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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le bilan du "parlementarisme bolchevick" – A. P.
La voix libertaire N°160 – 19 Mars 1932
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 6 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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A mes anciens camarades du communisme autoritaire.

Un Libéré.

Le Parti communiste français, comme tous les autres partis, se prépare pour la grande bataille à coups de bulletins de vote. Il compte sur le dévouement de ses membres, de ses sympathisants, ouvriers et chômeurs, pour constituer, sou par sou, une caisse électorale de deux millions de francs, afin de doubler, si possible, son équipe de "parlementaires bolcheviks."

Ces résultats, il ne pourra naturellement les obtenir qu’en prétendant qu’il n’y a pas, dans notre intérêt à nous autres prolétaires et dans l’intérêt de la révolution sociale, de plus urgente nécessité que de verser d’abord et de voter et faire voter ensuite par tous les moyens — afin d’envoyer au Palais-Bourbon une ou deux douzaines de députés "ouvriers et paysans".

Le Parti communiste, depuis sa fondation, a réussi à conquérir pas mal de sièges au parlement et dans les municipalités. Qu’en est-il résulté de positif pour la classe ouvrière  ? Rien, sinon la corruption de nombreux militants qu’il a fallu exclure, eux et la clientèle électorale qu’ils s’étaient faite. Ces petites cliques de budgétivores, qui avaient fait leur petite révolution en nous montant sur les épaules, se sont retournés au premier signal contre ceux qui leur avaient donné une si belle occasion de se vendre. De tous les élus (députés, maires, conseillers municipaux, etc.) qui ont été tirés par le parti communiste de l’usine ou bien du bureau, il n’en est presque pas un seul qui n’ait passé à l’ennemi au bout de quelques mois ou de quelques années, défendant son "fromage" envers et contre le parti lui-même.

Faut-il citer la liste interminable des parlementaires Frossardistes, Fabristes, U. S. C-istes et P. U.P-istes  ? celle des conseillers municipaux parisiens (tous vendus ouvertement aux grandes compagnies)  ? celle des maires renégats de la "banlieue rouge" et des administrateurs de la B. O. P.  ? celle enfin des communistes-autonomistes alsaciens, qu’il a fallu exclure en bloc pour leur alliance avec les curés ? Et la catégorie n’est close que provisoirement : le pourrissoir bourgeois-parlementaire fonctionne : le révolutionnaire honnête d’aujourd’hui sera demain une canaille prête à toutes les sales manœuvres dans le seul but d’assurer sa réélection.

Mais, direz-vous, que nous importent les défaillances personnelles ? C’est le progrès du mouvement, seul, qui compte.

Eh bien, qu’on nous cite une seule revendication ouvrière qui ait abouti par la voie du suffrage universel, par le simple jeu de la majorité, et non pas par la pression de l’action directe ? Y a-t-il un seul communiste averti qui se figure que les chômeurs, grâce à l’activité de la fraction "bolchévique", pourront obtenir une indemnité journalière de 20 francs et autres promesses démagogiques dont on les berne ? Et une fois bernés que penseront les chômeurs du parti qui aura si impudemment surenchéri sur la démagogie électorale irresponsable des socialistes et de certains radicaux  ?

Quant à la "propagande" qui peut être faite du haut de la tribune parlementaire, à qui pourrait-elle s’adresser  ? Aux lecteurs de l’Humanité ?... Mais ils ont déjà les articles quotidiens de Cachin ; leur faut-il encore ses discours  ? A Tardieu, à Mandel, aux huissiers, aux "journalistes" de la brigade spéciale ?... Croyez-vous les faire changer d’avis  ? Au public ?... Avez-vous jamais entendu dire qu’un parlement ait voté l’affichage d’un discours subversif fait à la Chambre, pour le placarder sur les mairies des villages... ou bien croyez-vous que les prolétaires et les paysans soient abonnés au Journal Officiel ?

Tout ce que peuvent faire les délégués du prolétariat à la Chambre des Députés, c’est de se solidariser par leurs votes ou par leur abstention avec l’un ou l’autre de ces deux clans aux limites flottantes, appelées majorité et minorité, et d’appuyer ainsi tantôt la gauche, tantôt la droite dans les joutes de canailleries et de bavardage dont le capital un et indivisible se sert pour masquer sa dictature. Est-ce là faire de la propagande ou de l’agitation révolutionnaires ? Est-ce là le rôle d’un parti qui prétend être "en état d’opposition irréductible avec le régime" et mener une politique "classe contre classe" ?

