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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Laval-Herriot à l’œuvre - Les événements de Toulon racontés par un témoin – Un anarchiste
Terre Libre N°18 - Octobre 1935
Article mis en ligne le 31 août 2018
dernière modification le 29 août 2018

par ArchivesAutonomies
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Dans le dernier numéro de Terre Libre, nous avons publié le récit des événements de Brest, retracés par la plume de notre vaillant camarade brestois H. Martin, responsable de l’édition Ouest. Non moins graves et non moins importants au point de vue social et révolutionnaire furent les luttes civiles à Toulon, comme on le verra ci-dessous. Profitons de cette occasion pour saluer les camarades anarchistes, socialistes, communistes et sans parti qui furent sur la brèche pendant ces journées sanglantes, en nous solidarisant tout particulièrement avec ceux des nôtres qui, comme Le Lann de Brest, et Delmas de Toulon subissent actuellement encore les coups de la répression. Et protestons une fois de plus contre les politiciens professionnels du "Front populaire" auxiliaires de la justice bourgeoise, qui ont cherché à salir les combattants désintéressés d’une cause sans reproche, victimes d’un gouvernement d’assassins.

TERRE LIBRE.

Depuis le 14 juillet, la bascule politique que manœuvre Pierre Laval ne fonctionnait plus aussi bien. Pour gouverner dictatorialement — frappant tantôt à droite, tantôt à gauche, tout en étant respecté et secrètement encouragé des deux côtés — il faut à notre Comte du Pape des talents d’équilibriste qui ne le sauveront pas toujours de la culbute. Le déplacement des radicaux patriotes vers le Front Populaire, après la journée tricolore du 14, risquait de consacrer définitivement l’alliance de la bourgeoisie conservatrice avec les éléments ouvriers antifascistes, aux dépens de la bourgeoisie "national-révolutionnaire" (mécontents de droite). D’où nécessité d’un contre-poids pour sauver la stabilité du gouvernement. Déclencher une émeute ouvrière par de savantes provocations entrait par conséquent dans le jeu de Laval, dans le but de ramener vers la droite les éléments bourgeois las plus hésitants du Front Populaire.

Ce jeu, disons-le tout de suite, aurait pu être très dangereux. C’était le jeu avec le feu. Le libre cours de la solidarité et de la spontanéité ouvrières aurait suffit, dans un moment pareil, pour mettre en danger non seulement le gouvernement, mais le régime et l’État lui-même. Heureusement pour lui, Laval a bénéficié de la discipline de cadavre et du parlementarisme pourri de nos deux C. G. T., à la remorque des partis politiques. Craignant de perdre l’appui des radicaux, les chefs communistes et socialistes se sont empressés de désavouer les lutteurs prolétariens descendus en armes dans la rue et ont brisé ainsi dans l’œuf le mouvement de grève générale. Comme à chaque recul des ouvriers devant l’action, la bourgeoisie capitaliste a marqué un point. Laval, qui comptait évidemment sur la lâcheté des Cachin et autres Blum, leur doit une fière chandelle pour le succès qu’ils lui ont permis de remporter sur leurs propres troupes, par crainte de la révolution sociale. L’équilibre se trouve rétabli par un nouveau glissement à droite des radicaux et de tous les politiciens "marxistes" accrochés à leurs basques. Laval gouverne, les décrets-lois sont appliqués, et la séance continue...

Comme à Brest, les premiers coups partirent de la flicaille, et suivant un plan bien arrêté. Cela commença le 5 août au soir avec la manifestation pacifique des 7.500 ouvriers de l’arsenal frappés par la réduction des salaires. Provoqués par la police et par les bourgeois fascistes des boulevards, les manifestants ripostèrent comme c’était leur devoir et corrigèrent fascistes et policiers. Il n’y a qu’une façon de parer aux provocations gouvernementales : c’est de frapper tellement fort que cela dégoûte à jamais les provocateurs de l’idée de remettre ça. Mais à partir de ce moment, il ne faut plus compter sur les opportunistes et les manœuvriers de la politique. Ceux-ci s’empressent de se ranger plus ou moins ouvertement du côté de l’ennemi.

