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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le "Crépuscule des aventuriers" en Allemagne – A. P.
La voix libertaire N°272 – 21 Juillet 1934
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 14 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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"Le 30 juin restera peut-être le jour le plus dur dans la vie du Führer, mais dans un siècle, le peuple lui sera encore reconnaissant de cette action à la fois tragique et héroïque. Il était difficile de vaincre le bolchévisme, mais il est incomparablement plus difficile de placer d’anciens compagnons d’armes sous la loi de la mort ; ceci est sans exemple dans l’histoire de l’Allemagne !"

Gazette de La Bourse de Berlin, 3 juillet 1934.

Le troisième Reich vient d’être le théâtre d’une série fulgurante d’événements qui n’ont pas manqué de surprendre ceux pour qui la stabilisation du régime naziste paraissait un fait acquis.

Ce fut d’abord l’ordre d’Hitler envoyant en vacances les miliciens de ses fameuses Sections d’Assaut. Puis l’interdiction faite à chacun d’eux de porter le pistolet et la substitution aux chemises brunes, comme gardiens de l’ordre public, de la Police d’État en tenue verte, équipée de carabines dernier modèle. Peu de temps après, retentissait le discours véritablement provocateur de Von Papen à Marburg, exigeant la répression contre "l’immoralité" et "l’esprit aventurier" dans les formations de nazis. Et comme, inquiets de ce langage, les chefs des Sections d’Assaut confèrent entre eux, songeant à défendre leurs prérogatives, l’orage éclate et s’abat avec une brutalité inouïe.

Une véritable Saint-Barthélemy est organisée : Ernst Roehm, Heines, Gregor Strasser et des centaines de leurs sous-ordres tombent sous les coups des émissaires personnels d’Hitler. Tous les "héros" de la guerre civile, tous les "vétérans" des luttes de la première heure, tous ceux qui peuvent servir de chefs et de bannières à la rébellion sont traîtreusement passés par les armes. Des batailles entre S. A. et forces gouvernementales se multiplient à travers le Reich, mais partout la Reichswehr triomphe des irréguliers. Von Scheichert, qui croit le moment venu de débarrasser l’Allemagne à la fois d’Hitler et de ses grands vassaux, tente de polariser la résistance de tous les partis d’opposition à son profit, et de donner à la Reichswehr l’homme politique qui lui manque. Mais cet homme, en l’absence de toute réaction sérieuse des partis démocratiques, est et reste Hitler lui-même. Et Von Scheichert, victime de son audace, est assassiné sous les yeux de sa famille. Le feu des rebellions s’éteint bientôt ; de nouveau "l’ordre" règne en Allemagne.

Nous ne nous attarderons pas à pleurer sur les victimes de cette machination gouvernementale. Elles-mêmes ne connaissaient d’autre morale que celle de la ruse et de la violence, du sadisme et du brigandage, exercés sous le nom pompeux de Raison d’État. Les lansquenets de l’hitlérisme, ces mercenaires souillés du sang des travailleurs, ont subi le sort que Carthage réservait à ses mercenaires, lorsqu’ils se montraient exigeants au sujet de leur entretien et de leur solde, le sort que le Roi de France réservait aux Grandes Compagnies, ou le Roi des Perses aux hoplites grecs dont Xénophon a conté l’Anabase. Froidement, Hitler a sacrifié aux inquiétudes du capitalisme allemand la vie de ses plus chers amis, de ses plus anciens compagnons d’armes. Il est probable que ceux-ci, si la fortune leur avait souri, n’eussent pas manifesté davantage de scrupules.

Tout au plus, nous adressant aux disciples français du national-socialisme, leur adresserons-nous ces quelques mots : — Qu’en pensez-vous, Messieurs ? Est-ce bien encourageant pour vous qui prétendez être une phalange sacrée de camarades "unis comme au front", prêts à mourir l’un pour l’autre et pour votre chef ? Ne voyez-vous pas quelle atmosphère empoisonnée de haine, de délation, d’entre-égorgement furieux est celle de l’Autorité ? Ne voyez-vous pas les frères d’armes s’entre-égorger sur les cadavres des martyrs de la Liberté ? Car ils se sont entr’assassinés traîtreusement la nuit, dans leur lit, à coups de crosse ou de poignard, ceux à qui s’étaient juré fidélité réciproque ! Ils ont agi entre eux comme ils avaient agi envers les ouvriers de Reinickendorf, de Cologne et de Breslau ! Chacun d’eux était une proie aux yeux des autres, et la soi-disant "fraternité nationale" n’était qu’une guerre obscure et lâche de tous contre tous  !

Comment s’étonner après cela de voir tous ces vainqueurs traqués par le spectre de la mort, rouler à des mœurs de bas-empire, à l’ivrognerie, au gittonisme, à la morphinomanie ? Est-il besoin d’ajouter que l’autel sur lequel s’accomplissent en Allemagne tant de sacrifices humains, n’est pas celui de la Patrie, de la puissance et de la souveraineté nationale ? Un coup d’œil sur la situation suffit à révéler quelle sorte de ficelles font agir les pantins sanglants du guignol historique, au pays de "l’Allemagne éveillée".

