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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La misère – B. Malon
La République des Travailleurs N°1 – Mercredi 10 Janvier 1871
Article mis en ligne le 11 novembre 2018
dernière modification le 16 novembre 2018

par ArchivesAutonomies
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Les travailleurs la connaissent, ils l’ont connue sous tous les régimes, et celle que leur impose le salut de la patrie et de la République, ils la supporteraient de meilleur cœur si, dans l’avenir, ils voyaient plus d’espérances.

Qui dira jamais les souffrances sans nom, supportées par deux cent mille familles avec tant d’abnégation, tant d’héroïsme ! Plus de travail depuis cinq mois, c’est-à-dire depuis cinq mois plus de ressources, la faim, la nudité, le froid, les supplications souvent infructueuses et, pour un si grand nombre, la mort lente comme couronnement de toutes les privations.

L’honneur français a pu recevoir des atteintes à Sedan et à Metz : il brille de son plus bel éclat dans les humbles demeures de Paris.

L’assistance ! la dignité de l’ouvrier, de celui qui a tout produit, la repousse ; quand elle est faite avec l’esprit de honte (et c’est le plus fréquent) elle est au moins insuffisante : elle empêche de mourir sur le coup, mais elle n’arrête pas la lente mort qui suit les privations et les souffrances de tout genre. Pourtant, avant de demander ces secours impuissants, que d’efforts, que de fatigues, que de désespoir, que de misère ! Aussi est-ce sur le pauvre et surtout sur l’enfant du pauvre que pèse la plus effrayante mortalité de ce siège.

Si l’égalité n’était pas un vain mot, si les intérêts de la défense avaient été bien compris par les hommes du 4 septembre, le rationnement général et la distribution égale à tous, mis en vigueur dès le début du siège, auraient évité toutes ces souffrances ; nous aurions des vivres pour deux mois de plus ou nous aurions déjà triomphé de l’envahisseur.

Quand on entend les journaux de la bourgeoisie parler de l’héroïsme de la population de Paris, on regrette de ne pas les entendre parler de l’héroïsme du peuple, qui n’a pas, lui, de propriété à défendre contre les Prussiens, et qui, plus que tout autre, souffre, combat et meurt pour ces grandes idées qui représentent la France républicaine : la libre pensée et l’égalité sociale. C’est sans doute pour cela que les journaux honnêtes gens ne cessent de l’injurier et de le calomnier.

Depuis quinze jours un froid persistant et terrible est venu s’ajouter à la faim, puis torturer le pauvre. Dans la mansarde exposée de tous côtés à l’air âpre et vif, les doigts glacés de l’ouvrière ne peuvent plus remuer l’aiguille. Tandis que le mari est aux remparts ou aux avant-postes, les enfants pleurent de froid, le sang s’arrête dans les veines et l’on souffre des tortures encore plus grandes que celles de la faim ; car le linge, les vêtements et les couvertures sont au mont-de-piété, et rien ne reste pour combattre le froid. On n’a pas assez d’argent pour acheter du bois, que des marchands, s’enrichissant de la misère publique vendent à un prix triple de sa valeur.

Le père à son retour, déchiré par les souffrances et le désespoir des siens, va couper des arbres et arracher des palissades après avoir brûlé le bois de son lit. Aussitôt la meute réactionnaire, de ceux qui sont nourris et chauffés, se met à hurler : c’est un pillard, un voleur ; il faut une répression sévère ; la propriété est attaquée. Bonnes gens, la propriété la plus sacrée est celle de la vie humaine, que par égoïsme vous foulez si criminellement aux pieds. Mais sous les débris de cette vieille et cynique société, qui voudrait, dans son agonie, entraîner toute une génération, se forment les germes d’un meilleur avenir et les jours de réparation succéderont à ces effroyables calamités.




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