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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Dans notre courrier
Noir et Rouge N°26 - Février 1964
Article mis en ligne le 7 octobre 2018
dernière modification le 26 juin 2018

par ArchivesAutonomies
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D’un camarade de Roanne :

"… Pour Renof. Cher camarade, j’ai été particulièrement étonné à la lecture de ton article sur l’Espagne — NR n° 25 — par ta classification, disons hâtive – "violents" - "non violents" — (pourquoi ces guillemets ?). Il me semble en effet que tu commets une erreur grossière en classant comme "non violents" les mouvements politiques (donc violents) indiqués page 37 paragraphe 1.

Je veux bien croire une à lacune de ta part mais il sera bon, dans ce cas, que tu rectifies le tir dans le prochain bulletin, ne serait-ce que par un court pavé.

Je me vois difficilement te conseiller pour l’étude de la non-violence (sans guillemets), mais il me semble que la lecture d’un ou deux Gandhi, par exemple, te renseignera suffisamment pour l’avenir et te permettrait de faire le distingo entre violents pas violents (pacifistes bêlants réformistes, etc. c’est de ces gens que tu parles) et non-violents, ceux-ci étant des actifs et non des mollusques. J’arrête ici mes élucubrations. Excuse-moi, mais si certaines choses passent, celle-là m’était sur l’estomac, surtout parue dans NR que je considère actuellement comme la meilleure revue pour militants en langue française. Mes amitiés et sans rancune".

Réponse :

"Cher camarade, tu as raison dans l’ensemble de ta critique, les termes étaient très mal choisis. Je les avais mis entre guillemets justement pour éviter qu’on ne les confonde avec le sens pacifiste qu’ils ont, je pense que j’aurais mieux fait de prendre autre chose.

Je crois cependant que les mouvements politiques cités à la page 37, en étant disons violents, en théorie, par le congrès de Munich, ont décidé d’abandonner leur violence d’où leur pacifisme actuel.

Je suis d’accord pour ce que tu dis des non-violent. Je savais déjà que Gandhi n’a jamais été un pacifiste à outrance, puisqu’il a dit : "Je préfère la violence à l’émasculation de tout un peuple". Je pense qu’il a réussi parce qu’il militait dans un milieu déjà préparé psychologiquement (par la religion me semble-t-il) et je vois difficilement réalisables, mais avec sympathie, les efforts des non-violents d’autres pays que l’Inde"

(I.R.).

Du camarade L. (Honfleur) :

"… Ce qui me réjouis c’est que vous semblez vous efforcer de voir l’anarchisme à la lumière de notre temps : analyses de la situation, volonté d’y adapter notre programme et aussi étude du personnalisme, que vous situez nettement. Il est possible que nous nous rencontrions en quelques occasions futures avec les personnalistes, qui en valent la peine. Il est dommage que ces gens soient, volontairement ou non, des pions de l’Église, qui joue sur tous les tableaux. Vous avez raison de conclure par la méfiance…"

D’un camarade de Thionville :

"… Bien reçu les tracts et les brochures "Anarchisme". Merci, elles ne seront pas perdues, en effet je m’efforce de monter quelques petits lots de documentations sur le mouvement, quand un copain, même inconnu, s’intéresse à nous, j’ai ainsi de quoi lui donner de la lecture plutôt que de gros bouquins que l’on ne peut pas toujours se procurer (je pense ici "aux œuvres" de M. Bakounine en réédition ; quelle connerie à mon humble avis !), jamais un militant moyen ayant ma paye ne pourra s’offrir ces luxueux volumes !…"

Du camarade H. de Montreuil :

"… D’accord ou non, la lecture de NR est toujours intéressante et invite à la réflexion. Mais ne serait-il pas souhaitable de voir publier des études sur les problèmes de notre temps : la propriété foncière, les gestions communales, les loisirs, etc."

Du camarade I. F. (Nord) :

"… Tout ce que je puis dire, pour le moment, à propos de NR, c’est qu’il m’intéresse bougrement et que j’en ai rudement besoin comme antidote à toute la mystification en marche contre l’homme.