C’est ce qui arriva à Toulon, où c’est un organe républicain-socialiste, Le Petit Var, qui se signala comme principal compère du gouvernement en demandant au sous-préfet d’appeler la garde mobile. L’apparition de la "bête noire" sur le pavé de Toulon, nous la devons donc aux soi-disant amis de la classe ouvrière, désireux avant tout de la maintenir en respect. Durant les journées du 6, du 7 et du 8, la "bête noire" caracola et pétarada dans les rues, se conduisant comme en pays conquis. Et cependant, il n’y avait ni grève, ni manifestations de rues.

C’est seulement l’après-midi du 8 que fut décidé un débrayage de cinq minutes à l’Arsenal, en signe de deuil pour la mort de Baraer, qu’on enterrait à Brest au même moment. Quant aux ouvriers de la Pyrotechnique, spontanément ils avaient résolu de descendre en ville, au nombre de 1.500 environ. A l’Arsenal, on en reçoit la nouvelle et les camarades décident alors de sortir pour se joindre à eux. Mais la direction de l’Arsenal en est avisée et donne l’ordre de fermer les portes. En même temps, les gardes mobiles sont envoyés contre les manifestants de la Pyro pour dissoudre leur cortège en route vers la ville. La colonne réussit cependant à se frayer un chemin et à tenir bon jusqu’à 5 heures, moment où l’Arsenal ouvrit ses portes.

A peine sortis, les ouvriers de l’Arsenal sont chargés, sabrés et assommés. Par petits groupes, ils s’échappent cependant et se retrouvent vers la Place du Théâtre. Les charges se multiplient, les brutes policières ivres de cruauté s’acharnent à coups de crosses sur des femmes, des enfants, des blessés sans défense. A 6 heures et demi, on signale un mort : çà et là, des camarades sans connaissance sont portés à dos d’homme hors du lieu de cette boucherie. Poursuivant la foule dans la rue Jean-Jaurès, les inspecteurs de la sûreté tirent dans le tas. Ce sont les premiers coups de feu de la soirée. Ce ne seront pas les derniers. Rue du Canon, on reconnaît le commissaire de police Luccini vidant un chargeur après l’autre sur les manifestants. Les agents de Toulon, et notamment les numéros 109, 113, 114 se font remarquer par leur cruauté. Ils sont excités par les chefs de Monicault, Letenaud, Rablo. A 8 heures, la garde mobile charge avec le mousqueton. Jusqu’alors, les ouvriers avaient répondu avec des pierres, en désarmant les agents, ou en désarçonnant les gardes. Ils comprennent maintenant que leurs poings ne suffisent plus, que les pavés sont impuissants contre les balles, et ils se décident enfin à rendre coup pour coup.

Fusillés à domicile, la vie des femmes et des gosses mise en danger par les balles qui crèvent les fenêtres, balaient les rues et les couloirs, crépitent sur les devantures, les ouvriers, les habitants des maisons assiégées font face aux bêtes fauves de la police. Les revolvers sortent des tiroirs. En cotte bleue, en vêtement de travail, les hommes défendent leur nichée. De neuf heures à minuit, la lutte se poursuit dans l’obscurité, éclairée seulement par la lueur des coups de feu et les ouvriers tiennent bon. Les alentours de la rue de l’Unité, de la place. Camille-Ledeau, et principalement la rue du Canon sont le théâtre d’une lutte héroïque. Aux dires des témoins et du Petit Var, sept à huit mille coups de feu ont été tirés là, la plupart par la police. De temps en temps, les projecteurs de la marine éclairaient la rue du Canon. On voyait alors des policiers tirer des salves sur les fenêtres et dans les corridors et les ouvriers entre deux fusillades lancer des pierres et des morceaux de fonte. Les revolvers réglementaires de la police, ceux non réglementaires portés par tous les agents, et jusqu’à des mitraillettes dont on ne sait exactement si elles furent utilisées par la police ou par ses auxiliaires (fascistes et nervis) firent de nombreuses victimes : deux morts et plus de vingt blessés.

