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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La tentative insurrectionnelle espagnole et la presse ouvrière – 4ème partie - A. P.
La voix libertaire N°216 – 15 Avril 1933
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 13 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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"Le rôle de l’élite est de montrer à la masse ce qu’elle peut faire par elle-même."

H. Gorter

La presse anarchiste de langue italienne a apporté récemment une contribution des plus intéressantes au problème posé par les événements de janvier en Espagne.

Parallèlement à cette discussion, se poursuit aussi une tentative d’éclaircissement sur le rôle joué en Amérique latine par diverses centrales syndicales adhérentes à l’Association Internationale des Travailleurs, en particulier la F. O. R. A. argentine et la C. G. T. chilienne. On trouvera tous ces documents traduits en français et rassemblés dans un numéro spécial de la Correspondance Internationale Ouvrière.

Les principaux passages de l’étude de Lucile Pelletier, dont nous avons discuté ici les conclusions, sont également reproduits dans ce numéro qui complète très utilement les informations contenues dans les deux précédents numéros consacrés aux mêmes questions. L’étude de ces documents est indispensable à tous les camarades de notre mouvement, car il ne s’agit pas seulement de divergences concrètes, illustrées par les faits, entre la tendance anarchiste pure et la tendance syndicaliste, qui se séparent de plus en plus nettement dans les pays où les principes anarcho-syndicalistes ont été mis à l’épreuve sur une vaste échelle et dans une situation révolutionnaire. C’est tout le problème général des rapports entre l’élite combattante et le mouvement profond des masses qui se trouve posé dans la réalité des faits. Et ce problème embrasse, en réalité, presque toutes les questions de la révolution, Nous en dégagerons ici quelques aspects, laissant à d’autres le soin d’approfondir et de discuter nos conclusions.

* * *

"La révolution", a dit je ne sais quel grand théoricien du siècle dernier, "n’est pas une affaire d’organisation". Et, en effet, il apparaît bien que ce qui fait la valeur révolutionnaire d’une organisation, ce n’est pas le contenu verbal de son programme (le moindre pas en avant, comme on sait, vaut mieux qu’une douzaine de programmes) ; ce n’est pas non plus le principe abstrait suivant lequel est modelée sa structure interne, ou son rapport avec la masse ; ce n’est pas le parfait fonctionnement des rouages qui s’y engrènent, ni la valeur théorique des hommes qui parlent en son nom ! L’organisation vaut ce que vaut son contenu humain, c’est-à-dire la vie militante des hommes qui la composent, avec leurs instincts, leurs traditions, leurs expériences, leurs initiatives, leurs capacités d’action, et la possibilité que l’organisation elle-même accorde au développement de leurs facultés. L’activité organisatoire en elle-même n’est que l’expression plus ou moins adéquate, souvent très déformée, de cette valeur révolutionnaire latente ; c’est dans le meilleur des cas un moyen pour la faire passer dans le domaine des réalisations collectives ; et dans le pire des cas un instrument de coercition qui s’oppose au contraire à toute mise en pratique, a toute expression spontanée de ce même potentiel révolutionnaire. (Dans ce cas, l’organisation est inutilisable et doit être préalablement brisée.)

Pour qui accepte ce point de vue, il n’y a pas de panacée organisatoire, pas plus qu’il n’y a de pierre philosophale en matière de doctrine. Aucune organisation, aucune théorie n’a droit à un monopole de droit divin. Celui qui sème la révolte et l’action directe dans les masses, et prétend ensuite déraciner tous les germes qui lèvent, pour laisser place à l’arbre unique jailli d’un grain prédestiné, celui-là n’a pas compris qu’une nouvelle société est une forêt nouvelle, poussant dans les cendres de la vieille forêt pourrie, abattue et brûlée — et que dans ce désert provisoire l’arbre, l’arbrisseau et le brin d’herbe ne peuvent croître l’un sans l’autre, sous peine de mourir au premier orage, au premier froid, au premier coup de soleil ou de sécheresse.

