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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Bravo, la FAI ! - A. P.
La voix libertaire N°326 – 14 Mars 1936
Article mis en ligne le 28 octobre 2018
dernière modification le 26 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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Le recul des droites en Espagne nous enchante, parce qu’il permettra à nos camarades de régler directement son compte à l’ennemi le plus dangereux du peuple ibérique : la bourgeoisie dite "républicaine" Azaña, Caballero et compagnie.

* * *

M. Azaña, dont la ressemblance physique et. morale avec M. Albert Sarraut a la valeur d’un symbole, vient de constituer son gouvernement.

Les déportations de révolutionnaires sous le climat mortel de Rio del Oro. les fusillades en masse de paysans et d’ouvriers révolutionnaires, les mesures draconiennes et l’institution de lois de défense sociale auquel M. Gil. Robles a déclaré lui-même que le fascisme n’aurait rien à ajouter — tel est le bilan du premier gouvernement Azaña, gouvernement qui s’effondra dans la honte et le sang au milieu de l’exécration plus ou moins sincère de toute l’opinion publique espagnole.

Casas-Viéjas ! Ces deux mots suffisent à situer M. Azaña et si les politiciens du Front Populaire feignent de les oublier, le peuple lui se souvient et attend son heure. Il sait que le commandant des forces de police qui dirigea cette boucherie agissait sur l’ordre exprès de M. Azaña. La commission d’enquête a enregistré les termes de la conversation du sbire et du premier -ministre :

" — Je ne veux ni blessés ni prisonniers.
" — Mais, monsieur le Ministre...
" — Vous avez compris  ! Tirez au ventre !"

Encerclés par la troupe mercenaire, enfermés par les rafales de mitrailleuses dans leurs chaumières en flammes, le vieux paysan Sei-Dedos et une trentaines de ses compagnons, hommes, femmes et enfants, tombèrent un à un sous les coups des lâches émissaires d’Azaña. Les morts et les mourants furent jetés dans le brasier. Il n’y eut ni blessés, ni prisonniers, selon les ordres reçus, dans ce petit village dont les habitants avaient commis le crime de reprendre aux seigneurs et à leurs caciques la terre fécondée par leur labeur séculaires...

La garde civile avait "tiré au ventre"  !

Seulement, M. Azaña, qui avait été le chef d’un grand parti, dut quitter le gouvernement sous une tempête d’indignation. En 1934, son parti ne comptait plus que trois représentants aux Cortès, et lui-même faillit rester sur le carreau. Lors des événements d’octobre, son attitude fut d’une veulerie parfaite. Il fut aussi lâche devant les forces armées de la réaction qu’il avait été féroce dans la répression sociale. A bon droit, l’on considérait l’homme comme fini : "Un torchon sale, une loque."

Il appartenait au Front Populaire espagnol de ramasser cette loque pour en faire un drapeau.

* * *

"Je suis le Lénine espagnol". Cette phrase modeste est la devise de l’ancien ministre du Travail, Largo Caballero.. M. Largo Caballero est l’auteur socialiste de la Loi pour la protection de la République, qui permet d’interdire ou dissoudre sous le plus léger prétexte n’importe quelle réunion, publication ou manifestation de nature à porter ombrage au capitalisme.

Cette loi (qui est l’équivalent exact de la Loi de Sécurité Publique, promulguée par Mussolini au point qu’on a pu établir un parallélisme littéral des deux textes, article par article), frappe toutes les manifestations extérieures d’opinions subversives et punit de bannissement, de relégation et d’amende "les auteurs responsables des actes ci-dessus et ceux qui les auront poussé à les commettre".

L’énumération des faits tombant sous le coup de la loi comme attentats contre la république comprend neuf chapitres, passant en revue toutes les manières dont un adversaire de l’État ou du capitalisme peut extérioriser ses opinions. En particulier, sont frappés aux termes de la Loi pour la protection de la République :

  • 1. L’instigation des citoyens à la désobéissance ;
  • 2. L’instigation des militaires à l’indiscipline ;
  • 3. La diffusion de nouvelles susceptibles de troubler la paix et l’ordre public.
  • 4. La propagande en faveur d’actes de violences.
  • 5. La parole ou les gestes exprimant le mépris de l’État et de ses institutions.
  • 6. La critique du régime républicain comme tel.
  • 7. Le port illégal des armes.
  • 8. La suspension de commerce ou d’industrie sans motif justifié.
  • 9. Les grèves déclenchées sans préavis et sans arbitrage préalable, ou qui auraient d’autre motif que les conditions de travail.

Cette loi a permis la déportation sous le climat mortel du Rio del Oro de plusieurs centaines de révolutionnaires. Elle a fourni le prétexte pour l’emprisonnement de centaines de milliers d’ouvriers syndicalistes dont près de 30.000 sont encore en prison à l’heure où nous écrivons ces lignes.

Si draconienne qu’elle fut, cette loi ne semblait pas encore assez forte à ses propres auteurs ; la collaboration intime de M. Caballero, Fabra Ribes l’a déclaré dans un interview donné à des socialistes français (voir Les Humbles, juin 1932) :

"La loi d’exception  ? Je ne la juge pas assez forte. Nous ne sommes pas des Kerensky. Je regrette quant à moi qu’elle ne comporte pas un autre article donnant le droit de fusiller séance tenante ceux qui se soulèvent... Les déportations ? II faudrait un second bateau pour Bata. Les anarchistes comme Ascaso et Durutti sont des fous, des imbéciles. On ne discute pas avec eux. Je vous le répète : pris sur le fait, je voudrais qu’on fusille sur le champ ces résidus d’ancien régime."

