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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Bulletin – André Léo
La République des Travailleurs N°3 – Du 22 au 29 Janvier 1871
Article mis en ligne le 11 novembre 2018
dernière modification le 17 novembre 2018

par ArchivesAutonomies

15 au 22 janvier 1871

Elles ont été longues, tristes et monotones les semaines de ce siège sans défense et sans action. Le commencement de celle-ci ressemble à toutes les autres. Les derniers jours en sont occupés par deux grands événements : le rationnement et la bataille — combinés d’ailleurs pour s’équilibrer — et qui absorbent en ce moment toutes les pensées. Ils marquent la période finale du siège, quelle que soit cette fin.

Reprenons toutefois les premiers jours.

Partira t-il ? Ne partira-t-il pas ? C’est la question qu’on persiste à s’adresser. Il s’agit toujours de la conférence de Londres et de M. Jules Favre. Les grands journaux en sont remplis. Le peuple n’y songe guère. Il sent instinctivement, lui, que sa chère et sacrée République n’a rien a attendre de l’Europe monarchique et ne doit lui rien demander. Il sait déjà que la dignité de la France ne peut que perdre à être représentée par M. Jules Favre. — Partira-t-il ? Ne partira-t-il pas ? — Eh qu’il parte ! Qu’on leur donne à tous un sauf-conduit, mais sans retour ; et que l’Europe monarchique, si elle veut entendre la voix des diplomates de la France, prête l’oreille aux détonations des forts.

* * *

Quoi encore ? Des trahisons qu’on signale, et qu’on lira plus loin. Cela ne se compte plus.

Ce qui ne se compte pas davantage, ce sont les mauvais vouloirs, pour ne les pas appeler d’un autre nom, de la direction militaire. On désarme la canonnière Farcy.

Puis, c’est un message hautain de M. de Bismarck à M. Trochu sur ce fait que les Français auraient tiré sur un parlementaire prussien. Réponse courtoise de M. Trochu, disant que le fait, après enquête, n’a pu être constaté ; mais que le contraire — à savoir que les Prussiens tirent sur les parlementaires français — est des plus réels, et il en fournit les preuves. C’est là-dessus que M. de Bismarck menace de rompre toutes relations parlementaires. Ce serait dommage ; car ces relations nous apportent parfois, au milieu de nos jours sombres, les révélations les plus piquantes sur le caractère allemand. C’est l’égoïsme passé à l’état de candeur féroce. Nous sommes dans notre tort ? Ces braves gens nous avaient choisis pour proie et nous ne voulons pas nous laisser manger ! Et nous les retenons si longtemps loin de leurs familles et de leurs petites affaires ! C’est odieux, et M. de Moltke déclare que toute notre conduite, depuis le 4 septembre, est indigne de gens civilisés. — Avisés je ne dis pas.

Ces bonnes gens essayent de tous les moyens pour vaincre notre obstination, et après comme avant ces remontrances, le bombardement continue. Il tue les enfants dans leurs lits, les femmes dans les rues, les maladies dans les hôpitaux. Il s’acharne sur les bibliothèques et sur les musées ; les Prussiens se piquent d’être savants. Il vise particulièrement les points où nos braves espions, qui connaissent si bien tout ce qui est du ressort des choses militaires, ont signalé des dépôts de poudre.

Et la mortalité croit de jour en jour. Pendant toutes ces semaines passées à ménager la vie des Prussiens, les Parisiens sont morts sur le champ de bataille de la misère. Chaque semaine, le chiffre s’augmente par centaines. Hier, c’était 500, aujourd’hui 520, demain...

* * *

Demain, hélas, les effets du rationnement du pain vont se faire connaître.

On se demandait ce que faisait le gouvernement civil, en dehors des hésitations de M. Jules Favre. Dormait-il, foudroyé par la stupéfiante énergie du gouvernement militaire ? On n’en parlait plus ; il ne disait rien ; il ne faisait même plus d’arrestations. On le croyait mort. Eh bien non, il travaillait, et chose étonnante, il s’occupait de réalités. Il se mettait en mesure d’apprendre ce qu’il aurait dû savoir dès le commencement du siège, c’est-à-dire l’état de nos subsistances. Après tout, il profite des leçons du sort, et depuis qu’il a reconnu s’être douté un peu tard, qu’il gèlerait en décembre, il a jugé nécessaire de ne pas réveiller les Parisiens un matin par cette nouvelle : il n’y a plus de pain dans Paris. Donc il a fait ses calculs, et le résultat est le rationnement du pain, malgré l’affiche d’il y a trois semaines, où l’on jurait que le pain ne serait pas rationné. Et ce rationnement, venu trop tard, comme tout ce que fait le gouvernement, est meurtrier : 300 grammes !

