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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La tentative insurrectionnelle espagnole et la presse ouvrière - 3ème partie – A. P.
La voix libertaire N°215 – 8 Avril 1933
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 14 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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Tout le pouvoir aux Syndicats ?

Le service de presse n° 8, de l’Association Internationale des Travailleurs, en réponse aux objections faites de divers côtés à la ligne de conduite suivie par la C.N.T. en janvier 1933, publie la déclaration suivante du Secrétaire général de la CN.T., Eusebio C. Carbo, en fonction lors des événements en question. Faute de posséder le texte original, je retraduis aussi exactement que possible d’après le texte italien donné dans la Lotta Anarchica du 28 mars :

Au commencement de décembre 1932, la Fédération nationale des chemins de fer adhérente à la C.N.T., avait décidé la grève générale et demandé à la C.N.T. son appui. La C.N.T. le lui avait accordé, et des groupes de camarades adhérents à la C.N.T. et par conséquent au courant des décisions du Plenum de Madrid, tenu en commun avec les cheminots, entreprirent de se mettre à l’œuvre pour les préparatifs nécessaires en cas que la grève générale serait déclarée. Ces préparatifs s’effectuèrent, bien entendu, en marge de toutes les décisions confédérales. Bientôt, on dut se rendre compte que la Fédération Nationale des chemins de fer n’était pas entièrement gagnée à l’idée d’une grève générale immédiate ou à brève échéance. La notification officielle préalable que devait présenter la Fédération conformément à la loi, se faisait attendre. Par contre le matériel "fulminant" semblait s’accumuler à vue d’œil. Un incident survenu mit la police sur la piste d’un premier, puis d’un second dépôt d’explosifs. On risquait la perte de tous les préparatifs fébrilement entrepris en vue de la grève des cheminots. Il semble qu’alors les divers groupes anarchistes, qui se tenaient prêts à toute éventualité, craignant de laisser passer le moment propice et de se trouver dépourvus de moyens d’attaque, précipitèrent le mouvement, probablement dans l’espérance que les cheminots et la C.N.T. emboîteraient le pas.

Ce fut une grave erreur, parce qu’ainsi étaient soustraites des mains de la C.N.T. l’initiative et, par conséquent, la direction et l’organisation effective du mouvement. La C.N.T. se désolidarisa immédiatement en ce qui concerne la révolte, se solidarisant toutefois entièrement avec les victimes de la tentative révolutionnaire, tentative irrévocablement condamnée à la faillite du moment que l’organisme confédéral ne mobilisait pas ses forces.

Cette explication, dont la sincérité parait entière, ne met-elle pas au jour une mentalité singulièrement dangereuse ? Quelque soit la valeur et le passé d’un individu ou d’un groupe, lorsqu’il s’identifie à ses fonctions de chef individuel ou collectif au point de présenter la révolution comme son affaire exclusive, et toute initiative extérieure comme une atteinte à ses privilèges, une hérésie et un sabotage de la cause prolétarienne, il y a de fortes chances pour que, de la surestimation même du rôle prédestiné, omniscient et omnipotent qu’il s’attribue (comme organisation, comme tendance, comme "représentant" des masses), il résulte les plus graves aberrations personnelles, la faillite du mouvement et la ruine de la révolution.

Le chemin de la contre-révolution est pavé de bonnes intentions et de superbes déclarations révolutionnaires, on commence par proclamer :

"Nous luttons pour le renversement du capitalisme et de l’Etat." Puis comme cela ne suffit pas pour triompher de l’hésitation des masses, on ajoute : "Seuls, nous luttons pour le renversement du capitalisme et de l’État". Pour compléter la démonstration, on présente toute initiative étrangère comme une incarnation insidieuse de la contre-révolution. Et finalement on en arrive à poser le principe : "Tout le pouvoir nous appartient pour briser et éliminer les déviations, par tous les moyens". A cette mégalomanie révolutionnaire il n’existe que deux issues : la chute dans la réaction ou la chute dans le ridicule ; la forteresse où s’enferment les tyrans, ou la cellule capitonnée où s’agitent les sectaires, le bain de sang — ou la douche  !

