Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
logo article ou rubrique
Bulletin - Elisée Reclus
La République des Travailleurs N°1 – Mercredi 10 Janvier 1871
Article mis en ligne le 11 novembre 2018
dernière modification le 16 novembre 2018

par ArchivesAutonomies

6 janvier 1871

Nous voudrions parler de travail, de paix, de liberté, de justice, mais la guerre, l’atroce guerre, est là, avec sa suite hideuses de haines, de massacres, de destructions, d’infamies de toute espèce. Autour des murs et des forts de Paris, eux-mêmes garantis par des murailles et des forteresses, sont deux ou trois cent mille hommes aux aguets comme des loups qui veulent dévorer une proie. Certes, parmi ces multitudes d’Allemands, la plupart préféreraient de beaucoup la tranquillité du foyer, le travail accoutumé du sillon, de l’usine ou du comptoir : il en est même, et des milliers, qui abhorrent leurs maîtres Bismarck et Guillaume et savent qu’ils sont les complices d’un crime ; mais la discipline est là : au lieu de déserter, ainsi que le leur commanderait le devoir, ils préfèrent emboîter le pas et faire feu sur des poitrines de républicains ; ils sont encore esclaves, comme ceux de leurs compagnons ineptes qui tirent sans savoir pourquoi, saisis d’une fureur barbare de destruction.

Et comment se fait-il que nous, peuple de Paris, qui formons plus d’un million d’êtres ayant quelque intelligence et quelque raison, nous nous soyons ainsi laissé investir par une armée d’esclaves, commandés par un brigand piétiste ? Nous suffira-t-il, pour expliquer cette humiliation, d’accuser le gouvernement, dit de la défense nationale ? Le général Trochu ou l’avocat Jules Favre doivent-ils être les seuls responsables de la situation, faut-il voir en eux des boucs émissaires chargés de porter devant le monde le poids de notre honte ? Non certes, cela ne serait pas juste. Ces deux personnages et leurs acolytes de l’Hôtel-de-Ville et de la caserne ne sont que des hommes comme nous, sans la moindre parcelle d’infaillibilité papale ou césarienne. Maintenus au pouvoir par notre consentement, ils nous associent par cela même à toute leur responsabilité. Il n’est pas une de leurs fautes dont nous n’ayons à subir le remords. C’est nous qu’il faut accuser, peuple servile, qui, en dépit de nos velléités d’indépendance, en revenons toujours à demander un maître.

Quelle douce confiance nous avons éprouvée quand, au lendemain de la fuite des Bonaparte, nous avons appris que des députés assermentés consentaient à se charger de nos destinées ! De cette manière nous nous trouvions nous-mêmes dispensés de vouloir et d’agir. Quelle foi sereine dans l’avenir, quand un général — honnête homme, nous disait-on — nous a juré qu’il avait son plan. Alors chacun s’est dit : "Qu’ai-je besoin d’en avoir un moi-même, de songer sans relâche à la lutte à mort, à la défense à outrance ? Cette tête ronde que nous représentent les photographies des vitrines porte dans sa cervelle le salut de la France républicaine.

Et quel a été le résultat de cette confiance naïve ? Nous commençons à le constater après un investissement de cent dix jours, pendant lequel Paris a été séparé du reste du monde, comme si tout d’un coup, à la suite d’une commotion terrestre, il avait été jeté dans la mer des Antipodes ? Affolés de terreur, les grands généraux qui nous commandaient se sont hâtés de faire sauter presque tous les ponts de la Seine, qui rejoignent Paris au Mont-Valérien et à la péninsule de Gennevilliers. Ayant quinze jours devant eux, ils n’ont pas su faire appel à tous les travailleurs de Paris pour achever les fortifications de Montretout et de Châtillon, d’où l’on nous envoie maintenant des obus qui tombent jusque dans le voisinage du Trocadéro et jusqu’au Val-de-Grâce. Puis est venue la première affaire du Bourget, triste épisode, rendu plus triste encore par les calomnies lancées ensuite par les généraux contre les victimes de leur impéritie. Et les lamentations de Schmitz, à propos d’un froid. sans précédent, de 10 à 12 degrés, que Guillaume, de son côté, appelle "un beau froid". Et l’évaluation du plateau d’Avron, dont en plus de vingt jours, avec vingt, trente ou cinquante mille travailleurs, on n’avait pas su faire une forteresse imprenable, s’avançant au beau milieu des troupes ennemies comme un coin dans le chêne  !