… Toute les études : "A quoi sert une armée", "Le birth control", "L’opus dei", "Combat clérical et combat laïque", "L’Espagne" et d’autres encore, sont autant de stimulants pour une recherche personnelle. Elles sont, à mon sens, très bien faites et peuvent être utilisées comme thèmes de causeries sur des problèmes de brûlante actualité…"

D’un de nos camarade de N. Y. (USA) :

"… Ici, rien de neuf, si ce n’est le Président, l’autre étant décédé (je n’y suis pour rien). A ce sujet, il nous semble que pas mal de Français sont tombés dans le panneau du Kennedy-sauveur-des-Nègres, ce qui est non seulement faux mais ridicule. S’il a lâché un peu de lest VERBAL c’est qu’il ne pouvait rien faire d’autre devant la poussée noire, cela, même les plus asphyxiés politiquement des Américains le savent. Et les Noirs mieux que personne ! A part ça, les mineurs du Kentucky sont toujours en grève, depuis plus d’un an ! Il y a eu des enfants qui en sont morts de faim. Il y a très peu d’informations à ce propos. Des étudiants ont organisé une collecte et sont partis en caravane pour le Kentucky. Ici Noël est un sacré gros truc et les rues sont pleines de neige et de cantiques, les maisons arborant de luxueuses et plutôt moches décorations lumineuses. Le commerce va bien, merci. A Harlem, les organisations des droits civils et les églises appellent à la grève des achats de jouets avec de tels slogans que : "Offrez à vos enfants un vrai cadeau, offrez-leur la liberté". Je ne sais ce que les mômes en pensent, mais moi je l’aurai sec ! D’ailleurs je ne pense pas que ce mouvement sera suivi : les pauvres ne peuvent pas acheter de jouets et les bourgeois noirs iront en acheter hors du ghetto…"

D’un camarade instituteur en Algérie :

"… Après 4 mois passés dans un bled perdu (ni électricité, ni car, très peu de ravitaillement), nous sommes maintenant à H., petit village construit entièrement "par et pour" les Européens – les derniers (2 familles) viennent de partir, avec les récentes nationalisations. Il paraît que Jules Roy parle de ce village dans son livre sur l’Algérie. Il dit que tous les habitants sont pourris et préfèrent jeter le lait dans le caniveau, plutôt que de le donner aux Arabes – enfin qu’il y a un seul gars bien  : le directeur de l’école – 8 jours après il était plastiqué (la classe n’est toujours pas préparée). Aujourd’hui ce monsieur est notre "conseiller pédagogique" — ceci pour la "petite histoire".

L’autre, celle de l’Algérie, est tous les jours un peu plus décevante. On nationalise tel hôtel, tel cinéma, et tel journal "nationalisé" fait de la réclame sur ¼ de page pour la maison "André" (magasins à Dkikda, Constantine, Bône, etc.). Quant aux banques elles sont toujours en place. Enfin ils ont à leur tour un "Président". Nous, on s’en fout. On fait la classe aux gosses. On ne les fait pas mettre en rang. On ne leur apprend pas l’hymne national ! et on essaye de leur faire comprendre qu’un Kabyle, un Arabe, un Chaouïa, tout ça ce sont des hommes. Quant aux juifs… il faut en parler avec beaucoup de prudence…".

Du camarade Yvon Bourdet :

"… Depuis ma dernière lettre, j’ai lu en entier le n°25, ainsi que la traduction de l’article de l’Encyclopédie. Ce dernier se termine d’une façon bien pessimiste  !

J’ai relevé un certain nombre d’utiles références bibliographiques. La critique de Mounier est un peu sommaire ; peut-être aurait-il fallu, ou bien se contenter de résumer, ou bien développer davantage les critiques, mais tel qu’il est l’article est précieux.

Mais je ne vous écris pas seulement pour ces "généralités", je veux souligner un "détail" qui a son importance, car ce sont de petites divergences (nées souvent d’une information insuffisante) qui aboutissent à l’émiettement des forces révolutionnaires (pour le plus grand bénéfice de la classe dominante en place). Voici :

A la fin de la page 12, Vidal cite Mounier et prend, comme argent comptant, ce qu’il écrit  : "C’est quand ils aventurent cette critique commune jusqu’aux fermes de l’Etat qui semblerait devoir y échapper, la démocratie et les gouvernements révolutionnaires que les anarchistes innovent…". Vidal ajoute : "Nous pensons que c’est une remarque fort simple et fort juste qui indique notre séparation d’avec les marxistes qui, eux, refusent la critique du gouvernement révolutionnaire" (page 13).

