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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La République des Travailleurs N°1 – Mercredi 10 Janvier 1871
Article mis en ligne le 11 novembre 2018
dernière modification le 5 janvier 2019

par ArchivesAutonomies
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Un peuple qui ne veut pas être conquis ne peut l’être. Nous vaincrons donc tôt ou tard l’ennemi. La guerre est la question actuelle ; elle n’est pas la question permanente et capitale ; elle exige tous nos efforts, mais non pas toutes nos préoccupations.

Aujourd’hui comme demain, depuis quatre-vingts ans, la question capitale est l’accomplissement des promesses de la Révolution française, l’institution d’un ordre nouveau, fondé sur la justice, à la place de l’ordre ancien, fondé sur le privilège ; en un mot, l’égalité par la liberté, — seul moyen de réaliser la fraternité humaine.

La situation est la même qu’en 1848, sauf qu’elle est plus tranchée, plus nette, et que beaucoup d’illusions ont disparu. Personnellement, ou représentativement, les hommes du pouvoir sont les mêmes. Nous connaissons les préjugés, les ignorances, les antipathies et l’absence de principes de ces libéraux, qui n’ont pour politique et pour croyance que l’expédient, la peur de l’inconnu et le respect d’un ordre factice. Entre l’ordre ancien et l’ordre nouveau, malgré leurs hésitations, et au bout de tous leurs tâtonnements, ils se rangeront toujours du côté de l’ordre ancien. Le privilège a toutes leurs tendresses et garde pour eux tout son prestige. L’égalité n’est pour eux qu’un rêve coupable et ils ne connaissent d’autre justice que celle des faveurs arbitraires du sort. Dans les conditions qu’ils acceptent, la liberté ne sert qu’aux forts, lesquels savent au besoin la limiter pour les autres.

Notre idéal à nous est tout autre. Il veut pour tous les membres de la famille humaine l’égalité du point de départ et toutes les conditions favorables aux besoins et aux développements de l’être, également distribuées.

Tous les efforts des hommes investis d’une fonction politique devraient tendre à ce but final, s’ils étaient vraiment fils de la grande Révolution et inspirés d’elle. Mais nous marchons dans une voie contraire.

Tous les commandements, toutes les forces publiques sont encore et toujours aux mains des libéraux. La presse, qui leur appartient pour la plus grande part, soutient leurs intérêts et répand leurs opinions ; leur voix seule se fait entendre. Telle est la situation, toujours la même, dans laquelle la démocratie, la vraie, c’est-à-dire le socialisme, a, jusqu’ici, toujours succombé. L’histoire du despotisme au point de vue social, comme au point de vue politique, se recommence éternellement sous différents noms. C’est toujours le petit nombre bien armé, bien discipliné, contre la foule, lésée, mécontente, mais sans cohésion, sans lien, sans mot d’ordre, ignorant ses forces et ne sachant pas les employer.

Il s’agit de donner au peuple ce lien, ce mot d’ordre, par une voix qui soit bien vraiment la sienne, qui traduise sa pensée, ses aspirations, ses douleurs, ses tortures, non pas d’une façon déclamatoire, mais par les faits, par la preuve cent fois répétée, par le cri incessant du misérable et de l’opprimé. Moins de phrases que de vérité, moins d’articles que de faits, mais à côté de chaque fait son commentaire, c’est-à-dire son appréciation au point de vue des principes de liberté, d’égalité, de fraternité, qui sont la devise jusqu’ici menteuse de l’Etat républicain. La République des Travailleurs sera la tribune des déshérités, la chaire du droit populaire, l’organe de ces réclamations légitimes, pour lesquelles les colonnes des autres journaux n’ont jamais assez de place.

C’est par cet examen de la vie réelle, par cette appréciation des faits injustes, touchants, sublimes, que chaque jour apporte, c’est par cet enseignement vivant et pénétrant, que l’idée révolutionnaire saisira promptement les masses et s’y répandra largement. Voici les causes de votre souffrance, et voilà ce qui devrait être. — Quoi de plus persuasif ? Il est temps que la politique cesse d’être une science mystérieuse, trop respectée du vulgaire, ou plutôt il faut qu’elle devienne la science de tous, la science de la justice, mise à la portée de toutes les consciences. Il est temps d’appeler à la démocratie la femme, dont on a fait l’adversaire par une exclusion insensée. Il faut initier de bonne heure à nos croyances l’enfant, dont l’éducation est encore livrée à nos ennemis.

