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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La tentative insurrectionnelle espagnole et la presse ouvrière - 2ème partie – A. P.
La voix libertaire N°214 – 1er Avril 1933
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 13 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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J’ai connu un camarade ex-anarchiste, devenu communiste autoritaire, qui m’expliquait ainsi sa conversion  : "Bonnot et sa bande étaient des hommes de fer ; mais ils avaient oublié que dans la lutte entre quelques individus et la société, le dernier mot appartient toujours à l’armée, à la police, à l’Etat. La violence, pour être utile, pour changer la société, doit s’exercer sous la forme de la conquête de l’armée, de la police, de l’État. Alors, seulement, elle obtient l’adhésion des masses. Ce ne sont pas des rebelles qu’il lui faut, mais des dictateurs". Voilà, crûment exprimé, le point de vue que nous retrouvons, à des degrés divers, chez tous les opposants à l’idée de la propagande par l’exemple et de l’émancipation des masses par elles-mêmes. Eh bien, on ne le répétera jamais assez : la conception suivant laquelle la révolution trouverait sa force dans l’autorité d’un gouvernement et non dans la violence des opprimés brisant leurs chaînes, dans la conversation et non dans la liquidation sociale, dans le Comité de salut public et non dans la Commune, dans la discipline militaire jésuitique bureaucratique des organisations rigides, et non dans l’initiative et l’audace des avant‑ gardes spontanées, cette conception a fait faillite.

Entre la "bande", dont se moque Pierre Kaan et les "gros bataillons" qui, en Allemagne, étaient forts de millions d’ouvriers soi-disant conscients, c’est-à-dire éduqués, encadrés, militarisés, c’est la bande qui a raison, une fois de plus.

En Allemagne, pour chaque boîte d’allumette, pour chaque manche à balai trouvé dans les mains d’un militant présumé, on enfourne dans les prisons des milliers de communistes (le chiffre des emprisonnés dépasse actuellement cent mille), on torture, on massacre des otages par milliers, et le gouvernement Nazi trouve encore le moyen d’ameuter la population contre le "terrorisme communiste".

En Espagne, le sacrifice de chacun des vingts combattants tués à Casas-Vejas a déjà été payé au centuple par la réaction ; les journaux ne prennent même plus la peine de compter les suppressions de gardes civils ou les attentats à la bombe, et le gouvernement Azaña, universellement traité de "gouvernement d’assassins", est vomi par les masses ouvrières et paysannes qui acclament les révoltés, les soutiennent et applaudissent à leurs représailles.

En Allemagne, la révolution en a pour des années à être réduite au silence, car elle a été écrasée sans s’être battue. En Espagne, elle se relèvera en quelques mois, avec des forces décuplées, parce qu’elle s’est battue sans être écrasée.

Il a fallu presque un régiment pour forcer la dernière retraite de Bonnot, en 1912. Et Bonnot, comme criminel de droit commun, n’avait pas droit à la sympathie des foules. Il ne se battait que pour lui et tirait dans le tas sans épargner personne. La population laborieuse s’était mobilisée, non pas pour lui, mais contre lui. Si chacun des militants révolutionnaires qui sont morts en Allemagne, sans résistance et sans espoir, victimes du fatalisme et la castration "marxiste" de l’individu, avait opposé aux assassins nazis, avec la sympathie de la masse, la moitié de la résistance que Bonnot opposa aux gendarmes, à titre d’ennemi de toute la société, il ne resterait pas un seul fasciste en Allemagne, et personne, dans l’Europe entière, ne voudrait plus, à n’importe quel prix, assumer le métier de flic, ou d’agent de la force publique à un degré quelconque...

Rien n’est plus dangereux pour une révolution que d’abandonner les méthodes insurrectionnelles, spontanéistes, pour recourir aux méthodes gouvernementales et militaires. Ce qui est tué au dedans ne peut plus vaincre au dehors. Adopter les mêmes principes que l’ennemi se serait supprimer toute raison d’être à la révolution, l’identifier à la contre-révolution, l’isoler entièrement de sa base historique. Faire un compromis contre les méthodes subversives et les méthodes étatiques, c’est se priver des avantages des deux méthodes et combiner leurs inconvénients.