Quelques remarques :

1) Mounier met sur le même plan "démocratie" et "gouvernements révolutionnaires" or les "marxistes", au moins autant que les "Anarchistes" ont fait et font la critique de la "démocratie", démontant en particulier le mécanisme de la "démocratie formelle". Le texte de Mounier est donc partiellement exact.

2) En ce qui concerne les "gouvernements révolutionnaires", il est également faux que les marxistes n’en aient pas fait la critique. Je ne vais pas vous recopier les textes de mon article publié dans le n° 19 de NR. Au fond, ça ne sert pas à grand chose de publier des articles ! De toute façon, il ne suffit pas de parler de "critique", encore faut-il voir le contenu de cette critique. Les marxistes pensent que, presque toujours, le gouvernement révolutionnaire sera indispensable comme étape transitoire. Comment les anarchistes espèrent-ils renverser l’ordre bourgeois ? Vidal, à la page 4 de son article, affirme que les anarchistes n’ont jamais soutenu que "le pouvoir… est fatalement corrupteur et oppressif" et à titre de preuve il cite Malatesta : "Tout dans l’anarchie ne peut venir que peu à peu ; et par conséquent il ne faut pas croire que pour faire l’anarchie il faut attendre que tous soient anarchistes" (note 1). Très bien mais il faudra bien alors un "appareil oppressif" pour contenir ceux qui ne seront pas encore anarchistes. Quelle différence avec la théorie (je dis bien la théorie) marxiste, telle qu’elle est formulée (je ne dis pas appliquée) par Lénine, par exemple, dans l’Etat et la Révolution  ? Pourquoi continuer à répandre, sans démonstration, cette idée "reçue" d’une opposition sur ce point théorique entre anarchistes et marxistes ? Qui y a intérêt ? J’aimerais bien qu’il soit fait écho à ma remarque dans le prochain numéro de NR.

Réponse :

Le marxisme est-il semblable à l’anarchisme ? Grosse question. Les citations que tu emploies sont intéressantes mais tu sais qu’on peut trouver chez leurs auteurs des citations diamétralement opposées.

Ainsi tu cites Lénine  : "L’Etat et la Révolution". Pourquoi citer un texte de 1917, alors qu’en 1920 il déclarait : "Quiconque ne comprend pas la nécessité de la dictature ne comprend rien à la Révolution et n’est pas un véritable révolutionnaire  [1] et surtout dans "La maladie infantile du communisme" : "Je le répète, l’expérience de la dictature prolétarienne victorieuse en Russie a montré clairement à ceux qui ne savent pas penser, ou qui n’ont pas eu l’occasion de méditer ce problème, qu’une centralisation absolue et la plus rigoureuse discipline du prolétariat sont une des conditions essentielles pour pouvoir vaincre la bourgeoisie". Ceci me semble très incompatible avec "Electivité complète, révocabilité à tout moment de tous les fonctionnaires sans exception, réduction de leurs traitements au niveau d’un normal "salaire d’ouvrier"" (Marx, La guerre civile en France, cité par Lénine, l’Etat et la Révolution, chapitre III).

Tu te réfères à ton article paru dans NR n° 19, c’est-à-dire aux pages 52 à 56 où tu affirmes, comme dans ta lettre, qu’il n’y a pas d’opposition théorique entre marxisme et anarchisme sur la conception de l’Etat, seuls diffèrent "les moyens de suppression de l’Etat" (page 57). Et en effet l’opinion de Marx sur la Commune est très anarchiste. Mais celle d’Engels est superficielle et sectaire (cf. Lénine, l’Etat et la Révolution, chapitre IV, 2, page 79, édition de Moscou, 1946).

Tu as toi-même fait un article sur les contradictions d’un marxiste ("Le parti révolutionnaire et la spontanéité des masses ou les contradictions de Trotsky dans L’Histoire de la Révolution russe, NR n° 15-16, page 42-71).

Le débat peut difficilement être résolu sur le plan de la formulation théorique souvent contradictoire, mais plutôt à partir des expériences historiques concrètes, quelles qu’elles soient. Et on espère bien en discuter à nouveau avec toi.

V.

Notes :

[1"Contribution à l’histoire de la dictature", Lénine.




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