Les jeunes ouvriers rompant avec la tactique défensive absolue surent trouver la véritable tactique du combat de rue : la guérilla. Par groupes de quinze à vingt (cinq à dix eut été encore préférable pour des combattants aguerris), ils attaquaient hardiment la police, puis se retiraient à toute vitesse dans l’obscurité et revenaient à la charge. Poursuivis, ils se dispersaient, dispersant en même temps leurs poursuivants, et grâce à ces diversions, les forces de répression furent considérablement émiettées.

On tenta de faire intervenir les fusiliers marins en renfort. Mais à bord du Jean Bart et du Béarn éclata un mouvement de protestation qui força les chefs à reculer. On se contenta alors d’encadrer avec les gardes mobiles les tirailleurs sénégalais armés du mousqueton. Dans certains cas, les sénégalais firent de la résistance passive, et gardèrent l’arme à la bretelle, refusant de tirer. Vers 3 heures du matin, le combat cessa faute de combattants, les ouvriers ne songeant plus qu’à prendre quelques moments de repos avant le départ au travail pour gagner le pain du foyer. Leur principal tort fut évidemment de s’en remettre aux fonctionnaires syndicaux du soin de déclencher et d’organiser une grève générale, ce que ceux-ci s’abstinrent soigneusement de faire, comme toujours en pareil cas.

C’est avec une honte mêlée de colère que les combattants de Toulon, comme de Brest, se virent dans les jours qui suivirent, calomniés et insultés "par leurs propres journaux ." Ils avaient versé leur sang pour la défense de leur classe et on les avait abandonné en pleine action, au lieu de leur apporter la solidarité d’une grève générale étendue à toute la France (grève qui eut été possible si les partis communiste et socialiste l’avaient voulue). Par-dessus le marché, dans leurs journaux, les politiciens du Front Populaire les assimilaient à de vulgaires malfaiteurs, voire même à des indicateurs de police, ou à des provocateurs fascistes :

"Ce sont les hommes du 6 février qui jouent à Brest et à Toulon le rôle de provocateurs" déclara le "Parti Communiste" dans un appel au calme publié par l’Humanité. "Ils attaquent les soldats, les gardes mobiles, les agents de police et ils veulent faire croire que les travailleurs agissent de la sorte, alors que ces derniers, qui considèrent les soldats comme des frères, ne veulent nullement tenir les gardes mobiles, fils de paysans ou d’ouvriers, pour des ennemis...

Ils outragent le drapeau tricolore, que les travailleurs placèrent à la tête de leurs cortèges, à côté du drapeau rouge, le 14 juillet dernier.

Ils propagent de fausses nouvelles, essayant de tromper les ouvriers et de les faire tomber dans le piège de leurs provocations.

Les hommes du 6 février qui aujourd’hui à Brest et à Toulon comme hier à la place de la Concorde jouent du revolver font leur besogne d’incendiaires et provoquent des collisions sanglantes, sont les ennemis publics dont les agissements remplissent d’aise Hitler et ses pareils."

De son côté, Léon Blum, dans le Populaire, recourt aux mêmes calomnies : "Les "jeunes communistes" dont parlent avec horreur les correspondants de la presse officieuse, sont vraisemblablement, pour une large part, d’authentiques Jeunesses Patriotes et de glorieux Volontaires Nationaux... A Brest et à Toulon, comme dans tous les grands ports, comme dans toutes les grandes villes, il y a une pègre, une lie humaine prête à exploiter et à salir les mouvements ouvriers."

Enfin, le Petit Var imprime victorieusement, en gros caractères : "Les Syndicats ouvriers du port ont tenu à se désolidariser publiquement des émeutiers." En effet, il est exact qu’une délégation de chefs syndicaux et politiques se rendit à la préfecture maritime et à la sous-préfecture, pour annoncer qu’ils se désolidarisent du mouvement. Voici quelques noms de ceux qui faisaient partie de cette "délégation" : les "socialistes" Carega, Bartoli et Mistral ; le député "communiste" Bartolini !