Nous renvoyons le marxiste Pierre Kaan à ses auteurs, à la "Guerre des Paysans", d’Engels, à la "Révolution en Espagne", de Marx, à Blanqui, à Trotsky et à Lénine. Dans les guerres civiles, qu’elles soient des Frondes, des Jacqueries, des Communes ou des Vendées, le gouvernement a toujours pour lui la concentration des forces, la discipline, l’instruction, les approvisionnements, l’argent, les transports, l’unité de commandement, la mécanique de l’autorité traditionnelle. On ne peut rêver de lui opposer, à un degré supérieur, ces mêmes facteurs de succès. Mais on peut briser les armes du gouvernement par l’infiltration, la démoralisation, la fraternisation, la désorganisation, l’expropriation, l’insécurité, l’initiative des individus et des groupes, l’anarchie. Arracher à l’État le contrôle de la vie économique et politique, non pas en la suspendant, mais en l’intensifiant par une décentralisation poussée au maximum, substituer les rapports de solidarité de classe aux rapports d’autorité et de hiérarchie, telle est la méthode propre à toute révolution sociale. Et il n’y en a pas d’autres. Si ce phénomène caractéristique a été masqué aux yeux de beaucoup dans les révolutions du passé, c’est que les historiens ont pris pour l’essence de la révolution ce qui n’était que la stabilisation de la révolution, son arrêt, sa négation bourgeoise-étatique. Mais qu’on examine sérieusement les moyens dont disposent les masses pour se défendre contre l’oppression, et pour la renverser, que ce soit au Maroc où depuis trente ans le militarisme capitaliste français est tenu en échec par des rébellions permanentes, au Nicaragua, où Sandino défie depuis dix ans les envahisseurs yankee, en Chine, où les provinces "communistes" résistent à toutes les attaques des armées du Kuomintang ; partout on trouvera les mêmes éléments qu’en Espagne : l’initiative audacieuse d’une avant-garde bien entraînée, appuyée sur la résistance passive, et sur la solidarité matérielle et morale des masses travailleuses. C’est par ces méthodes, également adaptables aux grandes villes et aux petits villages, aux terrains montagneux ou boisés comme aux steppes et aux savanes des pays plats, que les révolutionnaires ouvriers et paysans tiennent en échec des forces militaires cent fois supérieures en nombre, en cohésion et en armement, et si on en veut un exemple frappant, il n’est que de consulter le livre de Trotsky sur 1905. Il y montre comment une poignée de tirailleurs pratiquant l’offensive et l’embuscade sans jamais se laisser "accrocher" par l’adversaire a pu, grâce à l’appui des masses ouvrières de Moscou, défendre tout un quartier de la ville contre plusieurs escadrons de dragons et de cosaques. C’est encore à l’aide de la même tactique de classe que les partisans rouges de 1918-1920 vainquirent les armées tsaristes et les corps expéditionnaires de toutes les nations du monde... Et qu’on ne dise pas que c’est l’armée rouge, par les méthodes napoléoniennes classiques, qui a obtenu ces résultats. Trotsky sait mieux que personne que la "création de l’Armée Rouge" n’a pas été autre chose que la destruction des gardes rouges ouvrières et paysannes, de même que la création de "l’État Soviétique" n’a pas été autre chose que la destruction des soviets comme organes d’auto-administration et d’auto-défense des masses prolétariennes. La création de l’armée et de la milice "rouges", c’est la réintégration des soldats et marins révolutionnaires dans les cadres de l’ancienne police et de l’ancienne armée, sous le commandement des anciens états-majors tsaristes. En fait, l’armée rouge n’a’ jamais gagné qu’une seule campagne, la campagne d’extermination contre les insurgés de Kronstadt et contre les travailleurs révolutionnaires de l’Ukraine. Milice rouge et armée rouge sont aussi étrangères à la révolution russe que la police de Fouché et la cavalerie de Murat à la prise de la Bastille — et si le militarisme, avec sa discipline rigide, sa hiérarchie, son culte de l’uniforme, son adoration du chef, a pris quelquefois une allure révolutionnaire, ça n’a jamais été que pour échouer dans le Césarisme, dans le Bonapartisme, dans le Boulangisme, dans le Fascisme, dans l’Hitlérisme..., en un mot, dans l’extrême de la contre-révolution.

Nous savons bien qu’entre le militarisme pur, à la façon de la Reichswehr, de la Légion Étrangère ou de la Garde Mobile — et l’absence de tout militarisme, c’est-à-dire la levée en masse élémentaire des ouvriers et des paysans — il y a de la marge. Il y a l’armée de Valmy — ô Dumouriez ; — il y a les compagnies de franc-tireurs — ô Déroulède ; — il y a l’armée citoyenne des Fédérés — ô vous, pauvres Rossel, Cluseret, Dombrowski, Flourens, tristes stratèges de la Commune !

Mais n’a-t-il pas été démontré assez douloureusement que ces grands rassemblements de citoyens en uniforme, demi-armés, demi-cohues, sans initiatives comme sans discipline, ballottés entre le courant professionnel qui en fait des aventuriers condottieres, et le courant démocrate qui en fait des martyrs inoffensifs, — n’ont jamais connu d’autre sort que la trahison contre-révolutionnaire ou l’exécution en masse ?

Faut-il rappeler les 30.000 communards fusillés en huit jours au milieu de Paris en flammes, comme conclusion à une expérience historique qui ne dépassa pas les limites d’une ville, et qui resta socialement si superficielle ?

(A suivre)




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