J’ai cité dans un précédent article, l’attitude très symptomatique de la camarade L. Pelletier. Cette camarade, étudiant les rapports de la C. N. T. espagnole et de la Fédération Anarchiste Ibérique, reproche à la F. A. I. de jouer, vis-à-vis de l’organisation des masses travailleuses, le syndicat, un rôle de dictateur et presque de tyran. Elle conclut en adoptant contre l’hétérodoxie syndicale de la F. A. I. le mot d’ordre "Tout le pouvoir aux syndicats", et ne songe pas à se demander si, précisément, il ne s’agit pas, en l’espèce, d’une opposition légitime des syndiqués les plus clairvoyants de la C. N. T. contre la tyrannie des chefs du mouvement syndical, jaloux de tout diriger et de tout contrôler dans le mouvement ouvrier, pour tout ramener aux intérêts immédiats d’une organisation et de sa clique dirigeante, et si "Tout le pouvoir aux syndicats" ne signifie pas en dernière analyse : impuissance totale de l’individu révolutionnaire et de l’ouvrier syndiqué.

De son côté, la F. A. I., en proclamant, dans un manifeste que nous n’avons malheureusement vu citer nulle part, sa volonté de poursuivre seule sa route vers la révolution sociale, risque évidemment de subir le sort de toute avant-garde qui se propose d’émanciper les masses par son action de minorité agissante, alors que les masses ne peuvent que s’émanciper par leur propre activité subversive. Aussi n’est-ce pas non plus en réclamant tout le pouvoir pour l’élite, tout le pouvoir pour la F. A. I. dans la préparation et la direction du renversement social, que l’on résoudra le problème.

Lorsque les bolcheviks russes ont marché à l’attaque, ils ont emprunté aux ouvriers et marins de Petrograd le mot d’ordre : "Tout le pouvoir aux Soviets !". Mais ils ont présenté ce programme comme un programme législatif, constitutionnel, une réforme à accomplir par décret. C’est le parti communiste, devenu parti d’État, qui aurait octroyé aux Soviets "tous les pouvoirs" et promulgué "la dictature du prolétariat". De ce fait même, les Soviets auraient été fixés dans la position de vassaux du parti, de parlement constitutionnel modérant la dictature de parti, de banlieue politique plus conservatrice, plus tiède, plus chancelante que le parti lui-même, sinon parfois contre-révolutionnaire. Faisant cadeau aux soviets du pouvoir d’État, les bolcheviks ne pouvaient se soustraire à la nécessité d’exercer de façon détournée ce même pouvoir, de régner en fait sur les soviets par l’intermédiaire des instances suprêmes du système : le soviet des commissaires du peuple. Après avoir déclaré que tout pouvoir appartient au peuple, chaque autocrate se constituera toujours comme émanation et expression de la volonté populaire, puisque c’est lui qui a constitué le peuple souverain, et non pas le peuple lui-même.

La logique même de la dictature du prolétariat proclamée par un parti interdisait de dissoudre le parti et le gouvernement central. Car les libertés ne se donnent pas, elles se prennent, et d’une liberté qu’elle n’a pas conquise de haute lutte la masse ne peut faire qu’un usage d’abdication contre-révolutionnaire. En fait, le "pouvoir direct des soviets" devint une simple manière de parler, bien qu’il ait eu une existence passagère aux temps les plus troublés de la guerre civile. Le mot d’ordre bolchevik fut, en réalité, du commencement à la fin : "Tout le pouvoir au parti !".

Les Spartakistes allemands qui étaient pour la plupart des partisans convaincus de l’action autonome des masses, se sont levés, avec une sincérité plus réelle, aux cris de "dictature directe du prolétariat !" et de "tout le pouvoir aux Conseils !" Là encore, il est arrivé ceci que les Conseils, par eux-mêmes, n’avaient ni le temps ni l’envie de conquérir "tout le pouvoir". Les soldats et les ouvriers allemands voulaient la paix, la démocratie, et de bonnes conditions de vie quotidienne. Peu nombreux étaient ceux qui voyaient au-delà. Inévitablement, le système des Conseils devint un système d’État, où "tout le pouvoir" était exercé par les hautes sphères de la social-démocratie capitularde, par les plénipotentiaires chargés de traiter de la paix et d’inspirer confiance à l’Entente, en maintenant l’ordre républicain (bourgeois). Lorsque les Spartakistes partirent en guerre contre ce gouvernement réactionnaire des Conseils, non pour leur propre dictature, mais en réclamant la remise de toutes les fonctions sociales entre les mains des travailleurs eux-mêmes, ces mêmes Conseils en faveur desquels ils réclamaient le pouvoir les abandonnèrent aux mains des bourreaux Noskistes et les laissèrent égorger par centaines.