Pour ceux qui auraient encore quelque illusion sur la possibilité qu’il peut y avoir de soutenir une attitude cohérente au Parlement, il n’est rien de tel que d’examiner la résolution adoptée par le Bureau Politique du P. C. français, et publiée dans l’Humanité du 23 février dernier.

Voici d’abord dans sa totalité le "travail positif" accompli pendant trois années de parlementarisme bolchevick :

LA BONNE ACTIVITÉ DE LA FRACTION

"Elle a utilisé la tribune parlementaire pour y développer des interventions bien documentées et y déposer de bonnes propositions de lois qui ont eu une grande portée sur le prolétariat.

"Grèves, lois pour l’assurance-chômage, cheminots, loyers et lotissements, congé payé pour les travailleurs, retraites pour les vieillards, assistance aux familles nombreuses, anciens combattants et victimes de la guerre.

"Pour la représentation proportionnelle.

"Pour l’égalité des droits des femmes laborieuses et pour la légalisation et l’organisation de l’avortement.

"Pour les jeunes ouvriers, les soldats et les marins, les mutins d’Oléron et de Calvi.

"Pour les petits commerçants et artisans.

"Pour les paysans pauvres.

"Contre la répression et pour l’amnistie intégrale.

"Pour le soutien de la lutte des esclaves coloniaux en Indochine, en Syrie, en Afrique du Nord, en Afrique noire.

"Pour l’aide au peuple alsacien-lorrain opprimé par l’impérialisme français.

"Contre les armements et les intrigues de l’impérialisme français, contre le traité de Versailles et le plan Young.

"Popularisation de l’édification du socialisme en U. R. S. S."

...Hélas ! que de beaux discours devant les pupitres (ces messieurs sont à la buvette, dorment, bavardent ou chahutent !)

...Que de belles interventions platoniques, soit en faveur de revendications dont pas une n’est applicable en régime capitaliste, soit pour des réformes dont, sous ce même régime, la classe ouvrière ferait, en fin de compte tous les frais !

...Mais de résultats positifs obtenus, il n’en est point parlé. Et pour cause.

Voyons maintenant le revers de la médaille : ceci n’est qu’une simple manière de parler car le parlementarisme n’a que de mauvais côtés ; "l’envers en vaut l’endroit". L’endroit c’est le platonisme des propositions irresponsables et des interventions inutiles. L’envers, c’est l’opportunisme, la collaboration de classe, le compromis sous toutes ses formes.

Le pape de la social-démocratie internationale Karl Kautsky, excusait l’ignoble trahison de son parti devant la guerre impérialiste de 1914-1918 en comparant la puissance de ce parti et la faiblesse numérique des sectes extrémistes qui, en Russie et ailleurs avaient continué à faire leur devoir d’internationalistes.

"Plus un parti est fort, écrivait-il, plus dans ses résolutions se mêlent, aux motifs de propagande, des considérations d’ordre pratique (sic), et plus il est malaisé de faire une juste part à chaque ordre de motifs".

Il suffit de parcourir la résolution du B. P., déjà citée plus haut, pour constater que le petit nombre des membres de la fraction bolchevique au Parlement français ne les a pas empêché de joindre au platonisme d’une secte l’opportunisme "pratique" d’un parti-monstre, tel que l’était la social-démocratie allemande d’avant guerre

LES FAIBLESSES DE LA FRACTION

"... Elle s’est abstenue sur le vote de la loi d’esclavage socialiste contre les ouvriers immigrés et coloniaux.

"Elle n’a pas dénoncé assez vigoureusement la situation de plus en plus dure des soldats et des marins.

"Elle a voté le projet de loi Tardieu sur la viticulture qui n’est qu’une duperie pour les paysans pauvres.

"Elle a laissé passer sans discussion le vote d’une tranche du programme naval, fin 1931.

"Elle n’a pris su utiliser la visite à Paris de bourreaux des travailleurs, comme l’ex-roi Alphonse XIII ou Alexandre, le roi de Yougo-Slavie, pour dénoncer vigoureusement, notre ligne classe contre classe et à se dresser irréductiblement contre toutes les fractions de la bourgeoisie.

"Par exemple :

"Elle s’est abstenue sur la confiance au gouvernement Chautemps, en février 1930. Ce n’est que le 5 mars que la rectification est faite au procès-verbal.

"Elle s’est également abstenue en décembre 1930, sur la confiance au gouvernement Steeg.

"Elle a souvent hésité en face de la fraction socialiste, comme le 20 décembre 1928, lorsqu’elle s’est laissée tromper sur la portée juridique de l’amendement du socialiste Gouin qui était destiné, dans l’esprit du parti socialiste, à permettre aux juges d’emprisonner "légalement" par la contrainte par corps les militants communistes condamnés pour propagande antimilitariste.

