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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Saïl Mohamed et les "Autrucho-Marxistes" – A. P.
La voix libertaire N°264 – 21 Avril 1934
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 14 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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Un travailleur d’origine algérienne, du nationalité française, bien connu et apprécié de nos camarades banlieusards, le militant libertaire Saïl Mohamed, est actuellement sous les verrous. Son crime ? S’être équipé, dans la mesure de ses moyens, en vue de répondre aux prochaines agressions du fascisme contre le mouvement ouvrier  !

Au moment où les matraqueurs, décerveleurs et assassins réactionnaires stockent par milliers des armes et des munitions de guerre avec la complicité des pouvoirs publics, au moment où le pavé de Paris est encore taché du sang de nombreux prolétaires, au moment où les apprentis-dictateurs multiplient les appels au meurtre et ne cherchent même plus à cacher leurs intentions liberticides et leurs préparatifs sanguinaires, Saïl Mohamed a fait ce que tout citoyen conscient, tout prolétaire avisé, tout homme digne de ce nom est appelé à faire aujourd’hui : il a cherché les moyens de prévenir le viol fasciste de sa liberté et de sa sécurité individuelles les plus élémentaires, en s’armant pour sa propre défense et pour celle des masses laborieuses qu’on veut plier à de nouvelles déchéances.

En faisant cela il n’a fait qu’user du droit "inaliénable et imprescriptible" reconnu à chaque citoyen depuis près d’un siècle et demi par la Constitution des Etats-Unis d’Amérique, la déclaration française des "Droits de l’Homme", et toutes les bases juridiques et morales du système républicain. Il n’a fait que se préparer à remplir le "devoir sacré" invoqué par la Première République :

Article 27. — La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme et du citoyen.

Article 28. —Il y a oppression contre le corps social lorsqu’un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre du corps social, lorsque le corps social est opprimé.

Article 29. — Lorsque le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et par chaque portion du peuple, le plus sacré des devoirs et le plus indispensable des devoirs.

Article 30. — Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit naturel de défendre lui-même tous ses droits.

Article 31. — Dans l’un et l’autre cas, assujettir à des formes légales la résistance à l’oppression, est le dernier raffinement de la tyrannie.

Saïl Mohamed avait reconnu que la défense et l’application des droits de l’homme n’a jamais été l’œuvre d’un gouvernement, même le mieux intentionné. Les libertés ne se reçoivent pas, elles se prennent. Et elles ne se gardent qu’autant qu’on a le courage de risquer sa vie pour les conserver. Il a obéi a un sentiment de dignité et de solidarité qui doit être partagé par tous les opprimés, par tous les exploités, par toutes les victimes présentes et futures de l’autorité et du privilège. Il a donné un exemple qui doit être suivi par tous ceux qui ne sont pas des aveugles ou des lâches. Et il doit être défendu par tous ceux-là, pour qui le nom d’homme et le mot de liberté signifie encore quelque chose.

Parmi ceux-ci, l’honneur des anarchistes est de former le premier rang.

* * *

Le gouvernement de la République, en emprisonnant Saïl Mohamed, a prouvé qu’il était l’ennemi naturel des "Droits de l’Homme" et le complice avéré des trublions de droite qui prétendent soumettre la France ouvrière à un régime de bagne et de caserne.

Les partis politiques d’opposition, en désavouant Saïl Mohamed, ont prouvé qu’ils sont les serviteurs d’une mauvaise cause, qui n’a rien de commun avec celle de la liberté, et qu’ils sont prêts à vendre au plus offrant la confiance aveugle que leur témoignent encore les masses.

Le parti Communiste — parti soi-disant révolutionnaire et prolétarien, et qui revendique, parait-il dans son programme électoral, la formule démagogique de "l’armement du prolétariat" — a fait, une fois de plus, la preuve de son abominable duplicité en matière de lutte de classe. Il a traité Saïl Mohamed de provocateur, par l’intermédiaire de son organe l’Humanité (4 mars 1934). Voici la coupure dans toute sa froide ignominie :

"Et tout d’abord qu’est-ce que c’est que ce Saïl qui donne l’occasion de crier aux armements communistes ? Est-ce l’un des nôtres ?

Non : c’est un agent provocateur, bien connu déjà dans la banlieue est, et dénoncé comme tel.

A Vincennes, où il sévissait, il opérait sous une pancarte où on pouvait lire : Ravachol partout  !

Il suffit d’une telle formule pour qu’on voit bien de qui il s’agit, et qu’il s’agit d’un individu qui ne peut avoir aucun lien avec des communistes.

C’est bien parce que ce provocateur était connu comme tel qu’il a été arrêté, car il ne pouvait plus servir en liberté, étant brûlé.