Maintenant il n’y a plus de doute possible pour les esprits qui ont la force de penser par eux-mêmes. La dictature de Trochu ne nous a pas plus sauvés que ne l’a fait avant lui celle de Bonaparte, ou que ne pourrait le faire après lui celle de Flourens ou de Blanqui. Tout ce qui a été déjà fait est dû à la seule opinion publique. C’est elle qui a fait armer les remparts et les forts, réputés intenables. C’est elle qui a fait procéder aux réquisitions, véritables attentats contre le droit "sacro-saint" de la propriété ; c’est elle qui, malgré les généraux d’artillerie, a fait fondre des canons et des mitrailleuses  ; c’est elle qui a fait organiser les bataillons de guerre, elle encore qui a poussée aux sorties, elle encore qui se rit du bombardement.

C’est elle seule qui peut nous sauver, mais il faut qu’elle entre dans les conseils du gouvernement, que sous une forme ou sous une autre, elle prenne part à toutes les délibérations, qu’elle contrôle toutes les mesures, prévienne tous les crimes et les lâchetés ; il faut qu’elle inspire enfin des résolutions magnanimes, dignes d’un peuple qui dit combattre non-seulement pour le salut d’une cité, mais encore pour celui de la République universelle ! Puisque la victoire de Paris est aussi le salut du monde, chacun de nous se doit à lui‑même d’être un héros.

Les rares nouvelles qui nous arrivent à travers les interstices des lignes prussiennes nous font croire que la province comprend mieux son devoir que Paris. Mobiles et gardes nationaux, ramassés à la hâte dans toutes les campagnes, ne sont plus étonnés à la vue des vainqueurs de Wœrth, de Forbach, de Metz et de Sedan. Ils tiennent bon, même lorsqu’ils sont obligés de reculer ; ils ne cessent de combattre, ils disputent énergiquement le terrain et, en maints endroits, ils reprennent l’offensive. Dans la Bourgogne, l’armée prussienne a dû cesser de descendre, vers Chalon, la vallée de la Saône. Harcelée par Garibaldi, elle se replie vers l’Est pour sauver ses communications avec les forces de Frédéric-Charles, dans la vallée de la Loire. Au Nord, les troupes de Manteuffel, appuyées sur Amiens, se portent tantôt sur un point, tantôt sur un autre, mais devant lui se trouve partout une armée et derrière lui restent constamment les insaisissables francs-tireurs. A l’Ouest de Paris, le duc de Mecklembourg, qui s’était avancé jusqu’aux portes du Mans, a dû abandonner plus de la moitié du terrain conquis, et l’armée du général Chanzy, plus mobile, semble-t-il, que ses adversaires allemands, les fatigue en marches et en contremarches.

Que Paris et la province sachent vouloir et la victoire est certaine  ; car nous pouvons mettre deux, trois millions d’hommes sous les armes, et partout opposer aux envahisseurs une force écrasante. Si nous nous laissons vaincre, nous traînerons justement et à jamais cette honte qui pèse sur les vaincus.

Et que fait-on dans le monde pour nous aider ? L’Italie — ne parlons pas de son roi galant-homme — a laissé partir son noble Garibaldi, suivi des ses volontaires ; la Grèce elle-même nous a envoyé un bataillon de jeunes gens ; mais les sympathies de l’Espagne républicaine, celles de l’Angleterre libérale ont été jusqu’à maintenant bien frivoles ; les États-Unis nous envoient de bons conseils par la bouche de M. Pendleton, ancien esclavagiste contre lequel, nous, républicains français, nous avons défendu l’intégrité et la dignité de sa propre patrie. Mais il serait injuste d’oublier que de l’Allemagne, au moins, et surtout des groupes de l’Internationale, nous sont venus ces témoignages précieux de sympathie. Dans le Reichstag de Berlin, le député Liebknecht a protesté contre l’empire de Guillaume et ses victoires infâmes ; dans le Parlement de Stuttgart, sept députés, sur une centaine, n’ont pas voulu que leurs noms figurassent sur la liste des laquais impériaux ; dans les rues de Dresde, des ouvriers ont déchiré les bulletins des victoires prussiennes, sachant bien que toute défaite de la République française est un désastre pour la future République allemande.