"Son travail a été organisé d’une façon défectueuse, ce qui a permis aux socialistes de voler les bulletins communistes (?) et de faire voter la fraction "pour" la loi d’escroquerie des assurances sociales aux frais des ouvriers, que notre parti et notre fraction elle-même uni cependant toujours condamnée (sic).

"Son activité extra-parlementaire a été insuffisante dans la période actuelle d’aggravation des luttes ouvrières et de danger de guerre ; son action a été insuffisante dans les grèves, les manifestations, le mouvement des chômeurs, etc.

"Plusieurs de ses membres ont eu un contact très insuffisant avec l’organisation du parti ; la conséquence en a été que les interventions de quelques camarades sur des questions importantes ont été par endroits en contradiction avec la ligne fixée par le comité central, jetant ainsi la confusion dans la classe ouvrière."

"...D’autre part, deux députés ont été exclus de la fraction. L’un d’eux, Mourer, député du Bas-Rhin, pour accointances avec les partis bourgeois ; l’autre, Piquemal, député de la Seine, pour avoir refusé d’aller dénoncer dans son arrondissement le renégat pupiste Gélis, qui s’est démasqué depuis par ses liaisons officielles avec le préfet de police de Paris."

Pour terminer, voici les conclusions pratiques du Bureau Politique du Parti :

"C’est pourquoi, en application du mandat que lui a donné le comité central dans la session de décembre, le Bureau Politique a décidé de ne pas présenter aux élections législatives les camarades Béron, Berthon, Desoblin, Doeblé et Fraisseix."

* * *

Ces conclusions sont-elles suffisantes ?

Eh bien, non ! Ce n’est pas le remplacement de tels ou tels parlementaires, ou même de toute la fraction parlementaire du Parti communiste à la Chambre qui avancera la révolution d’un seul pas. Ce qu’il faut écarter définitivement, c’est le parlementarisme comme pratique et comme théorie du mouvement ouvrier.

Si après douze ans de parlementarisme bolchevik et quatre-vingts ans de parlementarisme social-démocrate, le Bureau Politique du Parti Communiste Français s’obstine encore à "conquérir les pouvoirs publics", ce qui aboutit en fait à se faire prisonnier des pouvoirs publics et à les servir, volontairement ou non, contre la classe ouvrière elle-même : si le Bureau Politique du Parti Communiste continue, en dépit de si cruelles expériences, il détourner les masses de l’action directe, de l’émancipation véritable, pour les pousser vers le traquenard, vers le pourrissoir de l’action parlementaire — alors c’est que le Parti Communiste est, dans son essence même, incapable de réaliser la révolution sociale... C’est qu’il est poussé par la logique propre, par sa nature autoritaire, sur le chemin de la contre-révolution.

Les ouvriers sincèrement révolutionnaires qui l’ont pris pour l’instrument nécessaire de leur émancipation se sont donc trompés. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes, sur la lutte économico-politique à l’usine et dans la rue, sur l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes.

Un parti dont les dirigeants parlementaires, contrôlés efficacement ou non par le B. P., commettent impunément de véritables actes de trahison, tandis que la voix de la base est constamment étouffée par des menaces d’exclusion ou de blâme, ne mérite pas le nom d’avant-garde organisée du prolétariat.

Or tous les "partis ouvriers" ont subi, continuent à subir ce régime, que ce suit dans la II° ou dans la III° Internationale. Il faut donc en finir avec les partis, avec la dictature sur le prolétariat des permanents, des bureaucrates, des intellectuel et des parlementaires.

Camarades, ne votez pas  ! Voter, c’est sanctionner son esclavage. C’est permettre à la politicaille qui nous gruge de s’autoriser de la "volonté populaire" et d’opprimer le peuple en se prétendant son élu. Prolétaires, ne donnons à personne le droit de se prétendre le dépositaire de vos intérêts, le propriétaire de votre liberté, pour monnayer cela sur le comptoir de la politique et de la finance. Ne nous vendons pas aux trafiquants de corruption et de chantage, même s’il s’agit de chantage "révolutionnaire"  !

Nous désirons tous "un coup de balai" au Palais-Bourbon, mais nous devons nous rappeler que personne ne pourra le donner pour nous. C’est aux masses insurgées du prolétariat de nettoyer l’écurie d’Augias, en renversant le système autoritaire et capitaliste. Tout le reste n’est qu’une chamaillerie d’ambitions et d’appétits autour de l’assiette au beurre. Serrons les rangs, préparons-nous à lutter pour le communisme libertaire  !




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