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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Russie, chantier socialiste ? - Terre Libre
Terre Libre N°12 - Avril 1935
Article mis en ligne le 31 août 2018
dernière modification le 28 août 2018

par ArchivesAutonomies
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L’essor de l’U. R. S. S. est une chose qui parle profondément au cœur des foules. Construire ! Reconquérir la dignité du travail dans le don entier des forces humaines à une cause qui les dépasse. Faire de l’élan, de la patience et de l’agonie de chaque jour la pierre sur laquelle se pose une autre pierre, une autre, encore une autre ! Voir, tandis que les forces s’usent, que les générations entrent une à une dans le crépuscule, le monument s’élever toujours plus haut et pouvoir mourir en paix dans son ombre. Vivre s’il le faut les mains sanglantes et les pieds dans la boue, et dormir harassé sous des planches mal jointes, mais créer, jour après jour, les outils et les édifices qui seront les cadres matériels de la société future. Payer ainsi la rançon au passé des hommes qui viendront demain. Avoir un but dans la vie (un seul !) : le socialisme, dont l’U.R.S.S. est le chantier mondial.

Oui, cette espérance et cette volonté sont belles et rachètent bien des tares profondes. Mais si, pourtant, le chantier soviétique n’était qu un immense gaspillage de courage et d’énergie à la poursuite d’une utopie impraticable : la réalisation de l’harmonie par l’usage de l’autorité ?

Nous ne sommes pas de ceux qui ont vu dans la révolution russe le simple coup d’Etat d’un Parti. Naguère encore un grand écrivain qui est aujourd’hui le domestique intellectuel du bolchevisme, Louis Aragon, insultait la révolution russe en l’appelant un "remaniement ministériel" et s’unissait aux pires réactions en bafouant "Moscou-la-Gâteuse". Nous n’avons jamais songé à commettre pareille injustice, bien qu’à nos yeux le bolchevisme soit bourgeois dans son essence, au même titre que le jacobinisme exacerbé d’un Robespierre. Non, Moscou n’est pas gâteuse. Parce que Moscou-la-Rouge, c’est l’immense peuple russe à demi-reveillé d’un sommeil séculaire et non pas l’éternelle clique militaire-bureaucratique qui, changeant de nom et de forme, continue à l’exploiter comme par le passé.

La Révolution Russe n’est pas non plus un "remaniement ministériel", car elle n’a pas été l’œuvre des politiciens, d’un parti, ni même d’un ensemble de partis, mais une création spontanée de la vie populaire, une explosion d’espérances et de révoltes plus large et plus profonde que toutes celles qu’on vit jusque là, une levée en masses pour le pain et la liberté qui se heurta aux grilles d’acier d’une implacable conjoncture historique, sans parvenir à les rompre ni à les forcer tout à fait..

Il nous est permis, en ce mois de mars 1935, de saluer le souvenir de la Commune, parce que la Commune fut la réplique fédéraliste à une situation gouvernementalement sans issue — la même que devait connaître plus tard la Russie de 1918 et l’Allemagne de 1919. Une situation dans laquelle la défense nationale et l’acceptation de l’invasion étrangère sont les deux formes jumelles de la réaction, une situation dont les masses populaires ne peuvent sortir qu’en refusant d’être gouvernées, en refusant d’appartenir à quelque empire ou république que ce soit et de recourir à quelque armée ou diplomatie que ce soit, voilà la situation de la Commune de 1871, analysée e résolue dès septembre 1870 par la plume du communard Bakounine, bien avant que Marx et les siens aient songé à y découvrir la réalisation "enfin trouvée" de leur fameuse "dictature du prolétariat."

Et de même, il nous est permis, à nous fédéralistes et anti-autoritaires, de saluer la Révolution russe, que nos compagnons ont préparée par un demi-siècle de sacrifices surhumains, qu’ils ont scellée de leur sang au premier rang des prolétaires et des marins de Petrograd, des ouvriers de Moscou et des paysans d’Ukraine, à une heure où le parti bolchevik était encore en Suisse, et n’avait sur les lieux qu’un seul observateur, Chliapnikov, lequel attendait les ordres de Lénine. Personne d’autre que nos camarades n’a eu le courage d’arracher la Russie à l’ornière bourgeoise durant les journées de mars et de juillet, alors que Lénine était encore l’adversaire du pouvoir des soviets, et le partisan de la constituante bourgeoise. Personne d’autre que nos camarades n’a eu, en octobre, et le courage de défendre en Russie et dans le monde, l’idée du renversement complet du système représentatif et de l’exploitation capitaliste, et la force d’appliquer cette idée en chassant les phraseurs politiciens du Palais de Tauride, et en remettant, sans condition ni réserve, l’usine aux ouvriers, la terre aux communautés paysannes.

Mais si nous pouvons acclamer et saluer la Révolution russe pour ses audaces et ses conquêtes, il nous est permis aussi de la critiquer pour ses défaillances et ses erreurs. Car en procédant à cette critique, ce n’est pas sur la poitrine d’autrui que nous battons notre coulpe. C’est sur la nôtre. Ces défaillances et ces erreurs sont les nôtres, et dans, les résultats qu’elles ont entraînés, nous portons notre lourde part de responsabilité.

