en présence de Dieu, c’est-à-dire en présence du vide absolu, du néant ; voici donc la liberté du néant ou mieux le néant de la liberté, l’esclavage. Dieu, la fiction de Dieu, a été, historiquement, la cause morale, ou plutôt immorale, de tous les asservissements.

Et nous qui ne voulons ni chimère ni néant, mais la vivante réalité humaine, nous affirmons que l’homme ne peut se sentir et se savoir libre — et par conséquent ne peut réaliser sa liberté — qu’au milieu des hommes. Pour être libre j’ai besoin de me voir entourer — et reconnu comme tel — par des hommes libres. Je ne suis libre que lorsque ma personnalité, reflétée comme par autant de miroirs dans les consciences également libres de tous les hommes qui m’entourent, me revient renforcée par la reconnaissance des autres. La. liberté de tous — loin d’être une limite pour la mienne, comme le prétendent les individualistes — en est au contraire la confirmation, la réalisation et l’extension infinie. Vouloir la liberté et la dignité humaine de tous les hommes, voir et sentir ma liberté confirmée, sanctionnée, infiniment élargie par l’assentiment de tous, voilà le bonheur, le paradis humain sur terre (p.161).

Depuis 1830, les principes bourgeois ont eu pleine liberté de se manifester dans la littérature, dans la politique et dans l’économie sociale. On peut les résumer en un seul mot  : individualisme.

J’entends par individualisme cette tendance qui — considérée toute la société, la masse des individus, les indifférents, les rivaux, les concurrents, les ennemis naturels en un mot, avec lesquels chacun est obligé de vivre mais qui lui font obstacle — pousse l’individu à conquérir et stabiliser son bien être, sa prospérité, son bonheur, contre tout le monde, au détriment et sur le dos de tous les autres (page 195)

Voyons la politique. Comment s’exprime le principe  ? Les masses, disent-ils, ont besoin d’être conduites et gouvernées ; elles sont incapables de se passer de gouvernement, incapables de se gouverner seules. Qui les gouvernera  ? Il n’existe plus de privilèges de classe. Tous ont le droit de monter aux plus hautes positions et fonctions sociales. Mais pour y arriver il faut être intelligent et habile  ; il faut être fort et heureux  ; il faut voir, et pouvoir, prévaloir sur tous les rivaux. Voilà encore une course à qui arrivera premier, un "sauve-qui-peut" général dans lequel chacun cherche à arriver premier. Les individus habiles et forts gouverneront et tondront les masses.

Considérons enfin ce même principe appliqué à la question économique qui, au fond, est la principale et, pourrait-on dire, l’unique question. Les économistes bourgeois nous disent être partisans d’une liberté illimitée des individus et que la concurrence est justement la condition de cette liberté. Mais quelle est cette liberté ? Et d’abord une question fondamentale ; est-ce le travail séparé, isolé, qui a produit et continue de produire toutes les merveilleuses richesses dont notre siècle tire la gloire ? Nous savons bien que non. Le travail isolé des individus serait à peine capable de nourrir et vêtir un petit peuple de sauvages ; une grande nation ne devient riche et ne peut subsister qu’avec le travail collectif, solidairement organisé. Puisque le travail pour la production des richesses est collectif, il semblerait logique que le soit aussi la jouissance de ces richesses. Et bien, voici ce que ne veut pas, ce que repousse absolument l’économie bourgeoise. Elle veut que cette jouissance soit isolée et réservée à quelques individus. Mais de quels individus ? De tous ? oh, non. Elle veut la jouissance pour les forts, les intelligents, les habiles, les heureux. Ah oui, surtout des heureux. Puisque dans son organisation sociale, conformément à cette loi de l’hérédité qui en est le principal fondement, elle vous montre une minorité d’individus plus ou moins riches et heureux, et une majorité d’êtres humains déshérités, malheureux. Après la société bourgeoise dira à tous ceux-ci : luttez, disputez vous la récompense, le bien être, la richesse, le pouvoir politique. Quelle égalité y a-t-il dans cette lutte fratricide ? Aucune, absolument aucune. Les exploiteurs, unis, en petit nombre, sont ferrés de pied en cap, forts de leur instruction et de leurs richesses héréditaires, alors qu’un million d’hommes du peuple se présentent quasi nus, seuls avec l’ignorance et la misère également héréditaires. Quel est le résultat fatal de cette concurrence soi-disant libre ? Le peuple succombe, la bourgeoisie triomphe et le prolétariat enchaîné est forcé de travailler pour le bourgeois, son éternel vainqueur.

