Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Brisons les Icônes ! - A. P.
La voix libertaire N°207 – 11 Février 1933
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 13 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Lorsque nous disons que les formulations traditionnelles de Marx et Lénine, comme celles de Bakounine et Kropotkine sont, actuellement, dépassées par l’expérience, nous ne prétendons pas opposer une troisième "conception universelle" à celles que l’on a prétendu construire sur la base de l’œuvre des théoriciens que nous venons de citer. L’héritage du communisme marxiste, pas plus que celui du communisme anarchiste, ne se présentent historiquement comme système complet et fermé. Ces deux "ismes" ne sont que des reflets partiels de l’expérience et des traditions passées ; leur développement propre se vérifie comme une suite de contradictions et de confrontations avec la pratique de la lutte de classe. Ils ne peuvent donc être ni acceptés ni repoussés en bloc, ni surtout remplacés arbitrairement par une construction idéologique de cabinet, qui ne serait qu’une œuvre d’arbitraire individuel.

Les opposer ou les identifier est un jeu d’esprit qu’il faut laisser aux dilettantes. Les concilier ou les dépasser au moyen des ressources intellectuelles dont on dispose dans un fauteuil ou à la tribune, sans autres matériaux que les livres d’une bibliothèque ou l’eau sucrée du conférencier, est une entreprise des plus hasardeuses. Enfin, les confronter comme "conceptions universelles" soit entre eux, soit avec on ne sait quelle "conception universelle" immanente et propre au prolétariat, c’est se placer sur le terrain des inventeurs de pierre philosophale.

Tout ce qu’on peut dire honnêtement à ce sujet, c’est justement qu’il n’y a pas de place dans un régime de classe pour une "conception universelle" où puisse s’exprimer la vérité de la société et de l’homme. La classe des dominateurs est impuissante à interpréter la réalité d’une manière harmonieuse et profonde, car elle est détachée de la réalité par son rôle même de classe esclavagiste et parasitaire. La classe serve étouffe dans l’ignorance et dans l’inconscience de soi. Elle n’a pas d’existence effective et distincte, tant qu’elle ne se dresse pas coutre ses dominateurs, et si elle est appelée à conquérir sa propre vérité et la vérité du monde, ce ne peut être qu’à travers la suppression de tous les privilèges et de toutes les dominations sociale.

Les membres de l’intelligentzia petite-bourgeoise qui prétendent à la direction du mouvement émancipateur des classes opprimées ont souvent la prétention de leur imposer, en guise de base de rassemblement telle ou telle "interprétation du monde", fille de leur mégalomanie philosophique. Quelquefois, il s’agit d’une nouvelle religion dont ils sont à la fois les prêtres et les seuls croyants. D’autres fois, tout en se réservant le monopole d’un scepticisme ou d’un éclectisme de bon ton, ils prétendent mettre à la disposition de la masse des formules esotériques adaptées à sa psychologie. Les "mythes générateurs d’énergie" destinés à leur donner le spectacle de leur propre puissance spirituelle, procurent à ses dilettantes le plaisir héroïque des combats de gladiateurs chers aux sociétés en décadence. Mais ils ne croient pas eux-mêmes à la réalisation de l’idéal syndicaliste, bolcheviste, anarchiste, naziste ou fasciste qu’ils propagent, ou bien ils n’y voient que des leviers destinés à réaliser plus modestement leurs propres aspirations et celle de la couche sociale à laquelle ils appartiennent.

Proposer des buts extrêmes et radicaux pour réaliser des objectifs sociaux beau coup plus terre-à-terre, telle est depuis la réformation et la grande révolution bourgeoise, la méthode traditionnelle de l’idéalisme politicien. Le rôle des grands penseurs de la bourgeoisie consiste depuis longtemps à chercher aux intérêts de sa classe le déguisement majestueux d’une "conception du monde" terriblement renversante et radicale. Mais le prolétariat n’a nul besoin de se travestir pour entrer en scène ; au contraire, il lui appartient d’arracher les masques. Derrière les fausses barbes marxistes ou les perruques anarchisantes qu’on propose çà et là comme signe de ralliement révolutionnaire, il est impossible de reconnaître amis et ennemis. Les mains calleuses sont toujours les moins habiles à fixer les faux-nez en carton qui sont censées désigner en pareil cas les amis du peuple, et savoir citer Marx à propos est une référence plus commode pour les avocats que pour les manieurs de pioche. Aussi cette manière de définir l’élite révolutionnaire n’est-elle pas la nôtre. L’élite n’est pas autre chose que l’avant-garde, constamment renouvelée, de la masse, le premier rang des combattants de classe à la conquête de positions et d’horizons toujours plus avancés et plus étendus.