D’autres exemples encore, ceux des luttes sociales au Chili et en Argentine, montrent que l’organisation syndicale anarchisante, pas plus que les soviets bolchevisants, ne peuvent être élevés au-dessus de leur signification sociale actuelle par l’adoption d’un programme comportant par exemple la révolution par le syndicalisme, et la suppression de l’État. En face des éléments mêmes qui avaient inspiré leur adhésion au communisme libertaire, Foristes C.G.Tistes (à commencer par les dirigeants "anarchistes" les plus incorporés à l’organisation) ont pris, en certains cas, une attitude ouvertement contre-révolutionnaire. Il serait vain d’en accuser les masses ou de faire porter la responsabilité sur les extrémistes, "trop audacieux", qui voulaient se substituer à ces dernières. Il faut tout simplement reconnaître qu’ici le mot d’ordre : "Tout le pouvoir à telle organisation !" ne sert de rien et n’arrange rien.

* * *

Qu’il me soit permis d’essayer de tirer de ces diverses constatations historiques une conclusion provisoire, en disant que la révolution se nie elle-même lorsqu’elle revendique en sa faveur l’autorité de la loi, ou lorsqu’elle prétend faire rendre à son profit un décret de transfert des pouvoirs. Faire d’une organisation quelle qu’elle soit, en plein régime capitaliste, le dépositaire d’une légalité future, c’est en réalité mettre fin à la révolution avant de l’avoir commencée. C’est vouloir créer un État dans l’État, tentative qui ne peut se résoudre que de deux manières : Ou bien par une lutte ouverte, destructrice entre l’organisme étatique qui détient la puissance étatique réelle et celui qui n’en possède encore, que les méthodes (exemple : le gouvernement hitlérien et le parti communiste allemand) — Ou bien par l’intégration bénévole de l’autorité la plus faible dans la plus forte (la bureaucratie syndicale social-démocrate s’est ralliée partout au fascisme  !). Quant à prétendre occuper un rôle inofficiel, en dehors de la politique, dans une sorte de "no man’s land" n’intéressant pas l’État et la répression capitaliste — c’est là une aberration que la C. N. T. deuxième manière, la F. O. R. A., la C. G. T. chilienne et, en général, toutes les organisations syndicales d’inspiration anarchiste ont payé par des déroutes terribles ! (Aussi la F. A. U. D. allemande.)

Pour que l’oppression politique et économique soit abolie, il faut que l’exercice de chaque fonction sociale soit une conquête de l’action directe des masses travailleuses, sous la pression des besoins consciemment ressentis par elles. Le rôle de l’élite est d’inspirer aux masses l’audace nécessaire pour réaliser cette conquête sans se laisser paralyser par le respect de la chose établie et par les préjugés bourgeois. Les formes organisatoires que revêtiront cette conquête seront diverses selon les circonstances. Il est probable que les vieilles formes d’organisation corporative et coopérative seront inutilisables à cette fin et devront être liquidées. Il en est de même des organisations à caractère de parti, qui ne sont pas basées sur des besoins vitaux homogènes, mais sur des aspirations communes à la conquête des pouvoirs publics. L’avenir appartient probablement aux organisations de localité et d’entreprise construites sur une base de classe et ouvertes à tous les travailleurs sans distinction d’idéologie et de métier, pourvu qu’ils ressentent le besoin d’arracher au capitalisme l’usine, la terre, l’habitat, les subsistances et les machines et soient prêts à passer à l’action directe pour satisfaire quelqu’un de ces besoins.

Quant à la formule : "Tout le pouvoir aux Conseils" (on peut lire ici : communes, syndicats ou autres), nous ne pouvons l’accepter ni comme revendication politique, ni comme définition d’une nouvelle autorité ou d’un monopole d’organisation. Nous disons seulement : u toujours plus de puissance humaine, toujours plus d’initiative individuelle et collective à chaque travailleur et à chaque pionnier du monde nouveau, dans son organisation et dans la société".




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