Karl Marx, illustre chef du communisme allemand, dans sa magnifique œuvre sur le Capital, observe justement que si le contrat stipulé librement entre les vendeurs d’argent et les vendeurs de leur propre travail (c’est-à-dire entre patrons et ouvriers) sous forme de salaires à des conditions déterminées de travail, eût été "à vie" au lieu d’être "à terme" il aurait constitué une vraie et propre forme d’esclavage. Stipulé "à terme" et laissant à l’ouvrier la faculté de s’éloigner de son patron, il constitue au contraire une espèce de servitude volontaire et temporaire. Temporaire et volontaire seulement du point de vue juridique mais certes pas de celui de la possibilité économique. L’ouvrier, il est vrai, a toujours le droit d’abandonner son patron : mais en a-t-il les moyens ? Et, s’il le fait, est-ce pour commencer une existence libre où il serait son propre patron ? Non, il se vendra à un autre patron ; il y sera fatalement poussé par cette même faim qui l’avait déjà vendu au précédent. Par conséquent sa liberté, la liberté de l’ouvrier tellement vantée par les économistes, les juristes et les républicains bourgeois, n’est autre qu’une liberté théorique, sans aucune possibilité de réalisation : une liberté entièrement fictive, un mensonge. La vérité est que toute la vie de l’ouvrier ne montre qu’une désolante série de servitudes à terme — juridiquement volontaire mais économiquement forcée — une succession de servitudes momentanément interrompue par une liberté accompagnée de faim par conséquent un véritable esclavage.

Cet esclavage se manifeste dans la pratique quotidienne de toutes les façons possibles. A part les conditions déjà vexatoires du contrat, qui font de l’ouvrier un subordonné, un serf obéissant et passif, et du donneur de travail un patron presque absolu, on sait qu’il n’existe pas d’établissement industriel où le patron — poussé d’un côté par l’instinct de lucre toujours insatisfait et par le désir de faire peser sa puissance de l’autre, profitant de la dépendance économique de l’ouvrier — ne transgressera ces conditions à son propre profit, et au détriment de l’ouvrier  : ou exigeant de lui des heures, des demi-heures ou des quarts heure de travail qui ne sont pas comprises dans le contrat ; en diminuant le salaire sous différents prétextes ; en infligea aux ouvriers de nombreux arbitraires ; ou enfin les traitant durement, de façon arrogante et vulgaire. Mais alors, dira-t-on, l’ouvrier doit le quitter. Facile à dire, mais pas autant à faire. Parfois l’ouvrier a reçu des avances, il a sa femme ou ses enfants malades, ou bien le travail est mal payé dans sa catégorie. D’autres patrons paieront encore moins que le sien et, quittant celui-ci il n’est pas toujours sûr d’en trouver un autre : et, comme nous l’avons dit, rester sans travail signifie pour lui mourir. Du reste tous les patrons se valent et se ressemblent. Ils sont presque tous vexatoires, injustes et durs.

Calomnie ? Non tout cela est dans la nature des choses et dans la nécessité logique des rapports existant entre les patrons et leurs ouvriers.

Vous voulez que les hommes n’oppriment pas d’autres hommes ? Faites qu’ils n’aient jamais les moyens de le faire. Vous voulez qu’ils respectent la liberté, le droit, l’humanité de leurs semblables ? Faites qu’ils soient obligés de les respecter  : obligés non par la volonté ni l’action restrictive des autres hommes, ni par la répression de l’État et des lois – nécessairement représentée et appliquée par les hommes, ce qui les rendrait esclaves à leur tour – mais par l’organisation même de l’ambiance sociale  : organisation constituée de façon que, tout en laissant à chacun une complète liberté, elle ne permette à personne de s’élever au-dessus des autres ni de les dominer si ce n’est par son influence naturelle, les qualités intellectuelles ou morales qu’il possède, sans que jamais cette influence puisse s’imposer comme un droit ni se baser sur une quelconque institution politique.