Il faut enfin rétablir dans la vie, dans la vérité, la doctrine révolutionnaire trop peu nettement comprise. Nous devons l’avouer, nous sommes en général trop vaguement socialistes et républicains. Si nous nous trompons si fréquemment, si nous agissons avec peu d’ensemble, c’est qu’il nous manque la connaissance bien précise de ce que nous voulons et surtout de ce qu’il nous faut. Notre éducation religieuse et monarchique, nos habitudes, altèrent en nous le sens républicain. Nous avons à nous préserver de la faiblesse et de l’exagération, qui est une autre faiblesse. Nous sommes en plein combat ; toute faute a de graves conséquences ; il nous faut donc à la fois de la tactique, de la prudence, et cette énergie calme et intelligente qui, sur le terrain du droit, ne recule jamais.

C’est en nous rattachant aux principes révolutionnaires, en les étudiant profondément, en y revenant sans cesse, en les appliquant à la vie réelle en toute occasion, en signalant toutes les violations de ces principes dans les faits politiques et sociaux, c’est par cette élaboration constante, par cette pénétration réciproque du fait et de l’idée, que nous arriverons à l’union, notre seule force, — mais qui nous rendrait invincibles si nous savions l’acquérir.

Que la République des Travailleurs soit l’organe de milliers de travailleurs instruits, résolus et fermes ; il faudra bien l’écouter.

A côté de la discussion journalière des faits, l’histoire de la Révolution sera retracée, et tout progrès, intellectuel, moral, scientifique, enregistré. Les exactions, les spéculations dont le peuple est victime seront dénoncées ; les solutions économiques seront exposées et discutées à la lumière des principes républicains. A cela se joindront les conseils hygiéniques les plus faciles à suivre pour le pauvre, et un exposé de la situation du travail et du marché. Quelques reproductions de différents journaux feront connaître au peuple l’état de l’esprit public en d’autres milieux, et, à ce propos, on s’efforcera de réduire les sophismes des partis, les malentendus d’opinion à l’identité démontrée du droit et du devoir, de la liberté et de l’égalité, au principe fondamental du droit humain.

Enfin au début de cette troisième République et d’une troisième réaction, la République des Travailleurs montera la garde autour du droit populaire.

Tâche nécessaire, urgente, car dans l’état actuel des divers groupes révolutionnaires, l’absence de lien, de communication immédiate entre les intéressés laisse toutes facilités aux empiétements du pouvoir. Déjà la souveraineté du suffrage universel et la liberté individuelle ont été violées, et l’ont été impunément. Déjà un système haineux, arbitraire, de désarmement, peut, à un moment donné, s’il est appliqué avec suite, et certainement il le sera, ne laisser d’armes qu’entre les mains des ennemis de la liberté.

Nous avons la République de la liberté à défendre, nous avons la République de l’égalité à fonder. Nous avons enfin, à l’heure actuelle, à combattre de toute notre indignation les inerties, les platitudes et les incapacités de ceux qui ont osé se charger de sauver la France et qui la perdent ; nous devons tripler nos courages pour triompher à la fois des obstacles intérieurs et de l’ennemi du dehors. Peuple de Paris, à l’œuvre, à la lutte, à la bataille ! de tout bras, de tout cœur, de toute pensée ! car la vie ou la mort, la renaissance ou la décomposition sont au bout de cette épreuve.

L’année qui s’ouvre dira le mot du problème ; mais ce mot est en toi seul. Il faut triompher, il faut être, et le seul moyen est de se grouper pour l’action commune sous le même drapeau.

André Léo, Berteault, F. Buisson, Chalain, Chaté, Coupery, Davoust, Dianoux, Doby, Huet, Lanjalley, Benoît Malon, Mangold, Elie Reclus, Elisée Reclus, Aristide Rey, Rama, Sévin.




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