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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Bulletin – Elisée Reclus
La République des Travailleurs N°4 – Du 29 Janvier au 5 Février 1871
Article mis en ligne le 11 novembre 2018

par ArchivesAutonomies
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22 janvier au 30 janvier 1871

Impossible désormais de fermer les yeux à l’atroce vérité, officiellement, effrontément avouée. Nous sommes vaincus, et vaincus par notre faute ! Depuis le 4 septembre, notre cause était juste, mais nous sommes d’autant plus coupables de n’avoir pas été dignes d’elle, car nous avons laissé la force primer le droit. Immenses étaient les ressources dont nous disposions, mais sans bornes aussi ont été notre inertie, notre lâche routine, notre confiance aveugle dans quelques personnages de hasard. Notre sort était entre nos mains, et si nous l’avions fortement voulu, la République serait sortie triomphante de la lutte. Nous avons préféré remettre benoîtement le soin de notre avenir à une petite coterie de sauveurs, les assermentés de l’empire, et à l’ancien aide de camp du maréchal Saint-Arnaud. Maintenant tout est fini  : on se rit de nous dans le camps prussien

C’est une amère consolation pour nous de savoir que ceux des membres du gouvernement dont l’histoire daignera se souvenir ne laisseront qu’un nom méprisé justement. Inutile d’insister sur leurs fautes et leurs crimes, qui nous ont tant coûté. C’est aux anciens amis, aux flatteurs du gouvernement de la défense, que nous laissons la triste besogne de nous raconter comment il nous a défendu. Qu’ils nous disent la mollesse de ces avocats et de ces généraux, leurs lâches complaisances, la pauvreté de leurs vues, le décousu de leurs actes. Qu’ils leur reprochent d’avoir rendu l’indiscipline fatale, d’avoir énervé les plus fiers courages, émoussé les volontés les plus tenaces, laissé périr de maladie, de misère et de faim trente mille personnes qui, d’après les lois ordinaires de la population, devraient vivre encore. Le siège, tel qu’ils le comprenaient, ne devait être qu’un siège d’opéra-comique, et l’attitude de Paris, voulant se défendre quand même, ne leur a point inspiré de résolution héroïque  : ils n’ont vécu que d’expédients.

Et vaut-il la peine maintenant de critiquer le plan Trochu ? Ce plan, qui restera l’une des choses les plus grotesques de l’histoire contemporaine, comme l’étaient déjà l’Empire de la Paix et le ministère des Honnêtes Gens. Ce plan, nous le savons, était d’être toujours en retard sur l’ennemi. Pour attaquer ses retranchements, il fallait lui donner le temps de les transformer en redoutes ; pour lui livrer bataille, il fallait l’avertir d’avance par quelques mouvement de troupes très-apparent ou par une niaise proclamation ; pour démolir ses batteries, il fallait les lui laisser achever. Ainsi, notre ligne de forts a été enfermée dans une nouvelle enceinte garnie de canons, et l’armée d’investissement, plus que suffisante pour résister à toutes nos attaques, a pu, au moment nécessaire, lancer des masses de troupes considérables contre chacune de nos armées de secours.

Telle est, grâce au plan Trochu, la cause des terribles désastres qui, successivement, ont à l’ouest, au nord, à l’est, brisé notre force militaire. Chanzy tenait vigoureusement devant le Mans contre le prince Frédéric Charles, mais le choc de 50.000 hommes de troupes fraîches venues de Versailles l’a repoussé jusque par-delà la Mayenne. De même Faidherbe, qui s’était avancé, de succès en succès, jusqu’à Saint-Quentin, a été rejeté sur Lille ; enfin, Bourbaki, menacé par des forces énormes, a dû battre en retraite sans avoir fait lever le siège de Belfort. On dit même que Garibaldi, ne voulant reculer à aucun prix, aurait trouvé dans un combat une mort héroïque. Pourvu qu’en mourant, cet homme généreux, dont notre gouvernement a toujours affecté de passer le nom sous silence, ne se soit pas dit que la France était indigne du noble sang versé pour elle !

Les illusions des plus confiants ne pouvaient subsister après la bataille de Montretout dans laquelle, par un étrange contraste, Trochu s’est trouvé "combattre dans la nuit," alors que les Prussiens y voyaient tout à fait clair. À l’unanimité, Trochu a été déclaré incapable mais on n’a point eu l’audace de tenter avec d’autres chefs un immense et suprême effort, qui aurait pu tout sauver, et du moins rétablir l’honneur. On n’a songé qu’à demander grâce et d’oreille en oreille on a commencé à souffler à voix basse le mot de capitulation. Mais un obstacle se présentait.