Dans le déroulement des combats de classe, le critère qui permet de distinguer amis et ennemis n’est pas l’uniforme idéologique de la "conception du monde", ni le choix d’un bulletin de vote, ni la cocarde d’un parti. C’est l’activité des individus dans leurs organisations de classe, leur dévouement à la cause des travailleurs, leur loyauté aux intérêts profonds de la masse, leur refus de remplacer les privilèges abolis par de nouvelles inégalités sociales. C’est aux serviteurs les plus dévoués, bien plus qu’aux théoriciens les plus savants, qu’est réservé dans le camp prolétarien le soin d’innover, de conduire la révolution vers de nouvelles étapes, et l’idée révolutionnaire vers de plus hauts sommets. C’est par eux, par leur sacrifice sans phrase et par leur exemple quotidien, que la conscience s’empare de la masse et la transfigure, que la "revendication de l’idéal" devient plus précise et plus forte. A des besoins nouveaux, correspondront toujours de nouvelles tâches, des aspirations nouvelles et de nouvelles levées de volontaires pour la marche en avant ; et cela aussi longtemps que les hommes de la masse, les héros anonymes du travail et de la lutte auront le pas sur les surhommes, les profonds politiques, les chefs omniscients.

Dégonfler le prestige des grosses têtes bouffies de fausse science, et d’abord montrer en Karl Marx, en Lénine, en Kropotkine ou tout autre les hommes qu’ils ont été en réalité les produits d’une classe et d’une époque, pleins de toutes les qualités et de toutes les infirmités du vulgaire, telle est notre première tâche. Que furent-ils, ces grands hommes ? Découvreurs universels des effets et, des causes ? Prophètes dont toute parole est d’Évangile ? Arbitres en philosophie ou en politique ? Parangons de la "conscience prolétarienne" ? Fournisseurs de recettes à faire bouillir "la marmite du futur" ? Non, rien de tout cela. Eux-mêmes se sont refusés à ces prétentions, bien qu’ils ne les aient pas toujours découragées assez sévèrement chez leurs disciples. Ils ont eu le mérite de comprendre assez bien la portée et la réalité sociale des luttes prolétariennes de leur temps, et même de leur frayer la route par une critique acerbe et puissante des illusions, mystères, fausses vérités, philosophies et autres escroqueries idéologiques dont la bourgeoisie s’aveugle elle-même ou aveugle ceux qu’elle veut perdre. Prendre pour "conception prolétarienne du monde" ce que la critique impitoyable de ces grands nettoyeurs n’a fait qu’épargner par mégarde, respecter comme leur héritage sacré les obstacles devant lesquels ils se sont arrêtés, ou plutôt devant lesquels s’est arrêtée l’expérience révolutionnaire de leur époque et de leur pays, c’est là une triste manière de leur rendre hommage. Que dire alors du culte puéril et sot dont on entoure leurs épigones et leurs héritiers plus ou moins légitimes, tas de petites idoles populaires, produits du fétichisme de secte, à la fois sanctuaires, divinités et clergé d’un culte endormeur ?

C’est pourtant autour de cette querelle : Marx ou Bakounine ? ou d’autres plus mesquines encore que se déroulent les querelles qui opposent les uns aux autres des prolétaires sincèrement révolutionnaires, mais qui ont le tort de confondre la lutte de classe avec l’emploi de telle ou telle phraséologie consacrée par la scolastique d’une école ; comme si les différences entre partisans de la "dictature du prolétariat" et partisans de "l’abolition de l’État" étaient plus substantielles et plus profondes que les différences entre exploiteurs et exploités, patrons et ouvriers, maîtres et esclaves, gouvernants et gouvernés... D’un côté comme de l’autre, on a recours volontiers à l’alliance des pires ennemis de classe, ministres ou anciens ministres, parlementaires, journalistes véreux, démagogues professionnelles, cabotins de lettres, "lumières" du barreau, bureaucrates professionnels, que l’on range complaisamment pour la circonstance dans les rangs des "Hommes de cœur", ou dans ceux des "Amis de l’URSS.". Mais, par contre, entre prolétaires militants, victimes de la même réaction et combattants de la même cause, s’échangent les injures, les coups, les exclusions infamantes, parfois même les fusillades. N’est-il pas temps de se demander ce qui sépare les uns des autres ces travailleurs prêts à s’entre-déchirer pour le compte de sectes ou d’organisations rivales ? S’il s’agit vraiment de questions vitales pour l’émancipation de l’humanité travailleuse, ou bien simplement de mots creux, de noms propres, de vaines prétentions à avoir raison tout seul ? La parole est aux iconoclastes prolétariens.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53