Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La tentative insurrectionnelle et la presse ouvrière - 1ère partie – A. P.
La voix libertaire N°213 – 25 Mars 1933
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 13 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La Correspondance internationale Ouvrière mérite une mention spéciale pour avoir été le premier organe en France, qui eût posé objectivement les faits de l’insurrection espagnole de janvier dernier. Sans doute, les liaisons dont elle dispose sont encore bien faibles, elle est bien loin de réaliser l’information intégrale directe des militants par les militants ; mais déjà elle a joué un rôle utile. Au moment où la classe ouvrière internationale en était réduite aux dépêches officielles du gouvernement espagnol et aux déclarations réticentes des chefs réformistes, tandis que les partis et fractions politiques d’extrême gauche, d’un commun accord enterraient la question, que la presse libertaire pas renseignée ou mal conseillée gardait elle-même le silence on aura vu, dès la fin de janvier la C.I.O. rompre le conformisme et la prudence générales, proclamer l’importance décisive des événements de janvier, rejeter les calomnies contradictoires des cliques dirigeantes espagnoles, et publier, dans un numéro spécial, témoignages, documents, articles de discussion, qui de divers côtés lui étaient parvenus, en dépit de la censure qui étouffe la presse libertaire espagnole.

Beaucoup de lecteurs se sont choqués, paraît-il de la "partialité" de ce numéro. Le point de vue de la F. A. I. paraissait avoir été soutenu de parti-pris par tous les collaborateurs, aux dépens de la direction C.N.Tistes et de toutes les orientations Communistes, Trotskistes, Maurinistes, Socialistes, qui se partagent le mouvement ouvrier en dehors de la tendance anarchiste. Mais le fait est que l’on peut chercher en vain dans la presse de toutes ces orientations quoi que ce soit qui ressemble à un récit d’ensemble ou à une appréciation motivée des événements, tandis que l’opinion des correspondants de la C. I. O. dont aucun n’appartient à la F. A. I., que le Combat Syndicaliste s’est contenté, s’est trouvée unanime à justifier la conduite des libertaires espagnols. Notons encore d’adresser à la C. N. T. une adresse de confiance et de sympathie, tandis que l’Humanité, la Vérité (trotskiste), le Populaire sont demeurés bouche close et que la presse bourgeoise "d’information" s’est soigneusement abstenue d’informer. Nulle part, en France, on n’a discuté ; il n’y a eu ni meetings, ni réunions d’information. C’est là qu’est le "scandale" et non dans l’intervention "unilatérale" de la C. I. O.

Il faut reconnaître d’ailleurs que le premier moment d’incertitude passé, la presse libertaire internationale s’est ressaisie. Plusieurs périodiques anarchistes de langue italienne : Adunata dei Refrattari, Risveglio, Protesta, Lotta Anarchia ont apporté de nouveaux éléments d’information et d’utiles commentaires aux événements, et les deux premiers ont, en outre, reproduit tout ou partie du matériel reproduit clans la C. I. O. n°3. Le Libertaire est revenu sur la première appréciation donnée. Alors que sous la plume de Jack Mortimer on voyait qualifier "d’errements" — sans d’ailleurs qu’il soit expliqué pourquoi — les actes d’insurrections de Casas-Viejas et autres lieux, d’autres articles ont reconnu, depuis, au mouvement des travailleurs andalous et catalans, en janvier dernier, un caractère profond, spontané et véritablement révolutionnaire qu’aucun anarchiste ne songe plus à leur contester, je crois. A la Voix Libertaire revient, d’autre part, l’honneur d’avoir, la première, reproduit un appel à la solidarité émanent du Luchador, et appelant les camarades à rassembler des fonds pour soutenir les victimes de la lutte héroïque que les anarchistes ont menée en Espagne.

En ce qui concerne la valeur des méthodes de lutte qui ont été imposées par les circonstances à nos camarades, ou qui ont découlé du caractère même du mouvement, on en trouvera une justification raisonnée dans la lutte écrite de la prison de Barcelone par le camarade Guelfi, en plein accord de pensée avec les protagonistes de la dernière tragédie sociale qui sont enfermés à ses côtés. (Adunata du 18 février.) L’autre son de cloche, c’est-à-dire la critique raisonnée de ces mêmes méthodes, on n’en trouve guère l’expression que dans l’article du camarade Pierre Kaan (de la Fédération communiste de l’Est), article écrit pour le Travailleur de Belfort et reproduit par la revue Masses, dans son numéro de février.

"Depuis deux ans", écrit le camarade Kaan, "la violence des moyens grandit, mais leur puissance diminue : en septembre 1931, la grève générale paralysait Barcelone ; aujourd’hui, la grève a fait place à la bande. Les dirigeants de la F. A. I. ont prouvé qu’un mouvement dirigé par eux reste anarchique, sans faire triompher l’anarchie.

"Tant qu’il en sera ainsi, tant que les militants espagnols, sous prétexte de spontanéité, d’opposition à toute bureaucratie, à toute dictature, érigeront l’improvisation en système, faisant du coup de main préparé l’alpha et l’oméga de la Révolution ; tant que l’Espagne révolutionnaire n’aura pas pris conscience du péril mortel que recèle l’aventure, tant qu’elle se satisfera de la guérilla, qui peut servir, mais qui ne tient pas lieu de tout (sans Wellington, les bandes espagnoles auraient-elles tenu en échec l’armée napoléonienne  ?) l’administration de Madrid, la bourgeoisie de la Catalogne pourront défier l’adversaire, l’accabler de son ignorance, railler son insouciance admirable en face de la mort.

"Vienne l’heure où les héritiers de Bakounine seront mis en présence de leur folie, où le peuple espagnol se sera lassé du geste pour le geste, et les gardes civiles paieraient cher leurs fusillades et n’auraient plus l’occasion de faire flamber à la grenade incendiaire dix-neuf malheureux assiégés dans une maison isolée.

"On comprendra alors que si l’ignorance du peuple espagnol le conduit à la défaite, c’est sa misère croissante qui le fait s’insurger."

Si nous avons bien compris, le camarade Kaan condamne à la fois l’action autonome et spontanée des masses illettrées d’Espagne, et les "coups de mains préparés" des élites qui risquent leur propre peau au lieu d’encadrer et de discipliner les masses. Il condamne la guérilla permanente des grèves et des émeutes et lui oppose l’accumulation des forces morales et matérielles en vue d’une bataille décisive. Attendre, instruire et organiser, tel est sa formule, qui est aussi, semble-t-il, celle des dirigeants de là C. N. T., de Pestaña et des successeurs de Pestaña. P. Kaan se réfère à Wellington pour nous expliquer que si l’insurrection est un art, le dernier mot de cet art, c’est la concentration des gros bataillons, c’est la stratégie "napoléonienne". Mais il y a là justement une fatale erreur, fille des légendes bourgeoises-militaristes qui ont cours sur le caractère des luttes révolutionnaires. C’est un contresens énorme que d’identifier l’art de l’insurrection avec l’art militaire, la lutte de classe avec la lutte des armées professionnelles manœuvrées comme sur un échiquier par Frédérick II ou Wellington  !

N’est-ce pas un général de Napoléon qui disait, et justement à propos de la guérilla espagnole : "Tant que nous avons affaire à des soldats, tout va bien. Mais nous sommes perdus quand les vieilles femmes commencent à nous vider leurs pots de chambres sur la tête"  ?

(A suivre)




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53