Souhaitons donc que la C.N.T. sache remonter la pente dangereuse du monopolisme révolutionnaire où l’ont engagée ses dirigeants. Souhaitons qu’elle démontre sa valeur, sa puissance, la force de ses principes révolutionnaires de la seule manière qui soit valable devant l’histoire et devant les masses — par l’action.

Au lieu d’administrer aux avant-gardes spontanées de la révolution, aux paysans insurgés, aux cheminots en grève, la preuve sanglante qu’ils ne peuvent rien sans elle — qu’elle tâche plutôt de leur prouver par des éléments de fait, que RIEN ne lui est étranger de ce qui, consciemment ou non, s’avère prolétarien, libertaire et socialiste, que tous les insurgés ont droit à son appui, qu’elle ne méconnaît aucun, des facteurs humains dont l’explosion délivrera le monde, mais qu’elle est, au service de tous, le levier de solidarité qui décuple les forces !

* * *

Et maintenant, qu’il nous soit permis de dire un mot en particulier à la camarade Lucile Pelletier qui, dans la Révolution Prolétarienne, s’efforce de laver de toute responsabilité la tendance purement syndicaliste de la C.N.T. en faisant retomber sur la F.A.I. anarcho-putchiste tout le poids de l’échec de janvier. La camarade Pelletier, qui est ou qui fut anarchiste, n’a qu’un reproche à faire aux dirigeants C. N. Tistes, c’est de s’être départi de leur attitude "franche" et "saine" (la mise en garde du 9 janvier) et d’avoir pardonné trop aisément — par faiblesse sentimentale — aux victimes de la répression féroce qui suivit la défaite. Celles-ci, évidemment, n’avaient que ce qu’elles méritaient pour s’être engagées inconsidérément dans une aventure sans issue.

Confrontons Eusebio C. Carbo lui-même à son apologiste Lucile Pelletier, et voyons ce qu’il en est de l’aventure sans issue, de la faiblesse sentimentale... et du reste.

Des déclarations officielles de Carbo, il résulte clairement ceci :

1° la tentative révolutionnaire du 8 janvier fut vouée à l’échec parce que "l’organisme confédéral" se refusa à mobiliser les forces dont il disposait.

2° "l’organisme confédéral" se refusa à soutenir la tentative révolutionnaire parce qu’il n’admettait pas que la préparation, le déclenchement, la direction et l’organisation effective du mouvement ne soient pas intégralement concentrés dans ses mains.

3° après avoir assuré l’écrasement des révolutionnaires indisciplinés en mettant en garde le prolétariat contre toute participation au mouvement gréviste et insurrectionnel, grâce aux moyens légaux de presse et d’organisation dont il dispose, "l’organisme confédéral" consentit à accorder aux victimes des éloges funèbres et l’assurance de sa vive sympathie.

Voilà pour l’aventure sans issue et pour la faiblesse sentimentale. Remarquons encore qu’il n’est plus question (même chez Lucile Pelletier) de complot monarchiste ou gouvernemental, de provocation, etc. Le seul tort des insurgés fut de n’avoir pas attendu le signal et les directives que la direction C. N. Tiste se proposait de leur donner... Un peu plus tard (?).

Mais cela n’est pas pour émouvoir la camarade Pelletier. Puisqu’on a usurpé le pouvoir des syndicats — ou plutôt la direction confédérale qui parle en leur nom — il ne restait plus, n’est-ce pas qu’à prendre l’attitude "franche" et "saine", c’est-à-dire commettre un mensonge et une trahison en dénonçant le mouvement comme d’inspiration policière. Telle est, en effet, la logique de chaque mot d’ordre monopolisateur : "Tout le pouvoir au parti !" — "Tout le pouvoir aux syndicats !" — "Tout le pouvoir aux soviets ! "

Relisons l’histoire, camarade Pelletier, et nous constaterons que chaque fois qu’une organisation révolutionnaire a faite sienne à son profit une pareille formule, elle est arrivée au point critique où la subversion fait place à la conservation sociale et elle a signé sa propre condamnation historique en s’opposant au renouvellement perpétuel des idées, des forces et des moyens de lutte qui est la vie même de la révolution. Et puisse la classe ouvrière des pays latins éviter le sort de l’Europe Centrale, de l’Allemagne et de la Russie !

(A suivre)




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