Largo Caballero est encore l’auteur d’une loi nettement fasciste, instituant le contrôle des syndicats par l’État, avec déclaration obligatoire de la liste de tous les membres, contrôle financier et moral de la police sur l’administration et le bureau, etc. Son but était de détruire la C. N. T. qui ne pouvait se plier à devenir un instrument de gouvernement de la bourgeoisie. Mais l’U.G.T. réformiste, dont Largo Caballero était le secrétaire, n’échappait pas à la matraque du "Lénine espagnol". En février 1932, les syndicats du bâtiment de Valence, adhérents à l’U.G.T. avaient déclaré la grève. Caballero leur envoie la police et fait dissoudre le Comité de grève, dont quatre membres sont jetés en prison.

Grâce à sa législation "socialiste", la bourgeoisie espagnole a pu, très légalement, appliquer à des travailleurs socialistes ou simplement républicains des peines du genre de celle-ci :

Pour distribution de tracts : un an de prison. Pour avoir tenté de persuader un jaune de quitter le travail : quinze mois. Injure à agent : cinq ans de prison, etc.

Mais une dictature ne doit pas seulement être en mesure de punir les faits subversifs, elle doit encore pouvoir s’assurer à volonté de la personne de tous les citoyens présumés hostiles au régime, même s’ils ne manifestent en rien leurs opinions.

Une loi votée par les Cortès le 8 août 1933, sur la présentation de Largo Caballero et du Parti socialiste stipule des peines de 1 à 5 ans de prison pour tous les individus qui, sans avoir commis aucun délit, présentent cependant une "inclination aux délits", ont "de mauvaises fréquentations" ou représentent "un danger pour le régime". Elle permet d’arrêter tout individu dont les autorités veulent se débarrasser. Cette loi, dite "sur le vagabondage" n’a d’équivalent dans aucun pays d’Europe.

L’ironie du sort a voulu que M. Caballero fut lui-même arrêté, au lendemain des luttes d’octobre, en application de la législation qu’il avait forgé lui-même. Comme il fallait s’y attendre, il renia ses camarades de parti, se désolidarisa de l’insurrection Asturienne, et en reporta les responsabilités sur les épaules de son collègue Théodore Menendez. Celui-ci se récusa et dénonça Gonzalès Pena. Il ne restait à celui-ci d’autre ressource que d’incriminer les anarchistes, et c’est ce qu’il fit. Largo Caballero s’est déclaré étranger au mouvement révolutionnaire espagnol comme Dimitroff à Leipzig s’est déclaré étranger au mouvement révolutionnaire allemand. Il a fourni à la réaction les armes pour exécuter le anarchistes des Asturies, de même que Dimitroff réclama aux juges hitlériens la tête de Van der Lubbe. C’est probablement pour cela que Caballero fut nommé membre du présidium d’honneur du dernier congrès de l’Internationale bolcheviste dont Dimitroff est le secrétaire.

* * *

Nous n’oublions pas, nous n’oublierons jamais les crimes de Lerroux et de la C.E.D.A. Nous applaudissons à leur déconfiture politique. Nous sommes enchantés de voir s’écrouler les projets de M. Gil Robles, ce Torquemada en herbe dont le programme vraiment catholique, apostolique et romain consistait à réjouir les âmes pieuses en livrant les libertaires aux chrétiens à peu près comme Néron livrait les chrétiens aux bêtes. Nous n’avons garde d’oublier qu’à Oviédo ce héros conseillait aux femmes catholiques de s’engager comme infirmières dans les hôpitaux où l’on soignait les blessés de l’insurrection ouvrière, afin de faire passer de vie à trépas le plus discrètement possible les vaincus qu’elles auraient charge de garder. Nous constatons avec plaisir la débandade à l’étranger d’un certain nombre d’émules espagnols de Taittinger et du colonel de la Rocque.

Mais nous ne croyons pas que les bulletins de vote aux noms de M. Caballero ou Azaña soient pour quoi que ce soit dans le succès relatif qui vient d’être remporté par la révolution. Notre confiance va exclusivement au mouvement d’action directe qui permettra seul, et dans la mesure où seront surmontées les illusions parlementaires, d’arracher la libération des trente mille emprisonnés anarchistes, socialistes et communistes qu’on affame encore dans les prisons, de la péninsule, à l’heure où nous écrivons ces lignes ; d’arracher l’abrogation des lois scélérates rédigées et votées par les parlementaires de gauche et mises en œuvre par la réaction de droite contre la république qu’elle est censé protéger.

Si demain la liberté entre dans les geôles pour en tirer tous ceux qui y souffrent les sévices de la justice de classe, ce sera grâce à des gestes spontanés comme ceux des emprisonnés de Gijon, la ville anarchiste, qui se sont mutinés et n’ont été vaincus que pour s’être laissés prendre aux paroles pacificatrices de la Passionaria, députée bolcheviste d’Oviédo, envoyée par le Front Populaire et le gouvernement pour rétablir l’ordre. Ce sera grâce à reprit combatif des détenus de la F.A.I. et de la C.N.T. encourageant par des manifestes leurs camarades à maintenir le boycott intégral des élections et à s’abstenir de tout compromis avec les hommes politiques de la bourgeoisie, afin de réserver et de consacrer toutes leurs forces à la lutte réelle seule positive et seule efficace.

Grâce à la F.A.I., les révolutionnaires emprisonnés pourront vraiment sortir la tête haute, avec un regard de dédain pour les parlementaires dont les lois liberticides se trouveront brisées par la force populaire. Ils regagneront leur place de combat avec des forces accumulées. Leur libération physique ne s’accompagnera d’aucune servitude morale ; elle n’aura rien coûté à l’intégrité de l’idéal.




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