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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Bulletin - Elisée Reclus
La République des Travailleurs N°2 – Du 15 au 22 Janvier 1871
Article mis en ligne le 11 novembre 2018
dernière modification le 16 novembre 2018

par ArchivesAutonomies

8 au 15 janvier 1871

La deuxième semaine de l’année vient de s’écouler. C’est un siècle pendant la terrible période que nous traversons : chaque minute en est précieuse, car elle peut contribuer à la délivrance finale ou bien nous entraîner plus avant dans la ruine. L’ennemi ne s’est point reposé pendant ces huit jours, et a continué le bombardement des forts de l’est et du nord-est ; il a même osé s’établir sur le plateau d’Avron, si rapidement évacué par nous, et y construire ses batteries ; enfin des hauteurs du sud, où sont placées cent énormes pièces de canons, il couvre de projectiles nos forts et nos remparts pendant le jour et nos maisons pendant la nuit. Déjà plus de dix mille obus, représentant cinq cents tonnes de fer, sont tombés sur les quartiers de la rive gauche, principalement aux alentours des hôpitaux et des ambulances.

Telle est la "psychologie" germanique.

Et la nôtre vaut-elle beaucoup mieux ? Que faisons-nous pour répondre à tous ces arguments ? Nos forts, à ce qu’il parait, rendent obus pour obus ; mais d’où vient que nos trois cent mille hommes restent l’arme au bras au-dessous de tout cet entrecroisement de projectiles ? Pourquoi des armées n’ont-elles pas essayé déjà de faire reculer ou taire ces canons ? Pourquoi de jour et de nuit, cette grande cité n’a-t-elle pas travaillé à se débarrasser de l’étreinte prussienne ? Elle mange pourtant chaque jour. Même les faméliques qui font queue à la porte des cantines municipales pour y boire un maigre bouillon distribué bien chichement, diminuent nos réserves et nous rapprochent du terme où l’effort le plus puissant serait fatalement le dernier. Il est vrai qu’en proportion de la misère s’accroît aussi la mortalité. Le nombre moyen de ceux qui meurent chaque semaine est déjà plus que quadruplé. Les "bouches", utiles et inutiles diminuent aussi ; les cimetières se remplissent, et de la sorte s’établit une certaine compensation.

* * *

La province nous écrit, par le pigeon de Gambetta, qu’elle est pleine d’admiration pour notre héroïsme, et qu’elle tâchera de se rendre digne de nous. Amis naïfs des départements, braves frères de Carpentras et de Suze-la-Rousse, vous avez tort de nous élever si haut dans votre estime, mais heureusement vous savez agir mieux que nous ; vous avez gagné des victoires, vous avez chassé le Prussien devant vous et reproduit une partie de notre patrimoine commun, le beau sol de la France !

De Chanzy, dont l’armée, semble-t-il, est la plus considérable et la mieux équipée, nous ne savons rien du précis ; mais il parait certain qu’il avance peu à peu dans la direction de Paris, refoulant l’ennemi. Il a occupé Nogent-le-Rotrou ; on affirme même qu’elle se serait avancée jusqu’à Chartres, tournant ainsi les positions que les Prussiens occupent dans la vallée de la Loire. Dans la vallée de la Seine, les troupes de Manteuffel ont évacué Rouen, la plus grande ville de France qui fût encore tombée entre leurs mains, et se sont retirées précipitamment sur Amiens, emportant des robes et des pendules. Au nord d’Amiens, Faidherbe, qui est un général patient et calculateur, mais à coups d’audace soudains, a deux fois battu l’ennemi, près de Bapaume, et dans le voisinage même d’Amiens à Pont-Noyelles. Son armée que l’on croyait acculée déjà sur la Belgique, peut, nous dit-on, se porter soit vers Paris, soit vers Reims, menaçant ainsi les lignes de communications de l’ennemi.

Les journaux allemands nous annoncent la prise de Mézières, qui n’avait cessé de résister vigoureusement depuis l’ignominieuse journée de Sedan.

* * *

Du sud-est, les nouvelles étaient excellentes à la fin de l’année. D’Autun et de la Côte-d’Or, où il observait les Prussiens campés dans la plaine de Dijon, Garibaldi est descendu sur la ville, et, poursuivant l’ennemi, continue sa marche au nord, vers le plateau de Langres. Le général von Werder a dû évacuer aussi Gray, peut-être même Vesoul ; toute la vallée de la Saône est libre, et Langres devient son quartier général, d’où les armées françaises de Garibaldi, de Cremer, de Bressoles, de Bourbaki peuvent, si elles manœuvrent rapidement, se porter sur les lignes ferrées qui mettent la grande armée prussienne de siège en communication avec l’Allemagne. Cette évacuation rapide de la haute vallée de la Saône avait été précédée d’une bataille, celle de Nuits, que "naturellement" les Prussiens et les Badois avaient triomphalement gagnée ; mais chose curieuse, après leur prétendue victoire, ils se sont empressés d’abandonner le pays. Les adversaires qui leur avaient ainsi fait lâcher prise étaient surtout, avec les volontaires de Menotti Garibaldi, les gardes nationaux mobilisées de Lyon (Rhône). Ils ont été plus heureux que leurs frères de Paris.

Les pigeons qui nous apportaient des nouvelles de nos premières victoires ont daigné nous parler aussi de ce roitelet d’Espagne, qui a voulu faire son entrée dans Madrid le jour où son père, Victor-Emmanuel le Moustachu, faisait son entrée dans Rome, de même aussi que Sa Majesté Guillaume eût bien voulu entrer dans Paris. Le pauvre jeune homme a reçu en cadeau une toute petite liste civile, 7 millions et demi, à peine vingt mille francs par jour, pas même 1,000 fr. par heure. C’est pour rien qu’il consent à faire cet ingrat métier de roi. Il est vrai que, la veille, des ennemis de sa tranquillité royale avaient ajouté à ce présent le cadavre de Prim, le sinistre aventurier qui l’avait fait monter sur le trône ! Quel bon augure pour un roi ! En entrant dans son royaume, le pied lui glisse dans le sang !

* * *

Et c’est dans la boue qu’aurait glissé M. Favre en allant à Londres représenter la France au milieu des diplomates, russes et prussiens, autrichiens et turcs. La République française n’a pas besoin d’être reconnue implicitement ou explicitement par l’égorgeur de la Pologne.

En restant en dehors de la Conférence, la France reste en dehors de toutes les iniquités qui s’y décideront, et que, redevenue libre, elle pourra ensuite supprimer du geste. En se faisant représenter dans cette assemblée de rois, la République aurait participé fatalement à leurs crimes.