Toutes les institutions politique — y compris les plus démocratiques basées sur la plus large application du suffrage universel — même quand, comme elles le font souvent, elles commencent par mettre au pouvoir les personnes les plus dignes, les plus libérales, les plus dévouées pour le bien commun et les plus capables de le servir, finissent toujours parce qu’elles ont justement comme but nécessaire celui de transformer l’influence naturelle — et donc parfaitement légitime — de ces hommes en un droit, par provoquer une double corruption, un double mal. Malgré tout elles ont l’effet immédiat et direct de transformer des hommes vraiment libres en citadins soi-disant libres, qui par une étrange illusion et par infatuation continuent de se considérer comme les égaux de tout le monde et, en réalité, sont désormais obligés d’obéir aux représentants de la loi, autres hommes. Et même si ces hommes étaient vraiment leurs égaux du point de vue économique et social, cela n’empêche pas que du point de vue politique ils soient des chefs auxquels — sous le prétexte du bien public et en vertu de la soi-disant volonté du peuple exprimée pas même à l’unanimité mais à la majorité — tous les citoyens doivent l’obéissance passive, naturellement dans les limites fixées par la loi  : limites qui, comme nous l’enseigne l’expérience quotidienne, s’accordent toujours assez bien avec le droit de celui qui commande, et se restreint extraordinairement pour le citoyen qui voudrait user du droit de désobéissance légale. (page 198)

Bakounine

ERRICO MALATESTA

Malatesta écrivait en 1897 "l’individualisme dans l’anarchisme", dont voici des extraits.

* * *

Il y en a qui se disent individualistes parce qu’ils comprennent que l’individu a droit à son développement complet, physique, moral et intellectuel et qu’il doit trouver dans la société une aide, et non un obstacle pour atteindre le maximum de bonheur possible. Mais dans ce sens, nous sommes tous individualistes et il ne s’agirait que d’un mot de plus.

Mais souvent il y a réellement une différence entre ceux qui professent et ceux qui répudient l’individualisme, et il faut déterminer cette différence.

Si on examine tout ce qu’on dit et ce qui a été dit par les anarchistes individualistes, nous voyons la coexistence de deux idées fondamentales, contradictoires entre elles, que beaucoup n’affirment pas explicitement, mais qui, sous une forme ou une autre, se retrouvent toujours, et souvent aussi dans les idées de beaucoup d’anarchistes qui ne se disent pas généralement individualistes.

La première de ces idées consiste à considérer la société comme un agrégat d’individus autonomes, complets en eux-mêmes et capables de se suffire à eux-mêmes, qui n’ont pas de raison d’être ensemble s’ils ne trouvent pas en cela un bénéfice personnel qui pourraient se séparer quand ils trouveraient que les avantages que la société leur offre ne compensent pas lés sacrifices de liberté individuelle qu’elle exige… Aujourd’hui, disent-ils, quelques individus se sont emparés de toutes les richesses naturelles et produites, et les autres se trouvent obligés à subir par la force les règles imposées par la société ou par ceux qui ont le pouvoir dans la société, Mais si la terre, si les moyens de travail étaient libres pour tous, et si la force organisée d’une classe n’obligeait pas le peuple à l’esclavage, personne n’aurait de raison de rester en société quand son intérêt le conseillerait différemment. Et comme, une fois satisfaits ses besoins matériels, la nécessité suprême de l’homme est la liberté, toute forme qui exigerait un sacrifice quelconque, même minime, de la volonté individuelle, doit être refusée. Fais ce que tu veux, pris dans le sens le plus strict et le plus absolu de la phrase, c’est le principe suprême, la règle unique de la conduite.