Il est à noter que, d’après les journaux, Saïl était bien connu pour son activité débordante, et malgré cela, et malgré notamment la sévérité de la police envers les Nord-Africains, il n’avait jamais été inquiété".

On devait s’y attendre. L’Humanité, depuis quelques mois, ne fait que pleurnicher sur tous les tons. Sur Doumer, sur Torgler, sur Dimitroff, sur Cachin. Mais elle n’a que haine et calomnie pour les lutteurs antifascistes. Du jour même où elle apprend l’existence d’un Van der Lubbe, d’un Lucetti [1], d’un Michel Schirru [2], elle s’empresse de salir la portée morale de leurs actes, en accolant à leur nom l’épithète infâme de mouchard. Sans aucune preuve, sans aucune présomption, parce que Saïl Mohamed est arrêté et que deux revolvers et un fusil ont été trouvés en sa possession, le Parti Communiste, que nul ne mettait en cause, s’efforce de déshonorer un militant emprisonné. Il tremble qu’on ne puisse accuser le 120 de la rue Lafayette de favoriser l’armement des antifascistes, au moment même où Vaillant-Couturier dénonce les livraisons de pistolets Mauser à des organisations de droite.

Et pourtant, si l’on apprenait un beau jour que les "extrémistes de gauche" ont pris livraison de quelques milliers de Mitraillettes et autres Parabellum, avec des munitions à pleines caisses, cela ne ferait-il pas l’effet d’une douche froide sur l’enthousiasme de ces mêmes trublions fascistes qui, aujourd’hui, se gaussent des révélations et des jérémiades de l’Huma ?

Supposition évidemment gratuite ! Le parti communiste, pur de toute intention insurrectionnelle, innocent de toute entorse à la légalité, se pose chaque jour en tendre victime promise au couteau de la terreur fasciste, et n’attend d’autre secours et d’autre défense que celle que le Parlement et ses gardes mobiles voudront bien (?) lui accorder. Le Parti Communiste, chaque jour plus humblement, adjure le gouvernement d’emprisonner Chiappe, d’expulser les "Russes-blancs", de dissoudre les bandes armées de la réaction et d’interdire les trafics d’armement qui leur permettent de se mettre sur le pied de guerre. Comme en Allemagne, il propage le désarmement du prolétariat et réserve l’épithète infâme de mouchard et de policier à ceux qui transgresseraient ce mot d’ordre. Avec une pleutrerie qui n’a d’égale que leur stupidité, les dirigeants moscoutaires pensent ainsi se mettre à l’abri des coups de main fascistes, des poursuites judiciaires, des interdictions légales et des dissolutions par la force armée.

Ils ne voient pas que le fascisme est lâche et ne se montre agressif qu’en face d’un ennemi désarmé ou démoralisé. Actuellement encore, la conduite virile et offensive d’une minorité agissante suffirait actuellement à le mettre en déroute.

Cette minorité agissante, le Parti Communiste pourrait la trouver parmi ses propres partisans, qui ont fait preuve, lors des troubles récents, d’un courage évident, poings nus face aux fusils et aux brownings de la police.

Il ne l’a pas voulu.

Si la Russie était ce qu’elle prétend être, la Patrie du Prolétariat, elle aurait pu armer la "banlieue rouge". Mais les usines d’armements russes ont toujours travaillé pour la Reichswehr allemande, pour les bandes esclavagistes de Chang Kaï Tcheck, pour les fascistes du Kuomintang. Jamais pour le prolétariat international !

Désarmés, les ouvriers français antifascistes sont voués au sacrifice.

Les Communistes bêlants, les révolutionnaires en peau de lapin de L’Humanité et du 120 de la rue Lafayette se cachent derrière les épaules de la Sûreté Générale ; ils invoquent le témoignage des flics et le secours des gardes mobiles "léninistes". Parmi les témoins à décharge qu’invoque l’Humanité du 4 mars figure en première ligne, le commissaire Oudard, celui-là même qu’elle accuse, quelques lignes plus haut d’avoir utilisé Mohamed Saïl comme provocateur (!) pour impliquer le Parti Communiste (!) dans la saisie des deux revolvers découverts à Aulnay-sous-Bois, au domicile de notre camarade :

"La Sûreté, avec le commissaire Oudard, le brigadier-chef Gallet, l’inspecteur Vignée s’étaient transportés à Saint-Ouen et là ils avaient arrêté Saïl Mohamed, un Algérien armé de deux pistolets. Au domicile de celui-ci, à Aulnay-sous-Bois ils avaient trouvé des pistolets, une grenade et d’un modèle très récent ! et des cartouches.

C’était toujours un acompte sur les 14.000 fusils.

Surtout qu’à ce qui parait il y avait cher le nommé Saïl des documents soigneusement cachés d’une importance capitale  !"

