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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Fascisme de droite ou de gauche ? - A. P.
La voix libertaire N°260 – 24 Mars 1934
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 14 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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Telle était la véritable question posée par la bataille Frot-Chiappe. Dans un précédent article, nous avons vu quelles forces représentaient les partis en lutte, en ce qui concerne la politique internationale. Mais une grande part de la question est restée dans l’ombre, du fait que toute politique est, en définitive de la politique "intérieure", c’est-à-dire un problème de corruption et d’oppression d’une classe par l’autre, au moyen d’un appareil social spécialement consacré à ce travail : l’appareil d’État.

Au point de vue de la politique intérieure, il y a en France deux écoles, deux clans, dont la combinaison, ou si l’on veut la neutralisation réciproque forme le cabinet de "Salut Public" actuellement au pouvoir, en attendant que se réalise l’intégration de l’un de ces clans à l’autre, ou leur renversement à tous deux par la révolution sociale.

Le premier de ces clans, c’est le fascisme qui ne dit pas son nom, le fascisme à masque jacobin, le fascisme de gauche.

Ses procédés de politique intérieure sont : gouvernement à forme parlementaire fonctionnant comme en temps de guerre sous le signe d’une union sacrée nationale-républicaine ; armée de métier métropolitaine et coloniale spécialement dressée pour la répression (garde mobile, etc., etc.) ; intégration du mouvement ouvrier traditionnel dans l’État par voie de corruption administrative (assurances sociales, assistance par le travail, contrats collectifs avec arbitrage obligatoire, etc.). Idéologie : laïque, républicaine, néo-socialiste et anti-allemande.

Le second est le fascisme de droite, qui préconise ouvertement la dictature de parti appuyée sur des formations politico-militaires du type hitlérien, la transformation des citoyens en mouchards, la suppression des lois sociales actuellement en vigueur et l’intégration du mouvement ouvrier dans l’État par la formation de nouvelles organisations corporatives à base politique et nationale. Idéologie : nationale, chrétienne, "anti-parlementaire" et plus ou moins antisémite.

L’histoire des troubles récents peut se définir comme suit : les fascistes de gauche ont fait un effort pour prendre de l’avance sur leurs rivaux de droite, en profitant de la majorité parlementaire. Les droitiers ont riposté par une attaque (d’ailleurs volontairement avortée en ce qui concerne la prétendue tentative de mise à sac du Palais-Bourbon). Ils ont obtenu le succès moral dont ils avaient besoin pour faire reculer l’adversaire et ont imposé au ministère Daladier-Frot une véritable déroute, par voie extra-parlementaire. Leur offensive s’est bornée à ce résultat et, les jours suivants, l’émeute prit un caractère ouvrier et authentiquement révolutionnaire. Ceci impliquait que le fascisme de droite n’était pas de taille à prendre et à conserver le pouvoir, et imposait une réconciliation provisoire. Par là le fascisme jacobin sut reprendre du poil de la bête en rétablissant l’ordre par la grève pacifique du 12 février, véritable "trêve générale", selon les mots d’ordre élaborés à la C. G. T. par les représentants du gouvernement, de l’opposition, et du réformisme syndical.

Il paraît donc inexact de dire que la grève du 12 février, du moins dans la mesure où elle est restée dans les cadres que lui fixaient ses organisateurs, a su écarter le danger fasciste. C’est l’émeute ouvrière qui a mis fin à l’agitation violente des droites parce qu’elles ont compris que le rôle d’apprenti-sorcier pouvait leur être fatal, leur putsch risquant de déclencher l’anarchie révolutionnaire. Le succès moral du 12 février s’est inscrit en faveur du fascisme de gauche, mis en déroute le 6, et a tout simplement rétabli l’équilibre. Cet équilibre, et la réconciliation effective des adversaires sur le dos du prolétariat, n’offre rien de particulièrement satisfaisant et l’on s’explique difficilement les "ouf" de satisfaction dont certains révolutionnaires ont accueilli "l’heureuse fin des troubles" et le retour à un calme qui permet aux matraqueurs impunis de continuer de toutes parts leur organisation et leur recrutement. En réalité, le véritable vaincu dans toute cette histoire, c’est le Parti Communiste dont la politique fut celle du chien crevé, et dont les directives ne furent écoutées de personne (pour la bonne raison qu’il n’en donna précisément aucune, se contentant de lancer le mot d’ordre "Chiappe en prison" et de multiplier les interviews d’officiers de gardes-mobiles, pour prouver la carence blâmable de cette même Préfecture générale, tirant dans le dos des vrais serviteurs de l’ordre). Si l’on admet qu’en face de ces mêmes défenseurs de l’ordre, il y avait non seulement les fascistes, mais les plus combatifs des éléments prolétariens, il faut avouer que les prétentions du parti-chef à la dictature révolutionnaire paraissent singulièrement fantaisistes. C’est d’ailleurs là une des éternelles contradictions du socialisme autoritaire, qui ne combat l’État que pour voler à son secours, qui est obligé de "conquérir" l’armée et la police alors qu’un changement de régime social exigerait leur destruction et qui, tout compte fait, éteint d’une main les révolutions qu’il allume de l’autre.

* * *

Les libertaires avaient une occasion magnifique d’entraîner les masses, ou tout au moins de s’en faire écouter. Mais il ne semble pas que cette occasion ait été mise à profit comme elle aurait pu l’être. Indépendamment de la part de responsabilité qui incombe en l’espèce à chacun de nous, il eût été souhaitable que l’U. A. C. R., disposant de l’organe le plus ancien et le plus lu à Paris de tout notre mouvement, consentît, pour une fois, à tenir un langage clairement anarchiste, et à ne pas se tenir à la remorque du parti S. F. I. O. et de la C. G. T.

Il est vrai que lorsqu’on est admis dans les pourparlers officiels entre MM. Paul Faure, Jouhaux, Marquet et autres Georges Valois, il est bien difficile de prendre une attitude anti-politique et anti-parlementaire. Il faut alors se contenter d’hommages discrets à M. Frot, à M. Daladier, à feu Paul Painlevé et à feu Aristide Briand, répudier les traditions subversives des "brigands" et définir l’Anarchie comme une "démocratie ouvrière".

Reste à savoir si c’est vraiment le meilleur moyen pour ne pas dégoûter ceux que la logique des événements conduit vers notre idéal et nos méthodes, et qui cherchent place dans nos rangs comme étant les seuls ennemis déclarés de tous les fascismes.

A. P.

P.-S. — Un communiqué de la C. A. de l’U. A. C. R. au Réveil Anarchiste met en question : Mon nom, ma qualité de membre du mouvement anarchiste et mes "états de service" au point de vue action directe. La répression est suffisamment bien organisée pour qu’on se dispense de répondre à de pareils questionnaires. Mais justement à cause de cela on ne voit que trop bien où certains veulent en venir. Allons, ayez au moins le courage de venir me dire en face ce que vous prétendez suggérer, camarades tchékistes. Le prochain Congrès de la Fédération vous en donne l’occasion.




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