Les temporisations d’un instant, le manque d’audace aux heures décisives, suffisent à entraîner chez les peuples la rechute dans des longues périodes de servitude. Et de leur succès d’un moment, ils ne conservent que l’illusion du triomphe, qui devient elle-même un facteur d’asservissement jusqu’à ce qu’elle soit arrachée jusqu’au dernier lambeau.

Les ouvriers de Paris, en 1848, "mirent trois mois de misère au service de la République". Trois mois d’enthousiasme, de patience et de fidélité à ceux qui les avaient trahis dès le premier jour. Lorsque la patience prit fin, les nouveaux gouvernants étaient prêts à rester au pouvoir coûte que coûte et noyèrent dans le sang des tueries de Juin la frousse que leur inspirait encore le peuple travailleur.

En Russie, l’expérience des "ateliers nationaux" dure depuis plus de quinze ans, et les salariés provisoires, les gouvernés provisoires, les militarisés provisoires du nouveau régime attendent encore le jour où ils pourront travailler, s’administrer et vivre enfin pour eux-mêmes, après avoir tout sacrifié à la force de l’Etat et à sa conservation, pendant cent quatre-vingt mois de misère.

Il faut bien l’avouer aujourd’hui : le "chantier socialiste" est un piège magnifique, digne des plus hautes aspirations de l’homme. Mais c’est un piège, et nous autres antiautoritaires de doctrine et de tempérament, nous sommes tombés dans ce piège, nous y avons entraîné le peuple, nous n’avons pas su voir clair lorsqu’il était encore temps.

Si les cliques politiciennes, impuissantes à empêcher la « seconde révolution » menaçante en juillet 1917, ont réussi à se placer à sa tête trois mois plus tard et à devenir les arbitres de la paix et de la guerre, donc de tout l’avenir du pays ; si toute l’évolution de la Russie agraire depuis vingt ans se résume en un immense cycle allant de la dé-collectivisation de la paysannerie russe par Stolypine et Lénine à la re-collectivisation forcée de cette même paysannerie par Staline (de tel sorte que le kolkhose + la dictature reproduit exactement les vices de l’ancien système : le mir + le tzar) ; si la "troisième révolution", la révolution libertaire et communiste revendiquée par l’Ukraine et par Cronstadt fut exterminée sur des milliers et des milliers de cadavres grâce aux cadres militaires et policiers tzaristes reconstitués par Trotzky, et si ses derniers héritiers pourrissent aujourd’hui dans les geôles du Guépéou ; si près du tiers des revenus du peuple russe, monopolisés par l’Etat sont employés à préparer une nouvelle guerre, et à défendre avec Laval l’odieux Traité de Versailles, baptisé par Radek "suprême rempart de la paix" ; si le nombre des fonctionnaires bureaucrates est en Russie égal ou supérieur à celui des ouvriers industriels, de sorte que chaque famille ouvrière se contente des miettes de son propre produit que lui laisse une famille de bureaucrate ; si le deuxième plan quinquennal est financé par un immense emprunt dont les porteurs étrangers ou russes touchent un intérêt usuraire de 70 % alors que la rentabilité de la production agraire en Russie atteint péniblement 50 % ; si les inégalités de castes au sein du nouveau régime vont se multipliant chaque jour et si l’arbitraire gouvernemental y prend des proportions inconnues même dans les pays fascistes — ce n’est pas la bourgeoisie internationale non plus que l’appareil étatique russe qui en sont les principaux "responsables". L’une et l’autre font leur métier et l’on n’en saurait attendre qu’exploitation et servage. Ceux qui n’ont pas su faire leur métier de défenseurs et d’émancipateurs du peuple travailleur, ce sont les révolutionnaires libertaires, si grand qu’ait pu être leur effort, et leur succès dans quelques cas particuliers. Puisque l’Etat a pu survivre à l’effondrement des classes bourgeoises et maintenir son triple principe bureaucratique, militaire et policier au milieu des bouleversements sociaux les plus formidables ; puisque la Liberté a totalement disparu d’un pays qui fut un instant la terre la plus libre du monde, il est juste que nous en portions le poids avec le peuple russe, puisque c’est notre impréparation et notre manque d’initiative à certaines heures cruciales qui ont permis à l’ennemi d’usurper la puissance, la fécondité et jusqu’au nom même de la révolution. C’est le châtiment de notre impuissance qui se manifeste sous la forme de la vague fasciste : la bourgeoisie entreprend pour son propre compte la réalisation du socialisme abandonnée par le prolétariat et ce sont des méthodes russes qu’elle nous applique ! C’est encore ce même châtiment qui se manifeste sous la forme des périls de guerre où nous entraîne le capitalisme français sur la pente fatale de l’alliance russe. L’heure n’est donc plus aux illusions. Il faut tirer de l’expérience russe ses leçons les plus sévères, les plus impitoyables. En révélant l’erreur fondamentale, nous découvrirons le chemin, du salut pour nous-mêmes et pour l’humanité.




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