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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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"un mouvement culturel doit disparaître d’usure pour retourner à l’humus et qu’autre chose pousse"
Article mis en ligne le 13 avril 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies

Éditorial du n°58 et dernier, 1975. Après sa disparition, cette revue de l’underground français s’est rappelée à l’attention de ses anciens lecteurs par la parution d’Almanachs d’Actuel. À la rentrée de 1979, c’est la résurrection...
Texte signalé à René Lourau par Alain Pontabry

ACTUEL, c’est fini !

Lecteur, on ne crache pas un gros bout de sa vie comme une chique.

Nous avons fait Actuel pendant cinq ans avec des sentiments, des élancements, des plaisirs et des angoisses qui montaient, s’opposaient et dominaient à tour de rôle. Nous avons cru à l’utopie parce que la société dominante n’en brassait que d’horriblement froides. Nous voulions des choses bêtes : que les gens s’aident, qu’ils inventent, que le sourire du bonheur décrispe leurs visages, que la créativité irrigue un peu plus l’esprit de Révolution. Et ces choses bêtes, nous les voulons encore.
Pourtant nous arrêtons cette formule précise qui a fini par nous enserrer comme un corset. Nous ne sommes pas des professeurs en underground qui prêchent jusqu’à l’épuisement de leurs corps d’inépuisables évangiles.
Un mouvement culturel doit disparaître d’usure pour retourner à l’humus et qu’autre chose pousse. Ce ne sont pas des idées qui meurent : elles sont l’énergie de ce processus vital, ce sont les formes qui les incarnent, les mouvements où elles se regroupent qui doivent s’écarter devant l’Histoire.
Le Paradise Now du Living Theatre, cette orgie de communication, cette foule nue en joie et en contemplation a surpris et bousculé en son temps. Aujourd’hui, le Living Theatre ne joue plus Paradise Now. Le porno, avec insolence, a dévalué ces libertés. Il faut changer de cap, comme on dit partout : en devenant massives, détournées aux fins du système, les idées d’une minorité perdent bizarrement leur force. Elles ne les regagnent qu’à travers de nouvelles formes.
Refaire un numéro sur le corps ? sur l’école ? sur l’histoire ? sur le sexe ? sur l’écologie ? sur le gauchisme ? sur l’avortement ? sur l’armée ?
Point de tristesse, lecteur, point de larmes et point de cris : il faut savoir se poser, regarder les années, celles derrière, qui tourbillonnent, et celles qui sont grises comme des canaux vaseux, et celles qui déferlent dans l’arrogance pour s’imposer aux manuels d’histoire. Alors on voit : l’underground avait chanté l’amour, la nature, les fleurs, et cela n’est pas démodé.
Simplement, un journal doit s’imposer des mutations, des morts ou des renaissances pour mériter le respect de ses lecteurs. Nous avons ricané pendant un an, pour voir. Croyez-nous, cela n’a pas nui à notre vente, mais le genre ne nous a pas assez conquis pour que nous persistions.
Nous sommes contents. Actuel nous a aidés à vivre. Actuel nous a nourris. Actuel nous a fait rire. Actuel nous a rendus plus fous, si peu que nous le soyons. Actuel nous a enseignés. Actuel nous a fait connaître plein de gens et nous a empêchés de les connaître. Actuel ne nous a pas transformés en patrons de presse malades d’inspections des ventes et tout enflés par les prébendes de la publicité.
Nous sommes contents de ne pas avoir glissé sur cette savonnette, le succès, et nous vous remercions de votre vigilance. Nous restons plutôt penchés vers les militantismes, à la pêche aux idées neuves, conscients maintenant d’une certaine pesanteur du réel et d’une certaine légèreté de notre propos. Nous avons appris que la démocratie prenait parfois d’étranges chemins qui pouvaient ressembler à de vieilles lois. Nous réfléchissons. Nous suspendons le vieil Actuel ; qu’il flotte !
Nous repartirons un de ces jours bêcher le temps qui passe, repiquer les idées neuves, arroser des valeurs toutes fraîches.
.......
Allez, à bientôt.

Actuel, 1975