Considérée sous l’angle de la politique internationale, la crise allemande marque le gain d’une partie secrète jouée par la France contre la Russie et gagnée par la France. Ce n’est un secret pour personne que la Russie avait misé sur le renversement du régime actuel par les "aventuriers" extrémistes, type Otto Strasser. Ce dernier, au moment où son frère Grégor tombait sous les coups du pouvoir central, était en route de Moscou vers Prague et se disposait à franchir la frontière allemande. Par contre, la France favorisait la liquidation des organisations para-militaires au profit de la Reichswehr et son candidat au pouvoir, en cas de dislocation de l’hitlérisme, était le général Scheichert.

Lorsque nous disons la France et la Russie, c’est bien entendu des deux gouvernements qu’il s’agit, et des classes possédantes dont ils sont les mandataires exclusifs. Tout porte à croire, d’ailleurs que cette courte échauffourée ne nuira point aux relations "fraternelles" qu’entretiennent à Genève les nouveaux alliés Barthou et Litvinoff ; le but de la Russie, en poussant les "aventuriers" vers le pouvoir, semble avoir été surtout de raffermir le bloc de la Russie avec les grandes puissances impérialistes, par contre-coup des inquiétudes ressenties en ce qui concerne la politique allemande. Moscou a joué le rôle du pompier qui met le feu pour avoir l’occasion. de manifester son utilité. Quant au Comité des Forges, son jeu consiste évidemment à faire déclencher par la Reichswehr un nouveau sprint de la course aux armements, tout en évitant un conflit immédiat genre "guerre de la Ruhr".

Le résultat de tout ceci au point de vue national-allemand, est une faillite incontestable de la politique extérieure du Reich, dont la ligne se trouve brisée et l’autorité compromise dans tous les pays où le nazi Rozemberg, aujourd’hui mis à l’écart, avait cherché des sympathies pour son fameux plan polono-ukrainien. Par contre, Hitler et Mussolini marquent un rapprochement, illustré par les fameuses entrevues de Venise, et confirmé par une politique intérieure où l’influence personnelle du Duce n’est probablement pas étrangère. Ce rapprochement se transformera-t-il en alliance militaire ? Pour qui connaît le machiavélisme raffiné du bourreau de l’Italie, l’entrevue en question pourrait bien avoir été, elle aussi, une journée des dupes.

Considéré sous l’angle de la politique intérieure allemande, le conflit a révélé, une fois de plus, l’état de complète désagrégation du mouvement ouvrier allemand anesthésié par des décades de discipline aveugle, et abominablement trahi par les états-majors en qui il plaçait sa confiance. La révolution, qu’une résolution officielle du P. C. allemand mettait à l’ordre du jour, il y a un an environ, au moment où Hitler au pouvoir totalisait le maximum de forces, cette révolution ne s’est pas produite, elle n’a pas été tentée à la faveur des bagarres entre gouvernants, et l’idée même d’un soulèvement ne semble pas avoir effleuré les cadres illégaux des partis marxistes. Leur unique espoir, ils l’ont mis dans la rébellion des extrémistes nazis, ou dans l’avènement d’un gouvernement Scheichert imposés par les "libéraux" de la bourgeoisie allemande.

Rien de tout cela ne s’est produit : plus que jamais, la dictature de Hitler reste identique à celle du gros capital, allié d’ailleurs à l’impérialisme étranger. Plus que jamais, cette dictature est absolue, prête à tous les massacres et à toutes les brutalités contre quiconque est suspect d’opposition. La seule différence est que cette dictature a changé d’instrument : au lieu de l’armée volontaire, volontiers braillarde et encombrante des condottieres nationaux-socialistes, le capitalisme allemand utilisera désormais pour l’ordre intérieur une armée professionnelle dont la souplesse tactique et l’esprit de discipline sont les premiers du monde : la Reichswehr. Cette Reichswehr, avec la permission des puissances européennes, et de la France en particulier, sera portée à 300.000 hommes, au lieu des 100.000 stipulés par le traité de Versailles. Excellent prétexte au réarmement général, à l’application d’une loi de deux ans en France, et à la création d’une campagne d’opinion farouchement belliqueuse et nationaliste, au profit du gouvernement actuel  !

Quant au peuple travailleur du Troisième Reich, il continuera à jouir du sort si bien décrit par le Docteur Ley, chef hitlérien du Front du Travail, revenant d’une tournée dans les usines :

"J’ai distribué 70.000 poignées de mains aux ouvriers allemands. C’est tout ce que j’avais à leur offrir".

...Patience, patience, Docteur Ley : un jour, les ouvriers allemands n’attendront pas qu’on leur offre. Ils prendront. Et, ce jour-là,— ce jour-là seulement— sonnera, en Allemagne et dans le monde, la fin des canailles mercenaires, le glas des assassins à gage, le Crépuscule des Aventuriers.




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