Mais d’autre part, si on admet l’individu autonome et sa liberté absolue, illimitée, on en déduit que, dès que les intérêts se trouvent en antagonisme et que les volontés divergent, la lutte surgit, et dans la lutte les uns sont vainqueurs et les autres vaincus, et par conséquent on en revient à l’oppression et à l’exploitation à laquelle, on veut porter remède. Aussi manquait-t-il aux anarchistes individualistes… un moyen pour pouvoir, plus ou moins logiquement, concilier le bien permanent de tous, le principe de la liberté absolue  : celui de l’harmonie par la loi naturelle. Fais ce que tu veux, mais il est certain — disent-ils — que spontanément, naturellement, tu ne voudras pas faire ce qui ne peut que porter préjudice au droit égal de tous à faire ce qu’ils veulent. Et tout ira bien ; tout marchera naturellement… et il n’y aura besoin ni d’aide ni de règles ni de pactes ; car, si chacun fait ce qu’il veut, chacun trouvera qu’il a fait, sans le savoir ni le vouloir, personnellement, précisément ce que voulaient les autres....

L’État et la propriété individuelle sont, aujourd’hui, certainement, la cause des plus graves antagonismes sociaux ; mais ces institutions ne peuvent avoir été produites par une miraculeuse suspension des lois de la nature, et il faut qu’elles soient l’effet d’antagonisme préexistants. Une fois détruits, ils se reproduiraient, si les hommes ne se préoccupaient pas de solutionner de marnière différente les conflits qui les ont produits déjà une fois. Et les conflits d’intérêts et de passions existent et existeront toujours, car, même si on pouvait éliminer ceux qui existent, jusqu’au point d’obtenir l’accord automatique entre les hommes, il s’en présenterait d’autres à chaque nouvelle idée qui naîtrait dans un cerveau humain.

Il ne faut pas se contenter de vaines paroles, quand on dit que la liberté de quelqu’un ne rencontre pas de limite, mais en complément, dans la liberté des autres, on exprime de façon affirmative un idéal sublime, le plus parfait qu’on puisse signaler dans l’évolution sociale ; mais si par cela on entend affirmer un fait positif, actuel, on confond simplement la réalité objective avec les conceptions idéales de notre cerveau (...) On pourra faire que chaque espèce d’aliment puisse être mise à disposition de tous, que chacun trouve où se placer, etc., mais il faut pourvoir à cela. Dire que naturellement, sans pactes, on produira soi-même la production qu’on a désiré et que les habitations seront faites comme chacun le voudra, cela veut dire se préparer des désillusions terribles, cela veut dire dans la pratique, renoncer à faire et par conséquent à se mettre en position d’avoir à subir ce que feront les autres…

La même chose se passe pour le travail en général. On dit que tous travailleront, parce que le travail est un exercice hygiénique et un besoin organique pour développer les facultés personnelles ; et c’est vrai. Mais ce qui n’est pas vrai c’est que ce besoin d’exercice correspondra exactement au besoin de produits qu’ont les hommes, et s’adaptera spontanément aux conditions imposées par l’instrument de production. Si chacun était convaincu de ce qu’en faisant ce qui lui plaît le plus, il fait tout ce qu’il doit pour que tout marche bien également, à la vérité beaucoup de travaux nécessaires ne seraient pas faits, car ils ne plaisent à personne, et beaucoup d’autres ne pourraient être faits, parce que pour les faire il faut qu’un certain nombre d’hommes se mettent d’accord et respectent les accords pris. Il est vrai que la terre peut alimenter en abondance ses habitants, et que le travail peut s’organiser de façon à ce qu’il soit un plaisir, ou, dans le pire des cas, un léger effort que tous feront volontiers  ; mais il faut l’organiser. Croire que, si chacun travaille au hasard, quand bien lui semble, comme il lui semble, sans tenir compte de ce que font les autres et sans coordonner et subordonner l’activité propre à la collectivité, on doit trouver ensuite que, à la fin de l’année, on a produit autant de blé et autant de machines, autant de chaussures et autant d’artichauts qu’il en faut pour satisfaire les désirs de tous ... c’est tout comme s’en remettre à Dieu  !

