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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La force et la vérité – A. Prudhommeaux (du comité Van der Lubbe)
La voix libertaire N°240 – 14 Octobre 1933
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 14 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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On lit ce matin dans la presse :

Leipzig, 22 septembre. — "Van der Lubbe est le même qu’hier. La tête baissée, le regard fixe, il reste figé dans une immobilité complète, et ne lève pas une seule fois la tête, pour jeter un coup d’œil sur le public, ou sur la Cour.

"On entend l’expert médical qui a examiné Van der Lubbe, au mois de mars dernier, peu après son arrestation.

"A cette époque, déclare l’expert, Van der Lubbe était complètement sain physiquement, et l’on ne pouvait pas davantage constater chez lui des troubles psychiques. L’accusé donna alors une explication de son acte : il déclara avoir agi de sa propre initiative, en application des principes communistes. Il avait voulu donner un exemple que d’autres pourraient suivre dans des situations analogues. Il exposa qu’on pouvait agir de trois manières différentes : ou bien une action d’ensemble, ou enfin l’action individuelle. C’est cette dernière méthode qu’il choisit.

"Le président cherche à trouver une explication à l’attitude hésitante, incohérente, souvent paradoxale de Van der Lubbe, qui a frappé tous ceux qui ont assisté à l’audience d’hier.

"L’expert ne peut donner à ce sujet aucune indication précise. Il se borne à dire que les fatigues d’une longue détention empêchent peut-être Van der Lubbe de parler à haute voix. Il admet également un épuisement physique, du à la détention, et un état émotif général de l’accusé.

"Le procureur général fait alors remarquer que, depuis plusieurs semaines, Van der Lubbe ne mange presque plus rien, et n’a jamais d’appétit.

"L’expert ajoute qu’à plusieurs reprises, pendant la détention, Van der Lubbe faisait comme s’il ne portait pas grand intérêt à la procédure, et il pourrait ainsi expliquer sa manière de rire hier, dans des situations qui n’avaient en soi rien de risible. D’ailleurs, au cours de l’audience de ce matin, Van der Lubbe a de nouveau éclaté de rire à plusieurs reprises.

"L’expert ne croit pas, d’autre part, que Van der Lubbe ait subi des influences étrangères ; il s’est toujours montré très sûr de lui pendant la détention.

"L’expert demanda un jour à Van der Lubbe s’il ne s’était pas rencontré avec le député communiste Torgler, actuellement inculpé, le jour avant l’incendie du Reichstag. Van der Lubbe répondit négativement".

* * *

Nul ne saura jamais, sans doute, par quel enfer ont passé lés inculpés de Leipzig. Van der Lubbe, un des spécimens les plus énergiques et les plus athlétiques d’une des plus fortes races du monde — comparait aujourd’hui à peine capable de se faire entendre, à peine capable de comprendre les questions qu’on lui pose, à peine capable de se tenir debout. A l’épuisement complet de forces physiques qui semblaient inépuisables, on devine une lutte morale acharnée, poussée jusqu’à l’extrême limite de la résistance vitale, jusqu’aux frontières même de la folie et de la mort. Les autres prévenus sont dans un état de faiblesse inquiétant ; tout ressort parait avoir été brisé en eux, et leur conduite est plus machinale qu’humaine. (Ainsi Torgler s’inclinant profondément devant le tribunal, auquel Lubbe manifeste, au contraire, un mépris sans borne).

Tel est le rapport des forces dans cette enceinte de Leipzig où se mesurent le mensonge et la vérité.

Le mensonge a pour lui la force de l’état totalitaire, la plus implacable discipline de parti, la contrainte des lois, la force des baïonnettes, la félonie des avocats, l’absence de tout contrôle efficace de l’opinion publique. Il a pour lui la santé physique, un tribunal frais et dispos, maniant à loisir des armes minutieusement préparées.

La vérité s’incarne dans la chair torturée, fatiguée, brisée, sans défense de cinq malheureux, à qui la mort même n’apparaît sans doute plus que comme un repos.

Et l’on annonce que ce procès qui s’ouvre aujourd’hui va durer tout un mois. Tout un mois encore va durer cette lutte, la plus inégale qu’on vit jamais, entre les forces du mensonge et celles de la vérité.