C’est là ce qui a été fait. Dans la nuit du 21 au 22 janvier, le terrifique Flourens est arraché mystérieusement de la forteresse de Mazas et Clément Thomas se hâte d’annoncer la nouvelle aux honnêtes gens épouvantés. En même temps, le général Vinoy, sénateur de l’empire, devient à la place de Trochu généralissime de l’armée de Paris et lance une proclamation à double effet, annonçant à la fois la fin de la guerre contre les Prussiens et l’énergique répression des hommes de désordre. Le parc d’artillerie de la garde nationale est gardé à vue, l’Hôtel de Ville et les casernes avoisinantes sont remplis de troupes sûres, aux chassepots bien chargés de cartouches. Les membres du gouvernement de la défense sont absents du palais, où ils ne sont représentés que par M. Chaudey et d’autres comparses subalternes. Une compagnie de gardes nationaux qui se présente sur la place est accueillie par une fusillade partie des fenêtres de l’Hôtel de Ville. Hourrah ! M. Trochu a gagné sa première bataille, mais ce sont des corps français qui sont étendus dans leur sang. Immédiatement après, les troupes occupent toutes les grandes avenues de Paris, toutes les places de Paris ; les canons et les mitrailleuses qui manquaient à Montretout sont braqués sur les ponts. C’est ainsi que fut ajouté un petit feuillet sanglant à la "page si pure" dont parle poétiquement M. Jules Ferry.

La fusillade aidant, le grand parti de l’ordre s’est enfin rassuré, et dès le lendemain l’ignoble mot de capitulation s’étale dans les journaux "honnêtes". "Le gouverneur de Paris ne capitulera pas," s’était écrié M. Trochu ; mais ce qu’il n’eût pas fait comme gouverneur, rien ne l’empêche de le faire comme simple bonhomme. De même, des milliers de défenseurs à outrance se changent soudain en capitulards. Assez d’héroïsme et de dévouement comme cela ! Le moment est venu de se vautrer dans la boue. On s’y résigne d’un air contrit, mais avec une joie réelle. Les affaires vont donc recommencer ! La Bourse salue par une forte hausse les bonnes nouvelles de la honte nationale. Ce n’est pas tout. Il y aura de forts emprunts à faire pour payer à la Prusse les milliards qu’elle réclame. Quelle chance pour tous les brasseurs d’argents ! Que de primes et de reports à prélever sur les millions qui de notre poche vont entrer dans la cassette de Bismarck ! Déjà les agioteurs alléchés s’embrassent d’attendrissement.

En présence de toutes ces ignominies, quels peuvent être parmi nous les naïfs qui redressent la tête avec orgueil lorsqu’on leur parle de la France ? Une grande partie de son ancienne gloire militaire est de mauvais aloi, puisqu’elle a été obtenue surtout en des guerres de conquête ; mais sa honte actuelle n’est que trop vraie et trop méritée. Nous n’existons qu’à demi, puisque nous sentons sur nous le genou du Prussien. "L’esclavage est une autre forme de la mort," disaient les anciens. Il en est de même de la conquête. Nous n’avons pas au sauvegarder notre vie nationale contre l’étranger, et ce qui nous en reste, nous ne l’avons que par grâce. De quel front oserons-nous regarder les Espagnols qui nous ont si héroïquement chassés de leur pays après quatre années d’une lutte incessante ? Ils ont le droit de nous infliger leur mépris, et nous-mêmes, comment pouvons-nous ne pas être écœurés de notre propre conduite ?

Et pourtant, il ne faut pas nous laisser abattre ; il faut nous retremper contre le sort et contre les hommes dans un invincible espoir.

Nombre de républicains socialistes, lassés de lutter en vain depuis 1848, parlent de s’exiler volontairement de ce pays de servitude, qui, après avoir subi pendant vingt ans les Bonaparte, n’a pas même su repousser les Guillaume. Mais qu’ils surmontent leur dégoût. Que ceux dont les forces sont absolument épuisées par la lutte aillent chercher le repos loin de nous, mais que les autres, qui ont encore des forces, qu’ils reprennent de nouveau la lutte sur le champ de bataille de France, contre l’injustice sous toutes ses formes, conquête étrangère, oppression politique, exploitation sociale. Le pays se relèvera-t-il plus tôt de sa honte, si nous, travailleurs républicains, nous laissons à nos ennemis le soin de régler les destinées ?

Non, citoyens, ne désertons point notre poste de combat.

Sans doute, nous ne réussirons point à établir la justice et l’égalité ; nous ne fonderons point cette République des Travailleurs à laquelle nous avons consacré notre vie, mais du moins nous pourrons dire que, par nos efforts d’un jour, nous aurons contribué à son événement futur.




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