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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pour la défense du matérialisme révolutionnaire – A. P.
La voix libertaire N°182 – 20 Août 1932
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 7 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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Dans son article publié en tête de la V. L., n° 177, notre camarade M. Dubois "cherche à élucider à fond un point proprement capital : un front rouge anarchomarxiste est-il possible ?" C’est pour lui l’occasion de nous donner un exemple de la méthode "à base Raison" déjà présentée par lui dans plusieurs articles du même journal.

Selon M. Dubois, une question comme celle qui fait l’objet de son article doit être tranchée une fois pour toutes, de manière absolue. C’est pourquoi : "Opinions, convictions, penchants sentimentaux" sont, coûte que coûte, à exclure de la discussion. La Vérité démontrée doit seule compter."

Comme matérialistes révolutionnaires, nous sommes prêts à admettre les opinions, convictions, etc., comme des faits réels. Et par "réel" nous entendons que ces faits spirituels ne sont pas indépendants du monde sensible, du milieu naturel, du développement génétique et physiologique, de l’hérédité, de l’activité, de l’éducation et de l’expérience pratique de l’animal homme. C’est dans le point de rencontre de tous ces déterminismes biologiques, géographiques et historiques, en un mot dans le milieu social qu’il faut chercher la condition du développement spirituel de l’homme individuel. Les idées individuelles de l’homme ne jouent un rôle actif dans la société qu’autant qu’elles représentent des instruments adaptés à l’activité pratique, et formés par l’expérience sociale humaine.

La vérité démontrée ? Et démontrée en faisant table rase de toute opinion, conviction, sentiment préalable ? C’est là un problème où se sont brisées, depuis toujours, les théologies et les métaphysiques. Descartes est parti de l’idée de son propre être pensant et a essayé de reconstruire sur cette seule base, tout le système des connaissances humaines de son temps. Des théologies avaient essayé d’en faire autant, en partant de l’idée de Dieu. Mais ces systèmes étaient privés de toute valeur de découverte. Ils ne faisaient qu’exprimer, sous une forme artificielle et abstraite, un ensemble d’expériences, d’opinions, de convictions et de sentiments préexistants. On peut bien tirer "la vérité du monde" d’un premier syllogisme extrêmement vague et abstrait, mais à condition de sous-entendre dans les termes même de cette proposition initiale tout ce que l’on en tirera par la suite. Il en est de même des sciences abstraites, mathématique, physique, mécanique, et la logique elle-même. C’est seulement dans les manuels que la connaissance de l’arithmétique commence par l’idée d’unité, celle de la géométrie par l’idée d’espace à une, deux et trois dimensions, celle de la mécanique par l’idée d’une force, d’un solide indéformable, etc. Toutes les connaissances humaines ont été pratiques et concrètes avant de devenir théoriques et abstraites, et tout développement théorique indépendant de l’expérience est pour nous comme s’il n’était pas.

Aussi la valeur d’une affirmation tirée de la "vérité démontrée" ne réside nullement dans la structure logique qui en est la base apparente ; elle vaut ce que vaut la connaissance expérimentale qui s’exprime en elle. Descartes, dans sa reconstruction géométrique du monde, arrivait à démontrer fort clairement que les animaux étaient des horloges privées de sentiment, des automates créés de toutes pièces et imperfectibles. Cela signifiait tout simplement que les sciences naturelles étaient alors en enfance et que lui-même avait complètement négligé d’observer les animaux. De la même façon le crédit que nous pouvons accorder à la "vérité démontrée" de Dubois ne dépend en aucune façon de son art syllogique, mais de l’expérience concrète qui y est implicitement contenue. Si cette "vérité" ne renfermait pas ces données humaines, ces éléments de fait que sont "les opinions, les convictions, les penchants sentimentaux" d’un homme, elle ne nous intéresserait en aucune façon. Et ces opinions, ces convictions, ces penchants sentimentaux nous sont d’autant plus précieux à connaître qu’ils sont plus proche de la base commune à l’expérience et à la vie de tous les hommes, base éminemment pratique, qui comprend notre activité de producteurs-consommateurs, aux prises avec les forces matérielles de la nature et du système social.