Si du moins, dans le monde entier, hors des frontières de l’Allemagne, si du moins dans le cœur des prolétaires allemands asservis, vivait et protestait cette vérité qu’on écrase si impitoyablement dans le palais de Justice de Leipzig ?

Hélas, le mensonge règne, là aussi, sous la forme de la campagne d’empoisonnement public, menée par les partis qui, sous prétexte de croisade anti-hitlérienne, préparent la coalition gouvernementale des nations, l’union sacrée des classes, l’entr’égorgement des prolétaires dans une nouvelle guerre des nations et des races : Les juges de Londres, en souillant dans son honneur l’accusé principal, en brisant l’unité de la défense ; en sacrifiant à des vues tortueuses le salut de quatre innocents, se sont montrés vils et lâches autant que peuvent l’être les juges de Leipzig.

Ils ont recueilli comme vrais les témoignages, les falsifications, les impostures des nazis, tendant à faire passer l’incendie du Reichstag pour le fait collectif d’une bande nombreuse. Ils ont utilisé tous les renseignements de source fasciste, qui pouvaient permettre d’échafauder une théorie déshonorant Lubbe comme provocateur, et l’héroïque attentat individuel du Reichstag comme un crime crapuleusement ourdi par les fascistes eux-mêmes. Ils les ont complétés par leurs propres mensonges et leurs propres forgeries (sic ?) concernant les mœurs de Van der Lubbe, sa vénalité, son caractère "dépravé et pervers". Et à quoi ont-ils abouti en opposant ainsi le mensonge au mensonge, les falsifications aux falsifications, les calomnies aux calomnies, sinon à rendre encore plus amère et plus difficile la tâche écrasante de celui sur qui tout repose en définitive. Et lorsque nous disons tout, nous voulons dire :

La légitimation d’un acte révolutionnaire ;

La mise au pilori d’un régime qui n’a — quoi qu’on en dise — rien aboli. des corruptions et des tares de l’ère parlementaire, qui n’a apporté la destruction que dans les quartiers ouvriers et non pas dans les forteresses du capital  ;

La mise hors cause, enfin, de quatre innocents, traqués pour leurs opinions "marxistes", mais étrangers à l’esprit même de l’action directe. Héléna Dimitrova déclare que son frère, tant dans ses écrits que dans ses discours, s’était toujours montré opposé à l’action directe. Madame Schuetz, femme du député Schuetz, assassiné par les nazis, déclare à son tour que Torgler ne s’était jamais montré partisan de l’action directe. (Humanité du 19 sept. 1933).

Oui, les représentants des partis "marxiste" ne savent que mentir pour leur compte, ou répéter platement les mensonges des hitlériens.

Ils ont menti en affirmant que Van der Lubbe avait dans sa poche "la carte du parti communiste". Van der Lubbe — et ils le savent mieux que personne — n’a jamais été membre du parti, mais seulement des jeunesses communistes. Il n’en a jamais été "exclu comme provocateur", mais il en a lui-même démissionné à quatre reprises différentes pour des désaccords d’idées et de méthodes, qui sont devenues définitives en 1931. La carte qu’on prétend avoir trouvée sur Lubbe n’existe pas.

Ils ont menti en affirmant que des hommes porteurs de torches avaient été vus dans le Reichstag, que d’autres porteurs de colis suspects s’affairaient autour de l’édifice, et que des chargements entiers de matériel incendiaire avaient été introduits avant l’incendie par des procédés inconnus et retrouvés intacts. Les nouvelles et les pièces à convictions dont il s’agit sont de fabrication hitlérienne. En les adoptant à l’appui de leur propre thèse, les représentants des partis "marxistes" ont donné beau jeu à Hitler pour bâtir sa fable absurde du "complot bolcheviste".

Ils ont menti en dénaturant volontairement les témoignages des ouvriers hollandais, compagnons de Van der Lubbe, en fabricant des documents photographiques mensongers (pages 136-137 et 152-153 du Livre brun, édition allemande) et en livrant au public des "schémas criminalistes" ridiculement fantaisistes, ne reposant sur aucun indice réel (pages 123 et 124).