Nous ne sommes pas surpris de voir les chefs syndicaux et politiciens salir bassement les ouvriers en révolte, et passer la pommade à MM. les agents de police, aux gardes mobiles, aux gueules de vaches de l’Armée, etc. Le "Front Populaire" s’apprête à gouverner et, bientôt, il aura besoin de ces mêmes gueules de vaches, bêtes noires, condés et poulets pour nous taper sur la gueule, et faire taire les légitimes revendications de la classe travailleuse. Il est naturel que les candidats dictateurs se soient rangés du côté de "l’Ordre" contre le prolétariat de Brest et de Toulon.

Certainement, si demain le Front Populaire au pouvoir nous demande de serrer d’un cran la ceinture et si nous cherchions à protester, il nous fera fusiller en disant, une fois de plus, que nous sommes des fascistes, "des Jeunesses Patriotes, des Volontaires Nationaux" et il évoquera le spectre du 6 février, et "Carbone et de Lussatz" et la "pègre des grandes villes." Nous rappelons que le 7 août, au passage de la garde mobile, des bureaux du Petit Var crépitèrent les applaudissements des rédacteurs. Le lendemain, les ouvriers sont allés les remercier !

Les dirigeants du Front Populaire tiennent-ils absolument à ce que les jeunes ouvriers prennent les organisations fascistes pour les seules organisations où l’on ait le droit de défendre sa peau, de se battre contre la police, de riposter par des coups aux décrets du gouvernement ? Tiennent-ils absolument à ce que les masses prolétariennes aillent au fascisme comme au seul mouvement capable de les délivrer de la pourriture parlementaire, de la bureaucratie syndicale, de la corruption municipale, de la haute juiverie, de la dictature des banques, de l’insolence des offices de placement, etc.? Tiennent-ils à démontrer qu’ils sont en théorie et en fait les conservateurs du statu quo, les derniers soutiens du régime, les fauteurs de guerre impérialiste, les héritiers du 4 août 1914, les gardiens du traité de Versailles, etc., etc.? Si oui, ils n’ont qu’à continuer à s’accrocher, comme ils le font, aux basques de la bourgeoisie française la plus timorée et de la haute bureaucratie russe.

Quant à nous, nous continuerons à dire, à démontrer et à prouver que la droite et la gauche sont également pourries ; que Front Populaire et Front National sont également dirigés, dominés, financés par les exploiteurs du Peuple ; que rien n’égale l’hypocrisie des fascistes qui se prétendent antiparlementaires pour gagner des sièges au Parlement ; que leur soi-disant anti-capitalisme financé par les de Wendel et les Mercier, est une misérable tromperie, plus misérable encore que le socialisme des Léon Blum et le communisme des Marcel Cachin !

Nous continuerons à dénoncer toutes les alliances militaires : celle de Laval-Staline comme celle de Laval-Mussolini, comme celle de Laval-Mac Donald, comme demain, s’il y a lieu, celle de Laval-Hitler !

Nous continuerons à lutter pour toutes les libertés, contre toutes les oppressions. A affirmer que le peuple travailleur doit agir par lui-même, produire pour lui-même, se défendre lui-même et envoyer péter tous les exploiteurs, législateurs, politiciens et militaires, quelques soient leur ramage et leur plumage !

Nous continuerons à affirmer qu’un jour que l’atelier remplacera le gouvernement ; que l’outil appartiendra aux bras qui le dirigent ; que la terre cessera d’être hérissée de clôtures et de frontières pour devenir la mère nourricière de tout le genre humain ; que les hommes et les femmes mangeront à leur faim et aimeront à leur gré, sans patron, ni flic, ni maître, ni prêtre.

Dire que tout cela, subsistances, outils, terre, espace, amour, bonheur, liberté, est à portée de la main Il suffit d’avoir une bonne fois la volonté d’en finir avec l’état, le courage de l’affronter et la force de l’abattre...




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