Or, voici ce que cette même Sûreté, d’après l’Humanité déclare au sujet dés armements communistes :

"Oudard oppose un formel démenti à l’information concernant les 14.000 fusils russes. Ni russes, ni fusils. Et pas 14.000 et pas même un seul.

Tout ce qu’on a trouvé, avoue l’Intransigeant, ce n’est qu’un faible butin, chez le nommé Saïl. Oudard déclare même qu’il n’y pas d’armes chez les militants communistes.

Reste l’affaire Saïl. Et, là-dessus la police s’explique d’une façon embarrassée".

En somme, on le voit clairement, la police n’a même pas essayé d’impliquer les communistes dans l’affaire Saïl ; cela n’empêche pas l’Humanité de crier au provocateur. Calomnier, abattre, livrer à l’ennemi tout ce qu’il y a de noble, de vaillant et de sain dans la classe ouvrière, telle est la politique des fameux bolchevistes français.

Cette politique de l’autruche, cette politique "autrucho-marxiste" pourrait paraître logique entre les mains de social-démocrates roses-pâles à la Braun, à la Leipart ou à la Wells, tant que ces bonzes social-démocrates gardaient l’espoir de se voir reconnaître par le fascisme et conservés par lui dans leurs grade et fonction, comme ce fut le cas pour le fameux leader de la C. G. T. italienne, d’Arragona. Mais Hitler a dissipé cet illusionnisme grotesque. Les imbéciles qui se prétendaient irremplaçables, les chefs social-démocrates de Vienne, après des années d’absurde temporisation, et après avoir soustrait au prolétariat le meilleur de ses forces vives, ont tout de même été obligés de recourir à l’auto-défense armée et ils l’ont fait avec des moyens techniques qui eussent pu, quelques années auparavant, assurer la victoire du prolétariat. en Autriche !

Quelle est donc, quelle peut bien être la pensée des fromagistes roublards et moscoutaires, lorsqu’ils organisent sciemment crapuleusement, le désarmement du prolétariat ?

Une seule explication psychologique est possible, le renoncement béat de jouisseurs et de fainéants qui n’ont même pas le courage d’envisager les nécessités de la lutte à mort imposée par les circonstances. Cette psychologie est celle de Louis XV vieillissant, vautré sur les appâts faisandés de la Pompadour et bégayant cette abdication historique :

"Après nous le déluge !"

Mais vous, ouvriers, militants du rang, que guettent le revolver et la matraque, et auxquels les dictateurs de l’avenir réservent le bagne ou l’échafaud ? Vous qui n’aurez pas, comme Dimitroff, la sûre retraite d’une sinécure à l’Université de Droit de Moscou, après la parade démagogique où l’on sacrifie les humbles et les sincères combattants de la cause révolutionnaire ? Vous que le déluge menace sans espoir d’évasion ni de grâce  ? Qu’en pensez-vous ?

Militants du Parti Communiste ! Avez-vous oublié Clerc et Bernardon, ces francs-tireurs de l’antifascisme, dont l’audace fit reculer les Daudet et les Georges Valois, et sema dans les rangs des J. P. une panique dont Taittinger ne s’est pas encore tout à fait relevé ? Ne seraient-ils pas, aujourd’hui, des provocateurs aux yeux de vos lâches dirigeants ? Et trouveraient-ils encore une opinion antifasciste pour les défendre devant la justice bourgeoise ? Voilà l’œuvre de la bolchévisation  !

Militants du Parti Socialiste  ! Vous acclamez les héros de la "Commune de Vienne" et vous affirmez qu’ils ont eu raison de s’armer contre le "chrétien-social" Dollfuss qui ouvrait la voie au fascisme. Chez nous, Dollfuss s’appelle Doumergue, comme il s’appelait en Allemagne Hindenburg, Noske, Schleichert ou Brüning. Qu’attendez-vous pour imiter Saïl Mohamed, pour le défendre, et pour renvoyer vos chefs impuissants à leurs puériles occupations parlementaires ?

Travailleurs antifascistes  ! Qu’espérez-vous de bon des Comités fantômes d’Amsterdam et de Pleyel, qui n’ont rien fait, pas plus que la soi-disant Ligue des Droits de l’Homme, pas plus que la Franc-Maçonnerie judéo-bourgeoise, en face de l’offensive fasciste du mois dernier. Attendez-vous d’être dans les camps de punition ou les lieux de déportation du "Troisième Empire" français pour réagir par l’action directe, par la lutte armée organisée dans des formations autonomes et indépendantes des partis ?

Le moment est venu de se préparer à la résistance et à la contre-attaque révolutionnaire. Saïl Mohamed y avait songé. Faisons comme lui  ! Et... cachons-nous mieux que lui  !

Notes :

[1NdE : Voir le Réveil anarchiste n°702 du 2 octobre 1926.

[2NdE : Voir le Réveil anarchiste n°816 du 21 février 1931.




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