Ils ont menti en faisant leurs les élucubrations anonymes, de source fasciste, se rapportant aux soi-disant rapports sexuels et autres de Lubbe avec le Dr Bell, avec Rœhm, avec les chefs nazis, etc. et en les enjolivant de fables ridicules : les 50.000 marks de récompense, la fausse identité, "Van der Lubbe n’est pas Van der Lubbe, la section d’assaut n° 33", etc.

Et par tous ces mensonges, inventions grossières de la presse "pro-juives" ou élucubrations hitlériennes accommodées à la sauce "marxiste", ils ont nui à la juste cause de Torgler, Dimitroff, Popoff et Taneff, absurdement accusés d’avoir participé à la préparation ou à l’inspiration du "complot du Reichstag".

Ils ont masqué la vérité : à savoir qu’il n’y a pas de "complot du Reichstag", mais l’acte individuel du révolutionnaire : l’ouvrier maçon Van der Lubbe.

Ils ont voulu vaincre le mensonge par le mensonge. Ils n’ont pas cru, ces politiciens, ces avocats, ces professionnels du journalisme, dans la force de la Vérité. C’est le métier qu’ils font qui vaut cela.

* * *

Nous croyons, nous, le Comité Van der Lubbe, dans la force de la vérité.

La vérité saura se frayer un chemin à travers le labyrinthe des mensonges divers, contradictions, perpétuellement changeantes dont l’ont enveloppée les juges de Leipzig et les juristes de Londres, parce qu’elle est la simplicité et la lumière même.

Un abîme sépare Van der Lubbe du "parlementarisme révolutionnaire", c’est-à-dire des partis dits "marxistes". L’attitude haineuse, les mensonges même des partis "marxistes" le démontrent jusqu’à l’évidence.

Un abîme plus profond encore le sépare du fascisme hitlérien. La haine des nazis pour Van der Lubbe se manifeste plus brutalement encore que par des calomnies : c’est la torture qui l’a conduit jusqu’au seuil de la folie, c’est la loi spéciale qui le voue à la potence.

L’acharnement avec lequel les fascistes cherchent à briser moralement et à isoler physiquement leur adversaire est tel qu’il les a poussé jusqu’à fournir bénévolement des armes aux calomniateurs marxistes de Van der Lubbe. De leur coté, ceux-ci ont poussé la haine jusqu’à légitimer par avance, dans un communiqué de l’agence Inpress, le recours à l’assassinat éventuel de Lubbe dans sa prison pour empêcher cet "individu sadique et pervers de nuire aussi au parti national-socialiste". Van der Lubbe est donc tout seul moralement et physiquement. Il est tout seul aujourd’hui comme il l’était le jour de son attentat. Cette solitude, il l’accepte comme il l’a acceptée lorsqu’il a quitté, voilà, plus de deux ans, les organisations communistes. La responsabilité de son acte, il la prend toute entière pour lui ; il réclame le châtiment tout entier, l’honneur tout entier, l’acte tout entier, la préméditation et l’inspiration toutes entières. Il exige que Torgler, Dimitroff, Popoff et Taneff soient mis hors de cause, non par amitié pour eux, mais tout simplement parce que c’est la vérité et la justice. Voilà Van der Lubbe. Voilà sa position en face du tribunal de sang des juges hitlériens et en face du tribunal de farce et d’ordures des juristes de Londres.

Est-ce assez clair ? Est-ce que la vérité ne se présente pas ici avec toute la force, toute la vigueur, toute l’éclatante énergie musculaire et morale que pourrait lui donner Van der Lubbe lui-même, dans toute la robustesse de jeune colosse, de révolté intraitable ? Mais que dis-je ? N’est-ce pas notre camarade Marinus, tel que l’ont connu les ouvriers de Hollande et de nombreuses contrées de l’Europe — militant, vagabond, combattant, propagandiste "le plus sincère, le plus absolu et le plus loyal des hommes", comme m’a dit un camarade qui connaît toute sa vie — qui est lui-même cette vérité-là, cette vérité bouleversante et révolutionnaire, cette vérité de lumière et de flamme que nous avons juré de conduire jusqu’à la victoire ?

A. PRUDHOMMEAUX.

du Comité Van der Lubbe (France).

Nîmes, le 23 septembre 1933.




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