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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’individualisme - Communisme libertaire et individualisme anarchiste
Noir et Rouge N°26 - Février 1964
Article mis en ligne le 7 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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Nous terminerons cette étude par de longs extraits de la conférence faite par Pierre Valentin Berthier le 10 décembre 1952 aux Sociétés Savantes à Paris, publiée ensuite par Contre-Courant avec ce même titre.

* * *

…Peut-on opérer une synthèse du communisme libertaire et de l’individualisme anarchiste, deux doctrines qui ont, sinon une origine tout à fait identique, du moins des points d’interférence grâce auxquels les mêmes hommes ont été souvent intéressés et séduits par l’une et l’autre à la fois malgré leurs évidentes contradictions ?

… L’anarchisme social s’inscrire dans l’activité des mouvements révolutionnaire avec ses grandeurs, ses faiblesses, sa séduction et ses chances qu’il entend courir ; il s’y insère, disons-nous, comme devant jouer un rôle historique. Son but est de faire disparaître l’inégalité économique entre les hommes et la contrainte des administrations d’Etat : la première parce que la société doit tendre, par l’égalité économique, à atténuer l’inégalité naturelle, et non enchérir sur cette dernière en créant artificiellement un autre genre d’inégalité, la seconde parce que l’institution étatique se mue inévitablement en une caste, anonyme ou nominale, dont le parasitisme privilégié ne peut se maintenir que dans l’inégalité.

… L’individualisme anarchiste, au contraire, n’a pas de plan de société future à proposer ; il ne s’adresse pas à une classe ; plutôt qu’à une autre, estimant que la catégorie économique où l’homme est classé par sa condition ne constitue pas un caractère essentiel de sa personnalité ; il répudie, certes, l’exploitation de l’homme par ses semblables, et préconise l’instauration de milieux capables d’y échapper ; en même temps qu’il revendique pour l’individu le droit de n’être pas dupe, ni complice, ni victime, des fléaux déchaînés au sein de la société autoritaire, il recommande la création d’un associationnisme efficace ayant pour but de défendre l’individu contre l’empiétement des obligations sociales et de l’État.

… La transformation égalitaire et libertaire préconisée par les anarchistes sociaux semble aussi souhaitable aux individualistes anarchistes qu’elle le leur paraît à eux-mêmes. Les uns et les autres la désirent également, mais l’individualisme la juge,trop improbable pour s’y intéresser et, de toute manière, trop lointaine pour qu’il s’y consacre.

… L’antinomie entre les deux doctrines va très loin. Le communisme libertaire exige la planification de l’économie, sa soumission entière aux statistiques issues des intérêts et besoins collectifs, parce que la consommation de tous est compromise si, au lieu de prévoir en bloc, on laisse chacun produire ce qu’il veut.

… L’individualisme anarchiste, au contraire, estimant que la planification matérielle s’accompagnera nécessairement de la standardisation des esprits, réclame concurrence la plus large dans le domaine intellectuel comme dans le domaine économique. Lorsqu’ils s’affrontent, le communiste libertaire accuse l’individualisme anarchiste d’être une philosophie petite-bourgeoise, et l’individualisme anarchiste refuse de voir, dans le communisme libertaire, autre chose que l’aile gauche du marxisme révolutionnaire.

… Il n’est pas aisé de faire la synthèse de deux doctrines qui comportent de telles dissemblances.

… Le communiste libertaire sait donc que sa révolution, si souhaitable soit-elle, n’est pas possible parce que ceux qu’elle avantagerait n’en veulent pas ; il se bat pour l’honneur, mais, en fait, il rejoint l’individualiste, et l’individualisme est son unique position de repli lorsqu’il se trouve rejeté dans l’isolement par l’incompréhension des masses dont il recherche le salut, ou condamné à la clandestinité par la terreur d’une dictature ou la répression du pouvoir. Il est appelé à recourir à la stratégie individualiste à tout instant, et serait donc un ingrat s’il considérait l’individualiste comme un saboteur par avance de sa révolution.

… Les individualistes qui ne se soucient pas du tout du social sont, en fait, aussi rares que les anarchistes sociaux qu’on ne prend jamais en flagrant délit d’individualisme ; et cela est parfaitement compréhensible.

On est social dans la mesure où l’on est capable de se solidariser. On est individualiste dans la mesure où l’on est capable de se désolidariser. Or, l’opportunité, comme le devoir, comme l’héroïsme, est tantôt d’être solidaire, tantôt de ne l’être pas.

… Il n’y a ici aucune antinomie entre le sens social de l’homme qui invite ses égaux à se libérer, et son sens individualiste qui l’incline à se séparer d’eux en les voyant se choisir des chaînes.

… Et résumé, même s’il est vain de chercher à faire la synthèse des principes, en réduisant les antinomies en équations et en essayant de les résoudre à la façon d’un problème d’algèbre, il doit être plus aisé, et plus fructueux, de faire la conciliation entre les hommes, puisque ce qui s’oppose en apparence se complète en réalité.

P. V. Berthier




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