Or, cette lutte concrète de l’homme pour la liberté, cet effort sur la matière, ce point de vue vivant et charnel qui est celui du révolutionnaire et du travailleur, pourquoi faut-il que nous n’en trouvions dans les affirmations de Dubois qu’un reflet si lointain, si pâle, si inefficace  ?

"L’homme est un être social". Quel homme ? L’homme abstrait, l’homme en soi, en dehors des lieux, des temps, des circonstances ? L’homme en dehors des sociétés ?! Ou bien l’homme réel, historique, matériel, qui produit et consomme, qui souffre et qui lutte, qui appartient à un métier, à un sexe, à une race, et par dessus tout à une classe ? Celui-là est exploiteur ou exploité, oppresseur ou opprimé. Il a une place dans cette société dont la charpente est constituée par les moyens de production, de transport et de consommation. Esclave de la matière, il ne peut s’affranchir qu’en reconnaissant sa situation dans la structure sociale, pour se transformer en la révolutionnant. L’homme est un être social, cela signifie alors : "l’homme est un être conditionné par la société".

En raisonnant sur l’homme "en soi" Dubois tend à prouver que l’homme, comme être social doit être juste, c’est-à-dire respecter "la vie et le produit de l’effort d’autrui" ; que pour être juste, il doit être anarchiste, et que cela implique une certaine conception du monde appelée "spiritualisme social", tandis que le matérialisme est générateur d’injustice, d’égoïsme et de tous les maux de l’humanité. Il en conclut qu’entre l’anarchiste, épris de "spiritualisme social", et le matérialiste qui méconnaît cette doctrine, aucune collaboration n’est possible.

Nous voyons dans cette "démonstration un essai de théologie morale basé sur l’existence de deux principes : un bon et un mauvais, spiritualisme et matérialisme. Comme toutes les théologies, elle aboutit à un aveu d’impuissance, à la fois dans le domaine de la connaissance et dans celui de l’action. Car si l’homme est par nature "social, c’est-à-dire juste", l’existence d’une société mauvaise, qui fait de l’homme un tyran ou un esclave, reste un mystère satanique opposé à cet autre mystère angélique de l’homme, juste par nature. Et si nous ne comprenons rien aux conditions qui font de l’homme cet esclave ou ce tyran, comment pourrons-nous trouver la route de l’émancipation ?

Ici Dubois recours de nouveau à la "vérité démontrée" (j’allais dire révélée). Et il expose comment le mal dans le monde est le produit du déséquilibre de cinq principes, déséquilibre auquel le "spiritualisme social" doit substituer l’harmonie. Ces "cinq Éléments" sont : "Liberté Individuelle, Propriété Individuelle, Chose Publique, Intérêt Particulier, Intérêt Général."

Nous ne chicanerons pas Dubois sur les cinq Éléments, bien qu’il nous paraisse difficile d’y distinguer plus de deux principes différents (un principe "individuel" et un principe "social"). Mais tout l’effort de pensée de notre camarade se résout à affirmer que ces deux, ou ces cinq éléments peuvent trouver leur conciliation définitive dans une certaine "justice", qui, "une fois établie, se perpétue dans la suite des siècles". Cela nous avance-t-il d’un seul pas ?

Les bourgeois, les juges, les traîneurs de sabre, les garde-chiourme et les flics sont prêts à déclarer, eux aussi, que l’élément "individuel" et l’élément "social", ou bien encore la Chose publique, la Propriété, la Liberté, etc., doivent être harmonisées par quelque chose qu’il appelle la Justice. Eux aussi conçoivent cette justice comme un produit du "spiritualisme social". Et pourtant qu’y a-t-il de commun entre eux et le camarade Dubois  ?

En prenant comme plate-forme la "Vérité démontrée", Dubois ne prend pas garde que ce terrain est celui de tous les serviteurs de la religion, de l’autorité et du privilège sous toutes ses formes. Car voilà des milliers d’années que les idéologues spécialistes ont mis "la vérité démontrée" au service de la justification de leurs intérêts les plus cyniquement anti-sociaux.

Et c’est ce que nous lui "démontrerons" bien volontiers à notre tour, si les lecteurs de la V. L. prennent intérêt à cette discussion amicale.




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