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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Front Rouge du matérialisme révolutionnaire. Réponse au camarade Dubois – A. P.
La voix libertaire N°189 – 8 Octobre 1932
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 7 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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Réponse au camarade Dubois

Si tu espères m’avoir retourné par ton article "Au sujet du Front Rouge", tu te trompes. Mais tu te tromperais également si tu en concluais que je me refuse à tenir compte de ton point de vue critique et de ta recherche d’un système positif. Il suffit que ce système existe pour qu’il trouve en cela même sa justification. Seulement cette existence justifie aussi la nécessité de le renverser, afin d’aller plus loin. C’est là, du moins, ce qu’exige le matérialisme révolutionnaire.

La bourgeoisie est utilitaire. Elle place le ressort du progrès dans l’intérêt. L’intérêt du Congrès a servi le progrès, sans doute, mais aujourd’hui, il prend un sens mortellement cynique, car il a pour contenu réel l’oppression et la destruction stérile des forces vives de l’humanité afin de conserver un régime en pleine faillite. S’insurger contre l’utilitarisme intéressé de la bourgeoisie est donc tout naturel, et même, historiquement, plus légitime aujourd’hui que jamais. Mais prenons garde que ce que nous reprochons à la bourgeoisie, c’est l’oppression, la condamnation de nos propres intérêts, à nous victimes du régime. N’y aurait-il pas quelque hypocrisie à prétendre que nous sommes les défenseurs de la justice en soi, de l’harmonie sociale en soi ; à nous présenter comme les arbitres de l’ordre social, comme les chevaliers de l’intérêt universel, voués à l’harmonisation scientifique des diverses tendances qui agitent l’humanité ? Qui veut faire l’ange fait la bête. Nous sommes des hommes comme le autres et non pas les détenteurs de l’absolue justice. Ce que nous réclamons, c’est notre droit, qui est en même temps celui du plus grand nombre : il se trouve que ce droit se confond avec l’affranchissement général des masses, ou plutôt qu’il en est la condition. Tant mieux. Mais raison de plus pour propager auprès des masses l’appel à l’action directe pour la conservation et l’accroissement de la vie, pour le bonheur, pour l’intérêt tel que chacun le conçoit pour lui-même et pour ses proches — et non pas tel que l’établit je ne sais quelle religion d’une justice abstraite qui aurait ses inventeurs, ses gardiens et ses grands prêtres.

N’oublions pas que la bourgeoisie, avant de se déclarer froidement utilitaire, a commencé par s’envelopper dans les voiles de la théologie et de la métaphysique ; elle a marché à la conquête du pouvoir sous le drapeau des grandes phrases humanitaires et, aujourd’hui que son règne est menacé, elle les agite de nouveau pour sa défense. Ne nous y laissons pas prendre. Souvenons-nous plutôt de la leçon de franchise qu’elle nous a donnée aux temps de sa plus grande puissance en proclamant ouvertement la loi de l’intérêt.

"On lui en a fait un reproche, et à tort. Je pense au contraire qu’elle a rendu un dernier grand service à l’humanité, en prêchant, encore plus par son exemple que par ses théories, le culte, ou pour mieux dire, le respect des intérêts matériels. Au fond, ces intérêts ont toujours prévalu dans le monde : mais ils s’y étaient produits jusque-là sous la forme d’un idéalisme hypocrite ou malsain, qui les avait précisément transformés en intérêts malfaisants et iniques.

"Quiconque s’est un peu occupé d’histoire n’a pu manquer de s’apercevoir qu’au fond des luttes religieuses et théologiques les plus abstraites, les plus sublimes et les plus idéales, il y a toujours quelque grand intérêt matériel. Toutes les guerres de races, de nations, d’États et de classes n’ont jamais eu d’autre but que la domination, condition et garantie nécessaire de la jouissance et de la possession. L’histoire humaine, considérée à ce point de vue, n’est rien que la continuation de ce grand combat pour la vie, qui d’après Darwin, constitue la loi fondamentale de la nature organique.

"Et au milieu de cette lutte fratricide des hommes contre les hommes, dans cet entredévorement mutuel, dans cet asservissement et dans cette exploitation des uns par les autres qui, en changeant de noms et de formes, se sont maintenus à travers tous les siècles jusqu’à nos jours, quel rôle la religion a-t-elle joué ? Elle a toujours sanctifié la violence et l’a transformée en droit. Elle a transporté dans un ciel fictif l’humanité, la justice et la fraternité, pour laisser sur la terre le règne de l’iniquité, et de la brutalité. Et plus l’idéal qu’elle adorait dans le ciel semblait sublime, plus la réalité de la terre devenait horrible. Car c’est dans le caractère propre de tout idéalisme, tant religieux que métaphysique, de mépriser le monde réel, et tout en le méprisant, de l’exploiter — d’où il résulte que tout idéalisme engendre nécessairement l’hypocrisie.

"L’idéalisme n’est ni moins absurde, ni moins pernicieux, ni moins hypocrite que l’idéalisme de la religion, dont il n’est d’ailleurs qu’une forme différente, l’expression ou l’application mondaine et terrestre. L’État, c’est le frère cadet de l’Église, et le patriotisme, cette vertu et ce culte de l’État, n’est qu’un reflet du culte divin.

"L’homme vertueux, selon les préceptes de l’école idéale, religieuse et politique à la fois, doit servir Dieu et se dévouer à l’État. Et c’est cette doctrine dont l’utilitarisme bourgeois, dès le début de ce siècle, a commencé à faire justice" [1]

Cher camarade Dubois, disons-le franchement : c’est le propre de l’homme d’État de se placer au-dessus des forces sociales en lutte et de vouloir les lier en faisceau, en leur imposant le respect d’une morale, au lieu de considérer seulement en lui-même un animal-homme pourvu de besoins et d’appétits légitimes qui le rangent dans la solidarité de masse d’une grande classe révolutionnaire.

Bakounine avait coutume de dire : "Il faut déchaîner les mauvaises passions", et il témoignait par là qu’il n’y en a point de mauvaises, mais seulement d’opprimées et de dénaturées par la contrainte sociale. Il s’opposait catégoriquement à la vaine sagesse des législateurs sociaux, qui se croient au-dessus de l’humanité et de ses classes et qui veulent jouer sur terre le rôle de Jésus-Christ ou du Père Éternel. Lui, se contentait d’être avec conscience un homme de la masse fort de ses intérêts charnels. A lui s’applique aussi ce qu’un ouvrier a osé dire sur la tombe de Lassalle : "Il était un homme avec bien des défauts, avec des vices, mais c’était un homme tout entier."

Un homme tout entier, oui, camarade Dubois, une somme d’appétits et de soifs, et non pas un ensemble de théorèmes.

On nous parle d’une révolution "à base raison". A-t-on jamais vu une révolution faite par des eunuques ?

Notre révolution à nous est une révolution à base chair et sang, à base cri du ventre, poings serrés et redressement d’échine. C’est la révolte de la racaille ouvrière et paysanne, qui n’a pas approfondi Marx ni Kropotkine, mais qui veut de la liberté pour les cerveaux et du pain pour les entrailles. Lorsqu’elle formera pour de bon ses comités d’action, ses communes paysannes et ses conseils d’entreprises, nous laisserons nos livres et nous nous perdrons ensemble dans ses rangs, n’est-ce pas, camarade Dubois ?

Vive le front rouge !

Notes :

[1Michel Bakounine, Aux compagnons de l’Association internationale des Travailleurs au Locle et à la Chaux-de-Fonds.




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