300 grammes au pauvre ! y pensez-vous ? 300 grammes à des estomacs qui sont habitués à remplacer la qualité par la quantité ! Bon pour les besoins du riche ou de l’homme d’étude, qu’alimentent sous un petit volume les viandes succulentes et les vins capiteux. Mais 300 grammes pour le pauvre qui n’a rien de plus, même avec votre 5e de litre, c’est la mort après l’agonie.

Pauvres, pauvres gens ! qui n’êtes jamais sortis de vos livres et n’avez pas su douter de vous-mêmes, avant de vous charger de cette tâche immense, qui exigeait à la fois le génie des grandes résolutions et la connaissance de la vie pratique. Vous voici donc arrivés, après tant de jours perdus, tant de ressources gaspillées, après tant d’énergies éteintes, à demander à cette population si patiente, trop patiente, hélas ! le dernier sacrifice. Mais de quel droit ?

De quel droit, quand vous refusez encore d’immoler vos préjugés, lui demandez-vous sa vie ?

Les souffrances, les privations, les tortures de ce long siège, qui les a souffertes jusqu’ici ? Le pauvre, le pauvre seul. Et par pauvres s’entendent tous ceux qui ne sont pas riches, tous les ruinés de la guerre, tous les travailleurs qui depuis des mois n’ont plus de travail.

Pour tous ceux-là, 300 grammes de pain, sans autres aliments confortables, qu’ils ne peuvent pas acheter, c’est la mort, je le répète. De quel droit cette condamnation qui, dans le malheur commun, choisit ses victimes ?

C’est le peuple qui doit mourir ; c’est le peuple qui paye tout, sous la République comme sous l’Empire. Et pourtant ce n’est pas le peuple qui a décidé la guerre. Ce sont les riches, ce sont les bonapartistes.— Et ce sont eux seuls qui échapperaient aux maux qu’ils ont causés ?

* * *

Eh bien, non ! cela est inique, cela est odieux. Et votre appel ne me touche point parce qu’il exclut la justice et consacre cette criante inégalité. Quoi ! à cette heure désespérée, où nous ont acculés vos stupides lenteurs, vos fautes, c’est encore au peuple seul de tout souffrir et de tout supporter ! C’est à lui de mourir pour expier les crimes de l’empire et vos incapacités ? Non, la cause est commune, le péril commun, donc, tout doit être commun, nos ressources comme nos sacrifices. Le rationnement général de toutes les denrées alimentaires existant dans Paris et leur distribution égale, voilà la mesure de nécessité, de justice, qui doit suivre le rationnement du pain, et qui aurait dû l’accompagner.

... Et maintenant, nous allions exprimer nos doutes, mêlés de cette patriotique espérance, qui ne cède jamais, ― sur le succès de cette bataille, conduite par des chefs aveugles et découragés. La plume tremble dans nos mains. Ce qu’on devait attendre s’est réalisé. Nouvelle retraite, nouveaux efforts perdus ! Une fois encore, les plus beaux élans, les plus indomptables énergies sont vaincus par l’incapacité du commandement. ― Eh bien ! vive la France et la République ! Les chefs ont fait leur temps en ce monde. A l’élément populaire de surgir, d’agir, de vaincre, d’exécuter ces prodiges dont la routine a douté, que le patriotisme sait accomplir ! En avant les hommes ! aux remparts les vieux ! aux barricades les femmes ! et que la République française, la vraie, dégagée de ses entraves : les Trochu, les Favre, les Picard jette le grand cri qui rend les forts à eux-mêmes, surexcite les faibles, terrifie les traîtres. A bas les incapables ! Mort aux Prussiens ! Et vive la France ! car la République et le droit ne peuvent périr.