En conclusion, l’homme a besoin de vivre en société et pour y vivre il doit se mettre d’accord avec les autres hommes et coopérer avec eux. Ou cette coopération est obtenue volontairement, par pactes libres, et elle sera au profit de tous, ou elle sera obtenue par la force par l’imposition de quelques uns et elle sera exploitée au profit particulier de ceux qui l’auront imposée.

Malatesta

Ugo Fedeli, dans son livre "Giovanni Gavilli" (édité par le groupe "Albatros" de Florence en 1959) rapporte la discussion entre Gavilli et Malatesta en 1913 précisément sur l’individualisme. Étant obligés de limiter le nombre de nos pages, nous ne faisons que le signaler.

Le même Ugo Fedeli dans son travail sur "Malatesta" (Naples, 1951) cite plusieurs exemples d’attitudes de Malatesta à ce sujet  :

"… Malatesta disait  : "Ce qui m’offense, Ce n’est pas que ce camarade amoraliste n’admette pas la morale, mais le fait qu’en réalité il admet et prêche la morale des oppresseurs, le fait qu’il veuille priver les opprimés du seul moyen d’émancipation qu’ils ont, en essayant de leur inculquer le mépris de la solidarité et de l’association…" Et il faisait observer : "C’est tout comme dire que ce sont les volés qui ont inventé et ont sanctifié le droit des voleurs à les voler ! Il me semble plus raisonnable, en revanche, de croire que ce sont les vainqueurs qui, après avoir soumis par la force les vaincus, ont réussi ensuite par l’astuce et en profitant des espoirs et des craintes d’outre-tombe, des haines de race, de l’ignorance des phénomènes naturels, etc., pour leur faire accepter la morale du respect et de la soumission aux maîtres…"

"Pour montrer combien il était intransigeant sur ce sujet, je me souviens qu’ayant publié dans "Umanità Nova", de Rome (en 1922) "par excès de tolérance", l’article d’un autre individualiste, toujours dans le même sens (au-delà du bien et du mal, mépris de la foule humaine, écrasement des faibles, etc.), il le faisait suivre d’une note où il disait que si cet écrit avait été "vraiment l’expression de la pensée et des sentiments de l’auteur, et non une attitude littéraire de goût douteux, son anarchisme n’aurait rien de commun avec le nôtre ; s’il est anarchiste, nous ne le sommes pas, et vice-versa"…"

La conclusion d’Ugo Fedeli sur l’attitude de Malatesta vis-à-vis de l’individualisme est la suivante  :

"La position idéologique de Malatesta face à l’individualisme a toujours été la même depuis les premiers temps où il la manifesta jusqu’au dernier moment de sa vie. C’est-à-dire, qu’il a maintenu sur cette question, à chaque fois qu’il l’a traités, les mêmes idées. Sauf que son attitude pratique envers les individualistes et leurs groupes a changé un peu durant les trente dernières années. Très hostile au début, peu à peu son attitude se fit plus conciliatrice, plus bénévole. Quand une question d’idées se posait, il défendait de façon intransigeante les siennes et combattait les autres ; mais il préférait dépasser les différences théoriques, pour graves qu’elles fussent, pour faire appel à la solidarité dans le combat et la révolte contre l’ennemi commun [1] et cela l’amenait à penser que beaucoup d’individualistes, dans lesquels il voyait des camarades sincères et pleins d’énergie, dans le fond, avaient les mêmes sentiments, idées et buts que les autres anarchistes, même s’ils se laissaient entraîner par le désir de se distinguer, par goût du paradoxe, par amour du langage littéraire ou philosophique, à des affirmations contradictoires avec leurs véritables buts, idées et sentiments. L’important pour Malatesta était qu’ils fussent anarchistes dans la conduite et dans l’action, et qu’on pût être d’accord avec eux sur le terrain de la lutte, tout en n’abandonnant pas, quand viendra le moment, la discussion des idées sur le terrain de la théorie ou des méthodes".

Ugo Fedeli (traduit de l’italien)

Notes :

[1Souligné par nous




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